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Couverture de Les enfants du 13, par kIngROb1
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Les enfants du 13 — Chapitre 2 · Zineb

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Les enfants du 13

Chapitre 2 · Zineb

Zineb a vingt-quatre ans, et si on la mettait sur le papier en trois lignes administratives, ça donnerait ceci : née à Paris, dans le onzième arrondissement, un après-midi de février, de parents marocains arrivés en France dans les années quatre-vingt-dix, élevée dans une des tours qui surplombent le centre commercial Italie 2, scolarisée dans le treizième, repartie au Maroc à quinze ans, revenue six ans plus tard à Tolbiac. Mais trois lignes administratives, c'est exactement le genre de chose que Zineb déteste, parce que Zineb est de celles qui remplissent les colonnes en les débordant. Son enfance, c'est le onzième étage d'une tour, l'ascenseur qui sent la peinture fraîche et le kérosène, le hall où les enfants jouaient au foot avec une brique pour poteau, les allers-retours au niveau moins un du centre commercial pour acheter le pain, les vacances passées à courir entre le parc de Choisy et les allées d'Olympiades, l'odeur des restaurants du quartier asiatique qui remontait jusqu'à leur cuisine par la fenêtre de la cage d'escalier, le bruit de la ligne 7 qui vibrait sous la dalle quand on collait l'oreille au sol. Elle était la fille qui parlait fort, qui organisait les jeux des autres, qui rangeait les équipes, qui négociait les règles avant même que la maîtresse ait fini de les écrire au tableau. Sa mère disait d'elle qu'elle avait une langue de député. Elle ne croyait pas si bien dire.
À quinze ans, le départ. Son père, technicien dans une entreprise de maintenance, avait décidé de rentrer, la fatigue, les années, l'envie du pays, la maison à retaper du côté de Fès, et la famille s'était installée à Tanger. Zineb a mis trois semaines à détester ce départ, puis trois jours à en faire une force. Elle avait le français, elle avait l'arabe, elle avait une mémoire qui avalait les cours sans effort et une capacité de travail qui faisait peur aux profs : elle a sauté une classe sans qu'on le lui demande, a passé son bac à seize ans, dans une salle où les surveillants la prenaient pour une collégienne égarée, et elle est entrée à la fac de Tanger avec ce mélange de fierté et de rage qui ne l'a plus quittée. Licence de communication, puis master en communication audiovisuelle, spécialisation impact sociétal, à l'université de Tanger. Elle y a appris le montage, l'écriture documentaire, la fabrication d'une image, la manière dont un récit se construit image par image, plan par plan, et surtout dont il se casse quand on le raconte mal. Elle y a aussi appris, définitivement, ce qu'elle savait déjà : qu'une femme voilée dans un amphithéâtre n'a pas besoin qu'on lui explique sa place, ni en France, ni au Maroc, ni nulle part. Elle porte sa foi en l'islam aussi fièrement que son voile, avec la même évidence, sans jamais en faire un argument d'autorité ni une excuse. Elle ne boit pas d'alcool, elle boit du thé à la menthe et des citrons pressés dans les bars où on la traîne, et elle a un rire qui part d'un coup, sonore, entier, qui fait se retourner les tables voisines.
À vingt et un ans, elle est revenue. Tolbiac, cette fois, un studio étroit au quatrième étage, avec une fenêtre qui donne sur une cour où un voisin fait tourner du jazz le dimanche matin. C'est là, à une manifestation pour les droits des étudiants, place d'Italie, qu'elle est tombée sur Grégoire, qu'elle n'avait pas revu depuis le collège. Il l'a reconnue avant qu'elle le reconnaisse, il a crié son prénom par-dessus la foule, elle s'est retournée, elle a mis trois secondes, et puis ça lui est revenu d'un bloc : les cours de sixième, le même rang dans le couloir, le garçon qui prêtait ses stylos et qui savait déjà haranguer un préau. Ils ont marché ensemble jusqu'à la Bastille en parlant de tout sauf du sujet de la manif, et le soir il a appelé Auguste.
— J'ai retrouvé Zineb. Celle du collège. Celle qui parlait plus fort que tout le monde.
Auguste a validé sans une once d'hésitation. Il l'a rencontrée le lendemain, ils ont parlé deux heures de communication, de presse locale, de ce qu'on peut dire et de ce qu'on ne peut pas dire, et à la fin il a dit simplement :
— Tu commences quand ?
Elle a commencé tout de suite. Ce jour-là, elle a engagé sa vie à leur côté, et elle ne l'a plus jamais lâchée.
Dans l'équipe, elle est la seule dont le métier consiste à mentir le moins possible, ce qui est plus difficile qu'on ne le croit. Elle gère les relations presse et les réseaux sociaux, et elle les gère avec une brutalité méthodique qui met tout le monde d'accord. Elle a une base de données dans la tête : quel journaliste du Parisien couvre le treizième, lequel est de droite mais honnête, lequel est de gauche mais paresseux, quelle radio locale accepte un sujet à sept heures du matin, quelle télé régionale a besoin d'un plan large de la salle de sport pour illustrer, quel compte Instagram de quartier relaiera une pétition sans qu'on ait à demander. Elle connaît les heures de bouclage, les jours où les rédactions sont vides, les moments où un communiqué passe ou se noie. Elle écrit court, elle écrit vite, elle n'écrit jamais deux fois la même phrase, et elle a une règle absolue : on ne publie pas un chiffre qu'on ne peut pas défendre en direct. Quand le dossier des femmes voilées agressées sur les terrains a démarré, c'est elle qui a construit toute la séquence. Trois jours avant la question à l'Assemblée, elle avait déjà fait paraître un portrait de Sarah, l'éducatrice au poignet cassé, dans un média local ; la veille, elle avait mis en ligne un montage de trente-huit secondes, témoignages en voix off, images de city-stades vides filmées au téléphone par Onel, musique volontairement sans effets ; le matin même de la séance, elle avait posté une carte des terrains du treizième avec les lieux d'agression marqués en rouge. À quinze heures quatre, quand Grégoire s'est levé, il y avait déjà dix mille personnes qui savaient de quoi il allait parler. À quinze heures trente, la vidéo tournait partout. À dix-neuf heures, deux rédactions nationales appelaient le cabinet du Ministre pour commenter la réponse. La mécanique était parfaite, et personne dans l'hémicycle n'a compris qu'elle avait été montée par une fille de vingt-quatre ans depuis un studio de Tolbiac, avec un casque sur les oreilles et une tasse de thé froid à côté du clavier.
Elle est aussi la seule à savoir encaisser. Les commentaires sous les publications, elle les lit tous, y compris les pires : la voilée de service, l'arabe de service, celle qui a été mise là pour la photo, celle qui a sûrement été pistonnée, celle qui ne peut pas être vraiment de gauche puisqu'elle porte un foulard. Elle ne répond jamais à chaud. Elle imprime, elle surligne, et quand elle a dix insultes qui disent la même chose, elle en fait un seul post, net, argumenté, qui transforme le procès en démonstration. Un journaliste l'a un jour appelée pour un papier intitulé la voilée du député ; elle a trouvé ça nul, elle a appelé le type, elle a discuté vingt minutes, et le papier est sorti sous un autre titre. C'est ça, sa vraie compétence : elle ne défend pas une image, elle impose un cadre. Avec Daphnée, la juriste, elle se dispute régulièrement sur le degré de prudence à avoir dans un communiqué, et elles finissent toujours par trouver le point exact où l'on reste précis sans devenir attaquable. Avec Onel, elle passe des heures à récupérer les contacts des associations du quartier pour que la parole vienne d'abord d'en bas, jamais d'en haut. Avec Auguste, elle a une relation d'un autre ordre, faite de confiance totale et de taquineries permanentes, deux chefs qui se reconnaissent, se testent, se couvrent, et se disent les choses en face quand l'un des deux s'emballe. Quand elle rentre dans le local et qu'elle pose son sac sur la table, tout le monde lève la tête. Elle a cette autorité-là, celle qui ne se décrète pas.
Son problème s'appelle Kamal. Vingt-six ans, ingénieur réseau dans une boîte de télécoms à la Défense, rencontré deux ans plus tôt par l'entremise des familles, présenté comme il faut, sérieux, travailleur, gentil, avec une montre trop grande et une voiture trop propre. Ils s'aiment vraiment, et c'est justement pour ça que ça fait mal. Kamal veut une vie normale : des dîners, des week-ends, un appartement, un mariage, des enfants. Zineb veut tout ça aussi, mais elle veut d'abord sa place dans cette équipe, et l'équipe ne connaît pas les horaires. Depuis trois mois, elle enchaîne les journées de douze, quatorze, parfois seize heures. Elle rentre à minuit, elle répond aux messages jusqu'à une heure du matin, elle part à sept heures. Kamal l'attend, elle annule, il comprend, elle annule encore, il comprend moins, et un mardi soir de novembre, ça casse.
Il est vingt-trois heures dix. Elle est encore au local, devant un montage, quand il débarque avec deux sandwichs et une mine de chien abandonné. Il regarde l'écran, la timeline, les tasses empilées.
— Tu as mangé ?
— Pas encore.
— C'est ce que je me disais. Zineb, ça fait trois fois cette semaine.
— Je sais.
— Non, tu sais pas. Tu dis je sais et le lendemain tu recommences. Tu as vu l'heure ? Tu as vu ton téléphone ? On devait aller chez ma sœur samedi, tu as annulé dimanche, on devait voir un appart, tu as annulé lundi.
— Kamal, on a une séquence là. Une séquence qui peut changer un truc pour des femmes qui se font casser le poignet sur un terrain. Tu veux que je fasse quoi, que je range mon ordi et qu'on aille choisir des rideaux ?
— Et moi, je compte quand ?
Ça, ça la touche. Elle retire son casque, elle se retourne.
— Tu comptes. Tu comptes tout le temps. Mais tu comptes comme une ligne dans mon planning, et mon planning il est plein. Je ne suis pas en train de te tromper avec Grégoire, je suis en train de travailler.
— Je sais que tu ne me trompes pas. C'est pas ça. C'est que tu es bien plus mariée avec ce boulot qu'avec moi. Et moi j'attends, et j'attends, et il y a un truc que tu ne me donnes pas, et je commence à me demander si c'est parce que tu ne veux pas ou parce que tu n'as plus le temps.
Le truc en question, il est connu des deux. Zineb a fait un vœu, un vrai, réfléchi, posé devant Dieu et devant elle-même : pas de rapport avant le mariage. Elle l'a annoncé à Kamal dès les premières semaines, sans détour, sans négocier. Ce qui veut dire qu'entre eux, depuis deux ans, tout passe par la bouche, par les mains, et par une porte de derrière qu'ils ont fini par connaître mieux que la principale. Kamal a accepté, il n'a jamais triché, il n'a jamais insisté pour forcer la décision, mais certains soirs, ce vœu lui pèse, et ce soir-là, il le lui dit.
— Il y a des soirs où j'ai l'impression d'attendre un train qui ne passe pas.
Elle se lève, elle vient contre lui, elle lui prend le visage à deux mains.
— Le train il passe. Il passe même très bien. Tu sais où il passe.
— Zineb.
— Attends-moi vingt minutes. Vingt minutes, je rends le montage, et après on va chez moi et tu auras tout ce que tu veux.
— Tu as dit ça la semaine dernière et tu t'es endormie sur mes genoux.
— Cette fois je m'endors après.
Elle rend son montage en dix-huit minutes. Ils sortent dans la rue froide, ils marchent vite, ils ne se parlent presque pas, il y a dans l'air cette tension électrique des réconciliations, ce mélange de rancune et d'envie qui rend les mains moites. Dans l'ascenseur de la tour de Tolbiac, il la plaque contre la paroi et l'embrasse, elle rit contre sa bouche, et la porte du studio se referme derrière eux dans un claquement sec.
Elle enlève son voile d'un geste, le plie, le pose sur la chaise, et c'est toujours à ce moment que Kamal la regarde comme au premier jour, parce qu'il y a dans ce geste une intimité qu'aucun inconnu ne soupçonne, les cheveux libres, la nuque, le front. Elle retire son pull, son jean, elle reste en culotte et en soutien-gorge, et elle le pousse vers le lit.
— Tu voulais du temps ? Eh bien tu en as.
Ils se déshabillent l'un l'autre, sans se presser cette fois, parce que la dispute a mis entre eux quelque chose qui demande à être défait lentement. Elle l'embrasse partout, elle descend, elle le prend dans sa bouche, à genoux au bord du lit, une main sur sa cuisse, et Kamal gémit, la tête renversée, les doigts dans les cheveux de Zineb, cette longueur brune qu'il ne voit jamais en public. Elle le travaille jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus, jusqu'à ce qu'il la tire par l'épaule, haletant :
— Arrête, arrête, sinon c'est fini avant.
Elle remonte en riant, s'installe à quatre pattes sur le matelas, les coudes plantés dans l'oreiller, et c'est elle qui donne le rythme, comme toujours. Il se place derrière elle, il caresse, il enduit, il prend son temps parce que c'est la règle, et quand il la pénètre elle lâche un son grave, long, qui remonte du ventre, un son qu'elle ne fait nulle part ailleurs, ni au travail, ni en famille, ni au téléphone.
— Vas-y.
Il y va. D'abord lent, parce qu'il faut, et puis elle pousse en arrière, elle le cherche, elle grogne d'impatience, alors il accélère. Le lit cogne contre le mur, le cadre grince, la lampe de chevet tremble, elle a le visage enfoui dans l'oreiller puis elle le relève, la bouche ouverte, elle jure en arabe, elle jure en français, elle alterne, elle répète son prénom, elle se cambre et elle l'attrape par la hanche pour qu'il reste bien là, bien profond, sans bouger une seconde, le temps que la vague passe. Kamal tient son rythme, la main plaquée sur son bas du dos, l'autre sur son sein, il sent qu'elle monte, il l'entend, elle devient brève, saccadée, presque agressive.
— Encore, encore, ne t'arrête pas, ne t'arrête pas.
Elle jouit la première, avec un cri qu'elle essaie de mordre dans l'oreiller et qui sort quand même, tout le corps qui se serre, les cuisses qui tremblent, une longue secousse qui la laisse en sueur, à moitié effondrée sur le matelas. Il la suit quelques secondes plus tard, il se retire, il laisse un gémissement rauque lui échapper, et il s'abat sur elle, les deux haletants, collés, le cœur qui tape contre les côtes.
Ils restent comme ça, en travers du lit, la fenêtre sur la cour, le jazz du voisin éteint depuis longtemps. Elle se retourne, se blottit contre son épaule, et là, calmement, sans que ça ressemble à une capitulation :
— Je vais essayer de rentrer plus tôt le mardi.
— Le mardi, ça me va.
— Et on ira voir l'appart. Le samedi après-midi, pas le matin.
— Le samedi après-midi.
— Et l'été, Kamal. L'été, on en parle, du mariage. Sérieusement.
Il ne dit rien, il l'embrasse sur le front, et il sourit dans le noir comme un homme qui vient de gagner une manche, une seule, mais une vraie. Zineb, elle, s'endort en quatre minutes, comme toujours, la tête pleine de montages, de titres, de journalistes à rappeler. Elle dort d'un sommeil d'enfant.
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Chapitre 3 · Journées croisées
Un samedi, trois membres du groupe « Les enfants du 13 » vaquent à leurs occupations : Auguste sur le marché du treizième, Zineb seule dans un bureau désert du Palais Bourbon, Daphnée derrière son stand à Orléans. Chacun porte une tension qu'il ne partage pas avec les autres, et les messages s'accumulent sur les téléphones. Entre les réunions, les rendez-vous et les silences, quelque chose couve sous la surface de ce samedi ordinaire.
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