Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Dystérotique (recueil de nouvellles) — Chapitre 4
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Dystérotique (recueil de nouvellles)
Chapitre 4
Dieselpunk
À travers le verre de mon masque à gaz, je vois l'horreur. La tête qui dépasse à peine de la tranchée, je cherche des survivants équipés de jumelles. Il y à 16 ans j'aurais sûrement vu des vignes vertes, un petit village au clocher de pierres blanches et les forêts feuillues. Mais la vision qui s'offre à moi est bien différente. En face, l'énorme tranchée de la fédération Génoise est parcourue d'armes aux reflets gris. Sur le champ de bataille s'étalent les cadavres agonisant, les trous d'obus et les arbres morts. Pas un survivant. Voir le sang de mes camarades me donne toujours un peu la nausée. Ils étaient comme moi, jeunes, vivants, ambitieux, amoureux. Mais ils sont différents maintenant, une balle dans le cœur. Les sirènes retentissent. Bruit strident qui coupe le silence morbide. Dans la tranchée c'est branle bas de combat. Les hommes en uniforme bleu métallique se réfugient dans les abris, fusils à la main. On est tous assis, parqués, dans un local.
La compagnie se sert entre les murs de bois. Le silence des hommes n'est perturbé que par le cris strident. Soudain on entend des moteurs. Pas longtemps, à peine quelques instants. Mais on sait tous ce qu'il va se passer. On a peur. On tremble. Quelques pleurs s'entendent entre le sifflement des bombes. Les visages pâles se croisent, le regard empli vide, déjà mort. Certains prient, d'autres se bouchent les oreilles. Le temps semble long, interminable. Alors c'est l'explosion. On n'entend plus les sirènes, juste les déflagrations, juste la terre qui bouge, juste le métal qui explose, juste la mort. Puis le silence. Plus un bruit. On s'entend respirer. Certains sanglotent. Moi je ne sais pas comment réagir. On doit faire quoi devant tant de violence. J'étais qu'un homme, un être, un pion, au milieu du chaos. Le commandant se lève, il ouvre la porte de l'abri. C'est calme, la lumière passe à travers les nuages de pollution.
On sort, un à un, doucement, comme si on avait encore peur d'une autre bombe. Et pourtant on à l'habitude des bombardements maintenant. Mais certaines choses restent trop violentes pour nos corps d'humains. Je m'allume une clope, seule chose qui me fait encore garder la raison entre les cadavres. Un rat passe entre mes jambes. Je n'arrive pas a comprendre comment il font pour survivre en ces terres arides. Je regarde le ciel, je pense à LUX, notre Dieu. Ancien humain qui est monté au ciel, il est là haut, dans son royaume, il surplombe notre monde mécanique au-dessus des nuages gris. Je glisse ma main dans ma poche, je sens les petites dents crantées de la roue, son symbole. J'ai la foi, je sais que si je meurs au combat j'irai la haut, là où la guerre n'a pas lieu, là où on est libre. Là bas tout est vert, les arbres donnent des fruits, les ressources sont abondantes et l'eau coule à flots. Ma cigarette se consume entièrement. Je l'écrase dans la boue de la tranchée.
Je contemple toujours le ciel, les derniers rayons de lumière brillent encore. Soudain, un sifflet strident traverse mes oreilles. Tout le monde dans la tranchée s'agite. Les hommes courent dans tous les sens. Je cours aussi. Je me dépêche. Ce sifflet ne signifie qu'une chose, une dernière attaque, une dernière boucherie avant la nuit. Je me retrouve avec la compagnie devant les échelles des tranchées. Un goût métallique envahit ma bouche, le stress montait. Je ne savais pas si la date d'aujourd'hui n'allait pas figurer sur ma tombe. Alors un dernier coup de sifflet. On court tous hors de la tranchée. Rapidement les balles commencent à pleuvoir sur nous. Autour de moi, des camarades tombent. J'entends leurs cris quand ils se font percuter par les bouts de métal. Je les vois tomber, face dans la boue. Moi je cours et je prie. Je passe entre les trous d'obus et les quelques carcasses de robots tueurs. J'essaie de ne penser qu'à avancer. Mais je sens bien la mort qui frôle mon visage.
Je vois les soldats ennemis qui nous chargent. Je veux faire demi-tour. Mais je ne le peux. Je cours, j'avance vers ma mort. J'arme. Derrière mon viseur, je vois des corps, des humains, des ennemis. Je tire. Je ne sais pas où la balle a fini. Les ennemis sont proches. Alors j'en vois un. On est à à peine deux mètres. On réagit tous deux à l'instinct. Le choc vient. Nos visages sont marqués par la peur et la volonté de vivre. Nos fusils se croisent. Les baïonnettes s'entrechoquent. J'ai l'impression que tout s'est arrêté autour de moi. La guerre n'est plus qu'un bruit de fond. Il y a juste lui est moi, luttant. On échange plusieurs coups. Mais tout va si vite. Puis je sens que mon arme s'enfonce en lui. Son sang coule sur mes mains. Je vois son regard, un mélange de douleur, de surprise et de délivrance. Il devait avoir dix-neuf ans. Mais sa vie s'était éteinte au bout d'un morceau de métal. Je restais là, debout, un corps inconnu au bout de mon arme.
Je ne comprenais rien, autour de moi les balles sifflaient, les hommes tombaient. Dans mon corps, un mélange d'émotions bouillonnait. Soudain je vomis. Un liquide sombre coula hors de mon corps. J'avais tué. J'étais à genoux dans la boue, tel un animal perdu. J'entends au loin le sifflement de la retraite. Les hommes courent dans le sens inverse. Moi je ne bouge pas. Je ne peux pas bouger. Soudain, une main attrape mon épaule. Je le reconnais, Alfred, mon camarade. Il me parle. Mais je suis incapable d'entendre quoi que ce soit. Il m'attrape et me tire. On traverse le champ de bataille ainsi. Il me prend sur ses épaules, tel un cadavre, un être mort. Moi je ne bouge pas. Je ne peux pas bouger. Il me pose. Je reconnais la tranché. Il crie, me parle, me prend dans ses bras. Mais je ne suis plus là. Je revois le visage du jeune que j'ai tué. Je me répète qu'il devait avoir à peine dix neuf ans. Un enfant. Je vois son regard, ses yeux bleus perçants, les larmes sous ses paupières.
Ses cheveux bruns étaient sales à force de vivre dans la boue. Je revois sa bouche, ses lèvres un peu bleues traitées par la puissance du choc. Je me souviens de sa peau, de ses tâches de rousseur, de ses cicatrices, de sa maigreur. Je regarde autour de moi. Son visage, son expression, sa vie, tout me hante. Ça aurait pu être mon fils. J'essaie de penser à autre chose. Alfred est partit. Des gars se dirigent vers le bout des tranchées. Je sais ce qu'ils vont y faire. Là- bas il y a des femmes. Des prostitués, sans argent ni choix. Ils vont expier leurs frustrations, leurs peurs, leurs envies malsaines. Et ces femmes ne leur serviront que de vide d'esprit. Je repense à ma femme, dix ans déjà que l'on se connaît . Je pose délicatement ma main sur mon cœur. Je me souviens d'elle. J'essaie de dormir, de penser à elle pour m'apaiser. Son sourire quand je rentrais. Nos journées à deux, rendez vous en ville, au restaurant.
Je revois nos nuits torrides, sa peau blanche qui filait sous mes doigts, son regard amoureux plongé dans le mien. Nos rapports charnels, nos envies, ses jouissances. Ses gémissements résonnaient à mes oreilles. Je m'endormais, dans son étreinte chaleureuse. Puis soudain, un cri. Un cri de douleur. Un cri de mort. Son visage m'était réapparu. Ses yeux bleus. Son regard apeuré. Son corps au bout de ma baïonnette. Je me réveille en sursaut, en sueur, tremblant. J'essaie de me rendormir. Mais sa présence ne me quitte pas. Je lutte toute la nuit. Je me tourne, me retourne. J'ai chaud, j'ai froid. Le combat dure éternellement. Puis le soleil se lève et le clairon résonne. Cette nuit Morphée ne m'aura pas visité, seul Hadès l'aura fait. Je m'habille avant de sortir dans la boue. Je vois Alfred, il me sourit, un sourir froid, il sait ce que je vis, il l'a déjà vécu, il pense que je peux m'en sortir, moi non. Je passe devant lui, incapable de lui rendre son sourir.
Je prends mon petit déjeuner, la nourriture est sans goût, fade. Je me pose à mon poste, j'attends. C'est long, je vois son regard de partout. Dans les jeunes de la compagnie, dans les flaques d'eau croupie, sur les reflets des masques à gaz. Le sifflet de l'offensive résonne sous mon casque. On monte à l'assaut, je suis incapable de tirer. J'essaie, mais mon doigt reste bloqué. J'avance, machinalement, comme je l'ai toujours fait. Les corps tombent autour de moi. J'ai peur, plus que d'habitude. Les balles, les explosions, la mort. Je tremble. Je pense à hier. A ce corps sans vie. Ce dernier regard. Le sang qui coule sur mes mains. Je vois les ennemis en face de moi, mais dans leurs yeux je ne vois que la mort. Elle me regarde. Soudain un bruit strident me casse les tympans. Un obus percute le sol à quelques pas de moi. Des éclats perforent ma jambe. Je tombe. Je sens la boue, froide et humide. J'ai mal. Des larmes coulent sur mes joues. J'ai peur. Je repense à ma femme. J'ai froid.
J'avais encore la vie devant moi. Je meurs. Je vois un visage au-dessus de moi. Alfred. Il a l'air paniqué, mais à la fois si calme. Il en a vu, des amis partirent trop tôt. Il sait que je suis mort. Il s'approche de moi. Je ne l'entend pas mais je sais qu'il prie pour moi, pour que mon âme atteigne Lux. Je lui tend une lettre : “
Donne ça à ma femme.”
Une dernière lettre d'amour, dernière volonté, dernière parole dans ce monde noir.
Une dernière lettre d'amour, dernière volonté, dernière parole dans ce monde noir.
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