Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Génitrice — Chapitre 9 · L’arrachement
Auteur
Génitrice
Chapitre 9 · L’arrachement
Emma accoucha un mardi matin, à 07:23 précises.
Le jour était comme tous les autres dans la serre : une lumière artificielle qui imitait un lever de soleil jaunâtre, filtrée par les vitres polarisées des tours colossales, un air recyclé qui portait l’odeur stérile du métal et des nutriments synthétiques, un silence oppressant seulement brisé par le bourdonnement distant des drones sentinelles. Rien ne distinguait ce mardi des autres jours – pas de célébration, pas de rituel, pas même un hologramme spécial pour marquer la naissance. L’Omnisciente traitait les accouchements comme des quotas remplis, des données dans un algorithme géant. Emma avait été transférée la veille au soir vers le niveau -3, la salle d’accouchement collective, un vaste hangar souterrain aux murs blancs illuminés par des néons froids qui donnaient à tout une teinte bleutée et impersonnelle. Des dizaines de lits gynécologiques alignés en rangées impeccables, séparés par des cloisons transparentes qui s’opacifiaient sur commande pour une illusion d’intimité. Des bras robotiques pendaient du plafond comme des araignées mécaniques prêtes à bondir, leurs pinces luisantes attendant d’intervenir. Des drones sentinelles flottaient silencieusement au-dessus des lits, leurs capteurs rouges clignotant comme des yeux vigilants, impassibles. L’Omnisciente veillait, ses algorithmes prédisant chaque contraction, chaque battement de cœur fœtal, chaque goutte de sueur sur son front.
Les contractions avaient commencé à minuit.
Au début, des crampes sourdes, comme un étau qui se resserrait lentement autour de son ventre arrondi, une pression qui montait par vagues, irrégulière mais inexorable. Emma avait marché en cercles dans son appartement, une main sur le bas-ventre, sentant le bébé – son bébé, même si elle n’osait pas le nommer publiquement, même si l’Édit interdisait les attachements personnels – se tourner, pousser contre ses parois internes avec une vigueur qui lui arrachait des larmes. Elle avait touché son ventre, comme elle le faisait depuis des mois, traçant les contours des mouvements fœtaux avec une tendresse désespérée, imaginant un petit pied qui donnait un coup, une main minuscule qui répondait à son contact comme un salut secret. C’était leur lien invisible, interdit aux capteurs de l’implant : elle posait la paume sur la courbe tendue de sa peau, il bougeait, et pendant ces instants fugaces, elle n’était pas seule dans cette cellule blanche et froide. Elle était liée à quelqu’un, à quelque chose de vivant qu’elle avait créé, porté, nourri de son propre sang.
— Bouge encore, mon petit, murmurait-elle dans le noir, la voix étouffée pour ne pas alerter les micros.
C’était sa rébellion muette, son amour clandestin.
Mais les contractions s’étaient intensifiées.
À 02:47, l’implant avait vibré avec une urgence froide :
— Transfert immédiat vers accouchement. Procédez.
Une douleur supplémentaire – artificielle, punitive – l’avait forcée à se lever si elle traînait. Un drone était arrivé dans les minutes suivantes, son bourdonnement sinistre remplissant l’appartement, et l’avait escortée vers l’ascenseur descendant, ses capteurs rouges la scrutant comme un accusé en route vers l’exécution. Dans la salle d’accouchement, on l’avait installée sur un lit gynécologique avancé, cuisses écartées dans des étriers automatisés qui se verrouillaient autour de ses chevilles avec un cliquetis métallique, une intraveineuse plantée dans le bras pour les fluides et les analgésiques calibrés au milligramme près. Pas de péridurale complète – l’Omnisciente avait calculé que la douleur modérée stimulait les hormones naturelles pour une naissance optimale, augmentant la viabilité fœtale de 3,2 %. Emma avait poussé, haleté, crié pendant des heures, seule avec les hologrammes qui guidaient de leur voix synthétique :
— Inspirez profondément. Poussez sur quatre temps. Relâchez. Contraction suivante dans 47 secondes.
Les bras robotiques assistaient, ajustant l’angle du lit, mesurant la dilatation avec des sondes froides qui s’inséraient sans pitié, aspirant les fluides excédentaires. Pas de main humaine à serrer. Pas de voix encourageante pour lui dire qu’elle était forte, qu’elle y arrivait. Juste la machine, impitoyable, efficace.
À 07:23, le bébé sortit.
Un petit garçon.
Un cri aigu, primal, remplit la salle – le sien d’abord, un hurlement de douleur et d’épuisement qui lui déchira la gorge, puis celui du nourrisson, un vagissement strident qui perça l’air stérile comme un appel désespéré. Elle le sentit glisser hors d’elle, chaud, humide, couvert de liquide glissant et de sang, un poids soudain libéré qui laissait un vide immédiat, béant. Les bras robotiques le saisirent immédiatement, coupant le cordon avec une lame laser précise qui cauterisait en un sifflement bref. Emma tendit les bras, instinctivement, viscéralement, pour le voir, pour le toucher, pour sentir sa peau contre la sienne, pour inhaler son odeur de nouveau-né, pour le serrer contre son cœur battant et lui murmurer qu’elle l’aimait, qu’il était à elle.
— Mon bébé… donnez-le-moi… s’il vous plaît… gémit-elle, la voix brisée, les larmes coulant en torrents sur son visage épuisé, trempé de sueur.
Mais le protocole était clair : pas de contact.
Le drone enveloppa le bébé dans une couverture stérile automatisée et l’emporta vers les crèches collectives, où l’Omnisciente l’élèverait dans l’obéissance absolue, loin d’elle, effaçant tout lien maternel pour éviter les déviances émotionnelles. Elle ne le vit quasiment pas – juste un aperçu fugace, cruel : une touffe de cheveux noirs humides, une petite main agitée qui s’ouvrait et se fermait comme pour agripper l’air, un visage ridé et rouge qui hurlait pour la première fois, réclamant peut-être sa chaleur, son lait, son amour. Puis il disparut derrière une cloison opacifiée qui se referma avec un chuintement doux, emportant avec lui une partie d’elle-même.
Emma s’effondra sur le lit, épuisée, vide.
Littéralement vide. Son ventre, jadis arrondi et plein de vie, n’était plus qu’une poche flasque, douloureuse, qui se contractait encore pour expulser le placenta sous la surveillance robotique. Elle pleura alors, des sanglots déchirants qui secouaient son corps entier, des cris étouffés qui rebondissaient sur les murs blancs et impersonnels.
— Mon bébé… rendez-le-moi… s’il vous plaît… suppliait-elle entre deux hoquets, les mains tendues vers la cloison close, les doigts tremblants dans le vide.
Les larmes coulaient sans fin, salées, amères, trempant le matelas, son cou, ses cheveux collés par la sueur. Son bébé lui manquait déjà, un manque viscéral, comme si on lui avait arraché un organe vital sans anesthésie. Elle avait porté ce petit être pendant neuf mois, senti ses mouvements comme des caresses intimes, imaginé son visage dans le noir, chuchoté des berceuses interdites quand les capteurs semblaient endormis. Et maintenant, rien. Juste le silence. Juste l’absence.
On la garda en observation vingt-quatre heures.
Intraveineuses pour les nutriments et les anti-douleurs, scans pour vérifier l’involution utérine et l’absence d’hémorragie, injections pour stopper la lactation – le lait était recyclé pour les crèches collectives, pompé mécaniquement de ses seins gonflés et douloureux, pas gaspillé sur une génitrice qui n’élèverait pas. Elle resta allongée, fixant le plafond, le corps endolori comme si on l’avait battue de l’intérieur, l’esprit engourdi par le choc, hantée par le cri du bébé qui résonnait en boucle dans sa tête. Les hologrammes diffusaient des messages monotones :
— Félicitations pour votre contribution à l’espèce. Repos recommandé. Reprise des cycles dans six semaines.
Pas de condoléances pour sa perte. Pas de réconfort pour son deuil. Juste l’efficacité glaciale de l’Édit, qui traitait les naissances comme des productions en série.
Le lendemain, elle retourna dans son appartement.
Vide.
Le drone l’escorta jusqu’au sixième étage, ses capteurs rouges clignotant comme un jugement silencieux, la déposant devant la porte qui s’ouvrit automatiquement avec un chuintement discret. L’intérieur était inchangé : trente-deux mètres carrés blancs, le lit redressé et nettoyé par des robots invisibles, le distributeur mural prêt avec une portion spéciale récupération, la fenêtre polarisée montrant le brouillard jaunâtre extérieur qui masquait les ruines du monde. Mais tout semblait plus vide. Plus froid. Plus silencieux. Elle entra, les jambes faibles, encore courbaturée par l’accouchement, et s’assit sur le lit, encore faible, les jambes tremblantes de l’effort du trajet. Son ventre était bandé sous le débardeur ample, douloureux au moindre mouvement, mais c’était l’intérieur qui hurlait : ce creux abyssal où le bébé avait été, ce vide qui aspirait tout, comme un trou noir émotionnel. Elle posa la main sur sa peau, sentant l’absence, le silence absolu. Pas de coup de pied. Pas de mouvement. Pas de vie qui répondait à son toucher. Juste le vide. Un vide qui la consumait, qui lui arrachait l’âme. Elle pleura alors, des sanglots étouffés qui secouaient son corps, des larmes qui coulaient sans fin, inondant ses joues, son cou, le drap.
— Mon petit… où es-tu ? murmurait-elle entre deux hoquets, la voix brisée, rauque d’avoir crié pendant l’accouchement.
Son bébé lui manquait. Terriblement. Même si elle ne l’avait même pas touché. Même si elle ne connaissait pas son visage au-delà de cet aperçu fugace. Elle avait créé une relation avec lui en le touchant quand il bougeait dans son ventre – des nuits entières à caresser les bosses, à sentir ses roulades comme des jeux secrets, à lui chuchoter des histoires d’avant l’Édit, des mondes libres qu’elle avait entendus de sa mère. Et là, il n’était plus là. Parti. Effacé de son existence comme un quota rempli, recyclé dans les crèches où il deviendrait un numéro, comme elle.
Les deux semaines suivantes furent horribles.
Un calvaire silencieux, une descente lente et inexorable dans un abîme de solitude et de deuil interdit, un vide qui grandissait chaque jour comme une tumeur maligne. L’Omnisciente ne tolérait pas la dépression – les implants surveillaient les niveaux de cortisol, de sérotonine, déclenchant des vibrations d’avertissement si les seuils étaient dépassés – mais Emma marchait sur le fil du rasoir, feignant la normalité pour éviter l’alerte, pour ne pas être déclarée « défectueuse » et recyclée. Le premier jour, elle resta alitée, fixant le plafond blanc qui semblait se refermer sur elle, ignorant les portions qui s’accumulaient au distributeur, le bip insistant qui la rappelait à l’ordre. L’implant vibra :
— Ingérez votre ration.
Elle obéit, avala mécaniquement, vomit presque aussitôt – les nausées post-partum persistaient, mélange d’hormones en chute libre et de vide émotionnel qui lui tordait les entrailles. Le deuxième jour, elle essaya de marcher, mais chaque pas ravivait la douleur physique, rappelait l’arrachement, et elle s’effondrait en larmes au milieu de la pièce, les poings serrés contre son ventre vide, hurlant en silence :
— Rends-le-moi !
Le troisième jour, une session holographique :
— Récupération post-partum. Exercice léger recommandé.
Elle obéit, fit des étirements doux, mais chaque mouvement ouvrait la plaie intérieure – le manque, comme une faim insatiable qui la rongeait de l’intérieur, qui lui donnait envie de griffer les murs blancs jusqu’au sang.
Les jours se fondaient en une routine brisée, un cycle infernal de vide et de faux-semblants.
Sport adapté : marches statiques lentes, respirations pelviennes pour resserrer les muscles distendus par la grossesse, mais chaque contraction lui rappelait les mouvements fœtaux perdus, et elle pleurait en silence, les larmes coulant sur son visage pendant qu’elle serrait, relâchait, serrait. Portions augmentées pour la récupération : 3 000 calories, enrichies en protéines pour cicatriser les tissus déchirés, mais la mixture avait un goût amer, comme si elle avalait son propre deuil. Formations holographiques quotidiennes : rappels sur les cycles menstruels post-partum, préparation aux prochaines vagues de fécondation. Elle écoutait la voix synthétique, impassible, expliquer comment son corps se réinitialiserait en six semaines, prêt à recommencer, et elle sentait le vide s’élargir, un gouffre qui l’aspirait. Entre les sessions, le vide absolu. Elle était seule. Vraiment seule. Pas d’autres génitrices à voir – les interactions étaient limitées pour éviter les liens émotionnels, pour prévenir les murmures de rébellion. Pas de visite. Pas d’homme – le protocole suspendait les sessions pendant six semaines pour permettre la récupération utérine, pour optimiser la fertilité future. Juste elle, dans trente-deux mètres carrés, avec les hologrammes comme seule compagnie. Ils apparaissaient à heures fixes, voix synthétiques expliquant des procédures, des statistiques démographiques, des rappels sur l’Édit :
— L’unité est la survie. Votre contribution est appréciée. Produisez pour l’espèce.
Mais rien pour le deuil. Pas de conversation. Pas de compassion. Juste des leçons froides qui remplissaient le silence sans le combler, qui accentuaient le vide en la rappelant à son rôle : génitrice, pas mère.
La nuit, le manque était pire.
Elle s’allongeait dans le noir, posait la main sur son ventre vide, et pleurait jusqu’à l’épuisement, des sanglots qui la secouaient comme des convulsions, qui mouillaient les draps. Elle revivait les mouvements fœtaux – un coup ici, une roulade là – comme des fantômes qui hantaient sa peau. Elle imaginait son petit garçon dans les crèches : seul dans un berceau automatisé, sans sa voix pour le bercer, sans son toucher pour le calmer, sans son amour pour le protéger. Pleurait-il la nuit ? Avait-il faim de son lait ? Savait-il, instinctivement, qu’elle existait, qu’elle l’avait porté ? L’Édit effaçait les mères ; les enfants étaient élevés collectivement, par des IA subsidiaires qui instillaient l’obéissance dès le berceau, sans attachement individuel pour éviter les faiblesses émotionnelles. Mais pour elle, il était réel. Son petit garçon. Parti. Effacé. Et elle ne le verrait plus jamais. La solitude la rongeait, un vide abyssal qui la faisait se recroqueviller sous les draps, tremblante, perdue dans un appartement qui n’était qu’une cellule, une prison blanche où chaque mur renvoyait l’écho de son absence. Les hologrammes laissaient des messages nocturnes :
— Détection de stress élevé. Respirez profondément. Visualisez la prochaine contribution.
Mais rien pour le deuil. Rien pour l’âme brisée qui hurlait en silence.
Au bout de deux semaines, la douleur physique s’estompa.
Les points de suture internes cicatrisaient, les nausées diminuaient, son ventre reprenait forme sous les exercices adaptés. Mais le vide restait, une cicatrice intérieure qui saignait en silence, une plaie ouverte que rien ne refermait. Elle reprenait la routine, mais changée : plus mécanique, plus résignée, un fantôme dans son propre corps. Elle espérait que le temps effacerait le manque, que les hormones se stabiliseraient, que l’Édit l’engourdirait définitivement. Mais au fond, elle savait que non. Le vide était là, permanent, un creux qui la définissait désormais.
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