Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les enfants du 13 — Chapitre 4
Auteur
Les enfants du 13
Chapitre 4
Daphnée a vingt-sept ans, et elle est un paradoxe tellement assumé qu’on pourrait le mettre sur une affiche. Elle est la meilleure amie de Suzanne, la grande sœur d’Auguste. Elles se sont rencontrées en prépa et ne se sont plus lâchées, elles s’appellent trois fois par semaine pour se raconter leur vie et se dire leurs quatre vérités. Elles se sont engueulées pendant six mois à cause d’un mec et se sont retrouvées comme si rien ne s’était passé. C’est par Suzanne qu’Auguste l’a connue, c’est par Suzanne qu’il l’a retrouvée, et c’est un peu par Suzanne que tout tient. Daphnée, Daf pour les intimes, un diminutif qu’elle déteste au début et qu’elle a fini par adopter en le rendant presque menaçant. C’est la juriste du groupe, la seule, celle qui connaît sur le bout des doigts une grande partie de la législation française et qui, pour le reste, sait exactement où aller chercher, quel code, quel décret, quelle circulaire, quel arrêt de la Cour de cassation, quelle jurisprudence administrative de 2016 que personne n’a lue et qui plie le dossier en deux. Elle ne laisse rien passer. Jamais. Sur un texte, sur une virgule, sur une date, sur une formulation, sur un nom mal orthographié dans un communiqué. Dans la vie, c’est pareil. Pointilleuse, rigoureuse, ordonnée, avec une culture qui impressionne même les professeurs de droit qui l’ont eue en cours. Elle a fait Sciences Po Lille, pas pour la carrière, pas pour l’ENA, pour pouvoir faire du droit et s’opposer au gouvernement, ce sont ses mots exacts, et elle n’a jamais dévié de ce programme.
Végétarienne depuis ses quinze ans, écolo jusqu’à l’os, féministe sans concession, activiste de la première heure, elle est membre des Soulèvements de la Terre, elle milite activement avec la branche française de la fondation Paul Watson, elle est encartée chez WWF, elle donne ses week-ends à une association de défense des droits des femmes qui s’appelle "la salope c’est toi" et dont elle connaît la charte par cœur.
Elle est capable de partir en camp de trois semaines avec un sac de trente litres, de dormir sur une bâche, de se laver à l’eau froide et de manger du riz pendant dix jours, et elle est tout aussi capable, en rentrant, de passer trois heures à essayer des robes, parce que ce n’est pas contradictoire, dit-elle, c’est la vie, et que le spartiate c’est bien pour la radicalité mais que le confort c’est bien pour vivre. Elle s’habille de façon sophistiquée, elle suit la mode, elle sait exactement quel pantalon met en valeur ce qu’elle veut mettre en valeur, et le corps qu’elle a n’a pas besoin d’aide pour ça. Des jambes plutôt longues, des fesses pulpeuses qui font se retourner les types dans la rue sans qu’elle s’en aperçoive, une poitrine ronde et généreuse qu’elle assume, des cheveux longs, bruns, épais, qu’elle attache ou laisse libres selon l’humeur du jour et selon l’effet recherché, ce qui est exactement la même chose chez elle.
Elle fait un mètre soixante-quinze, une voix qui porte, un franc-parler qui coupe, et elle fait littéralement peur à certains hommes, ce qui la ravit. Elle est capable, dans la même phrase, de te dire "tu me brises les ovaires" et "je t’aime", et d’enchaîner sur un arrêt du Conseil d’État. Dans la même minute, elle te parle de la guerre en Ukraine et du prix du bio, puis elle te demande si tu penses que la sodomie c’est surcoté. Et elle attend une vraie réponse.
C’est à Sciences Po Lille qu’elle a construit tout ça, en même temps que ses convictions. Elle y a appris le droit, l’argumentation, la rigueur, la manière de construire une démonstration qui ne laisse pas de prise, et elle y a aussi appris que l’ordre établi ne s’attend pas à ce qu’une fille de vingt ans le prenne de front avec un code civil dans la main. Elle a fait ses stages, ses manifs, ses nuits blanches, ses AG, ses blocages, ses débats interminables, et à la sortie elle a eu envie d’autre chose.
Pas un poste dans un cabinet, pas une prépa concours, pas une carrière tracée. Elle est partie faire le tour du monde, un an au départ, trois au total. Trois ans de sac à dos, de bus de nuit, de canapés, de tentes, de villages sans route, de frontières passées à pied. Elle a vécu de missions humanitaires, et elle n’a jamais fait semblant : c’était parfois dur, souvent ingrat, mal payé, mal organisé, et ça l’a rendue à la fois plus dure et plus douce. Elle a été six mois dans un camp de réfugiés au Liban, à faire de l’accompagnement administratif avec une ONG, à remplir des dossiers pour des familles qui avaient tout perdu et qui attendaient un papier. Elle a passé quatre mois sur l’île de Lesbos, à ramasser des gens sur la plage et à trier des gilets de sauvetage. Elle a travaillé dans un dispensaire au Guatemala, à la logistique et au secrétariat, avec des sages-femmes qui faisaient des miracles. Elle a passé un hiver au Népal dans un village à reconstruire après le tremblement de terre, avec un marteau et une truelle. Elle a fait deux mois en Amazonie avec une communauté autochtone qui se battait contre un projet minier, et c’est là qu’elle a compris ce que le droit pouvait faire quand on le mettait au service du terrain. Elle a même navigué trois semaines avec un équipage de la fondation Paul Watson, à traquer un bateau de pêche illégale, à dormir dans un hamac en se demandant si elle allait se réveiller avec une coquille dans la tête. Et partout, elle a eu des hommes.
Pas par faiblesse, pas par fuite, par gourmandise. Fidèle à ses convictions jusqu’au bout, y compris dans ses choix : elle couchait avec un type si c’était un bon coup, et elle se cassait sans regret si c’en était un mauvais. Un guide de haute montagne argentin est resté trois mois dans sa vie, un pêcheur crétois une nuit, un avocat de Beyrouth deux semaines, un médecin catalan un été entier. Elle en parle comme d’un chapitre de son éducation. Elle dit qu’on apprend plus sur un pays dans un lit que dans un guide touristique, et elle assume la formule.
Quand elle est rentrée, elle est allée voir Suzanne. Normal. Trois ans sans se voir, elles ont passé une soirée entière à parler, à boire, à pleurer, à se raconter les pires choses et les meilleures. Auguste était là. Il est arrivé au milieu de la soirée, il a mangé avec elles, il a écouté la moitié des histoires, et à la fin, quand Suzanne est allée se coucher, il est resté avec Daphnée dans la cuisine, à deux heures du matin, et il lui a parlé du projet. Pas de la politique, du projet : la circonscription, le treizième, les habitants, la manière dont ils voulaient travailler, la place qu’ils voulaient donner aux gens plutôt qu’aux appareils, l’idée qu’un député pouvait servir à quelque chose dans un quartier comme le leur. Il lui a parlé de Zineb, d’Onel, du nom qu’ils s’étaient donné, les enfants du 13, et il lui a parlé de ce qu’il cherchait : une juriste, quelqu’un qui tienne le cadre, quelqu’un qui sache dire non. Daphnée l’a écouté jusqu’au bout, sans l’interrompre, ce qui chez elle est rarissime, et à la fin elle a dit :
— Je te préviens, je suis chiante.
Auguste a répondu :
— Je sais. C’est pour ça que je te demande.
— Je ne sais pas faire de la figuration. Si vous faites de la com et rien derrière, je le dis.
— Tant mieux.
— Et je ne porterai pas de robe à fleurs pour aller sur les marchés.
— Personne ne t’obligera.
— Je ne sais pas faire de la figuration. Si vous faites de la com et rien derrière, je le dis.
— Tant mieux.
— Et je ne porterai pas de robe à fleurs pour aller sur les marchés.
— Personne ne t’obligera.
Elle a dit oui ce soir-là, et depuis, elle est avec eux, et personne n’a jamais eu à le regretter.
Dans l’équipe, elle est le mur. Elle relit tout, elle corrige tout, elle attaque tout. Quand Grégoire doit poser une question, c’est elle qui vérifie la base légale, qui creuse les textes, qui s’assure qu’aucun mot ne sera repris contre eux, et qui écrit les notes de fond que Grégoire potasse la nuit.
Quand une habitante vient se plaindre d’un refus de la CAF, d’un licenciement abusif, d’un logement insalubre, d’une garde d’enfant, d’une garde à vue, c’est Daphnée qui reçoit, qui écoute, qui décortique, qui rédige le courrier, qui appelle l’association partenaire, qui relance, qui menace d’un recours. Elle a fait tomber deux décisions administratives absurdes à elle seule en un an, avec une patience de chien de chasse et une jouissance non dissimulée.
Elle connaît les avocats du secteur, les permanences juridiques, les syndicats, les associations, et elle a le chic pour transformer une colère en dossier. Elle travaille en musique, très fort, du rap ou du punk selon l’humeur, et il y a dans la permanence un coin qu’on appelle le bureau de Daf, et dans ce coin, quand la porte claque, personne ne vient faire chier.
Et puis il y a les soirées, et là, Daphnée devient un autre personnage. C’est elle qui lance les débats de comptoir, elle qui pose les questions que personne n’ose, elle qui transforme la troisième pinte en table ronde. Un soir, dans leur bar de la Butte-aux-Cailles, alors qu’ils viennent de boucler la question sur les femmes voilées agressées sur les terrains, elle repose son verre et elle lance, sans préambule :
— Bon. Question sérieuse. La fellation, vous la préférez avant ou après ?
Zineb pouffe. Onel demande avant ou après quoi. Daphnée précise, imperturbable :
— Avant ou après un rapport, gros malin. Est-ce que c’est un plat ou un dessert ?
— C’est une entrée, dit Zineb, très sûre d’elle. Ça met en appétit.
— C’est une entrée, dit Zineb, très sûre d’elle. Ça met en appétit.
— N’importe quoi, c’est un plat, dit Auguste. Tu peux très bien t’arrêter là et être content.
— C’est faux, tu es frustré après, dit Daphnée. Enfin pas toi, mais la personne qui reçoit. Il y a un manque physique. C’est comme arrêter un film à la moitié.
— C’est faux, tu es frustré après, dit Daphnée. Enfin pas toi, mais la personne qui reçoit. Il y a un manque physique. C’est comme arrêter un film à la moitié.
— C’est donc un dessert, dit Onel. On prend le plat, puis le dessert.
— Non, parce que si c’est un dessert, il n’y a plus de faim après. Donc c’est une entrée, mais une entrée trop bonne, qui te coupe l’appétit du plat. Donc il faut alterner.
— Non, parce que si c’est un dessert, il n’y a plus de faim après. Donc c’est une entrée, mais une entrée trop bonne, qui te coupe l’appétit du plat. Donc il faut alterner.
— Il faut alterner, répète Zineb. Donc ton truc c’est un apéritif.
— Un apéritif qu’on peut prendre plusieurs fois, dit Daphnée. Voilà. C’est un apéritif. On peut en prendre à plusieurs moments de la soirée.
— Un apéritif qu’on peut prendre plusieurs fois, dit Daphnée. Voilà. C’est un apéritif. On peut en prendre à plusieurs moments de la soirée.
Tout le monde explose de rire, Onel s’étouffe dans sa bière, Auguste demande s’ils peuvent mettre ça dans un communiqué. Et Daphnée, imperturbable, enchaîne sur la sodomie, parce que Zineb vient de dire qu’elle ne pratique que ça depuis deux ans.
— Non mais attends, c’est parce que tu as fait un vœu. Moi c’est par choix. Enfin pas par choix exclusif. Mais c’est vrai que c’est supérieur, dit Daphnée.
— Supérieur à quoi ? demande Onel.
— Supérieur à quoi ? demande Onel.
— À la plupart des choses. Écoute, il y a un truc que les gens ne comprennent pas, c’est que ça demande plus de confiance, donc c’est plus intime. Et moi, l’intimité, c’est mon truc. C’est pas une histoire de taille, c’est une histoire de disponibilité.
— De disponibilité, répète Auguste, songeur.
— De disponibilité, répète Auguste, songeur.
— Oui. Tu es dispo, ou tu n’es pas dispo. Si tu es tendu, ça marche pas. Si tu es détendu, c’est autre chose. C’est comme le vélo.
— Le vélo, dit Zineb. Elle compare le cul au vélo.
— Le vélo, dit Zineb. Elle compare le cul au vélo.
— Tout se compare au vélo, c’est le principe de base du corps humain, dit Daphnée. Et puis honnêtement, à Notre-Dame-des-Landes, on était tellement serrés dans les cabanes que tu faisais ce que tu pouvais.
Et là, elle raconte. C’est sa scène, celle qu’elle ressort quand on lui demande ce qu’elle faisait avant. Notre-Dame-des-Landes, l’hiver, la boue, les zadistes, les tractopelles qui montaient, les CRS qui arrivaient par la route, l’annonce de l’assaut imminent, tout le monde qui courait vers le front, les corps qui se préparaient en trente secondes. Elle était à quatre pattes dans une cabane, un type en elle, les mains agrippées à un montant de bois, et dehors quelqu’un criait que les CRS arrivaient, et elle a demandé combien de temps il restait, on lui a répondu dix minutes, et elle a dit :
— Bon. On a dix minutes. Dépêche-toi mais fais-le bien.
Elle est sortie de la cabane en remontant son pantalon, elle a attrapé un bâton, elle est montée au front, et elle a fini la journée le nez dans un nuage de gaz lacrymogène, en riant. À la Mégabassine, ça a été encore autre chose. Sainte-Soline, la chaleur, la poussière, les milliers de personnes, les bassines, l’eau, la boue, les jets, les grenades. Elle était arrivée la veille, elle avait passé la nuit sur place, et le matin, dans la foule, elle a retrouvé deux amis d’anciennes manifs. Ils ont passé la matinée ensemble, et à un moment, derrière un talus, elle a sucé l’un puis l’autre, tranquillement, au milieu du bruit, entre deux discours dans un mégaphone. Et l’après-midi, quand ça a commencé à chauffer pour de bon, elle est partie en première ligne, elle a ramassé des pierres, elle a visé, elle a jeté, et elle s’est fait toucher à l’épaule par un éclat de quelque chose, et elle a hurlé de rire. C’est ça, Daphnée. Un corps qui se bat et un corps qui jouit, dans la même journée, sans hiérarchie, sans pudeur, sans excuse. Elle est nympho, elle le revendique, elle est toujours en demande, et elle ne comprend pas les gens qui font semblant de ne pas l’être. Elle dit que le désir c’est comme le droit : ça se travaille, ça se connaît, et ça se défend.
Dans l’équipe, elle est celle qui tient le cadre juridique, celle qui fait peur aux hommes, celle qui dit ce qu’elle pense sans filtre, celle qui pleure aussi, parfois, seule, dans sa cuisine, quand un dossier de femme battue n’a pas abouti. Elle vit dans un deux-pièces du treizième, rempli de plantes, de livres, de tissus, avec un désordre savamment organisé et des bougies partout. Elle mange bio, elle composte, elle boycotte trois marques, elle répare ses fringues elle-même, et elle est capable de te parler pendant une heure de la coupe d’une veste puis de te réciter l’article 40 du code de procédure pénale sans respirer. Elle est avec eux depuis ce soir-là, dans la cuisine de Suzanne, et elle n’a jamais douté. Elle dit qu’elle a fait le tour du monde pour comprendre le terrain, et qu’elle a trouvé le sien dans le treizième arrondissement. Elle dit aussi qu’elle compte bien faire tomber trois ou quatre conneries administratives par an, et que si un jour ils font de la com sans rien derrière, elle le dira, comme promis. Personne n’en doute. Daphnée ne laisse jamais rien passer.
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