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Couverture de Les enfants du 13, par kIngROb1
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Les enfants du 13 — Chapitre 1 · Paroles, paroles, paroles

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Les enfants du 13

Chapitre 1 · Paroles, paroles, paroles

Il est quinze heures et quatre minutes quand la sonnerie annonce l'ouverture de la séance des questions au Gouvernement, et Auguste, dans la tribune réservée au personnel politique, sent son estomac se serrer d'un coup, exactement comme un boxeur qui monte sur le ring. Il a vingt-trois ans, il a passé la moitié de sa vie à militer, délégué de classe au collège, puis au lycée, puis responsable de la branche lycéenne d'un syndicat sur tout le treizième arrondissement, puis co-responsable du syndicat étudiant, toujours avec Grégoire, son frère de toujours, celui avec qui il partageait les sandwichs du lycée Corvisart et les tracts photocopiés à la hâte. Aujourd'hui Grégoire est député, élu dans la circonscription qui englobe le treizième grâce à une campagne rassembleuse, celle où il avait promis de ne laisser personne sur le carreau, et Auguste est son assistant parlementaire, mieux : le chef des assistants, le coordinateur du groupe qu'ils ont baptisé entre eux, un soir de bière, les enfants du 13, parce que tout part de là, de ce bout de Paris entre la Butte-aux-Cailles, la place d'Italie et les tours de l'avenue de Choisy.
Autour de lui, serrés dans les fauteuils de velours fatigué, les trois autres : Zineb, qui gère les relations presse et les réseaux avec une rapidité de sniper, capable de faire monter un sujet à dix mille retweets avant que le micro du collègue d'en face soit coupé ; Daphnée, la juriste, qui découpe les textes de loi au scalpel et sait quel article invoquer quand la police refuse une main courante ; et Onel, l'unique homme de l'équipe, responsable du planning et du développement social, celui qui connaît les associations du quartier, les présidents de clubs, les éducatrices de quartier, les mères qui font tourner les gymnases le samedi matin. Chacun sa spécialité, tous la même loyauté. Ils regardent tous Grégoire. Auguste sait exactement combien de temps il faut pour que le Président de séance donne la parole, et il sait aussi que le texte qu'ils ont écrit ensemble, cette nuit, dans le salon de Zineb, est un texte qui va faire mal.
Grégoire se lève. Les bancs de gauche cessent de bavarder d'un seul coup, et le silence qui tombe a quelque chose de tendu, de presque animal. Il commence doucement, sans effet, et c'est là qu'il est le plus dangereux.
— Monsieur le Président, mes chers collègues. Sarah, trente-quatre ans, éducatrice sportive. Nour, dix-neuf ans, étudiante en STAPS. Aïcha, cinquante-deux ans, mère de trois enfants. Fatoumata, vingt-six ans, qui donnait des cours de soutien scolaire pour se payer une licence. Quatre femmes, quatre visages, un même point commun : elles portaient un voile, et elles ont été frappées sur un terrain de sport.
Il marque une pause. Sarah, agressée sur un city-stade de l'avenue de Choisy, a eu le poignet cassé pour avoir demandé le ballon. Nour s'est fait traiter de femme-torchon par un entraîneur de passage, avant qu'un adulte ne lui arrache son foulard. Aïcha, sur un terrain synthétique du treizième, a été bousculée à terre et personne, ni les joueurs, ni les spectateurs, n'est venu la relever. Et Fatoumata, elle, a simplement arrêté de venir. C'est ça, le vrai bilan : elles s'arrêtent, elles renoncent, elles laissent le terrain aux autres, parce qu'à force on leur explique que leur place n'est pas là.
— Et ce n'est pas un accident, ce n'est pas une petite friction de vestiaire. C'est un caractère raciste, assumé, quotidien. On ne frappe pas ces femmes parce qu'elles jouent mal, on les frappe parce qu'elles sont reconnaissables. Le voile est devenu une cible, et le terrain de sport, qui devrait être le lieu le plus neutre, le plus fraternel de la République, est devenu un lieu d'humiliation.
Sur les bancs de la majorité, quelques députés hochent la tête, l'air de découvrir le sujet ; à l'extrême droite, on commence à gronder, on sent les mots communautarisme remonter dans les gorges. Grégoire repart, plus fort.
— Alors je veux saluer, ici, du fond du cœur, celles et ceux qui tiennent debout tout ça sans un euro de l'État. Les dirigeants de clubs qui se battent tous les jours contre ces comportements, les entraîneurs qui prêtent leurs crampons, les bénévoles qui ouvrent les gymnases, les éducatrices qui font la médiation à la fin des matchs, les mères qui montent la garde au bord du terrain. Eux, ils n'ont pas attendu un rapport pour agir. Eux, ils font la République à mains nues, le samedi après-midi, avec les moyens du bord.
— Bravo !
Le Président de séance tape sur son pupitre pour réclamer le calme. Auguste serre les mâchoires. Il sait ce qui vient, il l'a écrit lui-même, et pourtant l'entendre sortir de la bouche de son ami lui donne des frissons dans les avant-bras.
— Mais l'État, lui, que fait-il ? Rien. Ou presque rien. La police ? Elle prend les plaintes quand elle est de bonne humeur. Mains courantes sans suite, dossiers classés, ce n'est pas grave madame, c'est un différend de terrain. Le procureur ? Il attend. Le ministère ? Il attend. Le ministère des Sports nous a promis une mission d'inspection. Une mission ! Pour quatre femmes au poignet cassé et un pays qui a un problème raciste dans ses gymnases. On a l'impression, monsieur le Ministre, que la République attend la cinquième victime, la sixième, la dixième, la centième, pour daigner se lever de sa chaise.
Le ton monte encore d'un cran.
— Alors voici ma question, très simple : quelle réponse, concrète, budgétée, datée, le Gouvernement va-t-il apporter à l'agression de plusieurs femmes voilées sur des terrains de sport ? Pas une mission. Pas un groupe de travail. Une réponse.
Il se rassoit. L'hémicycle explose : applaudissements nourris à gauche, très bien très bien lancés à la volée, un député macroniste qui lève le pouce en hochant la tête, tandis que sur les bancs du Rassemblement national un élu s'agite et lâche :
— Et la laïcité alors ?
Le Président rappelle à l'ordre, la parole passe au banc du Gouvernement, et le Ministre délégué chargé des Sports se lève, cravate impeccable, dossier sous le bras, et déroule un discours parfaitement huilé.
— Le Gouvernement est pleinement conscient de la situation. Un plan d'action interministériel sera présenté avant la fin du premier semestre. Un appel à projets sera doté de plusieurs millions d'euros. La question de la visibilité des femmes dans l'espace public sportif est une priorité.
— L'État sera au rendez-vous.
Grégoire, lui, hoche la tête d'un air entendu qui veut dire et voilà, encore du papier. Un député de gauche souffle assez fort pour être entendu :
— Lequel ?
Le Président clôt le sujet, passe au suivant. Grégoire se retourne vers la tribune, cherche Auguste du regard, et lui adresse un signe du menton, deux doigts levés, le code qu'ils utilisent depuis le lycée pour dire on a gagné la manche. Zineb a déjà le téléphone à la main, la vidéo est en ligne avant que le Ministre ait fini de remettre ses feuilles dans sa chemise, et Daphnée écrit dans le groupe :
— Citation de la dernière phrase plus extrait de la question, article demain. Onel, tu as les contacts des clubs du 13 ?
Tout est en place. La machine tourne.
Le soir, à dix-neuf heures quarante, ils poussent la porte d'un bar de la Butte-aux-Cailles, un endroit étroit, chaud, avec un zinc en bois fatigué, des affiches de cinéma sépia, des guirlandes jaunes pendues au plafond, un babyfoot qui prend toute la largeur du fond et une odeur de frites et de bière blonde qui colle aux vêtements. Ils prennent la grande table du coin, celle où on peut s'entasser à cinq, et ils commandent des pintes et des assiettes de frites sans même regarder la carte. Onel refait la fin de la question en imitant la voix du Ministre, Zineb se moque de sa propre performance de community manager, Daphnée décortique la promesse d'appel à projets qui existe déjà et qui n'a jamais été versé, et Auguste rit, la tête renversée en arrière, les jambes étendues sous la table, vidé d'un coup de toute la tension de l'après-midi. Ils parlent de la circonscription, du prochain déplacement, d'une salle de sport à réhabiliter, de la pétition qui monte. C'est leur bulle, leur petit théâtre privé de militants heureux.
Et puis Auguste la voit.
Elle est accoudée au comptoir, un verre de blanc à la main, seule, un manteau encore sur les épaules comme si elle hésitait à rester. Grande, les cheveux bruns attachés n'importe comment, un sac de sport à ses pieds, visiblement elle sort de quelque part, d'un cours, d'une séance. Il la regarde une seconde de trop, Zineb s'en aperçoit et lui donne un coup de coude dans les côtes. Auguste se lève, prend sa pinte, et va s'installer à côté d'elle. Elle lui jette un regard rapide, méfiant, du genre qui dit je t'ai vu venir, tu vas me parler politique. Il engage la conversation bêtement, sur le verre de blanc, sur la fatigue, sur le fait que le babyfoot du fond est cassé d'un côté. Elle s'appelle Leslie, elle est kinésithérapeute dans une clinique près de la place d'Italie, elle vient de finir une séance de reprise post-opératoire et elle avait juste envie d'un verre seule, et non, elle ne suit pas vraiment la politique, et non, elle ne connaît pas Grégoire, elle dit ça comme une mise au point, presque une défense. Elle est sur ses gardes, elle répond court, elle garde son manteau, elle sourit à moitié. Auguste ne force pas. Il parle du quartier, des rues, du fait qu'elle a raison de ne pas aimer les politiques, il se moque de lui-même, de son titre ronflant de chef des assistants, il raconte la fois où Grégoire a oublié son texte à l'Assemblée et où ils ont dû lui dicter la fin en langage des signes depuis la tribune. Elle rit. Le manteau glisse enfin de ses épaules.
Zineb, en voyant la scène, fait signe qu'on lui garde une chaise. Leslie finit par s'asseoir avec eux, un peu en retrait, puis complètement dedans, parce que Daphnée est drôle et que Onel lui demande son avis sur les salles de sport du quartier et qu'elle a un avis très tranché sur les salles de sport du quartier. Deux pintes plus tard, elle a joué au babyfoot cassé avec Zineb, elle a mangé la moitié des frites d'Auguste, elle s'est moquée de leur nom de groupe :
— Les enfants du 13, sérieux ? On dirait une secte.
Et elle s'est laissée aller contre le dossier de la banquette, le visage rougi par l'alcool et la chaleur, les yeux un peu brillants. Quand le bar commence à se vider, vers minuit et demie, elle annonce qu'elle doit rentrer, qu'elle travaille demain, qu'elle a un patient à sept heures. Auguste propose de l'accompagner jusqu'à sa station. Elle le regarde, un temps, ce même temps de méfiance du début, puis elle dit :
— Non. Viens, on marche, j'habite à dix minutes.
Les autres comprennent et les laissent partir, Onel lance :
— Bonne soirée, chef.
Un peu trop fort. Auguste se retourne juste pour leur faire un doigt discret.
Ils marchent dans les rues du treizième, main dans la main au bout de deux cents mètres, sans que ni l'un ni l'autre ne sache exactement qui a pris l'autre. Elle parle vite, de sa journée, de son patron, d'un patient insupportable ; lui répond à moitié, il ne pense qu'à sa bouche. Devant son immeuble, une porte cochère avec un digicode fatigué, elle tape le code, pousse la porte, et se retourne :
— Tu montes ?
Il monte.
Dans l'escalier, ça commence. Elle s'arrête au premier palier, se plaque contre lui, l'embrasse comme si elle rattrapait le temps perdu depuis le bar, les deux mains dans ses cheveux à lui. Auguste a la tête qui tourne, la bière et elle, il la soulève à moitié, sa cuisse vient se caler contre sa hanche, et ils montent les marches en se cognant aux murs, en riant, en s'embrassant encore, le sac de sport tombé au sol qu'elle ramasse d'un geste sans lâcher sa nuque. La porte de l'appartement à peine refermée, elle envoie son manteau au sol, il la pousse contre le mur de l'entrée, elle déboutonne sa chemise à lui en tirant, un bouton saute et roule sous le meuble à chaussures, elle s'en fiche complètement. Il descend sur son cou, sur sa clavicule, elle gémit, la tête en arrière contre la plinthe, une main agrippée à son épaule, l'autre déjà en train de défaire sa ceinture. Ils se déshabillent en marchant, à moitié, un tee-shirt par-ci, un jean par-là, un soutien-gorge qu'elle enlève elle-même d'un geste rapide de fille pressée, et ils se retrouvent dans la cuisine, contre le plan de travail, elle assise sur le bord, les jambes autour de lui, et là ça devient brutal, sauvage, exactement comme deux personnes qui ont attendu toute une soirée sans se le dire. Elle mord, elle griffe le haut de son dos, elle jure entre deux respirations, il la prend par les hanches et la ramène à lui, le plan de travail qui grince, un verre qui manque de tomber. Puis elle le pousse, glisse au sol, le met dans sa bouche sans prévenir, à genoux sur le carrelage froid, une main plaquée sur sa cuisse à lui, et Auguste doit s'appuyer au frigo pour ne pas tomber.
Ils finissent par le lit, à moitié à quatre pattes dans le couloir, en se tirant par la main, et là ils ne sont plus pressés du tout, ils sont acharnés. Elle se met sur lui, le domine, les cheveux défaits qui lui tombent sur le visage, les mains à plat sur son torse, et elle donne le rythme, lent puis de plus en plus dur, en le regardant droit dans les yeux avec un air de défi qui le rend fou. Il la retourne, l'attrape par la taille, l'oreiller finit par terre, le drap se détache d'un coin, elle a les deux mains crispées dans le matelas, la tête tournée, la bouche ouverte, et elle répète son prénom comme une espèce d'injonction, plus vite, plus fort, sans aucune pudeur, aucun de ces petits calculs qu'on fait d'habitude la première fois. Ils changent encore, elle sur le ventre, lui allongé sur elle, la bouche sur sa nuque, sa main qui descend, et elle se raidit, jure, plante ses ongles dans son avant-bras. Après, ils restent un moment sans bouger, en sueur, collés, le souffle court, et au bout de deux minutes elle se retourne, le regarde, et dit juste :
— Encore.
Et ils recommencent, plus lents cette fois, plus profonds, presque tendres pendant une minute, puis à nouveau sauvages quand elle décide que la tendresse c'est bien mais que ça ne suffit pas. Il est trois heures passées quand ils s'écroulent pour de bon, en travers du lit, à moitié couverts, les vêtements éparpillés jusqu'à la porte d'entrée, une frite froide encore dans le sac posé sur la chaise.
Auguste se réveille à six heures quarante-cinq quand elle se lève pour son patient, la lumière grise de l'aube qui passe à travers un store mal fermé. Elle s'habille dans le noir, se penche sur lui, l'embrasse sur la tempe, murmure :
— Tu fermeras en partant, la clé est sur la table.
Et disparaît. Il se rendort une heure de plus, se réveille dans un lit inconnu, avec un sourire idiot, et vérifie son téléphone : quatre messages de Zineb, deux de Daphnée, un de Onel :
— Alors, chef ?
Et un de Grégoire, à sept heures :
— La question a fait le tour ce matin, on t'attend à onze heures, ramène du café.
Il s'habille, cherche son bouton de chemise sous le meuble à chaussures, ne le trouve pas, laisse la clé sur la table comme dit, et descend dans le treizième qui se réveille, les boulangeries qui ouvrent, les bus qui passent, les mères qui emmènent les gosses à l'école, avec dans la poitrine cette drôle de sensation d'avoir gagné deux fois dans la même journée, la manche à l'Assemblée et autre chose de moins avouable, et la certitude, encore floue mais déjà tenace, qu'il rappellera Leslie avant la fin de la semaine.
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Chapitre 2 · Zineb
Zineb a vingt-quatre ans, une voix qui porte dans toutes les salles et une place centrale dans une équipe qui ne connaît pas les horaires. Entre les journées qui s'allongent et les rendez-vous annulés, son compagnon Kamal commence à perdre patience. Zineb veut réussir sans rien sacrifier — mais à quel prix ? Entre engagement militant et vie à deux, quelque chose devra peut-être céder.
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