Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'appel des Abysses — Chapitre 1
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'appel des Abysses
Chapitre 1
Chapitre 1
Je me tiens à la proue du bateau, les mains crispées sur la rambarde rouillée, tandis que le vent salé fouette mon visage. Le soleil se lève à peine sur l'horizon, peignant l'océan d'une teinte orangée qui danse sur les vagues comme des flammes liquides. J'ai 31 ans, et chaque matin, c'est la même routine implacable : embarquer sur le vieux chalutier de mon patron, un tas de ferraille qui grince et tangue au rythme des flots, avec mes trois collègues – Marco, un géant taciturne qui manie les filets avec une précision chirurgicale, ses bras musclés tendus comme des câbles d'acier ; Luis, le blagueur incessant qui allège l'atmosphère lourde de sel et de fatigue avec ses histoires farfelues ; et Tom, le plus jeune d'entre nous, toujours un peu distrait, les yeux perdus dans le vague comme s'il cherchait un trésor enfoui. On part pêcher au large des côtes rocheuses, là où les poissons mordent encore malgré la surpêche impitoyable qui vide les mers année après année.
Moi, je préfère la solitude de la mer, son mystère infini qui m'engloutit et me libère à la fois, loin des bruits du port et des regards inquisiteurs.
Aujourd'hui, l'air est chargé d'une humidité inhabituelle, épaisse et collante, comme si une tempête couvait au loin, tapie derrière les nuages bas qui s'amoncellent à l'horizon. On jette les filets dans un bruit de chaînes cliquetantes, et je m'occupe de surveiller les lignes tendues, les yeux rivés sur l'eau agitée. Le bateau tangue doucement, un rythme hypnotique qui berce mes pensées, et je scrute l'océan, cette immense étendue bleue qui s'étend à perte de vue, gardienne de secrets millénaires. Soudain, un éclat attire mon regard, un miroitement fugace qui perce les reflets du soleil. Quelque chose brille sous la surface, pas un poisson ordinaire avec ses écailles ternes – c'est trop grand, trop fluide, comme une ombre allongée qui glisse avec une grâce presque surnaturelle, défiant les courants. Mon cœur s'accélère, un battement sourd dans ma poitrine, et je me penche un peu plus, le sel piquant mes lèvres. Est-ce un dauphin espiègle ?
Non, les dauphins remontent pour respirer, leurs dos arqués fendant l'air. Ça reste en profondeur, virevoltant autour du bateau comme si ça nous observait, nous jaugeait avec une curiosité muette. Je plisse les yeux, essayant désespérément de percer les reflets dansants du soleil sur l'eau turquoise, mais l'ombre disparaît aussi vite qu'elle est apparue, ne laissant derrière elle qu'une traînée de bulles qui remontent paresseusement à la surface, éclatant en un murmure effervescent.
Je secoue la tête, me disant que c'est mon imagination qui me joue des tours, nourrie par les légendes des vieux pêcheurs autour d'un verre au port. La fatigue, peut-être, après ces nuits courtes passées à réparer les filets déchirés sous une lampe vacillante, les doigts engourdis par le froid. Mais au fond de moi, une curiosité piquante s'éveille, comme une étincelle dans l'obscurité, refusant de s'éteindre. Je descends sur le pont glissant, mes bottes claquant contre le bois usé, et rejoins Luis, qui est en train d'ajuster les cordages emmêlés avec une dextérité née de l'habitude.
— Hé, Luis, t'as vu un truc bizarre dans l'eau tout à l'heure ? Genre une ombre qui nageait autour de nous, fluide et rapide ?
Il éclate de rire, un son franc et retentissant qui couvre le bruit des vagues, ses dents blanches contrastant avec sa peau tannée par des années de soleil impitoyable.
— Quoi, Ayden ? T'as encore fumé des algues séchées ? C'est juste un banc de poissons affolés ou un requin curieux qui rode. Arrête de rêver, mon vieux, ou le patron va te virer pour hallucination chronique !
Il me tape sur l'épaule avec une force amicale qui me fait vaciller, puis retourne à son travail, sifflotant une mélodie discordante, me laissant seul avec ce doute qui me ronge l'esprit comme une marée montante.
La journée se déroule comme d'habitude : on relève les filets alourdis de prises frétillantes, triant les poissons sous un ciel qui s'assombrit progressivement, les nuages gonflés d'humidité menaçant de crever à tout moment. Les odeurs de sel, de poisson frais et de diesel imprègnent l'air, un mélange âcre qui colle à la peau. Pourtant, mon esprit vagabonde, échappant au présent pour replonger dans cette vision fugace. Chaque vague qui frappe la coque avec un claquement sourd me fait sursauter, chaque éclat de lumière sur l'eau agitée me fait scruter les profondeurs insondables, espérant – ou craignant – de revoir cette ombre énigmatique. Le soir approche enfin, et on rentre au port avec une bonne pêche, les cales remplies de trésors argentés. Pourtant, en m'allongeant dans ma cabine étroite et humide ce soir-là, le tangage du bateau me berçant comme un enfant agité, je ne peux m'empêcher de repenser à cette ombre. Était-ce réel, tangible ?
Ou juste le fruit de ma solitude profonde, un mirage né du vide ? Demain, je surveillerai mieux, plus attentif, plus déterminé.
Le lendemain matin, le bateau repart à l'aube, les moteurs ronronnant dans le silence brumeux du port endormi, et je suis déjà sur le qui-vive, mes sens aiguisés comme une lame affûtée. Marco grommelle quelque chose sur la météo changeante, ses mots étouffés par le bruit des vagues qui lèchent la coque, tandis que Luis raconte une blague vaseuse sur des sirènes qui draguent les marins solitaires, provoquant un rire forcé chez Tom qui somnole contre un tonneau rouillé, les paupières lourdes de sommeil inachevé. Moi, je fixe l'horizon où le ciel et la mer se fondent en une ligne floue, mon cœur battant un peu plus fort que d'habitude, un rythme irrégulier qui trahit mon anticipation. La mer est calme aujourd'hui, presque trop, une surface lisse comme un miroir brisé par de rares vaguelettes, comme si elle retenait son souffle, complice d'un secret inavoué.
On jette les lignes dans un splash retentissant, et je m'installe à mon poste habituel, les yeux rivés sur l'eau qui clapote doucement contre le bateau.
C'est vers midi que ça commence, quand le soleil est au zénith, brûlant ma peau exposée. Un son lointain, doux et envoûtant, qui flotte sur les vagues comme une brume sonore. Au début, je pense que c'est le vent qui siffle dans les mâts grinçants, ou peut-être une radio mal réglée sur un autre bateau au loin, crachotant des fragments de musique. Mais non, c'est plus mélodieux, plus pur, un chant presque humain qui monte et descend comme une vague infinie, caressant l'air salin. Il me donne la chair de poule, ce mélange subtil de tristesse poignante et de séduction irrésistible qui semble m'appeler personnellement, Ayden, comme un murmure intime. Je me penche par-dessus bord, scrutant les eaux troubles où des ombres dansent sous la surface, mais rien n'apparaît. Pas d'ombre cette fois, juste ce chant qui s'infiltre dans mon esprit, me rendant distrait, mes mains tremblant légèrement sur les cordages.
Luis me surprend en train d'écouter, la tête penchée sur le côté comme un chien flairant une piste.
— Qu'est-ce que t'as, Ayden ? T'entends des voix maintenant ? C'est la sirène de tes rêves qui t'appelle pour un rendez-vous galant ?
Il rit de nouveau, un éclat tonitruant qui résonne sur le pont, et les autres se joignent à lui.
— Ouais, peut-être que c'est une baleine en rut qui chante pour attirer un mâle, ajoute Marco avec son habituel grognement bourru, ses yeux plissés contre le soleil.
Tom hausse les épaules, indifférent, replongeant dans sa rêverie. Je rougis un peu, me sentant ridicule sous leurs regards moqueurs, mais je ne peux pas l'ignorer, ce son qui vibre en moi comme une corde pincée. Ce chant n'est pas naturel, pas le fruit du hasard ; il est trop beau, trop… personnel, comme s'il connaissait mes faiblesses cachées. Je leur dis que ce n'est rien, juste le bruit des vagues amplifié par le vent, mais intérieurement, je bouillonne, un feu de questions inassouvies.
Le soir, au port où les lumières des quais dansent sur l'eau noire, je décide de ne pas rentrer chez moi tout de suite, dans ma petite maison isolée aux murs imprégnés d'embruns. Je prends un petit bateau à moteur, un vieux rafiot que j'ai retapé moi-même, et repars seul au large, sous le couvert de la nuit naissante qui enveloppe tout d'un voile mystérieux. La lune illumine l'océan d'une lueur argentée, froide et magique, transformant les vagues en écailles scintillantes. Je coupe le moteur pour écouter, le silence soudain amplifiant le battement de mon cœur. Et là, il recommence : ce chant hypnotique qui semble provenir des profondeurs abyssales, plus clair, plus proche. Mon pouls s'emballe, un torrent dans mes veines. Je me penche, et cette fois, je crois apercevoir un éclat vert-bleu sous la surface miroitante, une forme qui ondule gracieusement avant de s'évanouir dans l'obscurité liquide.
Pas assez pour en être sûr, mais assez pour que mon imagination s'emballe, peignant des tableaux fantastiques. Est-ce un mirage né de la fatigue ? Ou quelque chose de plus, un appel du destin ? Je rentre trempé de sueur froide, malgré la brise nocturne, déterminé à en savoir plus, à percer ce voile.
Les jours suivants se fondent en une routine obsédante, un cycle infernal où le travail et l'intrigue se mêlent inextricablement. Sur le bateau, je fais mon travail mécaniquement, les gestes automatisés par des années de pratique, mais mon attention est ailleurs, capturée par les mystères de l'océan. Marco commence à me regarder de travers, ses sourcils froncés en une ligne sévère, marmonnant sur ma distraction qui met en péril l'équipe. Luis continue ses moqueries légères, tentant de me ramener à la réalité avec des claques amicales, et Tom reste dans son monde intérieur, observant tout avec une curiosité muette. Le patron nous crie dessus pour une pêche médiocre, blâmant la météo capricieuse et les courants changeants, mais moi, je sais que c'est ma faute, mon esprit vagabondant comme un bateau à la dérive. Ce chant hante mes nuits agitées ; je l'entends même dans mes rêves fiévreux, m'appelant vers l'océan infini, un appel irrésistible qui me laisse épuisé au réveil.
Un après-midi orageux, alors qu'on relève les filets dégoulinants d'eau salée, quelque chose d'inhabituel se coince dedans, parmi les poissons frétillants et les algues emmêlées. Au milieu de ce chaos visqueux, une écaille immense, d'un vert eau chatoyant avec des reflets bleus iridescents qui captent la lumière diffuse. Elle est plus grande que ma paume calleuse, lisse et presque chaude au toucher, comme quelque chose que je n'ai jamais vu auparavant. Je la glisse discrètement dans la poche de ma veste imprégnée de sel, le cœur battant à tout rompre, un mélange d'excitation et d'appréhension. Luis remarque mon air bizarre, mes mouvements furtifs.
— Qu'est-ce que t'as trouvé là, Ayden ? Un trésor pirate enfoui ou une perle rare ?
Je hausse les épaules, prétendant que c'est juste une algue particulièrement colorée, mais en rentrant au port sous un ciel plombé, je l'examine sous la lumière jaunâtre de ma lampe de chevet. Elle brille d'une façon surnaturelle, presque vivante, pulsant d'une énergie mystérieuse qui semble répondre à mon toucher. Est-ce lié à l'ombre fugace et au chant envoûtant qui me poursuit ?
Cette nuit-là, incapable de trouver le sommeil, je retourne seul en mer, le petit bateau fendant les vagues noires sous un ciel étoilé. Le chant reprend, plus proche cette fois, un fil sonore qui me guide comme un phare invisible. Je jette l'ancre près d'un rocher isolé, émergeant comme un sentinel solitaire, et attends, le souffle retenu. Soudain, un splash discret rompt le silence, un bruit doux comme une caresse. Je me penche, la lampe torche balayant l'eau, et là, à quelques mètres, une silhouette émerge brièvement : une tête aux cheveux sombres allant jusqu'à la base du cou, ruisselants d'eau salée, des épaules musclées luisantes sous la lune. Puis, juste avant qu'il ne plonge, j'aperçois l'espace d'une seconde des jambes humaines, fines et puissantes, qui se fondent presque instantanément en une queue vert eau avec des nageoires longues bleues à reflets verts. Mon souffle se coupe, un hoquet étouffé dans la nuit.
Ce n'est pas un poisson ordinaire, c'est… quelque chose d'autre, mi-humain, mi-mythique, un être des légendes. Je crie :
— Hé ! Attends !
Ma voix se brise sur les rochers, mais seul l'écho moqueur me répond, accompagné du clapotis des vagues. Tremblant de froid et d'émotion, je rentre, l'écaille serrée dans ma main comme une preuve tangible, un talisman contre le doute.
Le lendemain, sur le bateau ballotté par une mer plus agitée, je ne tiens plus, les mots bouillonnant en moi. J'en parle vaguement à Luis pendant la pause cigarette, la fumée se mêlant à l'air salin.
— Et si y avait vraiment quelque chose dans l'eau, pas un poisson, mais… autre chose ? J'ai vu un truc hier soir, une forme qui nageait.
Il éclate de rire, un son qui couvre le bruit des moteurs.
— Ayden, t'es en train de virer fou à lier ! C'est les légendes du port qui te montent à la tête, ces vieilles histoires de marins ivres. Bois un coup et oublie ça, ou tu vas finir comme le vieux Joe qui jure avoir vu des fantômes.
Mais je n'oublie pas. Au contraire, je suis obsédé, chaque instant éveillé dédié à cette énigme.
La tension monte en moi comme une marée haute inexorable, submergeant tout sur son passage. Je ne dors plus, hanté par ces visions fugaces qui dansent dans mon esprit comme des spectres marins, me laissant les yeux cernés et l'âme agitée. Sur le bateau, je suis distrait au point que mes erreurs s'accumulent : une ligne mal attachée, un filet mal lancé, et le patron me passe un savon retentissant, sa voix tonnant comme un coup de tonnerre. Mes collègues murmurent dans mon dos, des regards inquiets échangés, mais je m'en fiche, sourd à tout sauf à cet appel intérieur. Ce soir, je repars en mer, armé d'une lampe torche puissante et de ma détermination farouche, un feu qui consume le doute. Le chant m'appelle plus fort que jamais, un guide mélodieux qui dirige mon petit bateau vers une crique isolée que je n'avais jamais remarquée auparavant, nichée entre des falaises abruptes et des rochers acérés.
Je coupe le moteur à bonne distance du rivage, laisse le bateau dériver doucement jusqu'à ce qu'il soit assez proche pour que je puisse voir sans être trop exposé. La lune éclaire la surface de l'eau d'une lueur froide et argentée. Le chant s'arrête net quand je m'approche, puis une forme émerge lentement à quelques mètres de la coque. Une tête aux cheveux sombres allant jusqu'à la base du cou, ruisselants, des épaules puissantes qui luisent sous la lune, et en dessous… la queue vert eau que j'ai déjà entrevue, ondulant avec grâce, les longues nageoires bleues à reflets verts claquant doucement l'eau. Pas de jambes visibles cette fois, juste le torse hors de l'eau, les bras reposant sur les vagues comme s'il s'appuyait sur un invisible rebord.
Il me regarde, et un sourire timide et envoûtant apparaît sur ses lèvres.
— Tu m'as trouvé, dit-il d'une voix mélodieuse, veloutée comme son chant, avec cet accent chantant qui semble venir des profondeurs elles-mêmes.
Je reste figé un instant sur le pont étroit de mon petit bateau, les mains crispées sur la rambarde, puis ma voix sort, rauque, hésitante.
— C'est toi… qui chantes depuis des jours ?
Il incline légèrement la tête, ses cheveux sombres collés à son cou par l'eau.
— Oui. C'est moi.
Je déglutis, le bateau tangue légèrement sous mes pieds, mais je ne bouge pas.
— Comment tu sais que c'est moi qui viens ? Je veux dire… pourquoi moi ?
Il regarde l'horizon un instant, puis revient sur moi, ses yeux verts calmes et profonds.
— Ton bateau passe souvent près d'ici. Tu regardes l'eau longtemps. Tu écoutes. Peu d'humains écoutent vraiment.
Je sens mon pouls s'accélérer, mais je pose la question suivante doucement, presque à voix basse.
— Tu es… quoi, exactement ?
Il sourit un peu plus largement, un sourire qui fait danser la lumière de la lune sur ses traits humides.
— Je suis un triton des profondeurs.
Le mot résonne entre nous, ancien, irréel. Je reste silencieux quelques secondes, le regard fixé sur la queue qui ondule lentement sous la surface, puis je reprends, la voix plus assurée.
— Et ces… jambes que j'ai vues il y a quelques minutes, juste avant que tu plonges tout à l'heure… c'était vrai ?
Il baisse les yeux vers l'eau, sa queue remue un peu plus fort.
— Oui. Un don. Rare. Fragile. Quand l'eau touche la peau humaine, la queue revient. C'est la règle.
Je hoche la tête lentement, absorbant chaque mot.
— C'est dangereux pour toi d'être ici, alors ? Près de la surface, près d'un bateau ?
— Pas si je fais attention. Pas si la pluie reste loin.
— Pas si je fais attention. Pas si la pluie reste loin.
Un silence s'installe, seulement troublé par le clapotis doux contre la coque et le léger tangage du bateau. Je sens que je pourrais poser mille questions, mais elles restent coincées. Finalement, j'en lâche une autre, presque timidement.
— Tu as un nom ?
Il marque une pause, comme si prononcer ce mot était un acte important.
— Mako.
Le nom s'inscrit en moi, simple, fluide, comme une vague qui roule.
— Mako… répété-je à voix basse. Pourquoi tu me parles, Mako ? Pourquoi maintenant ?
Il lève les yeux vers moi, et pour la première fois, je vois une lueur différente dans son regard – quelque chose de vulnérable.
— Parce que tu reviens. Chaque soir. Tu ne fuis pas. Tu cherches.
Je ne trouve rien à répondre tout de suite. Nos regards restent accrochés. Lentement, presque sans y penser, je tends la main par-dessus la rambarde. Il s'approche un peu plus, sa queue le propulsant doucement. Nos doigts se frôlent au-dessus de l'eau, un contact léger, électrique, qui fait naître un frisson partagé le long de ma colonne.
Mais le ciel gronde soudain, un roulement sourd au loin. Une goutte de pluie, unique et froide, s'écrase sur l'eau juste à côté de lui. Il tressaille légèrement.
— L'orage est là, murmure-t-il. Je dois partir.
— Attends… quand est-ce que… ?
— Attends… quand est-ce que… ?
Il me regarde une dernière fois, sourire doux et un peu triste.
— Reviens demain. Si tu veux encore m'entendre.
Puis, sans attendre de réponse, il se laisse couler. Sa queue claque une fois contre la surface, puissante et élégante, et il disparaît dans les profondeurs sombres, ne laissant que des cercles qui s'élargissent lentement avant de s'effacer.
Je reste planté sur le pont, les doigts encore chauds de ce bref contact, le cœur cognant fort. Je sais déjà que demain, je serai là.
La nuit qui suit ma rencontre avec Mako est un tourment sans fin. Je me tourne et me retourne dans mon lit étroit, les draps imprégnés de l'odeur salée de la mer qui semble s'être infiltrée dans chaque fibre de ma petite maison isolée au bord du port. Les rêves m'assaillent, des visions floues où sa voix mélodieuse se fond avec le bruit incessant des vagues qui claquent contre les piliers du quai. Ses yeux verts, profonds comme les abysses, me fixent avec une intensité qui me laisse le souffle court au réveil, le cœur battant comme si j'avais couru des miles. Je m'assois au bord du lit, les pieds sur le plancher froid et usé, et je fixe le mur craquelé, illuminé par la lueur pâle de l'aube qui filtre à travers les volets. Qu'est-ce qui m'arrive ? Est-ce réel, ou suis-je en train de perdre la tête, comme ces vieux marins qui finissent par voir des fantômes dans chaque ombre ?
Je ne peux pas en parler à mes collègues – Luis se moquerait jusqu'à la fin des temps, Marco grognerait que je dois me concentrer sur le travail, et Tom hausserait les épaules sans comprendre. Non, il me faut quelqu'un qui a déjà frôlé ces mystères, quelqu'un que tout le monde traite de fou mais qui, peut-être, a vu la vérité.
Je décide de parler au vieux Joe. C'est un marin à la retraite, un relic du port qui passe ses journées assis sur un tonneau rouillé, une bouteille à la main, à radoter des histoires que personne ne prend au sérieux. On dit qu'il a navigué sur tous les océans, qu'il a survécu à des tempêtes qui auraient englouti des flottes entières, mais ses contes de sirènes et de créatures des profondeurs le font passer pour un ivrogne délirant. Et si c'était vrai ? Si ses "fantômes" étaient comme Mako ? Je ne lui dirai rien de précis – pas que j'ai vu, pas que j'ai parlé. Je ne veux pas qu'on me prenne pour un fou. Juste des questions, pour sonder, pour voir s'il y a un lien.
Je me lève avant l'aube complète, enfile mes vêtements usés – un pantalon taché de sel, une chemise à manches longues qui a connu trop de lavages, et mes bottes éraflées. L'air du matin est frais, chargé d'humidité, avec cette brume qui monte du port comme un voile fantomatique. Les mouettes crient déjà, tournoyant au-dessus des bateaux amarrés qui grincent doucement contre les quais. Je marche d'un pas décidé, évitant les flaques d'eau stagnante qui reflètent le ciel grisâtre. Joe est là, comme toujours, sur son tonneau préféré près de l'ancien hangar à filets. Sa barbe grise est plus emmêlée que jamais, ses yeux rougis par l'alcool ou le manque de sommeil, une bouteille à moitié vide coincée entre ses genoux. Il fixe l'horizon, comme s'il attendait un bateau qui ne viendra jamais.
Je m'approche lentement, pour ne pas le surprendre.
— Salut, Joe. T'es déjà levé ?
Il tourne la tête, plisse les yeux pour me reconnaître dans la semi-obscurité.
— Ayden ? Le fils Andolini ? Qu'est-ce que tu fous ici à cette heure ? Le chalutier part pas avant une heure. T'as l'air d'un fantôme toi-même, fiston. Assieds-toi, avant de tomber.
Je m'installe sur un cageot renversé à côté de lui, le bois craque sous mon poids. L'odeur de poisson séché et de rhum bon marché flotte autour de nous.
— J'arrive pas à dormir ces temps-ci. La mer… elle me trotte dans la tête.
Joe ricane, un son rauque qui se transforme en toux grasse. Il prend une gorgée de sa bouteille.
— La mer, hein ? Elle fait ça à tout le monde, un jour ou l'autre. Elle te murmure des secrets, et après, tu peux plus t'en défaire. Qu'est-ce qui te ronge, gamin ? Une fille au port ? Ou quelque chose de plus profond ?
Je fixe mes bottes, évitant son regard perçant.
— Tes histoires, Joe. Tu parles souvent de choses bizarres que t'as vues en mer. Des ombres qui nagent pas comme des poissons, des chants qui viennent de nulle part… C'est juste des contes pour faire peur, ou y a du vrai là-dedans ?
Il se redresse un peu, intéressé maintenant. Sa voix baisse, comme s'il partageait un secret.
— Ah, ça ! Les gens disent que je suis cinglé, que le rhum m'a bouffé le cerveau. Mais je sais ce que j'ai vu, fiston. Y a trente ans, par une nuit sans lune, j'étais au large, seul sur un petit rafiot. J'ai entendu un chant – beau comme rien au monde, triste et séduisant à la fois. J'ai suivi, pensant à une baleine ou un truc du genre. Et là, près des rochers, une forme. Humaine en haut, poisson en bas. Des yeux qui brillent, une queue qui claque l'eau. Disparu avant que je puisse cligner des yeux. J'ai raconté ça au port, et on m'a ri au nez. "Vieux Joe et ses sirènes !" qu'ils disaient. Mais c'était réel. Pourquoi tu demandes, Ayden ? T'as entendu quelque chose, toi aussi ?
Je hausse les épaules, gardant un ton neutre, même si mon cœur s'emballe.
— Peut-être. Ces derniers temps, avec la fatigue, j'ai l'impression d'entendre des bruits bizarres en mer. Des sons qui ressemblent à des chants. Je me dis que c'est le vent, mais… tes histoires me reviennent en mémoire. T'as vu ça souvent ?
Joe prend une autre gorgée, ses yeux se perdent dans le vague.
— Pas souvent, non. Deux fois en tout. La seconde, c'était il y a dix ans, pendant une tempête. J'étais accroché à un débris, pensant que c'était la fin. Et là, une ombre passe sous moi, rapide, gracieuse. J'ai cru voir des jambes se transformer en queue – ou l'inverse. Elle m'a poussé vers le rivage, je jure. Sans ça, je serais au fond. Mais personne ne croit un vieux comme moi. La mer garde ses secrets, fiston. Si t'entends des chants, fais gaffe. Ça attire les solitaires comme toi. Peut-être que c'est un appel, peut-être un piège.
Je hoche la tête, feignant le scepticisme.
— Un piège ? Comme dans les légendes, pour noyer les marins ?
Il rit à nouveau, mais sans joie.
— Peut-être. Ou peut-être pour autre chose. L'amour, la curiosité… la mer est jalouse, Ayden. Elle prend ce qu'elle veut. J'ai connu un gars, il y a des années, qui a disparu après avoir entendu ces chants. On a retrouvé son bateau vide. Fais gaffe, fiston. Si t'entends ça souvent, arrête d'écouter. Ou alors, va voir, mais reviens pas te plaindre si tu changes.
Je reste silencieux un moment, absorbant ses mots. Il continue, presque pour lui-même.
— Ces créatures… elles sont pas méchantes. Elles sont juste différentes. Elles vivent dans un monde qu'on comprend pas. Elles chantent parce qu'elles sont seules, parfois. Comme nous. Mais quand un humain répond, ça peut tout changer. Pour le meilleur ou pour le pire. T'as déjà senti ça, Ayden ? Cette sensation que la mer t'appelle personnellement ?
Je déglutis, la gorge sèche.
— Parfois. Ouais. Parfois, on dirait qu'elle me parle directement.
Joe me fixe longtemps, comme s'il voyait à travers moi.
— Alors fais attention, gamin. La mer donne pas sans prendre. Et elle prend toujours plus que ce qu'on croit.
Le klaxon du chalutier retentit au loin, signalant le départ imminent. Je me lève, tape sur l'épaule de Joe.
— Merci pour la discussion, vieux. Ça m'aide à y voir plus clair.
Il grommelle.
— Fais gaffe à toi, Ayden. La mer ne rend pas toujours ce qu'elle prend.
Je m'éloigne, l'esprit encore plus tourmenté. Joe a vu la même chose – des transformations, des chants. C'est réel. Mais je ne lui ai rien avoué, et je compte bien garder le secret. La journée sur le bateau est interminable, mes pensées rivées à Mako, à son sourire, à cette attirance inexplicable qui grandit en moi. Le soir, je repars pour la crique, le cœur serré par l'excitation et la peur.
Le trajet jusqu'à la crique semble plus long ce soir, comme si le bateau luttait contre des courants invisibles. Le chant de Mako m'accueille de loin, un murmure doux qui glisse sur les vagues, me guidant comme un phare sonore. Je coupe le moteur, ancre le bateau à une distance sûre du rivage, et scrute l'obscurité. La lune est haute, jetant une lueur argentée sur la petite plage de galets nichée entre les falaises. Et là, il est, Mako, sous sa forme humaine, assis contre un rocher poli par les marées. Ses jambes fines et musclées sont visibles, mais il les a camouflées avec soin – un tapis d'algues vertes et brunes entrelacées de coquillages iridescents et de morceaux de corail, formant un voile improvisé qui cache son anatomie avec une pudeur touchante, comme s'il avait anticipé ma venue et voulu respecter une certaine décence humaine. Son torse nu, sculpté par les éléments marins, luit sous la lune, sa peau hâlée contrastant avec l'écume blanche des vagues qui lèchent le sable.
Ses cheveux sombres, encore humides, collent à la base de son cou, encadrant un visage aux traits fins et intenses, illuminé par ce sourire timide qui me fait fondre.
Je descends du bateau, mes bottes s'enfonçant dans l'eau peu profonde, et m'approche lentement, le cœur battant. L'air est chargé d'iode et d'une humidité lourde, le bruit des vagues un fond sonore constant. Je ne peux pas m'empêcher de le regarder, vraiment le regarder – ses épaules larges, la courbe de son torse, la façon dont les gouttes d'eau roulent sur sa peau, la ligne élégante de ses jambes sous le voile d'algues. Mon regard glisse sur chaque détail, fasciné, presque malgré moi. Il est magnifique, d'une beauté qui n'appartient pas à ce monde, et ça me trouble plus que je ne veux l'admettre.
— Tu es revenu, dit-il, sa voix veloutée portant sur l'eau.
Je m'arrête à quelques pas, l'eau jusqu'aux chevilles, et hoche la tête.
— Oui. Je… je pouvais pas m'empêcher. Ton chant… il me hante.
Il hoche la tête, comme s'il comprenait parfaitement, ses yeux verts reflétant la lune.
— L'océan appelle ceux qui sont prêts à entendre.
Je m'assois sur un rocher proche, à une distance respectueuse, mais assez près pour sentir la chaleur de son corps malgré la brise fraîche. Mes yeux reviennent sans cesse sur lui – sur la façon dont les algues bougent légèrement avec sa respiration, sur les reflets irisés des coquillages qui couvrent ses cuisses, sur la courbe de ses épaules qui se découpe contre le rocher. Je détourne le regard, gêné par ma propre fascination, mais il est trop tard : il a remarqué.
— Tu me regardes beaucoup ce soir, Ayden.
Sa voix est douce, sans reproche, presque amusée.
Je rougis, fixe mes mains.
Je rougis, fixe mes mains.
— Désolé. C'est juste… t'es différent. Tout est différent avec toi.
Il sourit, un sourire qui fait danser la lumière sur ses traits.
— Différent n'est pas mauvais.
Je déglutis, et pose une question pour changer de sujet.
— Ton monde… sous l'eau. C'est comment, exactement ? Y a des villes ? Des familles ?
Il penche la tête, réfléchit un instant.
— Des cités de corail et de roche, éclairées par des créatures qui brillent dans le noir. Oui, des familles, des clans. Et toi ? Ta vie sur terre, avec les autres hommes… c'est dur ?
Je hoche la tête.
— Parfois. La mer est impitoyable. On passe des jours sans rien pêcher, le patron hurle, les vagues te secouent. Mais c'est ma vie. Et toi, t'as des amis en bas ? Ou t'es seul souvent ?
Il regarde l'eau, un ombre passe sur son visage.
— Des amis, oui. Mais je suis curieux de la surface. C'est pour ça que je viens ici. Les humains… vous avez des machines, des lumières. Pourquoi tu pêches ? Pour survivre, ou pour autre chose ?
— Pour survivre, surtout. Mais aussi parce que la mer m'appelle. Comme ton chant. Dis-moi, cette transformation… c'est douloureux ? Ou naturel ?
— Naturel. Comme respirer. Mais toi, Ayden, t'as déjà eu peur de la mer ? Des tempêtes ?
— Tout le temps. Une fois, on a failli couler. Et toi, t'as peur des humains ?
— Pour survivre, surtout. Mais aussi parce que la mer m'appelle. Comme ton chant. Dis-moi, cette transformation… c'est douloureux ? Ou naturel ?
— Naturel. Comme respirer. Mais toi, Ayden, t'as déjà eu peur de la mer ? Des tempêtes ?
— Tout le temps. Une fois, on a failli couler. Et toi, t'as peur des humains ?
Il hésite, sa voix baisse.
— Oui. Je n'ai pas le droit de parler aux humains. Mon peuple… autrefois, il y a des millénaires, les humains nous ont massacrés. Pour nos écailles, nos chants. Depuis, nous nous cachons tous. Je transgresse les règles en te parlant.
Je reste silencieux, absorbant ses mots.
— Pourquoi tu le fais, alors ? Risquer tout ça ?
Il me regarde intensément.
— Parce que tu écoutes. Et je suis curieux de toi.
Je détourne les yeux, la chaleur montant. L'aube approche, et il doit retourner à l'eau avant que le soleil ne révèle trop.
— À demain, alors.
— À demain, Ayden.
— À demain, Ayden.
Je remonte sur le bateau, le corps tendu par le désir refoulé, l'esprit tourmenté.
Les jours suivants se fondent en un brouillard de routine et d'obsession. Sur le chalutier, je suis un fantôme, mes gestes mécaniques, mon esprit ailleurs. Marco me fixe de ses yeux sombres, marmonnant que je vais causer un accident avec ma distraction. Luis tente des blagues pour me tirer de ma torpeur – "Ayden, t'as une fille en tête ou t'as vu un fantôme ?" – mais je ris jaune, évitant les détails. Tom, toujours silencieux, m'observe avec une curiosité muette, comme s'il sentait quelque chose de changé en moi. Le patron nous hurle dessus pour une pêche maigre, blâmant les courants, mais je sais que c'est moi, mon manque de focus. Chaque vague me rappelle Mako, chaque éclat sur l'eau me fait scruter les profondeurs, espérant un signe.
Le soir, la crique est mon sanctuaire secret. Mako m'attend, toujours en forme humaine, ses jambes camouflées par un assemblage ingénieux d'algues, de coquillages et de branches flottantes, un voile naturel qui préserve sa modestie tout en soulignant la beauté de son corps sculpté. On s'assoit plus près chaque fois, nos conversations se font plus intimes, plus chargées.
Ce soir-là, assis côte à côte sur les galets humides, nos épaules se frôlent par accident. Une étincelle jaillit, mon souffle se coupe, une chaleur intense monte en moi. Je le regarde – vraiment, sans retenue cette fois. Ses épaules larges, la ligne élégante de son torse, la façon dont les algues glissent sur sa peau quand il bouge. Mon regard s'attarde sur la courbe de ses jambes sous le voile, sur la façon dont les coquillages captent la lumière de la lune. Il est magnifique, et ça me trouble au plus profond.
— Tu me regardes encore, dit-il doucement, sans reproche.
Je détourne les yeux, les joues brûlantes.
— Désolé. C'est juste… t'es beau. Vraiment beau.
Il sourit, un sourire doux qui me fait fondre.
— Toi aussi, Ayden.
Je ne réponds pas, mais la chaleur reste, brûlante. Je pose une question pour combler le silence.
— Ton peuple… vous vivez tous cachés ? Pas de contact avec la surface ?
Il hoche la tête, grave.
— Oui. Depuis les massacres. Les humains chassaient pour nos pouvoirs. Nous nous cachons depuis des millénaires.
— Et toi, pourquoi tu risques tout ?
— Curiosité. Et toi, Ayden, pourquoi tu reviens ?
— La même chose. Curiosité.
— Et toi, pourquoi tu risques tout ?
— Curiosité. Et toi, Ayden, pourquoi tu reviens ?
— La même chose. Curiosité.
On continue – il me demande sur les villes humaines, les lumières, les machines. Je lui demande sur les courants, les créatures des profondeurs. Chaque échange nous rapproche, mais je garde la distance, résistant à l'envie de toucher.
L'aube approche, et il doit partir.
L'aube approche, et il doit partir.
— À demain.
— À demain.
— À demain.
Je rentre, le corps tendu, l'esprit en feu.
La crique est devenue mon monde secret, un refuge où le temps s'arrête. Mako m'attend, ses jambes humaines camouflées par un entrelacs d'algues fraîches et de coquillages chatoyants, un voile qui ajoute à son mystère sans rien enlever à sa beauté. On s'assoit près, plus près que jamais, nos corps se frôlant dans l'air chargé d'iode.
Ce soir-là, sous la lune pleine, nos mains se touchent, un contact léger qui m'électrise. Je le regarde – ses lèvres, ses yeux, la courbe de son cou. Mon souffle s'accélère. La chaleur monte, mais je me retiens, les doigts crispés, le regard fuyant quand il me fixe trop longtemps. Je ne dis rien de ce qui bouillonne en moi. Pas encore.
Je pose une question pour détourner l'attention, pour combler le silence qui devient trop lourd.
— Mako… qui tu es, vraiment ? Pas juste un triton. Qui tu es dans ton peuple ?
Il baisse les yeux un instant, comme s'il pesait chaque mot avant de le laisser sortir.
— Je suis le fils du chef de clan. Celui qui dirige les cités des profondeurs. Mon père est le gardien des anciennes lois. C'est pour ça que je n'ai pas le droit de venir ici. Pas le droit de parler à un humain. Si on l'apprenait, je serais banni. Ou pire.
Je reste silencieux, absorbant l'information. Le fils du chef. Ça explique beaucoup – sa curiosité, son courage, sa mélancolie quand il parle de son peuple.
— Et pourquoi tu prends ce risque ? Pour moi ?
Il relève les yeux, un éclat doux dans le regard.
— Parce que tu es le premier humain depuis des siècles qui ne fuit pas. Le premier qui écoute sans peur. Et moi… j'ai toujours voulu savoir ce qu'il y avait au-dessus. Toi, tu me montres.
Je hoche la tête lentement, le cœur serré.
— Et moi, je veux savoir qui tu es. Pas juste ce que tu es. Ton nom, Mako… il veut dire quoi ?
Il sourit légèrement.
— Dans notre langue, ça signifie "requin rapide". Mon père disait que je nageais trop vite, que je voulais toujours aller plus loin que les autres. Peut-être que c'est pour ça que je suis ici.
Je le regarde encore, captivé par la façon dont la lune joue sur sa peau, par la courbe de ses épaules, par la façon dont ses doigts effleurent les algues qui couvrent ses jambes. La chaleur monte, mais je la contiens. Je ne bouge pas. Pas ce soir.
On continue à parler – il me demande sur ma famille, sur pourquoi je vis seul, sur ce que je ressens quand je suis en mer. Je lui parle de mon père parti trop tôt, de ma mère qui a suivi, de la mer qui est devenue ma seule compagnie. Il écoute, attentif, et je sens que chaque mot nous lie un peu plus.
Un bruit au loin – un bateau qui passe trop près, des voix portées par le vent – me fait sursauter. Je recule instinctivement, le cœur affolé.
— Attends… on ne peut pas rester trop près. Pas comme ça.
Il hoche la tête, compréhensif, mais le désir reste dans ses yeux. Un orage approche, les nuages s'amoncellent, et il doit retourner à l'eau avant que la pluie ne le trahisse.
Je remonte sur le bateau, le corps encore vibrant du contact fugace, l'esprit en feu. Je sais que la prochaine fois, je ne résisterai plus.
Je remonte sur le bateau, le corps encore vibrant du contact fugace, l'esprit en feu. Je sais que la prochaine fois, je ne résisterai plus.
Fin du chapitre 1.
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