Angoisse maritime - Bismarck
Chapitre 3
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Angoisse maritime - Bismarck — Chapitre 3

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Monsieur Sylvestre
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On se laisse embarquer dès les premières lignes par le ton sec et drôle du récit. Le programme « dîner, champagne, et tout le monde à poil » de Maud fait sourire, et la réplique « Il y a toujours un principe » sonne juste. Les phrases longues, qui s'enchaînent comme la houle, donnent un rythme très particulier à la soirée. On sent que l'auteur s'amuse autant que son lecteur.

Angoisse maritime - Bismarck

Chapitre 3

Le yacht s'appelait Néréide, il mesurait cinquante-deux mètres, il battait pavillon maltais, et il coûtait à Viktor Sorokine onze mille euros par jour de location, ce qui, pour un homme qui avait vendu sa société de logistique à un fonds américain l'année précédente, représentait exactement le genre de dépense qu'on fait pour se prouver qu'on a gagné.
Viktor avait quarante-sept ans, un accent russe qui refusait de partir malgré vingt ans en France, et une idée très arrêtée de ce que devait être un anniversaire. Il fêtait ses quarante-sept ans en Atlantique, entre les Açores et Brest, sur un bateau de luxe, avec huit amis, un chef étoilé, six membres d'équipage. C'était le programme officiel, imprimé sur les cartons d'invitation « une nuit dont vous vous souviendrez ».
Maud, sa femme, avait trente-trois ans et un sens militaire de l'organisation. Elle avait écrit le programme. Le programme était : dîner à vingt heures. Champagne à vingt-deux heures. Et à vingt-trois heures, tout le monde à poil.
Éloïse était la meilleure amie de Maud. Vingt-huit ans, modèle, originaire de Nantes, et invitée depuis trois jours à ce qui ressemblait de plus en plus à une expérience sociologique.
— C'est quoi, exactement, le principe ? avait-elle demandé le premier soir.
— Il n'y a pas de principe, avait dit Maud.
— Il y a toujours un principe.
— Le principe, c'est qu'on est huit, qu'on se plaît, qu'on est au milieu de nulle part, et qu'aucun de nous ne travaille demain.
Éloïse avait trouvé ça honnête. Ils étaient huit. Viktor et Maud. Éloïse. Lena, une Danoise de trente-cinq ans, kinésithérapeute, blonde, calme, avec des mains de chirurgien. Ravi, son mari, trente-huit ans, britannique d'origine indienne, trader, bavard, drôle. Jonas, quarante et un ans, Suédois, architecte, silencieux et bâti comme une armoire. Fleur, vingt-six ans, Belge, assistante parlementaire, petite, brune, avec un rire qui partait tout seul. Et Baptiste, quarante-quatre ans, chirurgien plasticien lyonnais, le seul du groupe à avoir fait ça « toute sa vie, mais vraiment toute sa vie, depuis ses dix-neuf ans ».
Ils avaient dîné à la lumière des bougies, sur la plage arrière, à seize nœuds, pendant que la Néréide taillait sa route vers l'ouest. Ils avaient bu du champagne. Ils avaient parlé de tout et de rien. Et à 22 h 50, le commandant, un Écossais de cinquante-cinq ans nommé Ian Buchan, avait fait stopper les machines.
— On est au 48-16, avait-il dit à Viktor. J'ai promis de vous le montrer.
— Qu'est-ce qu'il y a au 48-16 ?
— Rien pour l'instant, avait dit Buchan. C'est bien ça le problème.
Le yacht s'était arrêté, dérivant doucement dans une houle d'ouest, tous feux allumés, éclairé comme un sapin de Noël, au milieu de l'Atlantique nord. Autour, la nuit était parfaitement noire et parfaitement vide. À 23 h 04, Maud Sorokine posa sa coupe et se leva.
— Bon, dit-elle. À poil.
Ça ne se fit pas d'un coup. Ça ne se fait jamais d'un coup. Ils commencèrent par s'asseoir en cercle sur les grands bains de soleil de la plage arrière, à discuter encore, à boire encore, mais à moitié déshabillés. Maud en soutien-gorge. Éloïse en robe de soie qu'elle avait déboutonnée jusqu'au nombril. Viktor torse nu, avec le ventre d'un homme de quarante-sept ans qui a les moyens d'avoir un coach et qui n'y va pas. Lena en culotte, les jambes croisées, parfaitement à l'aise. Ravi en caleçon, qui parlait déjà trop. Jonas qui avait ôté sa chemise sans un mot et qui ressemblait à un mur de briques. Fleur en nuisette transparente. Baptiste, lui, était déjà entièrement nu, avec la désinvolture d'un homme qui a décidé depuis longtemps que la nudité était une question de politesse.
Ce fut Lena qui mit le feu. Elle se leva, traversa le cercle, s'assit à califourchon sur les genoux de Jonas, et l'embrassa. Sans un mot, sans prévenir, avec une lenteur de professionnelle. Jonas posa ses deux énormes mains sur ses hanches et la laissa faire. Le silence se fit. Huit personnes regardèrent deux personnes s'embrasser pendant une minute entière.
Puis Viktor se leva, alla vers Éloïse, et lui tendit la main. Elle la prit. Ils s'allongèrent sur un bain de soleil. Viktor était un bon baiseur, elle s'en était doutée. Il avait cette chose qu'ont certains hommes riches : une absence totale de timidité. Il la déshabilla en trente secondes, sans hâte mais sans détour, et quand elle fut nue il la regarda comme on regarde un objet qu'on vient d'acheter et dont on est content.
— T'es magnifique, dit-il.
— Tu l'as déjà dit.
— Je le redis.
Il descendit sur elle. Il lui écarta les jambes et il la lécha, là, sur un bain de soleil, au milieu de l'Atlantique, avec six autres personnes à trois mètres. Éloïse ferma les yeux. Sa langue était large et appliquée, et il prenait son temps, et elle sentit monter la chose avec une rapidité qui la surprit. Elle avait les mains dans ses cheveux, elle se cambrait, et elle n'essayait même pas de retenir ses gémissements, parce qu'à côté, déjà, Lena et Jonas avaient commencé pour de bon et que Lena gémissait beaucoup plus fort qu'elle.
À côté, Maud avait attrapé Baptiste par le poignet et l'avait emmené vers la banquette. Fleur s'était installée sur Ravi. En quatre minutes, le carré de la plage arrière était devenu une composition de huit corps enchevêtrés.
Éloïse jouit une première fois sur la bouche de Viktor, en serrant les dents, les talons plantés dans le bain de soleil. Il remonta, s'essuya la bouche du revers de la main, et la regarda avec un sourire d'homme satisfait.
— Tu veux ? dit-il.
— Oui.
Il la prit là, tout de suite, sur le bain de soleil, en la retournant sur le ventre, en la tirant par les hanches pour la mettre à genoux. Il la prit par-derrière, lentement, profondément, et Éloïse poussa un long gémissement, les joues posées sur le plastique tiède.
Devant elle, à un mètre, il y avait Maud, la femme de Viktor, à quatre pattes sur la banquette, prise par Baptiste, et qui la regardait en souriant, les cheveux en bataille, la bouche ouverte. Et Éloïse trouva ça parfaitement normal. Et elle sourit aussi.
— Ça va ? lui cria Maud.
— Ça va !
— Il est bien ?
— Il est bien !
Viktor rit, et accéléra.
À 23 h 40, la VHF du yacht cracha. C'était étrange, parce que personne ne parlait jamais sur la VHF d'un yacht privé en pleine nuit au milieu de l'Atlantique. Mais le poste était allumé sur le canal 16, comme il doit l'être, et une voix anglaise, très nette, très sèche, sortit du haut-parleur de la passerelle, à vingt mètres des corps nus.
— All stations, all stations, this is warship Anson, warship Anson...
Éloïse leva la tête.
— C'est quoi, ça ?
— C'est la marine, dit Viktor, sans s'arrêter.
— Quelle marine ?
— Anglaise, je crois. Continue.
— ...conducting submarine exercise in area 48 north 16 west. All vessels in the vicinity report...
— Un sous-marin, dit Ravi, quelque part dans le noir. Il y a un sous-marin.
— Il y a un sous-marin en dessous de nous, dit Lena, et elle rit.
Buchan, le commandant, sortit de la passerelle en polo et en short, l'air un peu ennuyé. Il s'approcha du groupe nu sans paraître le moins du monde dérangé.
— Viktor, dit-il.
— Oui ?
— On a un contact.
— Un contact quoi ?
— Un sous-marin nucléaire britannique, dit Buchan. HMS Anson. Il est à trois milles, en surface périscopique. Il nous a appelés pour savoir qui on était.
— Et ?
— Et il nous a dit de rester à l'écart. Il chasse quelque chose.
— Quoi ?
Buchan regarda autour de lui. Il regarda les huit corps nus, le champagne, les coussins, les bains de soleil. Il eut un petit rire d'homme qui a vu beaucoup de choses.
— Il ne sait pas, dit-il.
Puis il ajouta, plus bas, comme pour lui-même :
— Il y a trois semaines, un cargo anglais, la Brighton Star, a été coulé dans le secteur. Douze hommes d'équipage. Quatre survivants. Ils ont dit qu'ils avaient vu un cuirassé.
— Un cuirassé ? dit Baptiste.
— Un cuirassé qui a quatre-vingt-cinq ans, dit Buchan.
Il remonta sur la passerelle. Éloïse, à genoux sur le bain de soleil, le cul en l'air, les cheveux collés, Viktor toujours en elle, regardait l'eau noire.
— Il y a un cuirassé, dit-elle.
— Il y a un cuirassé, dit Viktor. Continue.
Il arriva à 0 h 12. Ils le virent d'abord comme une chose qui mangeait les étoiles. À l'ouest, à trois milles, un pan de nuit plus noir que la nuit, qui se déplaçait et sur lequel, à mesure qu'on le regardait, se dessinaient des formes : une proue relevée, un château, un mât pyramidal, quatre tourelles.
Puis les projecteurs s'allumèrent. Deux cônes de lumière blanche, d'une blancheur d'os, jaillirent du château et balayèrent la mer. Ils cherchèrent, se croisèrent, repartirent et se posèrent, non pas sur le yacht, mais sur une tache d'eau, à un demi-mille de la Néréide, où quelque chose affleurait. Un périscope. Le projecteur du Bismarck venait de trouver le périscope du HMS Anson.
— Oh, dit Éloïse.
— Oh, dit Ravi.
Sur la passerelle, Buchan se pencha sur la VHF et cria :
— Anson, Anson, ici le yacht Néréide ! Vous êtes éclairé ! Vous êtes éclairé !
Un craquement. Puis, très calme :
— Néréide, reçu. On a remarqué. On a un contact sonar énorme, deux cent cinquante mètres, trente nœuds, pas de bruit de machine. Vous savez ce que c'est ?
— Oui, dit Buchan.
— Ah bon.
Un silence. Puis :
— Néréide, on plonge. Restez bien à l'écart.
Et le périscope disparut. Sur la plage arrière, l'orgie continua. Mais elle avait changé de nature. Elle était devenue une orgie qui regardait par-dessus son épaule.
Éloïse avait changé de partenaire. C'était Jonas maintenant, un homme qui ne parlait pas et qui baisait comme il construisait, lentement, solidement, sans un mot. Elle était allongée sur le dos, les jambes sur ses épaules, et elle le regardait au-dessus d'elle, immense, silencieux, et elle sentait chacun de ses coups, lents, profonds, réguliers, qui la faisaient remonter de dix centimètres sur le coussin.
À côté, Lena s'était installée sur Viktor, et Maud léchait Lena, et Ravi prenait Maud par-derrière, et Baptiste et Fleur faisaient quelque chose à quatre mains sur un pouf qui ne laissait aucun doute. Huit corps, une seule respiration, et au-dessus d'eux, à trois milles, une masse noire de cinquante mille tonnes qui commençait à tirer.
La première salve de canons la cueillit en plein coït. Ce fut un mur qui traversa la plage arrière de part en part, qui fit trembler les verres sur la table, qui coupa la respiration d'Éloïse pendant deux secondes entières, et qui fit s'arrêter tous les mouvements à bord. Jonas se figea en elle.
— C'était quoi ? dit Fleur.
— Des canons, dit Baptiste.
— Des canons de quoi ?
— De cuirassé, dit Baptiste. Ce sont des obus de gros calibre. Ça fait ce bruit-là.
Personne ne bougea pendant dix secondes. Puis, à un demi-mille, l'eau explosa en quatre colonnes blanches qui montèrent à cent cinquante mètres, restèrent suspendues une seconde, et retombèrent dans un fracas de cascade qui arriva jusqu'à eux, une seconde après. Le yacht fut soulevé par la vague. Les bains de soleil glissèrent. Une coupe tomba. Éloïse poussa un petit cri.
— Ils tirent sur le sous-marin ! cria Buchan depuis la passerelle.
— Ils tirent sur quoi ?!
— SUR LE SOUS-MARIN !
Jonas reprit. Il reprit lentement, sans se presser, comme un homme qui a décidé que le monde pouvait bien s'écrouler. Éloïse, sous lui, les jambes écartées, la tête renversée, voyait à l'envers le ciel noir et les colonnes d'eau qui montaient et tombaient à un demi-mille, et elle sentait chaque poussée de Jonas dans son ventre, et elle n'arrivait pas à décider ce qui la faisait le plus gémir.
— Il y a un cuirassé, dit-elle, à personne.
— Il y a un cuirassé, dit Jonas, au-dessus d'elle. Et alors ?
Et il continua. Ce qui suivit dura quarante minutes, et aucun des huit n'oublia jamais rien. Le Bismarck tirait par salves de quatre, à intervalles réguliers, sur un périscope qu'il avait perdu depuis longtemps. Il tirait parce que ses vieux hydrophones de 1941 avaient capté dans l'eau le grondement d'une turbine nucléaire, et qu'un grondement de turbine, pour un château de fer qui n'avait jamais rien entendu d'autre que des hélices à vapeur, ça ressemblait à quelque chose qu'il fallait tuer.
Et sous l'eau, le HMS Anson, à deux cents mètres, entendait tout. Son sonar était saturé. Les obus qui tombaient autour de lui claquaient comme des coups de marteau sur une tôle, le bruit le plus violent qu'un sous-marinier puisse entendre. Le commandant, une femme de trente-huit ans nommée Ruth Ainsworth, écouta pendant dix minutes, les dents serrées, dans un poste de contrôle éclairé au rouge.
Puis elle dit :
— Contact de surface. Tube un et deux, parés. Tirez.
Deux torpilles lourdes partirent. Éloïse les vit. Tout le monde les vit. Deux traits blancs, deux sillages rectilignes qui traversaient l'eau noire à quarante nœuds, éclairés par en dessous par la lumière du projecteur, et qui fonçaient droit sur la masse grise.
— Elles vont le toucher, dit Ravi.
— Elles vont le traverser, dit Baptiste.
Elles le touchèrent. La première torpille explosa contre la coque du Bismarck à hauteur de la chambre des machines. Il y eut un éclair blanc sous la ligne de flottaison, une gerbe d'eau de vingt mètres, et pendant deux secondes le cuirassé entier parut se soulever.
Sur la plage arrière de la Néréide, huit personnes nues hurlèrent en même temps.
— ILS L'ONT EU !
— ILS L'ONT EU !
Et le Bismarck ralentit. Il ralentit, s'inclina de cinq degrés sur bâbord, et chose étrange, ses projecteurs s'éteignirent. Pendant une minute entière, il n'y eut plus rien dans la nuit qu'une masse noire immobile et le bruit de l'eau. Puis les projecteurs se rallumèrent, et le Bismarck reprit sa route.
— Il a rien, dit Ravi.
— Il a rien, dit Baptiste.
— C'est un fantôme, dit Éloïse. Un fantôme, ça a rien.
— Alors c'est quoi, la torpille ?
— La torpille, c'est nous, dit Éloïse. C'est la seule chose au monde qu'il peut encore sentir.
Puis le *Bismarck* largua ses grenades. C'est ce que fit le vieux cuirassé : parce qu'il avait un sous-marin au contact et qu'il n'avait pas de torpilles, il fit ce qu'on faisait en 1941. Il passa sur l'endroit et il lâcha des charges. Les grenades sous-marines tombèrent de la poupe en chapelet, une toutes les dix secondes, et explosèrent à des profondeurs différentes.
Pour le Anson, ce fut l'enfer. Chaque explosion secouait la coque comme une cloche. Les ampoules éclatèrent. Un homme tomba de son siège. Dans le poste de contrôle, on ne s'entendait plus parler. Ruth Ainsworth tenait le dossier de son fauteuil à deux mains et comptait.
— Vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six...
Puis les explosions s'espacèrent. Puis elles s'éloignèrent. Puis elles cessèrent. Le Bismarck avait perdu le contact. Et il reprit sa route vers le sud-ouest.
Il passa à quatre cents mètres de la Néréide, c'était un spectacle inouï, un yacht de cinquante-deux mètres, illuminé comme un arbre de Noël, avec huit adultes nus dessus. Le projecteur du Bismarck balaya la plage arrière. Et il s'arrêta.
Pendant dix secondes entières, un cône de lumière blanche d'un autre siècle éclaira une composition de huit corps enchevêtrés, mouillés de sueur, à moitié empilés les uns sur les autres, dans un désordre de jambes, de seins, de bras, de bouteilles de champagne renversées et de coussins éventrés.
Éloïse était à genoux sur le bain de soleil, Jonas derrière elle, une main de Lena sur sa hanche, une main de Ravi sur l'épaule de Jonas, et elle leva la tête vers la lumière.
Et au-dessus d'eux, à trente mètres de haut, la coque grise défilait, interminable, avec ses rangs de rivets et ses sabords. Sur la passerelle, très droit, un homme en vareuse sombre, casquette d'argent, les mains derrière le dos. Il regarda le pont du yacht. Il regarda huit personnes nues. Et il y eut un très léger mouvement de la tête dont tous les huit furent persuadés d'avoir vu. Une espèce d'acquiescement. Un salut d'officier devant une chose qu'on n'attendait pas.
Puis le Bismarck reprit sa route, et la brume le reprit morceau par morceau, la proue d'abord, puis les tourelles avant, puis le château, puis la poupe et il n'y eut plus rien. Plus de canon. Plus de projecteur. Plus de masse noire. Rien qu'une mer vide, une houle d'ouest, et un yacht éclairé comme un sapin de Noël. Sur la VHF, la voix de Ruth Ainsworth, un peu abîmée :
— Néréide, ici Anson. On est vivants. On remonte à trente mètres dans cinq minutes. Question : c'était quoi ?
Buchan prit le micro. Il regarda la plage arrière. Il regarda huit corps nus.
— Commandant, dit-il, c'était un cuirassé.
Un silence.
— Ah, dit Ruth Ainsworth. Bon.
— Vous voulez monter à bord prendre un verre ?
— On est huit cents tonnes, on s'arrête mal. Une autre fois.
— Une autre fois.
— Anson, terminé. Et bonne nuit, Néréide.
— Bonne nuit, commandant.
Ils ne reprirent pas tout de suite. Ils restèrent d'abord immobiles, tous les huit, à regarder l'endroit où le cuirassé avait disparu. Puis Viktor se leva, alla chercher une bouteille de champagne, la décapsula d'un coup de pouce, but au goulot, et la tendit à Maud.
— Bon anniversaire, dit Maud.
— Merci.
Ils rirent. Un rire idiot, irrépressible, un rire de survivants, qui les plia en deux et les fit s'écrouler les uns sur les autres sur les coussins. Et puis le rire se cassa, et devint autre chose. Ce fut Fleur qui relança. Elle était allongée sur le ventre, les jambes relevées, et elle tendit la main vers Éloïse, et Éloïse la prit, et elles s'embrassèrent longuement, lentement, sur un coussin mouillé, avec le goût du champagne et du sel. Autour d'elles, les autres reprirent en désordre.
Il n'y avait plus de couples. Il n'y avait plus de paires. Il y avait huit personnes et une nuit, et tout le monde était partout à la fois. Lena s'installa entre les jambes de Fleur et la lécha lentement, en kinésithérapeute qu'elle était, précise, méthodique, insupportable. Ravi s'allongea sous Éloïse et la prit dans sa bouche. Viktor et Baptiste prirent Maud à deux, comme on partage un dessert. Jonas, silencieux, se laissa chevaucher par Lena quand elle en eut assez de Fleur.
Éloïse, elle, finit par terre, sur un grand coussin, entre quatre mains et deux bouches. Ravi l'avait mise sur le dos, une jambe relevée sur son épaule, et il la prenait lentement, en la regardant, avec cette expression d'homme qui a décidé de faire durer. Et à côté, à genoux près de sa tête, Maud s'était penchée sur elle et l'embrassait, une main sur son sein, une autre sur son ventre, descendant, cherchant, trouvant, se posant exactement là où il fallait.
Éloïse eut trois orgasmes en dix minutes. Le deuxième la fit crier si fort que Buchan, sur la passerelle, baissa le son de la VHF. Le troisième fut une longue chose qui n'en finissait pas, qui la laissa tremblante, les jambes molles, la bouche sèche, avec Ravi qui accélérait en la tenant par les hanches et Maud qui ne retirait pas ses doigts.
— Encore, dit Éloïse.
— Encore ? dit Maud.
— Encore.
Ils la retournèrent. Elle se retrouva à quatre pattes, et Ravi la prit par-derrière, et Maud glissa un coussin sous son ventre et se glissa en dessous, à moitié sur le dos, pour venir poser sa bouche sur son clitoris pendant que Ravi la prenait.
Éloïse n'avait jamais connu ça. Deux personnes en même temps, à deux endroits, l'une dedans et l'autre dehors, et la houle, et le champagne, et la nuit, et le souvenir d'un cuirassé de cinquante mille tonnes qui venait de passer à quatre cents mètres d'eux en les saluant. Elle jouit une quatrième fois, en criant le nom de personne en particulier.
Ravi lâcha juste après. Il se cambra, grogna, et jouit en elle à coups profonds, et Éloïse le sentit se vider en tremblant. Puis il s'effondra sur le côté, et Maud remonta en riant, la bouche humide, et elles s'embrassèrent encore.
Autour, ça se terminait dans un désordre joyeux. Baptiste et Fleur finirent sur une serviette. Viktor jouit sur le ventre de Lena. Jonas, silencieux comme toujours, prit Lena par la taille, la souleva, la coucha, et la baisa jusqu'au bout avec une régularité de machine, et Lena cria, et Jonas ne dit pas un mot, et ça fut parfait. Puis il n'y eut plus rien.
Huit corps sur la plage arrière d'un yacht, en sueur, en désordre, la plupart allongés par terre, certains sur les bains de soleil, certains adossés au bastingage. Le jour se levait à l'est, une bande grise, froide, avec des nuages bas.
Buchan sortit de la passerelle avec deux bouteilles d'eau et un plateau de café. Il les posa au milieu du désordre sans un commentaire.
— Commandant, dit Éloïse.
— Mmh.
— On a bien vu ce qu'on a vu ?
— Vous avez bien vu ce qu'on a vu.
— C'était quoi ?
Buchan resta un moment debout à regarder l'est, les mains dans les poches de son short.
— Il y a une zone, dit-il enfin. 48°10' nord, 16°12' ouest. Le Bismarck est au fond, là. À quatre mille huit cents mètres. Depuis 1941. Et tous les dix-huit mois, un peu plus souvent maintenant, il remonte.
— Pourquoi maintenant ? dit Ravi. Pourquoi plus souvent ?
Buchan haussa les épaules.
— Il apprend, dit-il. Il y a deux ans, c'était un voilier et une frégate. Il y a trois semaines, c'était un cargo. Cette nuit, c'était un sous-marin nucléaire.
— Et la prochaine fois ?
— La prochaine fois, je sais pas, dit Buchan. Mais il monte en grade.
Il rentra dans la passerelle. Éloïse s'allongea sur le dos, nue, sur le coussin, les yeux ouverts sur le ciel qui blanchissait. À côté d'elle, Maud dormait déjà, la joue sur le bras de Ravi. Fleur ronflait doucement. Jonas, assis contre le bastingage, regardait l'horizon sans rien dire.
À 6 h 30, Buchan remit les machines en route. La *Néréide* accéléra doucement vers l'est, vers les Açores, vers la terre. Et derrière elle, à trois milles dans son dos, dans un carré d'eau de quarante milles que personne n'aimait traverser, un homme en casquette d'argent reprenait son quart sur une passerelle de 1941, à la recherche d'Anglais qu'il n'atteindrait jamais. Il attendait. Il avait tout son temps.
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