Les premiers jours furent étranges.
Le troisième matin, elle se réveilla avec une pression dans les seins.
Pas une douleur. Quelque chose de différent, une tension sourde, profonde, comme si les tissus étaient trop pleins de quelque chose qui cherchait à sortir. Elle resta allongée quelques secondes et attendit que ça passe. Ça ne passa pas. Elle décida que c'était normal. Post-opératoire. Récupération. Les mots lui vinrent facilement, encore, des mots rassurants, des mots de trois syllabes, des mots qu'elle pouvait encore penser sans conséquence parce que les implants ne la zappaient que quand elle les prononçait à voix haute.
Elle se leva et alla sous la douche.
L'eau était chaude. Elle resta sous le jet les yeux fermés pendant deux minutes, les bras le long du corps, et c'est là que ça arriva, une légère fuite aux tétons, un filet tiède mêlé à l'eau qui coulait, si discret qu'elle aurait pu ne pas le remarquer.
Elle resta immobile.
L'eau continuait de couler. Elle baissa les yeux. Ses seins étaient là, énormes et pâles dans la vapeur, et il y avait cette chose qui se coulait de ses mamelons, cette chose que le médecin lui avait expliquée pour laquelle elle avait signé, qu'elle avait choisie, et pourtant debout sous cette douche elle n'arrivait pas tout à fait à raccorder les deux. La femme qui avait signé. La femme debout ici avec ses seins qui coulaient.
Elle chercha le mot inquiète.
Il était quelque part, elle le savait. Elle pouvait presque le toucher. Mais entre l'endroit où elle se trouvait et le mot, il y avait quelque chose de flou, quelque chose de légèrement cotonneux qui n'était pas encore là deux jours avant.
Elle finit sa douche. Elle s'essuya soigneusement.
Elle ne trouva pas le mot.
Elle appela Lucie dans la matinée.
— Comment tu te sens ? dit Lucie.
— Bien, dit Maëlys. Ça va.
— Tu n'as pas l'air convaincante.
— Si. Je suis juste... Elle s'arrêta. Elle voulait dire fatiguée, deux syllabes, ça passait. Fatiguée.
— C'est quoi exactement comme opération ? Je veux dire, tu m'as dit que tu te faisais opérer mais t'as pas vraiment expliqué.
— Les seins, dit Maëlys.
— Je sais, mais c'est quel type d'...
— Augmentation...
Elle l'avait dit avant de penser à ne pas le dire, les quatre syllabes avaient franchi ses lèvres d'un seul mouvement, et la décharge arriva aussitôt, brève, un courant électrique qui traversa sa poitrine des deux côtés simultanément et lui coupa la parole net.
Elle souffla par le nez.
— Maëlys ?
— Pardon. Gros seins, dit-elle. Je me suis fait faire des gros seins.
Silence de Lucie.
— D'accord, dit Lucie lentement. Et... ça s'est bien passé ?
— Oui.
— T'es contente ?
Elle voulait dire je ne sais pas, mais ça impliquait un raisonnement, une nuance, une phrase avec des conditions.
— Oui, dit-elle.
Le silence s'allongea. Lucie essaya encore
— T'es toute seule ? Théo est là ? Tu as besoin de quelque chose ?
Et à chaque question Maëlys répondait par des mots courts, des mots d'une syllabe quand c'était possible, pas parce qu'elle les choisissait délibérément mais parce que les mots plus longs avaient commencé à lui coûter quelque chose qu'elle ne pouvait pas nommer. Une sorte d'effort. Une résistance.
Elle raccrocha.
Elle resta assise sur le bord du lit avec le téléphone dans la main. Elle aurait dû ressentir quelque chose par rapport à cet appel. Elle chercha quoi. Il y avait quelque chose de lointain, quelque chose qui ressemblait à de la tristesse ou à de l'inquiétude, mais c'était petit et reculé, comme une lumière à l'horizon, et entre cette lumière et elle il y avait quelque chose de tiède et de calme qui l'empêchait d'y accéder.
Elle réalisa que ça ne la dérangeait pas autant qu'il l'aurait fallu.
Elle réalisa ça, et ça ne la dérangea pas non plus.
Le quatrième jour, elle testa sa voix.
C'était méthodique, presque scientifique, elle voulait cartographier le territoire, savoir ce qu'elle pouvait encore dire. Elle se mit debout au milieu de l'appartement et commença par les mots courts. Seins. Beau. Chaud. Théo. Rien. Elle monta en syllabes. Maëlys. Demain. Miroir. Rien. Elle essaya « conversation » et reçut une décharge légère. Elle essaya « problème » décharge. Elle essaya « peut-être », rien, deux syllabes. Elle essaya « comprendre » décharge, trois syllabes. Elle passa dix minutes comme ça, à tester les contours, à dessiner mentalement la limite de ce qu'elle pouvait prononcer.
Le territoire était plus petit qu'elle ne l'avait cru.
Puis elle parla pendant trente secondes sans s'arrêter, juste des mots courts, une suite de phrases simples, et quelque chose changea dans sa voix vers la vingt-cinquième seconde. Elle monta. Pas radicalement, pas d'un coup, une dérive progressive vers les aigus, comme si les cordes vocales se réglaient d'elles-mêmes sur une fréquence différente. Elle s'entendit et resta silencieuse.
Ce n'était pas sa voix. C'était la voix de quelqu'un d'autre dans sa gorge.
Elle s'assit devant son ordinateur et ouvrit un article par réflexe, un article sur quelque chose, elle ne savait plus quoi et essaya de lire. Elle arrivait aux mots, les reconnaissait, mais le chemin entre reconnaître un mot et en faire quelque chose, entre lire une phrase et la tenir entière dans sa tête, était devenu long. Les phrases glissaient. Elle relisait le même paragraphe deux fois, trois fois.
Elle ferma l'article.
Il y avait des images à la place. Elle regarda les images. C'était suffisant.
Théo arriva en début de soirée.
Il la regarda depuis la porte, pas longtemps, juste une seconde de trop et elle vit qu'il voyait la différence. Pas seulement les seins, qu'il avait déjà vus à la clinique. Autre chose.
— Ta voix, dit-il.
— Oui.
— Tu parles différemment.
— Je sais.
Elle voulut lui expliquer ce qui se passait, les décharges, le lexique qui rétrécissait, la façon dont les pensées longues lui échappaient avant qu'elle ait le temps de les finir. Elle ouvrit la bouche et les phrases ne vinrent pas dans l'ordre. Elle commença deux fois, s'arrêta deux fois. Il attendait sans la presser, et à un moment il dit doucement :
— Les mots durs à dire ?
— Oui.
— Tu veux que je comprenne tout seul ?
— Oui.
Il comprit. Il comblait les blancs facilement, naturellement, et elle réalisa que c'était reposant, qu'il n'y avait rien à fournir, rien à construire, qu'elle pouvait rester dans les mots courts et lui laisser le reste. Quelque chose en elle nota que c'était une pensée qu'elle n'aurait pas eue deux semaines avant. Elle ne fit rien de cette note.
Quand il s'approcha d'elle, les implants réagirent au contact, elle le sentit immédiatement, une chaleur amplifiée qui n'avait rien à voir avec ce qu'elle connaissait avant, quelque chose de disproportionné par rapport à la pression de ses mains. Elle perdait le fil de ses pensées en temps réel. Pas d'un coup, progressivement, comme des lumières qui s'éteignent une par une. Il y avait quelque chose qu'elle avait voulu lui dire et elle ne savait plus quoi.
Ce qui arriva ensuite arriva sans qu'elle l'anticipe.
Au moment le plus intense, ses mains sur lui, lui en elle, la chaleur des implants actifs qui irradiait dans tout son torse, ses seins coulèrent. Pas un filet comme le matin sous la douche. Quelque chose de réel, de visible, de chaud sur la peau de Théo, et elle entendit sa propre respiration changer et ne sut pas si c'était la honte ou autre chose, et puis les deux se rejoignirent au même endroit comme ils l'avaient déjà fait et il n'y avait plus de différence entre eux.
Elle dit des choses. Des phrases courtes. Des mots directs qu'elle n'aurait pas prononcés deux semaines avant, qu'elle n'aurait pas su prononcer. Elle ne chercha pas à les retenir.
Après, elle resta allongée sur le dos à côté de lui et chercha une pensée complexe. Quelque chose avec plusieurs parties, plusieurs conditions. Il y avait eu une pensée comme ça, avant, quelque chose qu'elle voulait comprendre sur ce qui lui arrivait, une pensée avec des nuances et des ramifications.
Elle ne la trouva pas.
Elle s'en accommoda.
Le cinquième matin, le soleil entrait par la fenêtre de la salle de bain.
Elle était debout devant le miroir depuis deux minutes quand ça commença, une chaleur dans les seins, distincte de la chaleur ordinaire, quelque chose que les implants libéraient en réponse à la lumière directe. Les endorphines. Elle savait que c'était les endorphines, elle avait signé ce document, et cette pensée-là elle pouvait encore la tenir.
Elle regarda ses seins dans la lumière du matin.
Ils étaient caricaturaux. Le mot s'imposa sans qu'elle le cherche, caricaturaux, quatre syllabes qu'elle ne pouvait pas prononcer mais qu'elle pouvait encore penser, pour l'instant, en regardant ce reflet. Disproportionnés dans tous les sens du terme. Visibles depuis n'importe quel angle. Impossible de les ignorer ou de les minimiser. Ils étaient là comme un fait, comme une chose objective dans le monde.
Elle posa les mains dessus.
Le poids était réel sous les paumes. La chaleur des implants l'était aussi, pas désagréable, juste présente, une chaleur légèrement supérieure à la température du corps. Elle resta comme ça, les mains sur ses seins dans la lumière du soleil, et quelque chose commença à se construire dans le bas-ventre et elle ne décida pas vraiment d'y répondre, ça arriva, et elle laissa ça arriver.
Le parking revint. Les hommes près du van. La femme d'une cinquantaine d'années avec son expression composée de choc et de mépris. Elle avait marché droit devant elle et ses seins débordaient du haut et tout le monde regardait. La chaleur était revenue, à ce moment-là, exactement là où elle était maintenant.
Après, elle resta debout devant le miroir encore un moment. Elle avait la respiration qui ralentissait. Le soleil avait bougé, une bande de lumière plus oblique sur le carrelage.
Elle se demanda ce qu'il y aurait à penser de tout ça.
Rien ne vint.
Le sixième jour, elle sortit.
Elle avait besoin de quelque chose, du lait, elle croyait, ou du pain, elle ne se rappelait plus exactement en arrivant à la porte. Elle prit le premier haut disponible sur la chaise, un tissu fin trop petit qu'elle avait depuis avant, qui s'était mis à tenir différemment sur ce corps différent.
Il faisait soleil dehors.
Elle sentit les implants s'activer en sortant de l'immeuble, la chaleur familière, progressive, dans les deux seins simultanément. Elle marchait et la chaleur marchait avec elle. Elle arriva à la supérette, prit ce qu'elle était venue chercher, se mit dans la file d'attente.
C'est là qu'elle le vit. Une tache sombre sur le tissu, à hauteur du mamelon gauche. Puis de l'autre côté.
Quelqu'un derrière elle regardait. Elle le savait, elle sentait le regard dans son dos comme on sent une main posée là sans contact. Elle ne se retourna pas. Elle fit la transaction. La caissière prit l'argent et rendit la monnaie sans lever les yeux, et Maëlys se demanda si elle avait vu et avait décidé de ne rien dire, ou si elle n'avait vraiment pas vu.
Derrière elle, un homme dit quelque chose à voix basse. Elle n'entendit pas les mots. Elle entendit le ton.
Elle sortit.
Sur le trottoir, la chaleur et la honte étaient revenues, indissociables, dans le même endroit qu'avant. Elle marcha jusqu'à l'immeuble avec son sachet et elle ne pressa pas le pas.
Le septième jour, elle attendit Théo.
Elle avait choisi une tenue. Pas longtemps, elle n'avait plus vraiment à réfléchir longtemps à ces choses-là. La pensée qu'elle eut en l'attendant était courte. Elle était assise sur le canapé et la pensée était simplement qu'il allait arriver, et que c'était bien.
Il entra. La porte, ses clés, ses pas dans le couloir.
Il la regarda.
C'était le même regard que les hommes du parking, que l'homme dans la file d'attente, que Théo depuis le premier jour, mais plus directement maintenant, sans détour, parce qu'il n'avait plus à faire semblant de ne pas regarder.
— Tu veux me baiser ? dit-elle.
Trois mots. Quatre avec le pronom.
Il dit que oui.
Elle ne remarqua pas l'absence des autres mots, tous ceux qu'elle aurait assemblés en phrase une semaine avant, les nuances, les conditions, les ramifications. Elle ne remarqua pas qu'ils n'étaient plus là. Il n'y avait rien à remarquer. Il y avait Théo qui la regardait, et la chaleur dans le bas-ventre, et la pensée courte et directe qui suivait.
C'était suffisant.
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