Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Oublier Clara. Le trouple et le fantôme — Chapitre 1 · Les cendres de l’été
Auteur
Oublier Clara. Le trouple et le fantôme
Chapitre 1 · Les cendres de l’été
J’avais dix-neuf ans quand Clara était partie.
Brutalement. Un soir de la fin du mois de septembre 1990. Clara, mon amour d’enfance depuis l’âge de six ans, la fille qui m’avait pris ma virginité sous les draps de sa chambre, celle qui riait en me mordillant l’oreille pendant qu’on faisait l’amour, celle avec qui j’avais partagé tant de moments torrides et brûlants.
Partie.
Envolée vers les États-Unis, vers une nouvelle vie.
Et moi, resté là, avec le goût de sa peau encore collé à la mienne et le silence qui s’installait déjà.
1991 - Cette année-là, « Désenchantée » résonnait dans toutes les radios, mais moi ce sont les albums Faith et Pornography de The Cure qui m’accompagnaient, comme si j’avais décidé de plonger dans une nuit intérieure pour mieux cacher mes fissures.
Au mois de juin, je suis allé passer mon permis de conduire. Je l’ai eu du premier coup, sans même transpirer. C’était comme si la route m’attendait depuis toujours, large, libre, prête à avaler mes erreurs. Mais au lieu de me conduire vers quelque chose de mieux, ce bout de papier m’a simplement ouvert la porte de mes vieux démons.
Je suis retombé dans mes travers avec une facilité qui m’effraie encore aujourd’hui. Les mauvaises fréquentations, les virées nocturnes, l’odeur de gomme brûlée sur l’asphalte. J’avais recommencé à traîner avec des types qui vivaient plus vite que leur ombre. Des courses de rue, sur des routes désertes en bordure de périphérique ou sur d’anciens parkings industriels. Des moteurs préparés, des enjeux d’argent, de l’adrénaline pure. On ne volait rien. On risquait juste de se tuer.
C’est là que j’ai rencontré Marco. Cheveux gominés, blouson de cuir usé, un sourire en coin qui sentait déjà le danger. Il organisait les courses. Et c’est par lui que Samia est entrée dans ma vie.
Elle avait vingt-cinq ans. D’origine algérienne par sa mère et marocaine par son père, elle portait en elle cette grâce orientale faite de courbes douces, de peau dorée et d’un regard qui semblait venir d’un autre monde. Ses cheveux noirs tombaient en cascade sur ses épaules. Quand elle souriait, un léger accent roulait sur ses lèvres comme une caresse interdite. Elle n’était pas une simple spectatrice. Elle montait parfois en passagère, parfois elle plaçait les paris, toujours elle était là, au centre du danger, comme si la vitesse l’excitait autant que moi.
Je savais qu’elle était dangereuse. Je savais qu’elle m’utiliserait et qu’elle me ferait mal. C’était exactement pour ça que je l’avais choisie. Parce qu’elle n’était pas Clara. Parce qu’avec elle, je pouvais me punir sans avoir l’air de le faire.
Marco et elle avaient eu une courte idylle quelques mois plus tôt. Rien d’officiel, juste quelques nuits, quelques matins où il l’avait regardée dormir avec cette possessivité sourde qui ne s’avoue jamais. Depuis, il la surveillait du coin de l’œil. Quand elle a commencé à s’approcher de moi, j’ai senti sa jalousie comme une chaleur désagréable dans le dos. Il ne disait rien. Il se contentait de sourire plus large, de parler plus fort, de me proposer les courses les plus risquées. Comme s’il cherchait à me rappeler qui tenait encore les rênes.
Un soir, après une course gagnée de justesse sur une nationale déserte, nous nous sommes retrouvés seuls dans ma voiture, encore tremblants d’adrénaline. L’habitacle sentait le cuir chaud et le parfum de Samia : jasmin et épices. Elle s’est tournée vers moi. Ses yeux noirs brillaient dans la pénombre.
Ses lèvres ont effleuré les miennes d’abord timidement, comme si elle hésitait encore. Puis l’urgence a pris le dessus. Sa langue a glissé contre la mienne, chaude, insistante. J’ai senti ses seins pressés contre mon torse, la dureté de ses tétons à travers le tissu fin de son débardeur. Mes mains ont glissé sous le vêtement, découvrant la douceur brûlante de sa peau. Elle a gémi dans ma bouche quand mes doigts ont trouvé ses seins, les caressant, les pétrissant doucement.
Nous avons basculé sur la banquette arrière. Elle a tiré mon t-shirt par-dessus ma tête, ses ongles raclant légèrement ma peau. J’ai fait glisser son jean et sa culotte d’un seul geste. Elle était déjà humide. L’odeur de son sexe, musquée, tiède, m’est montée à la tête. Je me suis agenouillé entre ses cuisses et j’ai posé ma bouche sur elle. Sa chatte était chaude, gonflée, au goût légèrement salé. J’ai léché longuement ses lèvres, puis j’ai trouvé son clitoris et j’ai commencé à le sucer doucement, en rythmant mes mouvements avec deux doigts glissés à l’intérieur d’elle. Samia a arqué le dos, ses doigts crispés dans mes cheveux, des mots en arabe qui s’échappaient de ses lèvres comme des prières.
Quand elle a joui la première fois, son corps a tremblé violemment. Je me suis redressé, j’ai baissé mon pantalon et je l’ai pénétrée d’un seul coup. Elle était étroite, brûlante, et elle s’est refermée autour de moi avec une force qui m’a arraché un gémissement. Nous avons baisé sauvagement, le rythme dicté par l’adrénaline qui n’était pas encore retombée. Ses jambes se sont enroulées autour de mes hanches, ses ongles ont creusé des sillons dans mon dos. Chaque coup de reins faisait grincer les ressorts de la banquette. Elle gémissait mon prénom, puis des insultes tendres, puis mon prénom encore.
Quand j’ai senti que j’allais jouir, j’ai essayé de me retirer. Elle m’a retenu.
— En moi, a-t-elle soufflé.
Je me suis vidé en elle, profondément, en la serrant contre moi. Nous sommes restés longtemps enlacés, essoufflés, la peau collante de sueur. Ses cheveux noirs glissaient sur mon visage. Quand nos corps se sont enfin apaisés, j’ai compris que Samia venait d’allumer en moi un feu que je ne contrôlais plus.
Pendant tout ce temps, Clara était loin, de l’autre côté de l’Atlantique. Nos lettres, si nombreuses au début, s’espaçaient. Je les écrivais la nuit, dans ma chambre qui sentait encore l’essence et le tabac froid. Elle me répondait, mais ses enveloppes arrivaient plus rarement. Elle s’intégrait désormais à Boston. Un appartement lumineux, un travail dans une galerie d’art, des soirées au vin californien et au jazz. Et puis il y avait Luc. Un jeune Français timide, aux cheveux bruns un peu trop longs. Qui travaillait dans le même quartier et fréquentait la même fac qu’elle.
Elle me le décrivait avec une douceur presque inconsciente :
— Il est gentil, tu sais. Il me fait rire avec son accent qui n’a pas encore tout à fait passé. Il m’invite parfois à prendre un café après le travail. Rien de plus.
Mais entre les lignes, je devinais qu’il y avait plus. Une cour discrète, presque invisible, faite de regards qui s’attardent, de mains qui se frôlent par accident sur une table de coffee shop. Luc lui offrait ce que je ne pouvais plus lui donner à ce moment-là : une présence stable, une tendresse quotidienne, sans l’ombre de mes conneries.
Au début de l’année 1992, lors d’un dernier appel téléphonique, nous avons décidé de mettre fin à l’illusion. Sa voix tremblait légèrement à l’autre bout du fil, traversant l’océan comme un fil fragile.
— Paolo… je ne peux plus continuer comme ça, a-t-elle murmuré. Chaque lettre, chaque appel… c’est comme si on se faisait du mal sans le vouloir. Luc… il est là, il est réel. Et toi, tu es si loin, avec tout ce que tu traverses…
J’ai fermé les yeux, la gorge serrée.
— Je sais, Clara. Moi non plus je ne veux pas te retenir dans un rêve qui nous épuise. Mais… ce qu’on a vécu, ce n’est pas rien. Tu le sens comme moi ?
Il y eut un silence long, chargé de tout ce que nous ne disions pas.
— Oui, je le sens. Tellement fort que ça me fait peur. Cette rupture… ce n’est pas une fin, tu comprends ? C’est juste… une pause. Pour qu’on puisse respirer. Pour qu’un jour, peut-être, on se retrouve sans se briser l’un l’autre.
Ma voix s’est cassée.
— Je t’aime, Clara. Plus que je ne sais le dire. Et même si on arrête tout aujourd’hui, cet amour-là… il va pas s’éteindre. Il est trop grand pour ça.
Elle a étouffé un sanglot.
— Je t’aime aussi. Tellement. Ne l’oublie jamais, d’accord ? Même si on ne se parle plus. Même si…
Nous avons raccroché sur ces mots, le cœur en miettes, mais avec au fond de nous cette certitude étrange : notre histoire n’était pas terminée. Elle venait seulement de prendre une autre forme, plus douloureuse, plus mystérieuse, comme une flamme qu’on couvre pour qu’elle brûle encore plus fort demain.
Samia, elle, ne s’était pas effacée. Même après que j’eus essayé de m’éloigner du milieu des courses, quelque chose de plus fort nous ramenait l’un vers l’autre. Un soir de janvier 1992, sous une pluie battante, je l’ai vue immobile sur le trottoir d’en face. Trempée, les lèvres bleues, les cheveux collés à son visage.
— Mon père m’a mise dehors, a-t-elle murmuré. Je n’ai nulle part où aller.
Je l’ai fait entrer par la porte du garage. Dans ma chambre, elle était trempée jusqu’aux os. Je lui ai tendu une serviette et un de mes t-shirts. Elle a commencé à se déshabiller sans un mot. Ses vêtements mouillés sont tombés au sol avec un bruit sourd. Son corps doré est apparu, luisant de pluie, les seins lourds, les hanches marquées, le triangle sombre de son sexe. Elle avait froid. Ses mamelons étaient durs, sa peau hérissée de chair de poule.
Sous le sein gauche, un petit grain de beauté en forme de cœur, à peine plus grand qu’un grain de riz. Je l’avais déjà remarqué une fois, dans la voiture, sans jamais en parler.
Elle m’a retenu par le poignet quand j’ai voulu sortir pour lui laisser de l’intimité.
— Reste…
Je l’ai séchée lentement, d’abord les épaules, puis les seins. Mon pouce a glissé sur le grain de beauté en forme de cœur, sans le vouloir vraiment. Elle a frissonné. Puis elle m’a embrassé. Un baiser désespéré, presque violent.
Nous sommes tombés sur le lit étroit. J’ai léché l’eau qui perlait encore sur ses seins, j’ai pris un téton entre mes lèvres. Elle a gémi, puis, d’un mouvement sec, elle m’a retourné. Ses mains ont poussé mes épaules contre le matelas. Elle s’est mise à califourchon sur moi, sans douceur, comme si elle n’avait plus de temps à perdre.
Elle a baissé mon pantalon d’un geste brusque, m’a pris en main et s’est enfoncée sur moi d’un seul coup. Chaude, étroite, déjà trempée. Elle a commencé à me chevaucher avec une violence contenue, les hanches qui claquaient contre les miennes, les seins qui rebondissaient au-dessus de mon visage. Ses ongles s’enfonçaient dans ma poitrine. Elle me regardait droit dans les yeux, sans un mot, comme si elle voulait s’imprimer en moi avant de disparaître.
J’ai senti monter en moi quelque chose de plus sombre que le désir. Une alarme sourde, instinctive. L’impression nette que cette fille m’entraînait quelque part d’où je ne reviendrais pas intact. J’ai tenté de me retirer, de la faire basculer, de reprendre le contrôle.
Elle a senti le mouvement. Ses cuisses se sont resserrées autour de mes hanches avec une force inattendue. Une main a plaqué mon poignet contre le lit. Elle a penché le visage tout près du mien. Elle n’a rien dit. Elle m’a juste regardé. Longtemps. Ses yeux noirs ne clignaient presque pas.
Alors j’ai cessé de résister.
Elle a repris son rythme, plus profond encore, plus rageur. Chaque descente de son bassin me clouait un peu plus au matelas. Quand elle a joui, son sexe s’est contracté autour de moi en pulsations rapides, violentes. Elle a mordu sa lèvre inférieure pour ne pas crier. Moi, j’ai tenu encore quelques secondes, le regard perdu dans le sien, avant de me vider en elle, le visage détourné, l’odeur de la pluie et de son parfum mêlés.
Nous sommes restés ainsi, elle encore enfoncée sur moi, mon sexe qui battait faiblement à l’intérieur d’elle. Ni un mot. Ni une caresse. Juste le souffle court et le grain de beauté en forme de cœur qui brillait encore sous son sein gauche, humide de sueur.
C’était un refuge et une chute en même temps. Nous savions tous les deux que nous venions de rouvrir une porte que nous n’aurions jamais dû franchir à nouveau.
Dès lors, je fus rattrapé. Les courses recommencèrent. L’adrénaline, le danger, l’argent facile… tout revenait comme une drogue. Marco me regardait de plus en plus souvent. Un soir, après une course, il m’a pris à part.
— Fais gaffe avec elle, a-t-il dit d’une voix basse. Elle n’est pas à toi.
Je n’ai rien répondu. Mais j’ai compris que la jalousie n’était jamais vraiment morte.
Au mois d’août 1992, tout a basculé. Une course nocturne sur une route de campagne. Deux voitures préparées, des enjeux élevés. Marco au volant de la sienne, Samia à ses côtés, peut-être pour me provoquer, peut-être parce qu’elle savait que ça me ferait mal. Moi dans la mienne, derrière, en observateur. À plus de cent soixante kilomètres à l’heure, à la sortie d’un virage, leur voiture a fait une embardée et a percuté de plein fouet un poids lourd. Le choc a été terrifiant. La carrosserie s’est pliée, puis la voiture a explosé dans une boule de feu qui a illuminé la nuit. Samia et Marco n’ont eu aucune chance. J’ai tout vu. J’ai pilé, le corps secoué de tremblements, la gorge brûlante de cris que je ne parvenais pas à sortir.
La police n’a jamais eu mon nom.
Je suis rentré chez moi vers quatre heures du matin. J’ai laissé la voiture dans la rue, trop tremblant pour la garer correctement. Dans la salle de bain, j’ai laissé couler l’eau chaude longtemps. L’odeur de brûlé restait collée à mes cheveux, à ma peau, sous mes ongles. Même après deux shampoings, elle était encore là, âcre, douceâtre, comme si le feu s’était installé en moi.
Je n’ai pas réussi à m’allonger. Je suis resté assis sur le bord du lit, les pieds sur le carrelage froid, les mains ouvertes sur mes genoux. Je les regardais. Elles ne tremblaient plus. C’était presque pire. Elles étaient calmes, propres, banales. Des mains qui avaient tout vu et qui ne savaient plus quoi faire de cette vision.
Dehors, la nuit était restée silencieuse. Pas de sirènes, pas de vent, rien. Juste le tic-tac de la pendule dans le couloir et, quelque part dans ma tête, le bruit sec de la carrosserie qui se plie.
Ce serait ma dernière course. Je le savais déjà. Le début d’une longue descente aux enfers dont je ne mesurais pas encore la profondeur.
L’accident a fait grand bruit. Les journaux en ont parlé pendant des semaines :
« Course sauvage : deux jeunes tués dans un accident spectaculaire. »
La nouvelle a traversé l’Atlantique. À Boston, Clara a lu le titre dans un café et a manqué de s’évanouir. Les mains tremblantes, elle a composé le numéro de chez mes parents. C’est moi qui ai décroché.
— Paolo… c’est toi ?
Sa voix était brisée.
— J’ai vu… les journaux… j’ai eu si peur que ce soit toi. J’ai imaginé ton visage, ton corps… et j’ai cru mourir. Je t’aime encore tellement.
— Ce n’était pas moi, Clara. Mais c’était Samia. Je les ai vus partir dans les flammes. Je suis là. Vivant. Mais… brisé.
— Ce n’était pas moi, Clara. Mais c’était Samia. Je les ai vus partir dans les flammes. Je suis là. Vivant. Mais… brisé.
Nous sommes restés longtemps silencieux, unis seulement par nos larmes et le fil fragile du téléphone.
— Promets-moi de rester en vie, a-t-elle murmuré. Jusqu’à ce qu’on puisse se retrouver. S’il te plaît.
J’ai fermé les yeux. Une larme a roulé sur ma joue.
— Je te le promets. Je vais rester en vie. Même si je dois me traîner. Même si je dois… me détruire d’abord.
Sa voix a tremblé.
— Ne dis pas ça. Juste… reste. Reste, Paolo. C’est tout ce que je te demande.
Ce soir-là, seul dans ma chambre, je me suis juré que cette promesse serait ma bouée. La route avait été longue, semée de cendres et de regrets. Mais au fond de moi brûlait encore une flamme fragile : l’espoir que, un jour, Clara et moi pourrions enfin nous retrouver, entiers, et écrire la suite de notre histoire.
Même si, pour y arriver, je devais d’abord tout brûler.
A suivre...
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