— Par les couilles de Staline et la chatte de Ievdokia, c'est la merde Irina. On s'est envolées droit dans la gueule du loup avec notre putain de Kukuruznik !
Une première explosion secoue le frêle assemblage de bois et de toile. Une gerbe d'éclats traverse l'aile droite, arrachant des morceaux de toile qui disparaissent aussitôt dans l'obscurité. Je serre le manche à m'en péter les phalanges.
— Tiens bon Kuku !
Une seconde déflagration éclate derrière nous. Sous la violence du choc, je lâche brièvement les commandes. L'avion bascule brutalement sur la droite. Une odeur d'huile chaude et de bois brûlé envahit le cockpit ouvert.
— Irina !
Aucune réponse. Je redresse l'avion à grand-peine et tourne brièvement la tête pour voir Irina dans le cockpit arrière. Dans la pénombre je la distingue à peine. Elle semble immobile, penchée sur le côté.
Je vois la campagne défiler sous les ailes ou ce qu'il en reste. Je perds de l'altitude inexorablement. Je coupe les gaz, transformant le Po-2 en planeur.
— Accroche-toi, Moya krasavitsa, ça va secouer.
Toujours pas de réponse d'Irina, calée derrière moi dans son cockpit.
La nuit est froide et grise, éclairée par la lune et les incendies lointains.
Villages brûlés, dépôts de carburants détruits, carcasses encore fumantes de véhicules en tout genre.
Je fais tout mon possible pour redresser le nez de mon avion mais avec le moteur à l'arrêt et des dégâts dont j'imagine l'ampleur, c'est mal barré. Le sol se rapproche, le vent est maintenant chargé d'une odeur âcre de fumée, de métal brûlé et de terre retournée.
Je balaye rapidement l'horizon et aperçois un champ, pas trop petit, sans arbres. Je n'aurais qu'une seule chance.
Encore quelques mètres... Une roue touche le sol et s'enfonce dans la terre molle, j'entends un grand craquement quand le train d'atterrissage cède. L'avion pivote brutalement, le choc arrache au passage une des ailes dans un grand fracas.
Puis le silence. Un silence épais, froid.
Je reste de longues secondes, penchée en avant, retenue par mon harnais. Un goût de sang dans la bouche. Mon cerveau comme éteint.
Puis une lueur me fait lever les yeux.
— Tvoyou mat' !
Putain, une flamme près du moteur.
Je défais mon harnais d'une main tremblante, saute du cockpit et tombe à genoux dans la boue. Je tremble maintenant de tout mon corps mais me force à me relever.
— Irina !
Elle est toujours immobile, sanglée dans son harnais, la tête renversée dans son cockpit déformé. L'arrière du Po-2 est complètement disloqué. Les flammes gagnent rapidement la toile enduite et les montants de bois. Elles grimpent avec une rapidité terrifiante.
La lumière de l'incendie éclaire son visage immobile, figé dans une paix qui contraste cruellement avec le chaos alentour.
Je fais un pas en avant mais la chaleur devient insupportable.
J'entends en moi les paroles que dirait Tatiana, notre cheffe d'escadrille :
— Pour elle, c'est déjà fini. N'avance plus, pense à ces salopards de nazis. On pilote mal les mains brûlées…
Je recule, impuissante. Mes yeux sont secs, mais en moi les larmes coulent.
Je porte lentement deux doigts à ma tempe en un salut silencieux.
— Prosti, Irina…
Je me détourne de cet affreux spectacle et m'éloigne de la carcasse en feu.
Le vent en rafale me ramène discrètement l'odeur de la mort : chair calcinée, métal incandescent, caoutchouc fondu.
J'avance, décidée à retrouver les miens, sur cette terre défoncée.
Ma veste de vol, déjà usée par des dizaines de missions nocturnes, est déchirée à plusieurs endroits.
Grande ouverte, les boutons arrachés, elle laisse apparaître ma poitrine nue, tachée de boue et de suie. Je remonte mon ceinturon pour retrouver un semblant de dignité, puis sors mon pistolet de son étui.
Dans ma main droite, je sens le métal froid de mon Te-Te, mon Tokarev TT-33. J'arme le chien, doigt collé à la détente, bien frêle protection contre les horreurs de la guerre.
Nous « sorcières de la nuit » avions décollé juste après le crépuscule ce soir-là, nos biplans lents et silencieux approchant comme des ombres des positions allemandes — le ciel au-dessus de ce secteur du front de l'Est était plutôt calme. Surpris, ça ils l'ont été, mais ils ont fini par répondre avec une violence désordonnée. Et me voilà maintenant, perdue au milieu des champs, ma navigatrice Irina en train de brûler dans la carcasse de notre maudit Polikarpov.
Je hais, je hais ces chiens d'Allemands, ces Fachisty, avec une intensité qui me brûle les entrailles. Ils ont massacré nos familles, rasé nos villages. Violé, torturé, fusillé.
Chaque mission, chaque bombe est une réponse à ces crimes. Chaque Fritz tué une libération. Je n'ai plus de pitié. Plus d'hésitation. Juste une haine froide, pure, qui me tient lieu de carburant.
Soudain dans le ciel au loin, j'entends un vrombissement caractéristique. Un Messerschmitt se dirige droit sur moi.
Il semble en difficulté, des flammes s'échappent du moteur. Je distingue soudain le pilote ouvrir la verrière et, luttant contre les éléments, se laisser glisser sur le côté du cockpit. Il chute comme une pierre. Son parachute s'ouvre enfin. Je suis sa descente ainsi que celle de son avion qui continue sur sa lancée et finit par s'écraser au loin, derrière les collines.
Je vois l'homme enfin atterrir à quelques centaines de mètres de moi. Je me précipite vers lui sans le perdre un instant de vue. Je finis mon approche en rampant dans la terre, je ne suis plus qu'à trente mètres de lui.
Il est agenouillé dans sa combinaison de vol, un peu groggy ou blessé après son saut, je ne saurais dire. Je m'approche encore tout doucement ; il ne semble pas avoir senti ma présence. Je ne suis plus qu'à quinze mètres de lui quand il essaie de se relever. Je bondis d'un coup vers lui, pistolet braqué sur sa poitrine.
— Haut les mains, ordure.
Je doute qu'il comprenne le russe mais l'homme relève lentement les bras. Son regard bleu acier croise le mien. Il n'a pas l'air effrayé. Juste… fatigué. D'une fatigue profonde, ancienne, qui dépasse le simple épuisement de son saut en parachute. Une longue cicatrice blanche court le long de sa mâchoire gauche, presque effacée — une vieille blessure, bien avant cette guerre-ci.
Je m'approche en restant à distance de sécurité, le canon dirigé vers son ventre. Mon doigt se crispe sur la détente. Une balle. Une seule. Et un ennemi de moins. Un de ces chiens de moins.
Mais avant ça, je veux récupérer sa combinaison. J'ai froid et ce serait dommage d'abîmer ce bel équipement. Il comprend mes signes et commence à la retirer.
C'est alors que je découvre ses galons. Un Hauptmann, un capitaine de la Luftwaffe — belle prise !
À peine le temps de jouir du moment, je me sens projetée violemment en arrière.
Un obus vient de tomber à moins de cinquante mètres. Je roule dans la boue, le souffle coupé, les oreilles sifflantes, la tête pleine d'un bourdonnement sourd. Le Tokarev m'a échappé des mains et gît quelque part dans la nuit grise.
Quand j'ouvre les yeux, l'Allemand est déjà sur moi. Son poids m'écrase contre le sol, je peine à respirer. Il me colle deux énormes gifles de toutes ses forces. Je perds à moitié connaissance.
Quand je reprends mes esprits, je suis sur le ventre, les mains dans le dos, le Fritz serrant férocement mes poignets avec un lien. Puis il se saisit de son propre pistolet, ramasse le mien et me crie dans les oreilles.
— Debout, salope !
Je crache du sang et de la terre quand il me force à me relever et me pousse sans vergogne devant lui. Je sens le canon de son pistolet dans mon dos.
Nous marchons ainsi en silence pendant de longues minutes, en direction des lignes allemandes. Les tirs se sont calmés. Seul le craquement des bottes dans la boue et nos souffles rompent le silence.
L'Allemand parle soudain, d'une voix basse et méprisante :
— Putain de sorcière russe. Tu vas regretter d'avoir survécu. Chez nous, on sait s'occuper des femmes comme toi. On va t'apprendre ce que c'est que d'être une vraie chienne… avant de te faire pourrir dans un fossé.
Je tourne légèrement la tête. Et, d'une voix claire que j'essaie de garder calme, malgré ma répugnance à utiliser cette langue, je lui réponds dans un allemand académique :
— Tu crois que j'ai peur de tes menaces, Hauptmann ? Je sais exactement ce qui m'attend.
Puis me tournant vers lui :
— Les humiliations. La torture. Ensuite je servirai d'esclave sexuelle à tous les hommes de ta base, avant qu'on me tue comme un animal.
L'Allemand s'arrête net. Son visage se décompose un instant. Il ne s'attendait clairement pas à ce que je comprenne ses mots. Que je parle avec autant de lucidité.
Je continue, le regard fixe, les yeux dans les siens :
— Alors pourquoi tu ne me tues pas tout de suite ? Tu sais ce qui m'attend. Pourquoi me faire marcher jusqu'à ta base pour ça ?
Il reste silencieux plusieurs secondes. Le pistolet tremble légèrement dans sa main.
Un mot sort de sa bouche, un seul :
— Comment ?
Les dents serrées, je lui réponds, emplie de haine :
— Comment quoi, putain ? Comment je parle ta langue de salopard ?
Il acquiesce.
— Institut des langues étrangères de Moscou. J'aurais dû devenir enseignante ou traductrice. Vous et votre salopard de Führer avez tout balayé.
Il me fixe longuement, je vois son regard se troubler. Il ouvre la bouche plusieurs fois, la referme sans dire un mot. Il semble en proie à une agitation intérieure intense.
Puis soudain sa voix surgit, comme du néant, caverneuse, grave. Celle d'un homme qui a peur.
— J'ai ces images, c'est comme des éclats d'obus dans mon crâne. Un village, l'automne dernier. Des femmes alignées contre un mur. Des rires de soldats ivres, des ordres hurlés, des corps jetés ensuite dans un fossé comme des déchets. J'ai regardé, rien dit, rien fait. Le cœur brûlant, j'ai vomi et me suis soûlé toute la nuit. Une autre fois, près d'ici : une jeune fille à peine plus âgée que ma propre petite sœur, traînée hors d'une grange, battue, déshabillée. J'ai détourné les yeux. Le lendemain, son corps gisait dans un fossé, les yeux ouverts tournés vers le ciel. Il y a peu un camp à l'arrière : l'odeur lourde, les cris étouffés derrière une porte, le silence lourd qui suit, puis les soldats qui ressortent, débraillés, le visage vide. Des corps dénudés chargés dans un camion.
La nausée monte en moi, brutale, acide. Je serre les dents jusqu'à ce que mes mâchoires me fassent mal. Nos peuples sont en guerre, oui. Une guerre totale, impitoyable, où chaque camp massacre l'autre sans pitié. Nous, soviétiques, avons nos propres horreurs. Mais je ne veux pas en être la victime. Pas ça.
— Alors tue-moi, Hauptmann. Une balle, une seule — pas de souvenirs, pas d'image.
Il baisse son pistolet.
— Non.
Il tourne autour de moi, lentement, me regardant de haut en bas. Ma veste militaire déchirée laisse voir un peu de mes seins nus. Ils se soulèvent au rythme de ma respiration rapide, encore saccadée par l'effort et la peur. La boue colle à mes cuisses, à mes genoux, à la peau froide de mon ventre. Les mains sont encore liées dans mon dos, les poignets marqués par les liens.
— C'est pas ça, la guerre. Ça c'est… autre chose. Quelque chose de sale, de mauvais.
Il s'approche, sa voix est lasse, fatiguée :
— Je ne serais pas un homme si j'acceptais ça. Pas même un animal.
Le silence retombe. Autour de nous le temps semble suspendu. Plus de tirs proches. Juste le vent qui souffle entre les arbres au loin, et le battement trop fort de nos cœurs.
Je le fixe intensément. Pour la première fois, je vois autre chose qu'un ennemi dans ses yeux. Une fatigue profonde, une solitude qui me ressemble. La même que je porte depuis des mois, depuis mon affectation au sein du 588e NBAP, toutes ces nuits où je compte les camarades qui ne rentreront plus. Tous ces mots que je dois taire, au risque d'avoir des ennuis. Ces commissaires politiques dont il faut toujours se méfier…
— Combien de temps… je lui demande d'une voix plus basse… depuis la dernière fois que tu as vraiment touché une femme ? Pas une putain ou une prisonnière. Une vraie femme.
Il ne répond pas. Son regard se perd dans la nuit, vers les lueurs au loin. Puis, la voix cassée, il murmure :
— Trop longtemps. Et toi ?
— Pareil.
Ses yeux se posent enfin sur moi. L'antagonisme est toujours là en moi, brûlant, presque haineux. Mais quelque chose d'autre monte, plus primitif : l'envie de vivre, brutale et simple, la certitude que je ne veux pas mourir cette nuit.
L'Allemand range le pistolet dans sa ceinture. Il s'approche, détache avec précaution la lanière qui lie mes poignets. Je ramène lentement mes bras devant moi, les muscles endoloris. Puis, sans un mot, il me tend mon Tokarev, la crosse en avant.
Je m'en saisis, interdite.
Le poids familier du métal dans ma paume. Le chien désarmé, le canon pointé maintenant vers son ventre à moins d'un mètre. Une balle. Une seule pression du doigt et ce porc sera mort. Un Fritz de moins. Une dette de plus payée.
Mes doigts se crispent sur la crosse. Mon pouce trouve le cran de sûreté. Je suis prête, j'ai déjà tué, je vais encore le faire.
Mais je ne tire pas. Pas encore…
Dans ses yeux, je vois les mêmes horreurs que j'ai vécues. Aucun triomphe, aucun mépris, même pas de pitié. Seulement l'image des villages brûlés, des corps dans les fossés, la musique assourdissante des rires ivres, des cris et des pleurs. Nous portons en nous les mêmes nausées, les mêmes souffrances. C'est une reconnaissance muette, terrible, qui me désarme plus sûrement qu'une balle.
Mes doigts tremblent.
Le souffle chaud de l'Allemand caresse l'air entre nous. Le goût de la terre reste sur ma langue.
Il se rapproche. J'hésite.
Il se rapproche encore.
Un pas. Puis un autre. Nos yeux ne peuvent plus se séparer. Ni haine, ni pitié : seulement cette fixité absurde, comme si le reste du monde — les canons, les cadavres, les drapeaux — avait cessé d'exister.
Il pose une main sur ma nuque, hésitant. Je ne recule toujours pas.
Mon arme s'enfonce dans son ventre.
Puis au milieu de cette guerre, je lève mon visage vers le sien.
Ses lèvres se posent sur les miennes. Le premier baiser est doux. Presque maladroit. Juste le contact de ses lèvres, froides et gercées, qui cherchent la chaleur d'un autre être humain. Un refuge minuscule dans cet océan de violence.
Puis il s'approfondit, plus tendre, plus lent. Ses dents ne claquent plus.
Mes mains tremblent. Le Tokarev glisse lentement vers le sol — je le sens partir, et je le laisse partir. Ses mains remontent le long de mes bras encore endoloris, effleurent mes poignets marqués par les liens, puis m'enveloppent tout entière, comme s'il avait peur que je disparaisse entre deux battements de cœur. Le froid de la nuit est toujours là, la boue contre mes cuisses, la suie sur ma peau — mais sous ses paumes je commence, enfin, à avoir chaud.
Commentaires ()
C'est bien écrit...
Hâte de connaître la suite
Ton texte nous montre aussi deux êtres humains las de tout ça !
Une parenthèse délicieuse dans ce moment sombre de l'histoire🕊️🫠
Un grand bravo et merci pour ce partage.🙏🤝