Angoisse maritime - Bismarck
Chapitre 1
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Angoisse maritime - Bismarck — Chapitre 1

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Monsieur Sylvestre
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Angoisse maritime - Bismarck

Chapitre 1

Le troisième jour de traversée, Nora comprit qu'elle allait craquer. Ce n'était pas le mal de mer qui était en cause, elle n'était jamais malade. Ce n'était pas la fatigue, ni le froid, ni les quarts de nuit, ni les repas en sachet réhydratés. C'était lui. C'était la présence constante, à quarante centimètres, jour et nuit, d'un homme qu'elle désirait et qu'elle ne pouvait pas avoir tout à fait.
Ils étaient partis de Brest avec L'Alizé, un sloop de douze mètres, cap sur la Martinique, quatre mille cinq cents euros chacun pour vingt-deux jours de mer. Le propriétaire, un retraité de Lorient, leur avait serré la main sur le quai sans leur donner le temps de poser une question. Il avait juste dit :
— Passez pas trop près du 48-16.
— Pardon ?
— 48°10' nord, 16°12' ouest. C'est là qu'il est. Passez pas trop près.
Et il était parti. Ils avaient haussé les épaules. 48°10' nord, 16°12' ouest, c'était à six cents kilomètres à l'ouest de Brest, sur la route directe vers les Antilles. On ne pouvait pas ne pas passer près. Ils étaient passés. Le troisième jour, donc, ils y étaient.
Nora était assise dans le carré, les pieds nus sur le plancher humide, en train de faire chauffer de l'eau pour le café. Sacha était sur le pont, au pilote automatique, torse nu sous un vieux ciré ouvert. La mer était grise et longue, le ciel bas, et L'Alizé roulait dans une houle d'ouest avec ce mouvement de berceau qui finit par entrer dans les os.
Elle le regardait par l'écoutille. Elle regardait le creux de ses reins, la sueur, la ligne du dos. Elle regardait la façon qu'il avait de se pencher sur la barre, le poignet souple, les veines de l'avant-bras.
Trois jours. Trois jours à se frôler dans une coursive large de cinquante centimètres. Trois jours à se croiser nus, à se laver au seau sur le roof, à se réveiller collés dans une couchette trop courte avec les cuisses mêlées et l'haleine de l'autre dans le cou. Trois jours à se dire bonsoir d'un baiser de frère, parce qu'il était fatigué, parce qu'elle était fatiguée, parce qu'il y avait le quart de quatre heures, parce que demain.
— Tu fais quoi ? cria-t-il sans se retourner.
— Du café.
— Tu me regardais.
— Un peu.
— Beaucoup.
Elle monta les trois marches avec les deux mugs, s'assit à côté de lui, cuisses contre cuisses, et lui tendit le café. Il le prit. Il but. Et leurs regards se croisèrent une seconde de trop.
— Ce soir, dit Nora.
— Ce soir quoi ?
— Ce soir, on se pose.
— On est en pleine mer.
— On met en cape. On s'arrête. On fait rien pendant six heures.
Sacha la regarda par-dessus son mug, avec cet air de gamin de vingt-huit ans qui n'arrive pas à croire à sa chance.
— T'as pensé à tout, dit-il.
— J'ai pensé à tout.
Il n'eut pas le temps de répondre. À l'horizon, au nord-ouest, une tache grise venait d'apparaître sur l'eau. Ce n'était pas un cargo. Les cargos sont hauts, larges, chargés comme des mules. Ce n'était pas un pétrolier, ni un porte-conteneurs. C'était bas sur l'eau, effilé, anguleux, avec une superstructure en gradins et un grand mât pyramidal hérissé d'antennes. Et sur le pont, à l'avant, un canon. Un vrai, avec une tourelle, et le tube pointé à l'horizontale.
— C'est un bateau de guerre, dit Sacha.
— C'est la marine.
Ils regardèrent la forme grossir. Un navire de cent quarante mètres, six mille tonnes, gris de guerre, avec une immatriculation blanche sur la coque : D 652. Et un nom, la PROVENCE.
— Une frégate, dit Sacha. FREMM.
— Tu t'y connais ?
— J'ai fait mon service dans la Marine. Six mois à Brest, aux écritures.
La frégate était à quatre milles et venait vers eux. Nora prit la VHF.
— Provence, Provence, ici le voilier L'Alizé, L'Alizé. Bonjour.
Un craquement. Puis une voix de femme, jeune, professionnelle, un peu sèche :
— L'Alizé, ici Provence, bonjour. Cinq sur cinq. Vous nous recevez ?
— Cinq sur cinq également.
— Votre position, vos intentions.
— On va vers la Martinique. Livraison de bateau. Position 48°11' nord, 16°07' ouest. On fait cinq nœuds et demi.
Un silence de trois secondes, trop long, qui cache quelque chose.
— L'Alizé, vous êtes sur la route de notre zone d'exercice. On a un sous-marin quelque part sous vos pieds, dit la voix. Faites attention. Il remonte parfois plus haut qu'il ne faudrait.
— Un sous-marin ? dit Sacha dans le micro.
— Un sous-marin, confirma la voix. Et une chose qu'on n'arrive pas à identifier.
— Comment ça, une chose ?
— On a un écho radar intermittent, au nord-est. Il apparaît, il disparaît, il apparaît. Pas d'AIS, pas d'IFF, pas de réponse radio. Il fait trente nœuds.
— Un ferry rapide ?
— Un ferry rapide, il répondrait.
— Un bout de roche ?
— Une roche fait pas trente nœuds, monsieur.
Il y eut un autre silence, plus long. Puis la voix reprit, un peu radoucie :
— Vous restez bien à l'écart, hein. On vous rappellera si on approche. On est là jusqu'à demain matin.
— Reçu, Provence. On vous laisse bosser.
— Bonne route, L'Alizé. Provence, terminé.
Nora reposa le micro. Elle regarda Sacha.
— Une chose qu'ils arrivent pas à identifier, dit-elle.
— Ouais.
— On est sur le 48-16.
— Ouais.
— Et il y a une chose qu'ils arrivent pas à identifier.
Sacha haussa les épaules, ce qui, chez lui, voulait dire : on verra. Ils virent à 21 h 40. Le brouillard ne ressemblait à rien de connu. Il ne venait pas de la mer comme les autres. Il tombait du ciel, une masse blanche et tiède qui se posa sur l'eau d'un seul coup, sans transition, à 22 h 05. En deux minutes, L'Alizé fut dedans. Le vent s'arrêta. La houle devint une palpitation sans direction. Et l'air, autour d'eux, prit une odeur de fer chaud et de mazout brûlé.
— Il fait plus chaud, dit Nora. C'est pas normal. La brume, c'est froid.
— Touche, dit Sacha.
Il passa la main dans l'air, devant lui. Il ne dit rien, mais elle vit sa nuque se raidir. Ils allumèrent le moteur. Le petit Perkins toussa, démarra, et ce bruit de tracteur devint la seule chose rassurante du monde.
À 22 h 50, l'électronique mourut. Le GPS s'éteignit. Le pilote s'éteignit. La VHF cracha trois secondes de friture et se tut. Nora sortit son téléphone : écran noir, puis une carte qui se remit à sauter par bonds de plusieurs milles, puis noir définitif. Le compas, lui, fonctionnait. Et la rose des vents tournait. Lentement. Régulièrement. Comme une toupie qu'on relance.
— Elle tourne, dit Sacha.
— Elle tourne.
Et dans le silence de coton, ils entendirent d'abord un grondement très bas, sous le seuil de l'audible, plus une vibration dans la poitrine qu'un son. Puis un souffle énorme, régulier, profond. Une cheminée. Puis, très loin, très étouffé, un cliquetis. Un bruit métallique, mécanique, répétitif. Comme une chaîne d'ancre qu'on remonte, ou un escalier de fer qu'on gravit, marche après marche.
— Nora, dit Sacha.
— J'entends.
— Nora, regarde.
La brume s'ouvrit comme une gueule. Elle se déchira au milieu dans un mouvement latéral et parfaitement fluide, et révéla, à moins de trois cents mètres, une masse grise qui occupait tout l'horizon. Nora eut le souffle coupé net. Ce n'était pas un navire. C'était une montagne. Une coque grise, longue de deux cent cinquante mètres, haute comme un immeuble de huit étages, avec une proue relevée et un bastingage d'acier. Quatre tourelles blindées, deux à l'avant, deux à l'arrière. Et dans chaque tourelle, deux canons. Des canons de quinze mètres de long, des tubes épais comme des cheminées, capables d'envoyer un obus de huit cents kilos à trente-cinq kilomètres.
Il ne bougeait pas. La houle roulait L'Alizé de bâbord à tribord, secouait les drisses, faisait claquer les voiles, mais le géant de fer, lui, restait parfaitement droit, planté dans l'eau comme un décor de théâtre. Sur le tableau arrière, en lettres blanches hautes de trois mètres : BISMARCK
— Putain, dit Sacha.
— C'est pas possible.
— C'est pas possible, non.
— Il est au fond. Il est à cinq mille mètres sous nous. On est sur le site de son naufrage.
— On est dessus, confirma Sacha. Et il est là.
Puis les projecteurs s'allumèrent. Deux cônes de lumière blanche, d'une blancheur d'os, jaillirent du château et balayèrent la brume. Ils se croisèrent, repartirent, et s'arrêtèrent sur L'Alizé. Le petit sloop blanc fut cueilli dans la lumière comme un insecte sous une lampe. Nora leva la main devant ses yeux, aveuglée. Elle entendit, très loin, très fort, un ordre crié dans une langue qu'elle ne comprenait pas. Puis un autre. Et cette fois, dans l'allemand rocailleux d'un homme habitué à être obéi :
— Ziel erfasst. Feuer.
Les quatre canons de l'avant tirèrent en même temps. Ce ne fut pas un bruit. Ce fut un mur de son qui traversa Nora de part en part, la cloua au pont, fit tomber les mugs dans le carré et lui coupa la respiration pendant deux secondes entières. L'éclair jaune avait duré un dixième de seconde et laissé sur sa rétine un rectangle blanc. Puis l'eau explosa loin d'eux. À huit cents mètres, droit devant, quatre colonnes blanches montèrent à cent cinquante mètres de haut, la hauteur d'un immeuble de quarante étages, et restèrent suspendues une seconde, puis retombèrent dans un fracas de cascade.
— C'est pas nous ! cria Sacha.
— Quoi ?
— C'est pas nous qu'ils visent ! Regarde, c'est à huit cents mètres ! Ils tirent pas sur nous !
Nora se releva. Elle regarda. Il avait raison. Les colonnes étaient devant, mais pas sur eux. Elles étaient plus loin, plus à l'ouest. Et elle comprit, d'un coup, avec une clarté glacée.
— La frégate, dit-elle.
— Quoi ?
— Ils tirent sur la frégate.
Sacha se retourna. Et à trois milles au nord-ouest, droit dans l'axe du tir, il vit ce qu'il aurait dû voir tout de suite : la silhouette grise et basse de la Provence, ses feux de navigation, sa cheminée, ses antennes.
— Oh merde, dit-il.
— Ils ont pris la frégate pour cible.
— Ils ont pris la frégate pour cible.
— On est entre les deux.
Sacha se jeta sur la barre. Le moteur hurla. Ce qui suivit fut une canonnade d'un autre siècle.
Le Bismarck tirait par salves de quatre, à intervalles réguliers, avec cette lenteur méthodique des artilleurs d'avant-guerre. Les obus partaient dans un bang qui faisait vibrer les côtes de Nora, traversaient l'air avec un sifflement de lame qu'on aiguise, et tombaient autour de la Provence en colonnes d'eau de trois cents tonnes. Et la Provence, elle, ne voyait rien. Elle ne ripostait pas.
Son radar la voyait par intermittence. Un écho qui apparaissait, disparaissait, réapparaissait. Mais l'équipage de la frégate ne comprenait pas d'où venaient ces gerbes. Il n'y avait rien sur l'eau. Rien qu'un voilier de douze mètres et une nuit blanche. Nora saisit la VHF. Elle tourna le bouton, la ralluma, et par miracle — par ce miracle idiot qui fait que les vieilles choses s'alignent sur d'autres vieilles choses — la radio cracha du son.
— Provence, Provence, ici L'Alizé, L'Alizé ! Répondez !
Un craquement. La voix de femme, tendue maintenant :
— L'Alizé, ici Provence. On est un peu occupés.
— Vous êtes sous le feu !
— On a remarqué. Vous savez par qui ?
— OUI ! cria Nora. Il est devant vous, à quatre milles, par le 2-7-0 !
Silence. Trois secondes.
— Il y a rien devant nous par le 2-7-0.
— Il y a un cuirassé. Un cuirassé allemand de 1941. Il tire sur vous. Il vous prend pour un navire anglais.
— Répétez ?
— C'EST LE BISMARCK !
Un autre silence. Plus long. Puis, très nettement, sur la passerelle de la Provence, à quatre milles, quelqu'un dit quelque chose que la VHF capta malgré tout, une phrase brève, incrédule, à l'attention de l'officier de quart :
— Il dit que c'est le Bismarck.
Et la voix de femme revint, avec un calme neuf, presque gai :
— L'Alizé. Vous êtes où, exactement, par rapport à nous ?
— À deux milles dans votre sud. Entre vous et lui.
— Parfait. Vous bougez pas. Vous êtes nos yeux.
Ils ne bougèrent pas. Et ce fut le pire. Pendant vingt minutes, Nora et Sacha restèrent entre un cuirassé de cinquante mille tonnes et une frégate de six mille, dans un brouillard tiède qui sentait le mazout, et ils firent la seule chose qu'ils savaient faire : parler dans une radio.
— Il est à trois mille six cents mètres, cap au 1-2-0, vitesse vingt-huit nœuds, disait Nora.
— Reçu, disait la Provence.
— Il vient sur vous.
— Reçu.
— Il tire en salves de quatre, intervalle quarante secondes.
— Reçu. L'Alizé, on va riposter. Vous risquez d'avoir chaud.
— On est habitués.
Puis un bruit nouveau. Un bruit plus sec, plus rapide, plus nerveux que les détonations de 1941. Un tap-tap-tap de canon automatique, et une salve de quatre-vingts obus de 76 millimètres qui partirent vers le nord-est en traçant des lignes rouges dans la brume.
— Ils tirent à l'aveugle, dit Sacha.
— Non. Ils tirent sur nos indications.
Les obus de la Provence tombèrent dans le vide. Nora vit les gerbes, à trois mille mètres, minuscules à côté de celles du Bismarck : des éclaboussures d'enfant à côté de cathédrales. Et rien, aucune réaction, aucun ralentissement.
— Provence, ici L'Alizé. Vos coups tombent bien mais il réagit pas.
— Il est où exactement ? Il est fait de quoi, ce truc ?
— Il est fait de... il est réel, dit Nora. Le métal est réel. Les canons sont réels. Les obus sont réels.
Un temps de réflexion de l'interlocutrice de la Provence.
— Donc on peut le couler.
— Vous pouvez essayer.
La frégate tira une deuxième salve. Une troisième. Des éclats de peinture, des morceaux de tôle, des éclaboussures. Rien. Le Bismarck continuait d'avancer, lentement, lourdement, comme un animal qu'on pique avec des aiguilles. Et puis un obus du Bismarck tomba à quarante mètres de L'Alizé.
Ce ne fut pas une colonne, cette fois. Ce fut une vague. Une vague de dix mètres qui prit le sloop par le travers, le coucha à soixante degrés, et le noya jusqu'au mât. Nora fut arrachée du pont. Elle se retrouva dans l'eau noire, à côté de la coque, et elle entendit, très loin au-dessus d'elle, la voix de Sacha qui hurlait son nom. Elle remonta. Elle attrapa une main courante. Elle fut traînée sur le pont, à plat ventre, les cheveux collés, la bouche pleine.
— Ça va ?!
— Ça va !
— On peut pas rester là !
— On peut pas partir non plus ! Ils ont besoin de nous !
— Nora, ils vont nous tuer !
Elle resta trois secondes le front sur le teck mouillé. Puis elle se releva, et elle regarda le Bismarck. Et elle vit, dans la lumière des projecteurs, quelque chose qu'elle n'oublierait jamais. Sur la passerelle, un homme. Un homme grand, en vareuse sombre, une casquette d'argent sur la tête, immobile, les mains derrière le dos, qui regardait vers l'ouest, vers la Provence. Il ne regardait pas L'Alizé. Il ne regardait pas l'eau. Il regardait sa proie. Et derrière lui, sur le pont, des centaines d'hommes couraient en silence vers les canons antiaériens. Nora prit la VHF.
— Provence, ici L'Alizé. Question.
— Allez-y.
— Est-ce que vous avez un hélicoptère à bord ?
Un silence.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est ça qui l'a tué, dit Nora. En 41. Pas les canons. Un avion. Une torpille dans le gouvernail. Il ne peut plus tourner qu'à bâbord depuis. Et quand il voit un avion, il devient fou.
— L'Alizé, vous êtes en train de me dire qu'on va faire décoller un hélicoptère pour effrayer un fantôme de cuirassé.
— Oui.
— Sur la foi d'un voilier de douze mètres.
— Oui.
Un silence. Puis la voix de femme, avec un soupir qui disait tout :
— Pont d'envol, décollage immédiat.
L'hélicoptère était un Caiman, et il était de la Marine. Il décolla de la Provence à 0 h 47, dans une brume blanche où il ne voyait rien, piloté par un type qui ne voyait rien, et guidé par une voix de femme qui lui répétait ce que criait une fille en ciré sur un voilier de douze mètres au milieu de l'Atlantique.
— Caiman, cap 2-5-0, altitude deux cents pieds.
— Reçu.
Nora vit les feux de position de l'hélicoptère émerger de la brume, à trois mille mètres sur sa gauche. Elle les vit grossir. Elle vit la petite machine passer au-dessus du cuirassé à trois cents mètres d'altitude, ses pales déchirant le silence, et son projecteur balayant l'acier. Et là, sur le Bismarck, tout s'arrêta. Pendant une seconde entière, les quatre tourelles de 38 cm se figèrent en plein mouvement. Puis, dans un gémissement d'engrenages, elles commencèrent toutes à se braquer vers le ciel. Puis les canons antiaériens entrèrent en action.
Ce fut un feu d'artifice. Seize pièces de 10,5 cm, seize de 3,7 cm, une vingtaine de mitrailleuses de 2 cm, tout le navire se mit à cracher vers le ciel. Des traits de feu montaient, s'entrecroisaient, explosaient en petits nuages noirs, et l'hélicoptère, là-haut, se retrouva dans un filet de flak d'un autre siècle, avec des obus qui explosaient autour de lui à la bonne altitude, parce qu'en 1941 on savait calculer un tir antiaérien.
— Caiman, ici Provence. Vous êtes dans la purée.
— On a remarqué !
— Il tire sur vous !
— On a vraiment remarqué !
Et pendant que le Bismarck tirait vers le ciel, il cessa de tirer à l'horizontale. Et pendant qu'il tirait vers le ciel, il continua d'avancer. Et il avança droit sur L'Alizé.
— Nora ! cria Sacha. Il vient sur nous !
— Il a arrêté de viser la frégate !
— Il nous éperonne !
Nora regarda. Trois cents mètres. La masse grise, la proue relevée, la figure de proue d'acier, le bouillon blanc sous l'étrave. Une vague d'étrave de cinq mètres qui courait vers eux.
— Mets le cap plein ouest ! cria-t-elle.
— Quoi ?
— PLEIN OUEST ! Il ne tourne qu'à bâbord ! Il ne peut pas nous couper ! Il doit faire un demi-tour complet !
Sacha tourna la barre. Le sloop vira de quatre-vingt-dix degrés, la voile claqua, et ils s'enfuirent plein ouest, droit dans la brume, pendant que derrière eux le cuirassé tentait de virer. Il vira. À bâbord. Lourdement, lentement, la coque inclinée, la proue qui balayait l'eau en un arc immense de trois kilomètres. Il vira, il vira, et il ne les coupa pas, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. À la VHF, la voix de la Provence :
— L'Alizé, on le voit plus. Vous êtes où ?
— On file plein ouest ! Il a le gouvernail en travers, il tourne qu'à bâbord, il peut pas nous rattraper ! Provence, écoutez-moi : restez sur son tribord ! Il peut jamais venir sur son tribord ! Vous pouvez vous dégager !
— On peut se dégager.
— Oui.
Un silence. Puis :
— L'Alizé, on se dégage. On vous récupère à l'aube. Cap 2-9-0, douze milles. Vous tenez ?
— On tient.
— Et l'hélicoptère ?
— Laissez-le tourner au-dessus. Tant qu'il y a un avion, il regardera le ciel.
Ils coururent deux heures. L'hélicoptère tournait au-dessus du Bismarck comme un moustique au-dessus d'un buffle, et le buffle tirait vers le ciel, et pendant ce temps la Provence s'éloignait par le tribord, et pendant ce temps L'Alizé fuyait vers l'ouest à six nœuds et demi. Puis, à 3 h 20, la brume blanchit à l'est. Ce n'était pas encore le soleil. Juste une lueur, un délavage du noir, une promesse. Mais c'était une aube, une vraie, avec des nuages dedans, des nuages normaux, gris et bas, et de l'air froid qui sentait la pluie.
Derrière eux, le Bismarck cessa le feu. Les canons antiaériens se turent un par un, comme des bougies qu'on souffle. Les tourelles se remirent à l'horizontale. Et dans la lumière grise qui montait, Nora vit, très nettement, le grand navire ralentir. Il ralentit. Il s'arrêta presque. Et il se mit à gîter. Doucement, d'abord à cinq degrés, huit degrés. Puis plus. La coque grise s'inclina sur bâbord, la lisse de pont toucha l'eau, et la brume monta le long du flanc comme une main.
— Il coule, dit Sacha.
— Jusqu'à la prochaine fois.
Ils le regardèrent s'enfoncer par l'arrière, lentement, majestueusement, pendant que le ciel s'éclaircissait. Il s'enfonça jusqu'à ce que le pont principal soit sous l'eau, jusqu'à ce que la passerelle soit au niveau de la mer. Et sur cette passerelle, très droite, très nette, il y avait toujours un homme en vareuse sombre et casquette d'argent, les mains derrière le dos, qui regardait l'ouest. Puis la brume se referma sur lui.
Et quand elle se rouvrit, dix secondes plus tard, il n'y avait plus rien. Plus de gris. Plus de canon. Plus de cheminée. Rien qu'une mer vide, grise et normale, et le bruit de la houle contre la coque. Nora lâcha la barre, s'assit par terre, et se mit à trembler.
À 4 h 10, un point noir apparut à l'est. Puis un son, un grondement de turbine, et L'Alizé fut secoué par le souffle d'un hélicoptère qui descendait à dix mètres au-dessus de son mât. Le Caiman passa une fois, deux fois, inclina son rotor en guise de salut, un vrai geste d'aviateur, et remonta vers la frégate.
À 4 h 30, la Provence fut à un demi-mille. Elle avait une touche de peinture écaillée sur le flanc bâbord et un feu de navigation cassé. Rien d'autre. Six mille tonnes contre une nuit de 1941, et elle s'en sortait avec une égratignure. La VHF cracha.
— L'Alizé, ici Provence. On vous envoie une équipe ? Vous avez des avaries ?
— Non, dit Nora. On a un bout de dehors cassé et une vitre. On gère.
— Vous êtes sûrs ?
— On est sûrs.
Un silence. Puis la voix de femme, radoucie, presque tendre :
— L'Alizé, question. Qu'est-ce que c'était ?
Nora regarda Sacha. Sacha regarda Nora.
— On vous enverra le rapport, dit-elle.
— Vous allez nous manquer, L'Alizé.
— Vous aussi, Provence. Bonne chasse.
— Bonne route. Provence, terminé.
La frégate accéléra, prit le large, et disparut dans le nord-est en quinze minutes. Et L'Alizé, seule sur l'Atlantique, se retrouva dans un matin gris, avec des mouettes, un bout-de-bois cassé, et une envie furieuse. Nora mit le bateau en cape. Ce fut un geste lent, méthodique, presque cérémoniel. Elle choqua la grand-voile sur bâbord, borda le foc à contre, poussa la barre sous le vent et l'amarra. L'Alizé se cabra, hésita, puis se stabilisa, dérivant doucement, ses deux voiles en opposition, le bateau à peu près immobile, la coque prenant la houle de trois quarts. Le monde entier s'arrêta.
Puis elle coupa le moteur. Et dans le silence, avec pour seul bruit le clapot contre les bordés et le grincement du mât, ils se regardèrent. Ils étaient trempés et sales. Les cheveux de Nora étaient collés de sel, son ciré déchiré à l'épaule, ses mains couvertes de petites coupures de cordage. Sacha avait une trace de sang séché sur la tempe. Ils avaient passé la nuit entre un cuirassé fantôme et une frégate de la Marine nationale, ils n'avaient pas dormi, ils n'avaient rien mangé, et ils se tenaient à deux mètres l'un de l'autre, immobiles, comme deux animaux avant la charge.
Puis ils éclatèrent de rire. D'un rire idiot, irrépressible, presque douloureux. Un rire de survivants. Sacha se plia en deux, Nora se tapa les cuisses, et ils rirent jusqu'à en avoir mal aux côtes, jusqu'à en avoir les larmes aux yeux, jusqu'à ce que le rire se casse et devienne autre chose.
Sacha fit un pas. Elle fit un pas. Ils se rencontrèrent au milieu du cockpit. Il l'embrassa. Ce ne fut pas un baiser de secours, ni un baiser de frère. Ce fut un baiser qui avait faim, avec les dents, avec la langue, avec tout le sel et toute la peur de la nuit dedans. Elle lui agrippa les cheveux et tira, et il grogna contre sa bouche, et elle sentit, contre sa cuisse, à travers le short trempé, qu'il bandait déjà.
— Là, dit-elle. Tout de suite.
— Sur le pont ?
— Dans la couchette. Je veux une couchette.
Il la souleva par les cuisses. Elle s'accrocha à son cou, les jambes autour de sa taille, et il traversa le cockpit, descendit les trois marches, la porta jusqu'à la couchette avant, et la jeta dessus.
Elle se déshabilla en désordre, en riant encore par moments, les vêtements mouillés qui collaient et qu'il fallait arracher. Son ciré partit le premier, puis la polaire, puis le tee-shirt. Elle se débattit avec son pantalon, jura, tira, et il tomba ; elle se dégagea, nue à présent, la peau couverte de frissons malgré la tiédeur, les cheveux salés répandus sur l'oreiller, les seins lourds et les tétons durcis.
Sacha la regarda. Il avait ce regard-là, parfois celui d'un homme qui n'en revient pas de sa propre chance, et elle en eut le ventre serré.
— T'es belle, dit-il.
— Tu perds du temps.
Il rit, se débarrassa de son caleçon, et elle le vit dressé, tendu, le gland luisant déjà, et elle eut envie de lui d'une manière brutale, animale, sans détour. Il se coucha sur elle.
Le poids du corps. La chaleur. L'odeur. Elle écarta les jambes et le sentit se loger dans le creux de son ventre, dur, chaud, et elle fit rouler ses hanches contre lui, une fois, deux fois, pour le sentir glisser contre son sexe sans y entrer, et elle gémit.
Il descendit. Il lui mordit la gorge, la clavicule, la naissance du sein. Il prit un téton dans sa bouche et elle cambra le dos ; il le suça, le mordilla, le tira doucement entre ses dents, et pendant ce temps sa main descendait, glissait sur son ventre, jouait dans la petite toison mouillée de mer et d'autre chose, et ses doigts trouvèrent l'entrée.
Il la caressa longtemps. Deux doigts d'abord, à l'extérieur, qui remontaient en cercles lents vers le petit bouton gonflé, qui l'entouraient, qui le pressaient, qui repartaient ; puis un doigt qui entrait, doucement, jusqu'à la deuxième phalange, et qui ressortait, et qui rentrait. Nora, la tête renversée sur l'oreiller, les yeux fermés, voyait sous ses paupières des projecteurs blancs et des colonnes d'eau, et ça n'avait plus aucune importance.
— Plus, dit-elle.
Il ajouta un doigt. Il la doigta lentement, profondément, le pouce posé sur son clitoris et tournant par petites pressions régulières, et elle sentit monter en elle cette vague, cette chose qui venait du fond, qui montait, qui montait.
— Arrête, dit-elle. Arrête, sinon je vais...
Il s'arrêta. Il rit contre son ventre.
— Sinon quoi ?
— Sinon tu vas me faire jouir avant que tu sois dedans, et c'est pas ce que je veux.
Il remonta. Il l'embrassa sur la bouche, et elle goûta sa propre odeur sur ses lèvres, ce qui la fit gémir de nouveau. Elle le prit par les hanches, le guida, écarta les jambes plus largement, et sentit le gland appuyer contre elle.
— Vas-y, dit-elle.
Il entra lentement et elle sentit chaque centimètre, l'étirement, la plénitude, cette sensation d'être remplie jusqu'au fond et d'avoir enfin, enfin, ce qu'elle attendait depuis trois jours. Elle eut un long soupir, presque un sanglot, et ses ongles s'enfoncèrent dans les épaules de Sacha.
— Bouge, dit-elle.
Il bougea et commença par un rythme lent, long, profond, en la regardant dans les yeux, en la pénétrant jusqu'au fond puis en se retirant presque entièrement avant de revenir. Le bateau en cape dérivait doucement, et chaque mouvement de la houle se mêlait au mouvement de leurs corps, comme si la mer donnait la cadence. Nora se laissa aller, les mains sur les fesses de Sacha, à le sentir aller et venir en elle, à entendre le bruit qu'ils faisaient. Ce bruit mouillé et doux, les grincements du mât, et leurs deux respirations qui se répondaient.
— Plus fort, dit-elle.
Il accéléra. Il lui prit les deux poignets et les plaqua au-dessus de sa tête contre la cloison, une seule main pour les deux, et il la pilonna avec cette précision d'homme qui sait ce qu'il fait, avec des coups qui claquaient contre elle et la faisaient remonter de quelques centimètres à chaque fois. Elle adorait être tenue, être prise, ne plus rien avoir à décider.
Elle jouit une première fois comme ça. Ce fut court, aigu, presque douloureux. Un orgasme arraché, qui lui fit serrer les dents et pousser un cri bref, et elle sentit son sexe se contracter autour de lui par vagues.
— Attends, haleta-t-elle. Attends.
Il se retira. Elle le poussa sur le dos, et s'installa sur lui. Elle le chevaucha. Elle le prit en elle d'une seule poussée, assise sur lui, les mains à plat sur son torse, et elle commença à rouler des hanches, lentement d'abord, en cercles, puis de plus en plus vite, en se soulevant et en s'empalant, les cuisses serrées contre ses flancs, les seins ballottant, la tête en arrière. Sacha la regardait faire, les mains sur ses hanches, la bouche ouverte, et il jurait tout bas, et il finit par se redresser pour l'embrasser, et ils se retrouvèrent poitrine contre poitrine, front contre front, à se regarder de tout près, à respirer le même air.
— Regarde-moi, dit-il.
— Je te regarde.
— Je t'aime.
— Je sais.
Elle accéléra encore. Il glissa une main entre eux, trouva son clitoris, le pressa du bout du pouce, et cette fois elle sentit venir quelque chose de beaucoup plus grand que la première fois, une vague qui montait du bas-ventre et se répandait dans les cuisses, dans le dos, dans la gorge, et elle cria. Un vrai cri, aigu, sans retenue, qui partit dans la cabine et se perdit dans la coque.
Elle jouit longtemps. Elle jouit en tremblant, en s'accrochant à ses épaules, en serrant les dents, en se répandant sur lui, et il la sentit se contracter encore et encore, et il ne put plus tenir.
— Nora, dit-il, je vais...
— Vas-y. Dedans. Vas-y.
Il la saisit par les fesses, la cloua sur lui, se cambra, et elle le sentit jouir en elle par des poussées profondes, lourdes, accompagnées d'un grognement qui venait de la poitrine, et elle continua de bouger doucement, pour l'accompagner jusqu'au bout, pour le presser jusqu'à la dernière goutte. Puis ils s'effondrèrent ensemble.
Ils restèrent longtemps comme ça, enchevêtrés dans la couchette étroite, moites, collants, tremblants, les jambes mêlées, le cœur de Sacha battant sous son oreille. Le bateau dérivait. Dehors, la mer clapotait contre les bordés, et le jour gris entrait par l'écoutille, et quelque part au nord-est, une frégate de la Marine nationale rédigeait un rapport d'avarie où figurait le mot « inexpliqué ».
— Il faut reprendre la route, dit Sacha au bout d'un moment.
— Mmh.
— Nora.
— Mmh.
— Si on se réveille demain et qu'on est au fond de l'eau, c'est ta faute.
Elle rit, sans bouger. Elle avait la joue sur son épaule et les yeux ouverts sur le plafond bas de la cabine.
— Sacha.
— Mmh.
— Il cherchait les Anglais.
— Ouais.
— Et il ne trouvait sûrement que des cargos. Et nous.
— Ouais.
— Et il tournait en rond, depuis quatre-vingt-cinq ans, à chercher sans jamais rien trouver.
Sacha passa la main dans ses cheveux. Il regarda l'écoutille, le carré de ciel gris, et il haussa les épaules. Ce haussement qui, chez lui, voulait dire : on verra.
— Sauf que cette fois, dit-il, il a trouvé une frégate.
— Ouais.
— Et il l'a pas eue non plus.
— Non.
— Alors il va recommencer.
— Ouais.
— On le reverra.
Nora sourit contre sa peau.
— On l'a bien eu, quand même, dit-elle.
— On l'a bien eu.
Ils se levèrent, se rhabillèrent à moitié, mangèrent du pain sec et du fromage debout dans le carré, puis ils choquèrent les voiles, reprirent le cap au sud-ouest, et L'Alizé se remit en route vers les Antilles à cinq nœuds et demi, comme si rien n'était arrivé.
Derrière eux, à six cents kilomètres à l'ouest de Brest, à 48°10' nord et 16°12' ouest, il y avait un endroit de l'Atlantique où l'eau était plus froide que partout ailleurs, et où un homme en casquette d'argent attendait la nuit suivante. Il attendait. Il avait tout son temps.
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Sur le Brighton Star, cargo de quatre-vingt-douze mètres parti de Liverpool, Rosie Blake a vingt-sept ans, une bouteille de gin et une décision prise depuis six jours. Seconde capitaine, l'une des deux seules femmes à bord, elle a choisi ses trois hommes : Marek, calme et patient, Callum, le bosun qui ne prend jamais son temps, et Tiago, le plus jeune, qui rougit au moindre regard. Dans le poste d'équipage, personne n'ose faire le premier pas. Mais le cargo approche d'un carré d'eau que les marins évitent sans qu'aucun règlement le mentionne. Que se passe-t-il quand la nuit devient aussi dangereuse que le désir ?
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Commentaires ()

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Photo de profil de Pygmalion
Pygmalion
25 octobre 2026 à 20:33
Alors, je l'ai pas encore lu (je le ferai un peu plus tard) mais je suppute déjà que tu as choisi ce thème juste pour utiliser la police gothique dans les couvertures =D

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