Angoisse maritime - Bismarck
Chapitre 2
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Angoisse maritime - Bismarck — Chapitre 2

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Monsieur Sylvestre
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On se laisse embarquer dès la première page, dans cette coursive étroite où quatre personnes se regardent un peu trop longtemps. Les répliques de Callum, qui rit comme une cheminée, font mouche à chaque fois. Et le rythme du poste d'équipage prend son temps, comme Marek, justement.

Angoisse maritime - Bismarck

Chapitre 2

Il y a, sur les cartes de l'Atlantique nord, un endroit maudit que les marins évitent sans qu'aucun règlement ne le mentionne. 48°10' nord, 16°12' ouest. Un carré d'eau de quarante milles, à six cents kilomètres à l'ouest de Brest, où le fond descend à quatre mille huit cents mètres et où repose, depuis le 27 mai 1941, la carcasse d'un cuirassé de cinquante mille tonnes.
Les officiers de marine marchande l'appelaient « le couloir du Loup ». C'était une plaisanterie, à l'origine. Puis, dix-huit mois plus tôt, un cargo de la CMA avait croisé là, de nuit, un bâtiment gris de deux cent cinquante mètres, sans feux, sans AIS, sans réponse radio. Le même mois, la frégate Provence de la Marine nationale avait logé dans son rapport d'avaries une ligne restée célèbre dans les carrés des officiers : « Engagement non identifié, nuit du 12 au 13, zone 48-16. Consommation munitions : 74 coups de 76 mm. Bâtiment adverse non détecté au radar. »
Le rapport parlait aussi d'un voilier français de douze mètres, un certain L'Alizé, dont les deux convoyeurs en couple avaient servi de vigies par VHF pendant trois heures, à la voix, entre un cuirassé fantôme et une frégate moderne.
Rosie Blake avait lu ce rapport. Elle l'avait lu en entier, deux fois, dans le carré de la Brighton Star, en riant, en se disant que les officiers de la Marine nationale buvaient trop de café. Rosie avait vingt-sept ans, elle était second capitaine, et elle était l'une des deux seules femmes à bord.
Il y avait aussi la cuisinière, une Écossaise de cinquante ans qui faisait aussi office de matrone et de conscience morale. Mais sur les douze hommes d'équipage, Rosie était la seule officière, la seule à moins de trente ans, et la seule à qui trois hommes parlaient en même temps dans l'espoir d'être celui qu'elle écouterait.
Ils étaient partis de Liverpool le 4 octobre. Cap sur Halifax, onze jours de traversée, dix mille tonnes de machines-outils et de profilés d'acier dans les cales. Un navire de quatre-vingt-douze mètres, gris et blanc, avec un château arrière de quatre étages et un mât de charge jaune à l'avant. Le commandant, un vieux de soixante ans nommé Pearson, avait dit à la réunion d'équipage, le premier soir :
— On passera au sud du 48-16 dans la nuit du 9 au 10. Si vous voyez un truc bizarre, réveillez-moi.
— Quel truc bizarre, commandant ? avait demandé Rosie.
— Un truc gris et gros, avait-il dit. Et puis il était parti se coucher.
Le soir du 9 octobre, Rosie Blake descendit au poste d'équipage avec une bouteille de gin. Elle avait réfléchi. Ça faisait six jours. Six jours à sentir trois hommes tourner autour d'elle dans une coursive large de soixante centimètres, à se croiser dans les escaliers, à se frôler au réfectoire, à se dire bonjour d'un peu trop près. Elle avait vingt-sept ans, elle était célibataire depuis sept mois, et elle n'avait pas envie de passer onze jours de mer à faire la difficile.
Elle n'avait choisi les trois au hasard. Marek, le second capitaine, trente-six ans, Polonais de Gdańsk, marié, deux enfants, mains fines, calme, précis, le genre d'homme qui prend son temps. Callum, le bosun, quarante-quatre ans, Écossais d'Aberdeen, cent dix kilos, bras comme des jambons, rire de cheminée, le genre d'homme qui ne prend pas son temps. Et Tiago, le graisseur, vingt-trois ans, Portugais de Setúbal, maigre, timide, qui rougissait jusqu'aux oreilles dès qu'on lui parlait.
Elle descendit. Ils étaient là, tous les trois, comme prévu. Elle s'était renseignée sur les quarts. Ils jouaient aux cartes sur une caisse, en maillots, dans la lumière jaune d'un néon.
— J'ai du gin, dit-elle.
Trois têtes se levèrent ensemble.
— Et ? dit Marek.
— Et rien. C'est tout.
Elle s'assit par terre, entre les jambes de Callum et la caisse de Tiago, et elle but au goulot la première.
— Bon, dit-elle. Y a un truc.
— Un truc, répéta Callum.
— Voilà. Ça fait six jours. On est en guerre, enfin, façon de parler. On va passer dans le couloir du Loup cette nuit.
— Le couloir du Loup, dit Marek en souriant. Tu y crois ?
— J'y crois assez pour avoir envie de baiser avant.
Pendant presque une minute, personne n'osa dire quoi que ce soit.
— Nous trois ? dit Marek.
— Vous trois.
— En même temps ?
— Oui baka.
Tiago devint écarlate. Callum partit d'un rire énorme qui fit vibrer la cloison. Marek posa ses cartes très lentement et la regarda comme on regarde une chose qu'on espérait sans y croire.
— T'as réfléchi à ça, dit-il.
— Six jours.
— Et tu t'es décidée ce soir.
— À 21 h 30, précisément.
Callum se leva, traversa la pièce, ferma la porte à clé, et se retourna.
— Bon, dit-il. Alors on va faire ça bien.
Ils firent ça bien. Ils commencèrent lentement, parce qu'à quatre on ne peut pas commencer autrement. Il faut désamorcer la gêne, et le seul moyen de désamorcer la gêne, c'est de s'occuper entièrement de quelqu'un. Marek s'occupa d'elle.
Il l'assit sur la caisse, s'agenouilla, et il la déshabilla comme un homme qui veut faire durer. Il lui ôta son polo par les épaules, lentement, en embrassant chaque centimètre de peau qu'il découvrait, le col, la clavicule, la naissance du sein. Elle avait la peau pâle, des taches de rousseur aux épaules, les cheveux blonds attachés en queue de cheval ; il défit l'élastique avec une patience d'homme marié, et les cheveux tombèrent sur son dos.
Callum et Tiago regardaient, assis par terre. Ils ne touchaient à rien. Ils attendaient comme deux hommes devant un feu.
Marek prit un sein dans sa main. Il le soupesa, le pressa, et il prit le téton dans sa bouche et le suça longuement, en le tirant entre ses lèvres, et Rosie lâcha un premier gémissement. Un son qu'elle retint à moitié, parce qu'elle n'avait pas encore décidé si elle avait le droit de faire du bruit.
Elle décida que oui quand il descendit. Il lui ôta son short, le fit glisser, écarta ses jambes, et il la lécha. Là, par terre, sur une caisse de bois, avec deux hommes qui la regardaient à un mètre, Marek Wójcik lui fit l'amour avec la bouche, et Rosie Blake oublia complètement où elle était.
Sa langue était patiente. Elle remontait tout du long, lentement, puis tournait autour du bouton sans le toucher, puis redescendait, puis remontait. Il la fit attendre quatre longues minutes, elle les compta avant de la toucher vraiment. Et quand il le fit, ce fut avec une lenteur calculée, un appui plat et régulier, et il glissa en même temps deux doigts en elle et il la doigta au rythme exact de sa langue.
Rosie jouit en criant. Elle n'avait pas prévu de crier. Elle s'accrocha à sa nuque, serra les cuisses sur ses oreilles, se cambra et lâcha un cri long, aigu, qui résonna dans la coursive d'acier et fit rire Callum de bonheur.
— Nom de Dieu, dit-il. Nom de Dieu, la petite.
— Ferme-la, dit-elle en haletant.
— T'as crié.
— C'est fait pour.
Il rit encore, Tiago aussi, et elle rit avec eux, et la gêne tomba d'un coup, définitivement.
— À toi, dit-elle à Tiago.
Le gamin se leva comme on va à l'abattoir. Il avait les mains tremblantes. Elle le prit par la ceinture, le tira, lui baissa son short, et quand elle le vit elle eut un petit mouvement de sourcils parce que Tiago Ferreira, vingt-trois ans, maigre et timide, était très bien pourvu, ce qui expliquait peut-être une partie de sa timidité.
Elle s'agenouilla, entre ses jambes, et le prit dans sa bouche. Elle le suça lentement en le regardant en dessous. Il se tenait droit comme un piquet, les poings serrés, les yeux fixes, et il ne disait rien du tout, et elle trouvait ça adorable. Elle le suça longtemps, avec la langue, avec la main à la base, et au bout d'une minute il lâcha enfin un gémissement.
— Ah, dit Callum derrière. Ah, le voilà.
— Callum, dit Rosie sans se retirer.
— Quoi ?
— Déshabille-toi et viens.
Il se déshabilla. Il y avait beaucoup de Callum. Cent dix kilos de Callum, un torse velu comme un tapis, des bras comme des cuisses, et entre les jambes une chose épaisse et lourde à l'échelle du reste. Il s'approcha, s'agenouilla derrière elle, lui posa ses deux mains énormes sur les hanches, et elle sentit cette chaleur de poêle à charbon qu'il dégageait.
Pendant qu'elle avait Tiago dans la bouche, Callum la prit. Il la prit par-derrière, lentement, en se penchant sur son dos, et Rosie dut s'arrêter de sucer pour reprendre son souffle parce que Callum, c'était beaucoup. Il entra centimètre par centimètre, et elle sentit cette plénitude brutale qui lui coupa les mots. Quand il fut complètement dedans, il s'arrêta. Il attendit qu'elle respire. Puis il bougea.
Et Marek ? Il était devant elle, à côté de Tiago, et il attendait son tour en se caressant tranquillement tout en regardant la scène, et Rosie comprit qu'il n'y avait pas de plan, pas d'ordre, qu'il y avait juste quatre personnes dans une pièce et que ça allait se faire tout seul.
Callum la prit longtemps. Lentement, profondément, ses mains de bûcheron sur ses hanches, la tirant à lui à chaque poussée. Sous elle, par terre, Tiago avait les mains dans ses cheveux et la bouche ouverte, et il ne la forçait pas, il la laissait reprendre quand elle voulait. Elle reprit. Elle le reprit dans la bouche, et elle eut un long orgasme en ayant la bouche pleine, le ventre contre la caisse, les coups de Callum dans le dos. Son orgasme la fit trembler des cuisses et gémir contre la peau de Tiago.
— Elle a joui, dit Tiago, émerveillé.
— Évidemment qu'elle a joui, dit Callum. Regarde-la.
Ils changèrent. Marek s'allongea par terre, sur une couverture jetée à la va-vite, et Rosie s'installa sur lui. Elle le prit en elle d'une seule poussée, assise, les mains sur son torse, et elle se mit à rouler des hanches lentement, en le regardant dans les yeux, parce qu'elle voulait le voir, lui, parce que ça faisait six jours qu'il la regardait et qu'elle voulait qu'il sache qu'elle avait regardé aussi.
Callum se mit derrière elle. Il s'agenouilla, posa une main sur son dos pour la plier doucement en avant, et elle comprit.
— Oh, dit-elle.
— Tu peux ? demanda Callum.
— Je peux.
Il se plaça. Il appuya. Et il entra en elle par-derrière, pendant que Marek était encore dedans. Rosie lâcha un vrai cri, cette fois. Les deux hommes en elle, à la fois, séparés par une cloison de chair, se touchant presque. C'était une sensation qu'elle n'avait jamais connue, une sensation d'être remplie jusqu'au fond, écrasée, prise, écartelée, et elle n'arrivait pas à décider si c'était insupportable ou parfait, alors elle décida que c'était parfait.
Ils bougèrent ensemble. Ce fut désordonné d'abord, puis ça trouva son rythme : Callum poussait, Marek retirait, puis l'inverse, une alternance qui la faisait haleter en continu. Elle avait la tête posée sur le torse de Marek, les cheveux collés de sueur, et elle ne savait plus qui était qui, elle ne savait plus rien, elle était une chose prise par deux hommes dans une coursive de cargo au milieu de l'Atlantique.
Tiago s'approcha. Il s'agenouilla devant sa tête, et elle comprit ce qu'il voulait, et elle ouvrit la bouche. Elle eut les trois en même temps. Elle ne sut jamais combien de temps ça dura. Vingt minutes, peut-être. Peut-être moins. Elle jouit trois fois, la deuxième fois en criant, la troisième fois en silence, avec une espèce de long frisson qui partait des pieds et montait jusqu'à la nuque. Callum jurait en sourdine, Marek avait les yeux fermés, Tiago lui caressait les cheveux comme on caresse un animal.
Marek lâcha le premier. Il se cambra, grogna, et jouit en elle à coups profonds, et Rosie le sentit se vider en tremblant. Callum lâcha juste après. Il se retira, la retourna d'une main, et se branla deux secondes avant de jouir sur son ventre et ses seins, avec un rugissement de taureau qui fit vibrer la cloison. Tiago fut le dernier. Elle se remit à genoux, le prit dans sa bouche, et le suça jusqu'au bout, et il jouit en lui tenant la tête à deux mains, les genoux flageolants, en disant son nom, « Rosie, Rosie, oh Rosie », et elle avala tout, lentement, en le regardant en dessous.
Puis il n'y eut plus rien et ce fut fini. Plus aucun bruit ne se faisait entendre, sauf les quatre respirations. Plus un mouvement, sauf la coque qui travaillait, la machine qui ronronnait à quatre-vingts mètres derrière eux, et le clapot contre les bordés. Rosie s'affaissa sur la couverture, entre eux trois, en sueur, vidée, les jambes molles, le ventre poisseux, et elle éclata de rire.
— Voilà, dit-elle. C'est fait.
— C'est fait, dit Callum.
— On recommence ?
— Laisse-moi respirer, dit Marek.
Ils rirent encore. Tiago alla chercher de l'eau et un chiffon. Ils se nettoyèrent comme ils purent, se rhabillèrent à moitié, et restèrent là, allongés par terre, nus à moitié, les jambes mêlées, à boire le gin à même la bouteille. Il était 22 h 40. Ils parlèrent longtemps. C'est ce qui se passe après. On parle. On dit des choses qu'on ne dirait pas habillés.
Callum parla d'Aberdeen, de la pêche qui mourait, de son divorce. Marek parla de Gdańsk et de ses filles, et montra une photo sur son téléphone sur laquelle on pouvait voir ses deux gamines de six et neuf ans sur un balcon. Tiago parla de Setúbal, des sardines grillées, de sa mère qui lui envoyait des gâteaux par la poste, et il avoua, en rougissant, qu'il n'avait couché qu'avec deux femmes dans sa vie.
— Et maintenant ? demanda Rosie.
— Maintenant... j'ai pas couché avec une quatrième, dit-il. Mais j'ai fait un truc.
— Bravo.
Marek se releva sur un coude.
— Rosie, dit-il.
— Mmh.
— On arrive au 48-16 dans trois heures.
— Mmh.
— Tu viens sur la passerelle ?
— J'ai pas le quart.
— Je sais. Mais viens.
Elle sourit.
— D'accord.
Ils restèrent encore un peu. Callum s'endormait à moitié, les bras croisés, la bouche ouverte, comme un chien devant un feu. Tiago regardait le plafond d'acier avec un air de béatitude absolue. Et à 23 h 04, l'alarme générale hurla.
Ils montèrent l'échelle quatre à quatre, en tirant leurs chemises, et quand ils débouchèrent sur le pont principal ils eurent le souffle coupé. Il y avait un navire dans la nuit. Il occupait tout l'horizon bâbord. Une masse noire, sans aucun feu allumé, sans une lumière. Juste une silhouette de cathédrale posée sur l'eau, à deux milles, et au-dessus, très haut, très loin, un mât pyramidal qui se découpait sur les étoiles. Et tout à coup, un projecteur s'alluma. Un cône de lumière blanche, d'une blancheur d'os, jaillit du château et balaya l'eau, chercha, se trompa, revint, et se posa sur la Brighton Star. Le cargo fut cueilli dans la lumière comme un insecte sous une lampe.
— Le voilà, dit Rosie, tout bas.
Le commandant Pearson était sur l'aile de passerelle, en pyjama sous un ciré, un vieux de soixante ans qui n'avait plus peur de rien depuis longtemps. Il regardait la chose. Il regardait calmement.
— Second, dit-il.
— Commandant.
— Vous avez lu le rapport de la Provence.
— Oui.
— C'était quoi, la conclusion ?
— « Engagement non identifié », dit Rosie. « Bâtiment adverse non détecté au radar. »
Pearson hocha la tête. Il se tourna vers le timonier.
— Barre à tribord vingt. Machine avant toute. Cap 2-3-0.
— Barre à tribord vingt, cap 2-3-0.
Le cargo accéléra. Douze nœuds. Treize. La Brighton Star était un navire de quatre-vingt-douze mètres, avec une machine de quatre mille chevaux, et elle se traînait vers le sud-ouest en crachant sa fumée. Derrière, la masse grise ne bougea pas tout de suite. Puis elle bougea.
Le cuirassé entier vira lentement de bord et dans la brume qui l'entourait ses quatre tourelles commencèrent à tourner, toutes ensemble, dans un gémissement d'engrenages hydrauliques.
— Il nous a vus, dit Tiago.
— Il nous a vus, dit Marek.
— Qu'est-ce qu'on fait ? dit Callum.
— On prie, dit Pearson.
Les quatre canons de l'avant tirèrent en même temps une salve. Le tonnerre des tirs traversa Rosie de part en part, la cloua contre le bastingage, lui coupa la respiration pendant deux secondes entières. L'éclair jaune avait duré un dixième de seconde et laissé sur sa rétine un rectangle blanc. Puis l'eau explosa, à huit cents mètres devant, quatre colonnes blanches montèrent à cent cinquante mètres de haut, la hauteur d'un immeuble de quarante étages et restèrent suspendues une seconde, puis retombèrent dans un fracas de cascade.
— C'est un réglage ! cria Marek. Ils règlent le tir !
— Sur nous ! cria Rosie.
Une deuxième salve. Puis une troisième, mais là les quatre tourelles tiraient en même temps. Les colonnes se rapprochaient, six cents mètres, quatre cents, deux cents. À chaque impact, la Brighton Star était secouée, et l'eau du ciel leur tombait dessus comme un déluge.
— Commandant ! cria Rosie. Il faut virer de bord !
— On peut pas virer ! Il est plus rapide !
— Il vire qu'à bâbord ! C'est dans le rapport ! Il a le gouvernail en travers depuis 1941, il peut jamais venir sur son tribord !
Pearson la regarda. Il avait l'air d'un homme à qui on vient de dire que la Terre était ronde.
— Barre à tribord toute ! Cap 2-9-0 !
— Barre à tribord toute, cap 2-9-0 !
Le cargo vira. L'énorme masse grise tenta de le couper mais elle ne put pas. Elle vira à bâbord, lourdement, la proue balayant l'eau en un arc immense de trois kilomètres, et elle perdit du terrain. Pendant deux minutes, ils crurent qu'ils y arriveraient. Puis la salve suivante tomba juste.
Rosie ne vit pas l'obus. Elle vit seulement, à l'avant, le mât de charge jaune se plier comme une paille et disparaître, et une gerbe de flammes monter de la cale numéro un, et le pont entier se soulever.
La Brighton Star encaissa quatre impacts en douze secondes tandis que quatre autres touchèrent l'eau. Le premier creva la cale avant. Le deuxième traversa le château de part en part de bâbord à tribord, à hauteur du troisième pont, et emporta la passerelle, la chambre des cartes, la radio, le radar, et les six hommes qui s'y trouvaient. Le troisième atteigna la cheminée et l'arracha de ses haubans. Le quatrième tomba dans la salle des machines et tua net l'ingénieur en chef et ses deux mécaniciens.
Rosie, Marek, Callum et Tiago furent sauvés par une chose parfaitement idiote : ils étaient sur le pont principal, à l'air libre, juste au-dessous du château, et quand le château a été emporté ils ont été couchés par le souffle, plaqués au sol, couverts d'éclats, mais vivants.
Autour d'eux, le navire mourut en quatre-vingts secondes. La lumière s'éteignit. Les machines s'arrêtèrent. Le cargo s'arrêta net, freiné par dix mille tonnes d'acier, et commença à s'incliner sur bâbord, lentement, sans un bruit.
— Rosie ! Rosie !
C'était Marek. Il était couché à deux mètres, le visage en sang, un éclat dans l'épaule.
— Ça va ?
— Ça va ! T'es où ?
— Là ! Tiago ? Callum ?
— Là ! cria Callum, quelque part dans le noir.
— Là, dit une petite voix. Tiago, là.
Ils se retrouvèrent à quatre pattes, en se tenant par la voix. Le pont s'inclinait. Ça sentait le mazout, la peinture brûlée, l'acier chaud. Et derrière eux, très loin, l'énorme chose grise continuait d'avancer, silencieuse, en tirant de temps en temps une salve vers un navire qui ne répondait plus.
— Il faut décamper ! cria Callum.
— Les embarcations sont sur le château ! dit Marek. Le château est foutu !
— Y a le radeau avant ! dit Rosie. Le radeau avant ! Il est sur le gaillard, sous la plateforme de mouillage !
— Il a pas brûlé ?
— La cale a brûlé, pas le gaillard ! Viens !
Ils remontèrent le pont incliné à quatre pattes, dans le noir, en se tirant par la chemise. Rosie passa devant. Elle connaissait le navire par cœur, chaque échelle, chaque porte, chaque coursive. Elle trouva le gaillard d'avant, la petite plateforme, et sous la plateforme, dans son berceau d'acier, le canister blanc et orange du radeau de sauvetage.
— Callum ! Le canot !
Callum était le seul suffisamment fort pour pouvoir le soulever. Il le décrocha à deux mains, en jurant, et le traîna jusqu'au bastingage.
— On le met à l'eau ou on saute ?
— On le met à l'eau ! Il faut tirer la bosse !
Ils basculèrent le canot de sauvetage par-dessus bord. Il tomba dans l'eau noire avec un bruit mat, et Rosie tira sur le bout de ligne nommé le painter de toutes ses forces. Le canot s'ouvrit dans une explosion de gaz comprimé. Le radeau se déploya d'un coup, comme une fleur qui s'ouvre à l'envers, gonflé en huit secondes, avec sa tente orange et son plancher.
— Allez ! cria Rosie. Sautez !
Tiago sauta. Callum sauta. Marek hésita, une seconde, à cause de son épaule.
— Marek !
Il sauta. Rosie sauta la dernière. L'eau était à onze degrés. Ce fut le premier choc. La morsure de l'eau de l'Atlantique, ce froid qui serre la poitrine et coupe le souffle. Rosie remonta, cracha, nagea quatre brasses, et Callum l'attrapa par le col et la hissa dans le radeau comme un sac de patates, juste à temps, car des ailerons de requins fendaient la surface.
Ils étaient quatre dans un radeau de six places, trempés, sanglants, tremblants, et au-dessus d'eux, à cinquante mètres, la Brighton Star achevait de mourir. Elle mourait bien. Elle mourait lentement, par l'arrière, en s'inclinant sur bâbord, et l'eau montait le long de sa coque grise en léchant les lettres de son nom. On entendait, dans ses entrailles, des craquements de tôles, des explosions d'air comprimé, des choses qui se détachaient. Puis la cheminée, arrachée, glissa le long du pont dans un fracas de ferraille. Puis l'eau atteignit la passerelle éventrée. Puis le mât.
À 23 h 51, la Brighton Star se redressa une dernière fois. C'est le mouvement étrange des navires qui coulent, cette espèce de salut, et le navire s'enfonça. Il n'y eut pas de tourbillon spectaculaire. Juste un bouillonnement, une nappe de mazout qui s'élargit sur l'eau noire, et des débris qui remontèrent. Puis plus rien. Puis la mer vide, à l'endroit où il y avait eu un bateau et douze hommes.
— Ils sont morts, dit Tiago.
— Oui, dit Rosie.
— Tous ?
— Onze. On était douze membres d'équipage.
Personne ne dit rien. Callum se signa. Marek se tenait l'épaule et regardait l'eau. Ils restèrent là, quatre, dans un radeau orange, au milieu de l'Atlantique nord, dans le noir, à onze degrés, à six cents kilomètres de tout. Et puis ils entendirent le grondement de moteur du monstre de fer. C'était un son de turbine, bas, profond, continu, qui venait de bâbord. Le son d'un navire de cinquante mille tonnes qui avance à trente nœuds.
Le Bismarck arrivait. Il arriva de la brume, à trois cents mètres, énorme, noir, sans un feu, et il passa à côté d'eux. Il passa lentement, majestueusement, à deux cents mètres du radeau tel un roi des sept mers. Sa proue relevée fendait l'eau en une vague d'étrave de quatre mètres, et cette vague vint jusqu'à eux, les souleva, les fit tanguer, puis les reposa. Et au-dessus d'eux, à trente mètres de hauteur, la coque grise défilait, interminable, avec ses rangs de rivets, ses sabords, ses ancres, ses chaînes.
Ils virent les canons passer. Ils virent les tourelles, les unes après les autres, braquées à l'horizontale. Ils virent, sur le pont, des silhouettes pâles penchées au bastingage, immobiles, alignées des centaines de silhouettes, qui les regardaient. Et sur la passerelle, à l'aplomb, un homme avec la prestance des officiers. Grand, une vareuse sombre, une casquette d'argent, les mains derrière le dos. Il regardait droit devant lui, vers le sud-ouest, vers l'endroit où la Brighton Star avait disparu. Puis il tourna la tête.
Il regarda le radeau. Il regarda les quatre survivants, minuscules, trempés, dans leur coque orange, à deux cents mètres sous lui. Et il fit une chose que personne, jamais, n'aurait pu prévoir. Il leva deux doigts à sa casquette. Un salut d'officier, bref, sec, à l'ancienne. Puis il se retourna, et le Bismarck continua sa route, et la brume le reprit morceau par morceau, la proue d'abord, puis les tourelles avant, puis le château, puis les tourelles arrières et la proue, et il n'y eut plus rien.
Plus de grondement. Plus de silhouette. Plus qu'une mer vide, des débris, une nappe de mazout, et quatre personnes dans un radeau orange. Ils mirent deux heures à arrêter de trembler.
Ils trouvèrent dans le radeau la balise, la trousse de secours, deux pagaies, un sifflet et un miroir. Rosie alluma la balise. Une petite lumière blanche clignotante se mit à envoyer son signal par satellite. Marek fut pansé tant bien que mal : l'éclat était entré de trois centimètres dans l'épaule, Callum le retira avec une pince de la trousse et Marek ne dit pas un mot, ce qui impressionna tout le monde. Puis ils s'assirent, adossés les uns aux autres, sous la tente orange, et ils ne parlèrent plus.
Le jour se leva à 7 h 40. Une aube grise, froide, avec des nuages bas et de la pluie fine. La mer était vide. À 9 h 20, un avion apparut. Un quadriréacteur de patrouille maritime, un Atlantique 2, qui descendit sur eux à cent mètres, fit un passage, bascula des ailes, et repartit en émettant sur la VHF.
À 11 h 15, une frégate arriva de l'est. Rosie la reconnut avant de lire son numéro, parce qu'elle avait lu le rapport, parce qu'elle avait lu la ligne sur l'engagement non identifié, parce que le monde est petit et que l'Atlantique l'est encore plus. C'était une FREMM, grise, fine, avec son mât pyramidal et son canon de 76 à l'avant, et sur sa coque, en grandes lettres blanches, il y avait un nom : Provence.
Le canot fut mis à l'eau. Quatre hommes en combinaison vinrent les chercher. Un quartier-maître tendit une couverture à Rosie et lui demanda, en anglais, si elle allait bien.
— Ça va, dit-elle.
— Vous étiez combien à bord ?
— Douze. On est quatre.
L'homme hocha la tête, sans rien dire, avec cette figure qu'ont les marins devant les rescapés. Ils montèrent à bord de la Provence. On les installa dans l'infirmerie, on les couvrit, on leur donna du thé sucré et des vêtements secs. Marek fut pris en charge tout de suite. Tiago dormit trois heures d'affilée. Callum, lui, resta debout, appuyé au bastingage, à regarder la mer, et il ne dit pas un mot pendant deux heures.
À 15 h, un officier vint voir Rosie. Un capitaine de frégate, la quarantaine, très calme, avec une voix qu'elle crut reconnaître.
— Mademoiselle Blake ?
— Oui.
— Commandant Vasseur. Vous allez bien ?
— Oui.
— Vous étiez second capitaine de la Brighton Star ?
— Oui.
— Votre commandant a-t-il signalé quelque chose avant l'attaque ? Un contact radar, un navire non identifié ?
Rosie le regarda longtemps. Elle avait une couverture sur les épaules et du thé sucré dans les mains, et elle sentait encore le froid de l'eau dans ses os.
— On a vu un cuirassé, dit-elle.
Vasseur ne sourit pas. Il ne fronça pas les sourcils. Il hocha simplement la tête, très lentement, comme un homme qui a fini par s'y habituer.
— De nuit ?
— De nuit.
— À quelle distance ?
— Deux milles, au début. Deux cents mètres à la fin.
— Il a tiré ?
— Quatre salves.
— Et ensuite ?
Rosie but une gorgée de thé.
— Et ensuite il est passé, dit-elle. À deux cents mètres de notre radeau. Et il nous a salués.
Vasseur resta une seconde immobile. Puis il sortit un carnet de sa poche, l'ouvrit, et écrivit deux lignes.
— Vous savez ce que c'était ? demanda Rosie.
— Oui.
— Vous allez le dire ?
— Non, dit-il. On l'a déjà dit une fois. Personne n'a voulu nous croire.
Il referma son carnet.
— Mademoiselle Blake, dit-il. Vous avez croisé quelque chose qui a quatre-vingt-cinq ans de retard et qui ne compte pas s'arrêter. Vous êtes vivante, vous êtes quatre, et c'est déjà miraculeux. Reposez-vous.
— Commandant.
— Oui ?
— Vous avez déjà rencontré ce truc.
— Oui.
— Et vous l'avez eu ?
Vasseur la regarda. Il eut, très brièvement, un sourire de marin. Le sourire qu'ont les gens qui ont vu des choses et qui ont décidé de ne pas en parler.
— Disons que cette fois-là, on s'en est sortis, dit-il. Et qu'on a un rapport d'avaries de six pages à la maison.
Il s'en alla. Rosie resta sur le pont de la Provence, enroulée dans sa couverture, à regarder l'Atlantique nord. La frégate faisait vingt-cinq nœuds vers l'est, vers Brest, vers la terre. Le ciel était gris. La mer était grise. Et quelque part derrière eux, à trois cents milles dans leur dos, dans un carré d'eau que personne n'aimait traverser, un homme en casquette d'argent continuait sa route à la recherche d'Anglais qu'il n'atteindrait jamais. Il attendait. Il avait tout son temps.
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Chapitre 3
Pour ses quarante-sept ans, Viktor Sorokine a loué un yacht de cinquante-deux mètres et réuni huit amis au milieu de l'Atlantique. Maud, sa femme, a tout organisé avec un sens militaire : dîner, champagne, puis un programme réglé à la minute. Éloïse, la meilleure amie de Maud, se demande ce qu'on attend d'elle dans cette nuit sans principe. Mais quand le commandant fait stopper les machines au 48-16, en plein nulle part, une question flotte sur l'eau noire : qu'y a-t-il, au juste, à cet endroit ?
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