Fiction
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le sortilège saphique — Chapitre unique
Auteur
Le sortilège saphique
Chapitre unique
Theodosia s’était discrètement retirée dans sa chambre. À vrai dire, l’agitation régnant, depuis le matin, au Musée des légendes et antiquités, l’agaçait de plus en plus. Ses parents avaient sans doute cru bien faire en y invitant amis, collègues et relations mondaines, tandis qu’elle, au contraire, aurait souhaité fêter ses dix-neuf ans avec seulement une poignée de proches. Mais, par chance, elle avait pu rejoindre son sanctuaire.
C’était ici que, en partie dissimulée derrière plusieurs piles de livres de toutes tailles tenant miraculeusement en équilibre, elle consultait l’un d’entre eux, tête inclinée, concentrée, regard rivé sur une page jaunie par le temps. La pièce, vaste et encombrée, reflétait à la perfection son état d’esprit du moment : amoncellements d’ouvrages ouverts ou fermés s’élevant jusqu’à mi-hauteur des murs, cartes, amulettes, grimoires égyptiens et fragments de papyrus disposés en vrac sur une grande table de travail couverte de notes, armoire vitrée remplie de curiosités, lit à baldaquin aux draps un peu froissés, et rideaux lourds ne laissant rien deviner des lueurs aurifères du crépuscule londonien. L’air fleurait bon le vieux papier, la cire d’abeille, un léger parfum d’encens, et la poussière des siècles.
Soudain, la porte s’entrouvrit lentement, sans un bruit. Perdue dans ses pensées, elle ne se rendit compte de rien. Safiya sourit en l’apercevant assise en tailleur, toujours vêtue de son chemisier jaune moutarde aux manches bouffantes et de sa jupe bleue qui mettait si bien ses formes en valeur. Elle ne pouvait s’empêcher de remarquer à nouveau le contraste saisissant offert par cette tenue et la sienne, une longue robe rouge brodée d’or aux motifs solaires, exemplaire unique commandé par son oncle et dont le coût de confection s’était avéré exorbitant.
Elle avança à pas feutrés, l’observant avec tendresse. La magicienne était souvent curieuse jusqu’à l’obsession, déterminée et courageuse. Elle ne s’arrêtait jamais avant d’avoir trouvé ce qu’elle cherchait. La vérité, les artefacts maudits et les sortilèges oubliés, tout l’attirait. Les ennuis n’étaient pour elle qu’un détail. Ce sont ces qualités rares qui lui avaient permis de localiser son amie, retournée au pays après que la famille royale dont elle était issue l’y avait réclamée. Les retrouvailles avaient été émouvantes, puis elles ne s’étaient plus jamais quittées, l’une et l’autre grandissant, ensemble, chez les Throckmorton.
Elle entendit le bois craquer sous ses pieds. Son hôtesse leva les yeux de son livre, qu’elle referma d’un coup sec et reposa sur l’une des piles l’encerclant.
— Oh ! C’est toi ? Désolée d’avoir filé à l’anglaise.
La princesse se retint de rire, prenant place à ses côtés.
— Tout va bien. Je sais que tu n’aimes pas les surprises.
Elle la regarda s’affairer, cherchant un autre ouvrage dont la couverture laissait ainsi penser qu’il avait été publié au tout début de l’imprimerie. Très mal assise, la Britannique semblait lui rendre une demi-tête, mesurant pourtant un mètre soixante-cinq, soit à peine deux centimètres de moins qu’elle, et était dotée d’un corps affiné par des années de courses effrénées dans les couloirs du musée et de périlleuses expéditions au pays des pharaons. Son visage ovale, aux grands yeux marron, tantôt très expressifs, tantôt indéchiffrables, aux lèvres pleines et au nez discret légèrement retroussé, était encadré par de longs cheveux brun foncé souvent relevés en chignon lâche ou, tel que ce soir, laissés libres, ondulant un peu dans le bas de son dos.
C’était ainsi coiffée qu’elle préférait sa camarade. En effet, le chignon lui conférait un air bien trop strict à son goût, cependant que les cheveux relâchés rajeunissaient ses traits comme si elle était encore une adolescente. Bientôt, elle lui tendit un très vieux papyrus.
— Voilà ce que j’ai trouvé. Un sortilège de révélation !
Elle comprit en un éclair, passant les doigts dans sa longue chevelure noire et épaisse, que l’Égyptienne avait tressée pour l’occasion. Elle n’avait que dix-huit ans mais en savait presque autant sur l’antiquité de son pays que son hôtesse. Fière héritière de sang royal, polyglotte parlant le turc, l’arabe, l’anglais, le français, ou encore l’allemand, artiste dans l’âme, audacieuse, espiègle et pleine d’esprit, elle préférait les belles robes et les plaisirs immédiats aux heures passées le nez dans les grimoires. Sauf lorsque l’aventure l’appelait. Là, elle se métamorphosait.
— Tu plaisantes ? C’est tellement rare ! se souvint-elle.
— Je te jure que c’est vrai. D’après ce que je lis, il suffit de lancer le sort en présence de deux personnes ou plus pour savoir ce qu’elles ressentent vraiment les unes pour les autres.
— Je te jure que c’est vrai. D’après ce que je lis, il suffit de lancer le sort en présence de deux personnes ou plus pour savoir ce qu’elles ressentent vraiment les unes pour les autres.
Safiya écarquilla les yeux, qu’elle avait marron clair et olivâtres au soleil. Son visage se tordit en une expression où se mêlaient surprise et excitation. Elle frotta son nez camus puis, nerveuse, toucha le papyrus. Contrairement à sa camarade, elle ne voyait pas la magie, sachant juste que certains artefacts antiques émettaient une lueur verte quand ils étaient ensorcelés. Bien sûr, elle ne pouvait que l’imaginer.
— Et il est chargé, c’est ça ?
— À en crever.
— À en crever.
Elle avait dit ça sur un ton presque inquiétant. Alistair, son père, l’avait ainsi plus d’une fois mise en garde contre l’ivresse de pouvoir que la sorcellerie pouvait procurer.
La princesse aussi semblait hésiter.
— Tu es sûre que c’est bien prudent ?
— Oui, certaine. À moins que tu aies des choses à cacher.
— Oui, certaine. À moins que tu aies des choses à cacher.
Vu sous cet angle, pensa-t-elle, il n’y avait, en effet, rien à craindre. Elles se connaissaient depuis des années et s’étaient toujours tout dit, sans le moindre détour. Du moins le croyait-elle.
— Pas que je sache.
Son hôtesse sourit, l’ayant encore convaincue de la suivre sur un sentier inconnu. En sa compagnie, elle s’y sentirait moins seule, réchauffée par leur amitié. Theodosia, de nouveau concentrée, traça des hiéroglyphes dans l’air avec l’index droit, murmurant des paroles anciennes. Des éclats de lumière verdâtres parcoururent le papyrus, et une vague de chaleur douce envahit soudain la chambre. Le sortilège, libéré, s’y déployait.
Elle sentit d’abord une tiédeur irradier depuis le bas de son ventre, telle une flamme intérieure qui s’éveillait et grandissait, puis son corsage sembla s’alourdir, les extrémités de ses seins se durcissant au contact du tissu du chemisier, qu’elle portait sans rien dessous. Son regard se fixa sur sa complice et, pour la toute première fois, elle vit vraiment, avec des yeux neufs, le galbe de sa poitrine plus menue que la sienne, montant et descendant sous le velours rouge, au gré de sa respiration. Elle admira la courbe de sa nuque, devina la douceur de sa peau hâlée, et s’émerveilla de la façon dont ses lèvres s’entrouvraient. Puis la considéra dans son ensemble, notant combien elle avait un corps élancé, gracieux. Pesant cinquante-cinq kilos, elle était, en outre, embellie de hanches prononcées et délicates. La magicienne ne savait plus trop quoi penser.
Une attirance physique brute, jusque-là enfouie, se révélait avec une clarté aveuglante. Sa vulve s’humidifia et une moiteur intrusive trempa le coton de son sous-vêtement. La tension nouvelle croissait.
— Qu’est-ce qui se…
Aussi stupéfaite que sa camarade, l’Égyptienne se sentit bercée par le flux et le reflux de cette même vague. Elle scruta son hôtesse, ses seins ronds, fermes et généreux, qui soulevaient le chemisier jaune moutarde, son ventre plat, ses hanches larges, marquées, et ce postérieur charnu, rebondi, appétissant, qui se dessinait sous ses jupes ou ses pantalons d’expédition, et qu’elle avait toujours convoité sans oser l’admettre. Un feu intense remonta d’entre ses cuisses. Ses yeux s’écarquillèrent malgré elle, son clitoris enfla et elle sentit sa poitrine, plus modeste mais de toute beauté, pointer sous sa robe et devenir hypersensible. Safiya caressa son nombril à travers le tissu brodé.
— Je ne sais pas. Est-ce que tu l’as senti…
Elle perçut cette faim soudaine, absolue, tandis que leurs regards se croisaient, s’évitaient, et se recroisaient. L’attraction mutuelle, dissimulée jusque-là sous les moments de complicité, les taquineries et les non-dits, se révélait avec une force que ni l’une ni l’autre ne cherchait plus à combattre. Des souvenirs lui revinrent en tête, où elles s’amusaient en petite tenue, en toute innocence, à ceci près qu’elle éprouvait maintenant quelque chose qui différait, en tout point, d’une simple amitié. Bientôt, elle respira son parfum. Et elle s’enivra. Sa camarade se redressa, désormais à genoux.
Le papyrus glissant de ses doigts, celle-ci saisit le visage de son amie entre ses mains délicates. La peau qu’elle caressait était douce et incandescente à la fois, dégageant une odeur suave de fleur et de musc léger. Elle apposa ses lèvres sur les siennes, sa salive se mêlant au goût légèrement sucré de sa complice. Elle répondait à l’avidité de sa partenaire avec enthousiasme et passion. Elles s’embrassaient depuis longtemps, le bruit de leurs bouches respectives emplissant la chambre, lorsqu’elle sentit les mains de son amante parcourir son dos dans tous les sens. Chacune d’elles se leva enfin à l’unisson.
La princesse la poussa en direction du lit, et son hôtesse se laissa retomber sur le matelas, où ses cinquante-sept kilos s’enfoncèrent avant de remonter dans un grincement. Leurs corps se pressèrent l’un contre l’autre. Elle sentit alors ses seins menus s’écraser contre ceux de sa camarade. La friction sensuelle qui s’ensuivit les fit gémir de concert. Elle se tint ensuite sur ses coudes et défit rapidement les lacets de sa robe rouge. Le tissu glissa peu à peu et révéla sa poitrine aux aréoles rose foncé et légèrement grenues. Elle aperçut d’autres mains achever de lui ôter ce qui restait de la robe sur la partie supérieure de son tronc. Elle était presque à demi-nue, fixant sa proie, essoufflée.
Après quoi la Britannique attrapa l’un de ses seins tout en le pétrissant avec ardeur. Puis elle vit sa partenaire plonger dans sa direction et l’embrasser de manière empressée, brouillonne, cependant qu’elle sentait sa bouche humide dévorer la sienne ou s’attaquer, tantôt à son cou, tantôt aux lobes de ses oreilles, et même aux muscles de ses épaules à travers le tissu. Elle se laissa finalement délester de son chemisier. Tandis que son amante endiablée la dominait, maintenant assise à califourchon sur son bassin, reposant de tout son poids sur son pubis, un pouce audacieux s’enfonça dans sa bouche et elle le mordilla, puis le suça, jouant de sa langue. Mais l’Égyptienne avait bien d’autres choses en tête.
Elle retira son doigt, lécha, sans retenue, la voluptueuse poitrine, avant de se faufiler plus bas et défaire son hôtesse de sa jupe saillante, découvrant un sous-vêtement dans lequel elle mordit juste ce qu’il fallait, comme dans un fruit juteux, pour faire se cambrer sa camarade, l’entrejambe déjà trempé. À la suite de quoi elle ôta la culotte et la jeta hors du lit. Dans la foulée, elle s’accrocha aux cuisses de sa partenaire et plaqua sa bouche contre son sexe, allant et venant, lentement, entre les frêles dentelles de chair, chaudes et humides à la fois, les caressant de sa langue, suçant, tournoyant, pinçant avec ses lèvres, lui arrachant soupirs et encouragements. Son amante se perdit aussitôt en gémissements plaintifs.
Emportée par un désir impérieux, Safiya redoubla d’effort et d’inventivité, cependant que son hôtesse tirait sur ses cheveux pour que sa bouche s’écrase sur sa vulve. Elle ralentit et huma le parfum intime de sa partenaire, entrouvrit même les lèvres pour en profiter davantage, et reprit avec encore plus d’entrain. Elle finit par poster sa langue à l’entrée du vagin de sa camarade et s’y enfonça aussi profond que possible. Le goût qui imprégna soudain ses lèvres, sa bouche, puis sa gorge, était différent, plus acide, mais tout aussi agréable, excitant, et enivrant. En fait, elle eut l’impression de lécher un bonbon un peu aigre, en même temps acidulé et musqué. Et sans en abandonner la moindre larme.
Cette sensation nouvelle l’incita à goûter son amante sans plus aucun scrupule, ni retenue ou tabou, dévorant son intimité jusqu’à sembler commander à sa respiration, à ses murmures, à son plaisir. Et tandis que cette chaleur moite se resserrait autour de sa langue, elle accéléra encore la cadence et la porta jusqu’à l’orgasme, yeux écarquillés, dos cambré comme jamais, regard vif et rivé au plafond, lèvres rougies et entrouvertes d’où un cri s’échappait, de stupeur et d’extase mêlés. Theodosia s’agrippa longtemps au drap.
Elle eut l’impression d’exploser de l’intérieur, enveloppée par son propre feu, depuis son entrejambe jusqu’à sa poitrine si sensible. Elle jouit ainsi dans la bouche de son amie, à n’en plus pouvoir respirer, cherchant son souffle, hoquetant comme prise d’un fou rire, engloutie par un plaisir envahissant impossible à réfréner et qui la laissa épuisée, en sueur, rassasiée, et comblée. Jamais elle n’aurait imaginé vivre une telle expérience.
Un peu plus tard, après s’être toutes deux complètement déshabillées, elle prit soin de rendre la pareille à sa complice, excitée au plus haut point, et s’allongea sur son corps, frottant son clitoris contre le sien. Ce ballet dura deux heures. Quand elles s’effondrèrent enfin, nues, enlacées, couvertes de sueur, l’une et l’autre s’embrassèrent sur la bouche, dans le cou, sur les épaules, et sur leurs seins dressés.
Le sortilège avait révélé ce qui était déjà là, enfoui. Mais désormais, elles savaient. La chambre à coucher, remplie de magie, de livres et de secrets anciens, avait accueilli une autre confidence, plus vivante, plus brûlante, et plus intime. De celles qui continueraient à se déployer, sort ou pas.
Et c’est à peine si elles firent une courte apparition, auprès des invités conviés au musée, pour cette occasion festive, par les Throckmorton, afin que leur absence ne pose pas question. Avant de regagner, enivrées, leur nouveau nid. Elles restèrent ainsi longtemps, seules dans la petite pièce, se caressant doucement, se goûtant encore par moments, sachant que la nuit ne faisait, en vérité, que commencer. Et qu’il y aurait, après ça, bien d’autres nuits.
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