Angoisse maritime - mégalodon
Chapitre 1
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Couverture de Angoisse maritime - mégalodon, par Monsieur Sylvestre
Couverture de Angoisse maritime - mégalodon, par Monsieur Sylvestre
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Angoisse maritime - mégalodon — Chapitre 1

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Monsieur Sylvestre
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On se laisse embarquer dès la première page, avec ce vieux pêcheur qui crache dans le caniveau en lâchant « Vous allez réveiller le grand ». Les répliques sèches de Nils, qui ne crie jamais et se contente de dire « on y va », donnent envie de percer son secret. Et la montée de la tension, faite de gestes anodins comme une main qui s'attarde sur une tirette, fait battre le cœur aussi sûrement que la houle.

Angoisse maritime - mégalodon

Chapitre 1

Le premier à m’avoir parlé du banc de Téputa fut un vieux à la démarche de crabe, sur le quai de Papeete, qui vendait des leurres en plumes à des touristes qui n’attraperaient jamais rien.
— Tu vas où, la fille ?
— Téputa.
Il avait craché dans le caniveau.
— Le banc des Dents. Vous allez réveiller le grand.
J’avais souri. On m’avait déjà fait le coup à Rangiroa, à Fakarava, à Moorea. Chaque île a son monstre, chaque pêcheur a sa légende, chaque légende a sa bière. Mais le vieux n’avait pas bu. Il avait sorti de sa poche un bout de carton gras, un rectangle gris, épais comme un doigt, et me l’avait mis dans la main.
— Ça, c’est une dent. Elle vient de là-bas. Elle a été trouvée dans un estomac de thon bleu. Un thon de cent quatre-vingts kilos. Tu veux me faire croire qu’un requin de trois mètres arrache la moitié d’un thon de cent quatre-vingts ?
La dent faisait la largeur de ma paume. Triangulaire, dentelée sur les deux bords, l’émail encore brillant sous la crasse. Trop grande. Absurdement grande. Une dent de Carcharocles megalodon, à l’état fossile, sauf qu’elle n’avait pas l’air fossile du tout.
— Combien ? avais-je demandé.
— Rien. Tu me la rendras quand tu l’auras vue.
Je l’avais glissée dans la poche de mon short et je l’avais oubliée. Trois semaines plus tard, elle était toujours là, dans la poche, et je la touchais sans y penser pendant que le Cimeterre taillait sa route vers le sud.
Le Cimeterre était un ancien chalutier de dix-huit mètres, transformé à l’arrache, qui sentait le gasoil, le sel, le poisson mort et la peinture antirouille. On y vivait à six, empilés dans des cabines de tôle qui vibraient au rythme du groupe électrogène. La mission était simple sur le papier : trois semaines de relevés bathymétriques sur la faille de Téputa, une cicatrice de trois cent quarante mètres de fond qui entaillait le flanc d’un atoll, et c’était écrit accessoirement dans le dossier de l’Institut, avec cette prudence qui caractérise les gens qui paient, la vérification d’un signal acoustique anormal, enregistré deux ans plus tôt par une balise dérivante.
Un signal à dix-sept hertz. Une signature de très grande taille. Trop grande pour ce qu’on connaissait.
Nils était chef de mission. Trente-huit ans, Norvégien d’origine, plongeur technique, une cicatrice de harnais en travers du dos et une manière de se taire qui rendait tout le monde bavard autour de lui. Il ne criait jamais. Il disait « on y va » ou « on n’y va pas », et l’équipage obéissait avec une docilité qui tenait moins à l’autorité qu’à la confiance. Il savait exactement combien de temps il fallait pour qu’un homme se noie, et il ne perdait jamais une seconde à rassurer.
Le premier jour, il m’avait fait démonter et remonter mon détendeur devant lui, sur la table de la coursive, sans un mot. Le deuxième jour, il m’avait envoyée vérifier les amarrages de la cage à six mètres de haut, dans le roulis. Le troisième, il m’avait demandé de calculer à voix haute ma courbe de remontée en cas de panne d’air à quarante mètres, et quand j’avais eu fini, il avait dit :
— Bien. Tu plonges avec moi.
Joao, le mécanicien, avait levé les yeux de sa gamelle.
— Le chef plonge avec la nouvelle. Remarquez, moi, à sa place…
— À ma place, tu serais déjà à la baille, avait dit Nils.
Il y avait eu des rires. Et moi, sous la table, j’avais serré les genoux.
Ça n’a pas commencé par un baiser. Ça a commencé par une carte. Le quatrième soir, il avait déroulé le relevé bathymétrique sur la table de la timonerie et il m’avait appelée pour que je lise avec lui. La faille descendait en gradins, avec des surplombs, des cheminées, un réseau de grottes à soixante-dix mètres comme un gruyère. Un endroit où une grosse chose pouvait entrer et sortir sans jamais se montrer.
On était penchés tous les deux, côte à côte, et son avant-bras frôlait le mien chaque fois qu’il pointait quelque chose du doigt. Il sentait le savon de Marseille et la sueur propre. À un moment, il s’est penché plus bas pour lire une cote et sa hanche a rencontré la mienne. Il ne s’est pas écarté. Ni moi.
— Là, a-t-il dit. Le gradin des moins soixante. C’est là qu’on mettra la cage.
— Trop exposé. Il faut la mettre sous le surplomb, à l’abri du courant.
— Sous le surplomb, tu ne vois rien venir.
— Justement.
Il s’est tourné vers moi. Le ventilateur de la timonerie brassait de l’air chaud. Il m’a regardée une seconde de trop, et j’ai senti mes oreilles chauffer.
— Tu as peur du noir, Maëlle ?
— J’ai peur de ce qu’il y a dedans.
— C’est la même chose.
Il est sorti fumer. Je suis restée devant la carte, les doigts sur les courbes de niveau, le cœur en tambour.
Le lendemain, il m’a fait essayer la combinaison étanche neuve. Il fallait quelqu’un pour fermer la fermeture dans le dos, et c’était lui, agenouillé derrière moi, les deux mains sur mes omoplates, tirant la tirette vers le haut dans un crissement continu. Quand c’est fermé jusqu’à la nuque, il faut que l’autre te tapote les épaules pour dire « c’est bon ». Il l’a fait. Il a laissé sa main posée une seconde de plus que nécessaire.
— Trop serrée aux cuisses, a-t-il dit. Tu vas avoir froid.
— Elle est à ma taille.
— Non. Tu es plus petite que ce que tu crois.
Le surlendemain, c’était la lampe. On réglait les faisceaux dans le carré, tard, quand tout le monde dormait. Il tenait le boîtier, moi le réflecteur, et pour ajuster l’angle il fallait que je me colle contre son flanc, son bras autour de moi pour stabiliser. Sa bouche était à hauteur de ma tempe. Il parlait bas.
— Plus court. Un faisceau large, ça éclaire mais ça ne montre rien.
— Un faisceau large, ça permet de voir arriver.
— Encore une fois : tu veux voir arriver.
— Oui.
— Moi je veux voir ce qui est là.
Sa main s’est refermée sur mon poignet pour immobiliser le réflecteur. Il ne l’a pas lâché après le réglage.
Quatre jours de ça. Quatre jours de peaux, de coudes, de hanches, de « passe-moi », de « penche-toi », de cuisses qui se frôlent dans une coursive large de soixante centimètres. Quatre jours à se tendre comme un câble de remorquage. Et le quatrième soir, sur le pont, sous une lune blanche et crue, quand il s’est penché au-dessus de mon épaule pour lire le sondeur, sa main a effleuré la mienne sur le clavier. Pas par hasard.
— Trois cent quarante mètres, a-t-il murmuré. La faille est juste là. Sous nous.
— Je sais.
— Tu as peur.
— Non.
— Menteuse.
Je me suis retournée. Il m’a embrassée comme on referme une écoutille : vite, fort, pour que rien ne s’échappe. Le bastingage dans mon dos, sa barbe de quatre jours qui m’arrachait un gémissement, sa bouche chaude, sa main sous ma combinaison entrouverte, paume calleuse sur la peau nue, remontant la hanche, plus bas, plus bas.
— Nils… on plonge dans vingt minutes.
— Dix-huit, a-t-il corrigé contre ma gorge.
Il m’a poussée dans la coursive. La cabine était une boîte de tôle, un lit de camp, une cantine, un hublot rond grand comme une assiette. Il m’a plaquée contre la cloison, a fait tomber ma combinaison jusqu’aux genoux d’un geste sec, et sa bouche a suivi la ligne du ventre, des cuisses, plus bas encore, là où le sel et moi ne faisions qu’un. J’ai planté mes ongles dans le rideau de caoutchouc noir suspendu à la porte. Dehors, l’océan respirait. Dedans, moi aussi mais mal, par à-coups, la tête renversée, la joue cognant la paroi à chaque vague.
Il m’a léchée longuement, sans hâte, comme s’il avait tout le temps du monde alors qu’il en restait quinze minutes. Deux doigts sont venus avec sa langue et j’ai senti mes genoux partir. Il a dû me tenir par la hanche pour que je ne glisse pas. Quand il est entré en moi, il a dit mon nom comme on récite une prière de marin, pas fort, juste assez pour que je l’entende, et c’est ça qui m’a fait basculer. Pendant trois minutes, le monde s’est réduit à la sueur, au choc des bassins, à l’odeur de caoutchouc et de peau.
Puis le sonar a pincé. Nos deux corps se sont figés lorsque nous avons entendu le ping.
— Échos multiples, a soufflé Nils.
— Des thons.
— Des thons, ça ne fuit pas vers le haut.
Nouveau Ping. Un écho massif, net, qui remontait lentement des trois cent quarante mètres. Un écho qui n’avait rien à faire là. Comme une chose qui aurait entendu battre deux cœurs et qui aurait décidé de venir voir.
Il est sorti de moi. J’ai tiré ma combinaison. On était à quatorze minutes.
À 03 h 12, le pont était un théâtre. Joao au treuil, Inès à la console, Teva et Marek aux amarrages. Personne ne parlait. La lune faisait de l’eau une plaque d’étain.
La cage était une bonbonnière d’acier galvanisé de deux mètres sur deux, un plancher de barreaux, un toit plein, quatre côtés en grille. On y entre par le haut. On y est debout, ou accroupi, ou suspendu. À dix mètres, on n’a plus de notion de haut et de bas, seulement de barreaux devant soi.
Nils m’a fait signe de passer la première. Il est entré derrière moi, la lampe à la main, et il a accroché la sangle de sécurité au mousqueton du toit. Puis il a vérifié la mienne, deux fois, en tirant fort. Toujours sans un mot.
— Paré ? a crié Teva.
— Parée, ai-je dit.
L’eau m’a avalée. On dit toujours que l’eau de nuit est noire. C’est faux. Elle est pleine d’une chose qui n’est pas de la lumière mais qui n’est pas du noir non plus, une épaisseur, une présence. À dix mètres, la lampe de Nils découpait un cône court qui ne servait qu’à révéler la neige de plancton.
On a coulé. La cage grinçait. La pression m’a serré les sinus et j’ai valsé deux fois pour les équilibrer. Puis le plancher a touché le gradin de soixante mètres et le câble s’est détendu. Rien. Un désert de roche grise, des alcyonaires, un banc de platax qui ont tourné une fois autour de nous et se sont évanouis. Nils respirait à côté de moi, régulier, long. Son souffle dans l’embout était devenu le seul son du monde avec le mien.
Il a éteint sa lampe. J’ai senti mon estomac se retourner. Le noir, à soixante mètres, n’est pas une absence, c’est une matière. On y voit ses propres mains à condition de les coller à son masque. On n’y voit rien d’autre. Puis mes yeux se sont accommodés, et j’ai vu le bleu. Ce bleu nocturne des profondeurs, très légèrement phosphorescent, qui fait ressembler l’eau à du lait sale. On y distinguait les barreaux. On y distinguait Nils, sa silhouette, son masque. C’était presque pire.
Il a rallumé, mais en faisceau large, et il l’a braqué vers le bas du gradin, là où la roche tombait dans le vide.
Ping, a fait le sonar dans ma tête, et j’ai compris que c’était mon sang. Tout le plancton a dérivé de côté, d’un bloc, comme des cendres qu’on souffle. La température a chuté de deux degrés en une seconde, une morsure aux pommettes et aux poignets. Et l’eau, autour de nous, s’est mise à vibrer. Une vibration basse, dans la cage thoracique, dans les dents, dans les os du nez.
Elle est arrivée de bâbord et je n’ai pas compris tout de suite ce que je regardais, parce que l’échelle était fausse. Un flanc gris, rayé, qui mettait une éternité à passer. Dix mètres. Quinze. La gueule s’est ouverte à hauteur de la cage et j’ai vu la forêt de dents, la gencive rose, le palais d’un blanc de cimetière. Une gueule assez large pour contenir la cage, Nils et moi, et nos deux vies entières avec.
Un Mégalodon bien vivant. C’était une femelle adulte. Une chose de vingt mètres et de quarante tonnes qui avait survécu à tout, y compris à ce qu’on croyait savoir d’elle.
Elle a frôlé les barreaux. Le métal a chanté, un son de harpe atroce. Sa peau, en passant, a raclé ma main gantée : rugueuse comme du papier de verre trempé, et tiède. Tiède. C’est ça qui m’a fait le plus d’effet, qu’une chose aussi monstrueuse soit vivante, chaude, qu’elle ait un corps, un ventre pâle, des ouïes qui battaient, une peau, une odeur. L’eau s’est emplie d’une puanteur de marée basse et de poisson crevé.
Nils a serré mon poignet à broyer. Il avait les yeux écarquillés derrière son masque. Il a levé trois doigts : trois mètres. La cage n’en fait que deux de haut. Elle passait au ras.
L’animal a fait demi-tour. Cent quatre-vingts degrés d’un seul coup de queue, une aile de muscle gris qui a balayé la visibilité. Le courant nous a plaqués contre les barreaux. Ma sangle m’a scié l’épaule. Et l’angoisse est montée d’un cran : cette chose n’était pas curieuse. Elle était chez elle. Nous étions dans son couloir, sur sa route, et elle allait repasser.
Le deuxième passage, elle a mordu le câble de hissage, à un mètre au-dessus de nous. Un claquement sec, un choc dans toute la structure, la cage qui bascule de trente degrés. Mes dents ont claqué sur l’embout, ma mâchoire a sonné. Le câble a tenu, mais était effiloché, avec des fils d’acier qui flottaient comme des cheveux.
Nils a montré la surface, ce qui voulait dire qu’on devait remonter. On n’a pas remonté. Le treuil a bloqué.
J’ai imaginé, à travers la coque et l’eau, la voix paniquée de Joao sur le pont, étouffée, méconnaissable, et le câble qui grinçait à chaque houle. Inès hurlait des chiffres. Le câble a glissé de dix centimètres, la cage a plongé, puis s’est reprise. On est restés bloqués vingt-deux minutes. Vingt-deux minutes avec elle qui nous tournait autour.
Parfois elle disparaissait dans le noir et c’était pire, parce qu’on ne savait plus où. Puis un flanc, une gueule, un œil noir, sans fond, de la taille d’une assiette, qui ne nous regardait pas vraiment mais nous *savait*. Elle est passée quatre fois en dessous de nous, à la verticale, gueule ouverte, et j’ai vu l’intérieur de sa bouche s’éclairer d’un rose laiteux, et j’ai pensé à ce que ça ferait, une bouchée de cage, le métal plié comme du carton, l’eau qui s’engouffre.
Nils m’a attirée contre lui. Il avait sorti son couteau. Un couteau de plongée de vingt centimètres, ridicule, une aiguille contre un train. Mais il le tenait à la main et il respirait mieux avec.
À la sixième minute, j’ai commencé à avoir froid. Vrai froid, le froid qui vient de l’intérieur et qui fait trembler les cuisses. La combinaison étanche tenait, mais mes mains étaient des blocs. Nils a posé sa paume sur ma nuque, m’a secouée doucement pour me dire de rester avec lui. Il a collé son masque au mien, un œil contre un œil, et il a cligné deux fois. C’est un signe de plongée qui ordinairement veut dire « ça va ». Ça ne voulait pas dire ça.
À la neuvième minute, l’angoisse a fait un truc bizarre. Elle s’est changée en autre chose. Trop d’adrénaline, trop de proximité, l’eau chaude, les combinaisons mouillées, la sueur dans le néoprène. Nils m’a tirée contre lui et quand sa cuisse s’est collée à la mienne, j’ai senti qu’il bandait encore, ou de nouveau, à travers deux épaisseurs de caoutchouc. Il a plaqué sa main gantée sur mon ventre, puis il l’a fait glisser sous ma ceinture de plomb, sous la sous-couche, jusqu’à ma peau.
L’eau est entrée avec ses doigts. Froide, puis plus froide, puis tiède. Il m’a caressée à travers la doublure, sans défaire une seule sangle, pas le temps, pas la place, et puis défaire, c’était renoncer à remonter en une seconde. Il a trouvé le point et il a appuyé, deux doigts, un cercle lent, et le froid a cessé d’exister.
J’ai cru mourir. Vraiment. Le souffle haché dans le détendeur, un bruit de forge, mes jambes qui se mettent à trembler et qui ne peuvent pas se fermer parce que la cage est trop étroite. Je me suis abandonnée contre son torse, la tête renversée, les cheveux flottants, et il m’a tenue par le harnais de peur que je lâche la barre. Il a accéléré quand elle est revenue comme s’il fallait faire vite, comme si elle comptait les secondes. Elle est passée à un mètre, son œil a roulé vers nous, et j’ai joui à ce moment-là, silencieusement, avec une secousse si violente que mon masque a failli partir et que Nils a dû me remonter le détendeur dans la bouche.
La jouissance dans l’eau froide, c’est un coup de poing. Ça monte, ça éclate, et ça laisse derrière une mollesse dangereuse, une envie de dormir. Pendant trente secondes, j’ai oublié le monstre. Trente secondes. Puis le treuil a débloqué.
La cage a été arrachée vers le haut avec une brutalité d’ascenseur. Nils a plaqué sa main sur ma tête, m’a forcée à regarder le haut, à souffler. On a traversé trente mètres en une éternité de hoquets, les oreilles qui claquent, la lumière du pont qui grossit, et à cinq mètres de la surface elle est revenue une dernière fois, montant à la verticale sous nous, et j’ai vu sa gueule s’ouvrir juste sous le plancher de la cage et se refermer sur du vide. On a crevé la surface. On a hurlé. On a respiré de l’air.
Sur le pont, on s’est effondrés. Joao frappait le bastingage à grands coups de poing en hurlant des choses en portugais. Inès pleurait en tirant sur les sangles. Teva a arraché ma cagoule et m’a passé une serviette comme on jette une couverture sur un noyé. Quelqu’un a coupé le treuil. Quelqu’un a dit « elle est toujours là » et tout le monde s’est penché pour voir la tache grise qui tournait sous la coque.
Moi j’avais les jambes en coton et le ventre encore qui palpitait, et le sel séchait sur ma peau. Nils s’est assis près de moi sur le pont, a retiré son masque, et m’a regardé. Il avait la lèvre fendue par l’embout, du sang au menton.
— Alors ? a-t-il dit. Toujours pas peur ?
J’ai regardé l’eau noire, les filaments du câble, la trace à peine refermée du sillage.
— Si.
— Bien.
Il a craché du sang sur le pont.
— Demain, on redescend, a-t-il dit. Avec une cage double et deux câbles.
Joao a beuglé. Nils s’est tourné vers lui, calme.
— Demain, on redescend. Et cette nuit, on dort.
On n’a pas dormi.
À 05 h 40, je suis entrée dans sa cabine avec ma serviette sur les épaules. Il était assis sur le bord du lit de camp, torse nu, en train de désinfecter une entaille à son avant-bras. Il n’a rien dit. Il a juste écarté le bras pour que je m’assoie.
— Tu saignes, ai-je dit.
— Toi aussi.
Il avait raison. Un barreau m’avait ouvert le gras du pouce. Il a pris ma main, l’a retournée, a versé du mercurochrome. Ça a brûlé, j’ai sifflé entre les dents, et il a soufflé dessus. Puis il a levé les yeux et il m’a embrassée, doucement cette fois, sans urgence, parce qu’il n’y avait plus de compte à rebours. Il m’a couchée sur le dos, s’est mis au-dessus de moi, et pendant un long moment il n’a rien fait d’autre que de me regarder, mes cheveux mouillés étalés sur l’oreiller, la marque du masque en creux sur mes pommettes, le harnais imprimé en rouge sur mes épaules. Il a passé un doigt sur chaque marque, une par une, comme on relève des côtes sur une carte.
— Tu as été parfaite, a-t-il dit.
— J’ai failli lâcher.
— Non.
— Si.
— Alors tu as été parfaite quand même.
Il m’a retournée sur le ventre. Il a défait ma combinaison jusqu’aux reins, lentement, et sa bouche est descendue le long de la colonne, vertèbre par vertèbre, avec une application d’artisan. À chaque vertèbre, mes omoplates se serraient. Aux reins, j’ai cambré et il a glissé sa main sous mon ventre pour me soulever. Quand sa langue est arrivée, j’ai mordu l’oreiller.
Le bateau roulait. C’était un roulis de houle longue, cette houle qui vient du large et qui n’a pas encore rencontré de terre, et qui fait glisser les corps sur les draps. On glissait ensemble. Il fallait que je m’agrippe aux barreaux du lit, et c’était drôle, pour la première fois de la nuit c’était drôle, de s’agripper à des barreaux pour une raison qui n’était pas la survie.
Il est entré en moi par-derrière, une main sur ma hanche, l’autre remontée dans mes cheveux. Il allait lentement, profondément, et il parlait bas, en norvégien, des choses que je ne comprenais pas et qui m’arrachaient des sons que je ne me connaissais pas. Le roulis faisait le travail à sa place quand il s’arrêtait pour reprendre son souffle. Il s’est arrêté trois fois. La troisième, il m’a relevée contre lui, le dos contre son torse, la bouche contre mon oreille, et il m’a caressée pendant qu’il me reprenait, et j’ai joui si longtemps que mes jambes ont cédé et qu’on s’est effondrés tous les deux, en tas, moites, riants, à bout.
On est restés comme ça, emboîtés, le cœur cognant. Le hublot commençait à pâlir.
— Maëlle.
— Mmh.
— Demain, si elle revient, on ne reste pas. On remonte à la première morsure.
— Oui.
— Et si elle reste, on remonte quand même.
— Oui.
Il a posé son front entre mes omoplates.
— J’ai eu peur, a-t-il dit. Pas d’elle mais de te regarder te noyer.
Je n’ai rien répondu. J’ai posé ma main sur la sienne et j’ai serré.
La cage double est arrivée à midi, héliportée depuis Papeete avec deux nouveaux câbles et un treuil de secours. Nils a passé l’après-midi à la remonter, à vérifier chaque soudure, à faire crier le treuil à vide jusqu’à ce que Joao lui dise d’arrêter. À 20 h, tout était paré. À 23 h, la houle était tombée.
On est redescendus à 01 h 30. Elle était là. Elle n’est pas arrivée par surprise cette fois. On l’a vue venir de loin, une forme qui se dessinait dans le bleu nocturne, et l’angoisse a eu tout le temps de s’installer, de s’asseoir, de faire son lit. C’est peut-être ça le pire : la voir venir. La surprise avait quelque chose de plus doux.
Le premier passage a été lent. Presque doux. Elle a glissé le long de la cage à cinquante centimètres, l’œil braqué sur nous, et elle a fait un demi-tour paresseux à trois mètres. Nils a filmé. Inès, à la surface, annonçait les profondeurs d’une voix blanche. Les deux câbles grinçaient en canon.
Le deuxième passage, elle a mordu le câble tribord. Coupé net, d’un seul claquement. La cage a basculé de bâbord et Nils s’est retrouvé suspendu par sa sangle, sa lampe battant le vide. Il a hurlé dans son détendeur, un hurlement étouffé, et le câble bâbord a encaissé tout le poids avec un gémissement de corde de piano.
— Remonte ! Remonte ! Remonte !
Inès a remonté. Vingt mètres, trente. La cage tournait sur elle-même, on était des dés dans un gobelet. Et à quinze mètres de la surface, le câble bâbord a lâché à son tour. On est tombés. On est tombés huit mètres jusqu’à ce que la bouée de secours que Nils avait fait installer à midi et que tout le monde avait trouvée ridicule se gonfle et nous rattrape à trois mètres de l’eau. Le choc nous a plaqués au plancher. Ma lèvre a explosé contre le barreau. Le goût du sang a empli ma bouche.
Et en dessous de nous, la gueule s’est ouverte. Elle montait à la verticale, immense, la gueule déjà grande ouverte, et j’ai vu les dents du fond, ces dents de dix centimètres alignées en rangs comme des touches d’orgue. Elle a crevé la surface avec nous, elle a sauté, elle a sauté, quarante tonnes de bête hors de l’eau dans une gerbe de mousse, la gueule à un mètre de la cage, et sa queue est retombée en claquant comme un coup de canon.
On a été repêchés par-dessus le bastingage. Teva m’a attrapée par le harnais et m’a jetée sur le pont comme un sac. Marek a tiré Nils par les sangles. La cage vide est restée suspendue au-dessus de l’eau, tordue, un côté enfoncé. Personne n’a parlé pendant une minute entière. On entendait la bête tourner sous la coque, l’eau qui claquait sur ses flancs.
Joao est venu s’asseoir près de moi et a mis une main sur mon genou.
— Vous avez vu, a-t-il dit. Vous avez vu. Quarante ans que mon oncle me raconte. Quarante ans que tout le monde rigole.
Il riait, et il avait les yeux mouillés. On est rentrés à Papeete le surlendemain. Trois jours de mer, la cage tordue sur le pont comme un trophée de guerre. Nils a dormi dans ma cabine, et personne n’a fait de commentaire, sinon Teva qui a dit « enfin » en levant les yeux au ciel.
Le dernier soir, on a bu du rhum tiède sur le pont arrière et Nils a passé son bras autour de mes épaules. Il regardait la mer, mais pas comme avant, avec quelque chose de plus respectueux, de plus prudent. Une mer qui avait changé de nature en une nuit.
— Tu vas publier ? a-t-il demandé.
— Le relevé, oui. Les images, oui. La localisation exacte… je ne sais pas.
— Ne la donne pas. Ils vont tous débarquer avec des cages et des hameçons et dans cinq ans elle sera morte.
— Alors on ne la donne pas.
Il m’a serrée contre lui.
— On y retournera.
— Oui, ai-je dit. En février. Quand l’eau est claire.
Il a ri, bas, et il a bu une gorgée.
— Tu es malade.
— C’est toi qui es malade. Tu as filmé.
— J’ai filmé parce que j’avais peur et que mes mains tenaient la caméra. C’est tout.
À Papeete, le vieux était à son poste sur le quai, avec ses leurres en plumes. Je me suis arrêtée devant lui. Il a levé les yeux, m’a détaillée de ma lèvre recousue, de la marque du harnais sur mes épaules, à ma démarche encore raide, et il n’a pas souri, mais quelque chose s’est détendu dans son visage. J’ai sorti la dent de ma poche et je la lui ai tendue. Il l’a regardée un moment, puis il l’a repoussée du plat de la main.
— Garde. Tu l’as vue.
— J’en ai vu quatre. Et deux autres derrière.
Il a hoché la tête, très lentement.
— Le banc des Dents, a-t-il dit. C’est bien ce que j’avais dit.
Il s’est détourné vers ses leurres. Puis, comme je m’éloignais :
— La fille !
Je me suis retournée.
— Elle t’a laissée passer, a-t-il dit. Les autres, elle les a mangés. Toi, elle t’a laissée passer. Tu sais pourquoi ?
— Non.
— Parce que tu n’as pas fui. Une bête comme ça, ça ne mange pas ce qui ne fuit pas. Ça mange ce qui a peur et qui court.
J’ai pensé à Nils dans la cage, à son couteau ridicule, à sa main sur mon ventre à soixante mètres de fond. À ce qu’on avait fait, à deux mètres d’une gueule ouverte, en pleine angoisse.
— Ça tombe bien, ai-je dit. On ne court pas vite.
Le vieux a craché dans le caniveau et il a ri, pour la première fois, un rire de vieux fumeur, caillouteux, sans joie.
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