Paris, un jeudi matin d'octobre — 7 h 30.
Constance avait quarante-deux ans, un mari qu'elle aimait, deux enfants et une vie que l'on disait équilibrée. Philippe était avocat, elle travaillait dans le mécénat culturel pour une fondation parisienne — leurs agendas se croisaient le soir autour d'un dîner, leurs week-ends suivaient un rythme que ni l'un ni l'autre n'avait vraiment choisi mais auquel tous deux tenaient. L'appartement du septième arrondissement, les habitudes rassurantes, les repas en famille composaient une existence solide, presque irréprochable.
Elle n'était pas malheureuse. C'était justement ce qui rendait son malaise si difficile à reconnaître. Rien ne manquait vraiment, mais elle avait parfois l'impression d'avoir regardé sa vie se construire sans jamais se demander ce qu'elle désirait, elle, en dehors de ce qu'il fallait faire. À force d'être raisonnable, attentive et fiable, n'avait-elle pas laissé passer quelques occasions de se découvrir ?
Quelques semaines plus tôt, Viviane lui avait raconté une nuit partagée avec plusieurs hommes. Elles étaient attablées dans un café du Marais, en fin d'après-midi, et Constance se souvenait du ton de son amie : ni fanfaronnades ni provocation, seulement cette façon calme et directe qu'avait Viviane de parler d'elle-même quand elle se sentait en confiance. Elle évoquait surtout ce qu'elle avait appris sur elle-même : le droit de vouloir, de choisir et de prendre du plaisir sans devoir transformer chaque désir en déclaration ou en projet de vie.
— J'ai compris que je pouvais vouloir quelque chose pour moi et que ce désir n'avait pas besoin de ressembler à celui des autres, avait-elle dit.
Constance avait souri, posé quelques questions, puis changé de sujet. Pourtant, les mots de Viviane avaient continué de travailler en elle, sourdement, comme quelque chose d'oublié dans une poche qu'on retrouve par hasard. Elle ne voulait ni imiter son amie ni bouleverser sa vie pour le principe. Elle voulait comprendre ce qui se cachait derrière sa réserve, derrière cette femme polie qui savait toujours se tenir et ne demandait presque jamais rien pour elle-même.
Ce jeudi matin, elle préparait sa valise pour trois jours de réunions à Londres. Devant le miroir, elle avait choisi une jupe courte en tweed brun à petits carreaux, un chemisier de soie ivoire, des bottes cognac à talons et un manteau camel. Une tenue classique et élégante, qui ne semblait annoncer aucune audace.
Sous la jupe, pourtant, elle portait une lingerie noire en dentelle fine, des bas transparents et un porte-jarretelles assorti. La culotte et le soutien-gorge formaient un ensemble plus affirmé que ceux qu'elle portait d'ordinaire. Personne ne devait le voir. Cette idée lui plaisait : ces dessous étaient pour elle, pour le glissement de la dentelle sur sa peau quand elle bougeait, pour la légère tension du porte-jarretelles à l'intérieur de la cuisse — des sensations que personne ne lui avait demandé d'avoir et qu'elle n'avait pas à justifier. Ce secret-là lui appartenait entièrement.
Elle arrangea ses cheveux châtains, mi-longs et naturellement ondulés, puis posa une touche de rouge à lèvres bois de rose. Dans le miroir, elle retrouva son visage familier : celui d'une femme élégante, discrète, parfaitement à sa place. Mais son regard lui sembla différent, comme si une question longtemps tenue à distance venait enfin de se faire entendre.
Elle ne cherchait pas à paraître plus jeune. Elle voulait se sentir belle, désirable, vivante. Elle lissa le tweed sur ses hanches, vérifia l'encolure de son chemisier et sentit quelque chose se contracter au creux du ventre — pas de l'anxiété, non. Quelque chose de plus ancien, de plus têtu. L'envie, inhabituelle et presque insolente, de ne pas étouffer d'avance ce qui pourrait lui arriver.
Elle ne partait pas à Londres avec l'intention de tromper son mari. Mais elle n'avait pas non plus envie de se promettre qu'elle resterait exactement la même qu'hier.
Elle referma sa valise, prit son sac en cuir taupe et quitta la chambre. L'Eurostar l'attendait à la gare du Nord ; elle ignorait encore ce que ce voyage allait réveiller en elle.
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