Inspiré du réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Delphine en Périgord — Chapitre 1 · Première rencontre
Auteur
Delphine en Périgord
Chapitre 1 · Première rencontre
Je m’appelle Guillaume. J’ai cinquante ans et je pousse la porte du cabinet en me disant que, cette fois, ça doit tenir.
Le Tarn, c’est fini. Magali a tout fait exploser en quelques semaines : les mensonges, les silences, puis les cris. La société a suivi dans la foulée. Quand les banques ont appelé pour le dépôt de bilan, elle était déjà partie. Isabelle, elle, est arrivée après. Thérapeute, claire, organisée, avec des projets plein la tête. Elle m’a parlé de Sarlat comme d’un endroit où on peut recommencer sans que tout le monde connaisse déjà l’histoire. Je l’ai suivie. On a loué ce local près de l’église, on a vidé les cartons, on a collé les affiches pour le cabinet. Aujourd’hui, l’odeur de peinture neuve est encore là.
Isabelle est à genoux devant une étagère. Jean, débardeur blanc, chignon mal fait. Elle ne lève pas la tête quand j’entre.
— L’affiche du bal est toujours sur le mur de l’église, je dis.
Elle soupire.
— On n’est pas là pour danser.
— Si on reste enfermés, les gens du village vont continuer à nous regarder comme deux étrangers. Le 14 juillet, c’est le moyen le plus simple d’exister ici.
— Si on reste enfermés, les gens du village vont continuer à nous regarder comme deux étrangers. Le 14 juillet, c’est le moyen le plus simple d’exister ici.
Elle se redresse, s’essuie les mains. Ses avant-bras sont encore poussiéreux.
— Tu sais que je déteste ça.
— Je sais. Mais on a besoin d’eux. Et toi, tu as besoin de sortir un peu.
— Je sais. Mais on a besoin d’eux. Et toi, tu as besoin de sortir un peu.
Elle me regarde longtemps. Finalement, elle hausse les épaules.
— D’accord. Mais je ne danse pas. Et je rentre quand je veux.
Le soir, la place est déjà pleine. Guirlandes rouge et bleu entre les platanes, orchestre de bal musette, odeur de frites et de pastis. Isabelle a mis une robe noire simple. Elle tient son verre à deux mains, un peu raide. Au début, elle répond aux gens par des sourires brefs.
L’orchestre enchaîne sur quelque chose de plus lent. Isabelle reste près de moi, moins tendue. C’est à ce moment-là que je la vois.
Une petite blonde, sur la piste. Robe légère, claire, qui virevolte autour de ses cuisses à chaque tour. Elle rit, tête un peu en arrière, cheveux qui volent. Elle doit avoir un peu moins de trente ans. Beaucoup plus jeune que moi. Ses bras sont nus, ses jambes fines, et la robe se soulève juste assez pour laisser voir le haut de ses cuisses quand elle pivote. Elle danse avec un type de son âge, mais elle ne le regarde pas vraiment. Elle danse pour elle.
Je ne peux pas m’empêcher de la suivre des yeux. Chaque fois que la robe s’ouvre, mon regard y revient. Magali avait à peu près cet âge quand on s’est rencontrés. Même façon de bouger, légère, un peu provocante sans le faire exprès. La Magali du Périgord, je me dis. Plus jeune, plus libre, sans l’histoire qui a tout cassé.
Isabelle me parle. Je réponds. Mais mes yeux reviennent vers la blonde. Elle tourne encore. La robe claire se plaque un instant contre elle, puis s’envole. Elle passe près de nous. Un instant, nos regards se croisent. Elle sourit, rapide, avant de repartir dans le mouvement.
À côté de moi, Isabelle pose sa main sur mon bras. Ses doigts sont frais.
— Tu veux danser ? demande-t-elle.
Je la regarde. Elle est là, présente, un peu détendue pour une fois. Et sur la piste, la blonde continue de virevolter, robe légère, peau dorée sous les guirlandes.
Je hoche la tête.
— Oui.
Mais pendant qu’Isabelle se rapproche, mes yeux cherchent encore, une seconde, la silhouette claire qui tourne au milieu des autres.
Nous dansons trois morceaux. Isabelle reste raide contre moi. Sa main repose haut sur mon épaule, les doigts tendus, comme si elle gardait une distance même en dansant. Son corps ne suit pas vraiment le rythme ; il se contente de se déplacer pour ne pas me gêner. Quand je glisse ma paume un peu plus bas dans son dos, elle se crispe une seconde, puis relâche à peine. Son souffle est court, presque retenu. Elle ne me regarde pas. Ses yeux restent fixés quelque part derrière mon épaule, sur la foule ou sur rien.
— Tu es bien ? je demande à voix basse.
— Ça va.
— Ça va.
Elle hoche la tête, un mouvement sec.
Sa robe noire ne bouge presque pas. Elle danse comme on remplit une obligation : présente, mais fermée. Je sens la chaleur de sa peau à travers le tissu, pourtant rien ne circule entre nous. Pas de pression du bassin, pas de relâchement des épaules. Elle tient. C’est tout.
Quand la troisième chanson s’achève, elle recule d’un pas.
— On arrête, dit-elle. J’ai chaud.
Nous quittons la piste. Elle marche vite vers le bord de la place, là où la fontaine projette un peu de fraîcheur. Ses bras se croisent de nouveau. Je la suis.
— Je vais chercher une bouteille de Bergerac à la buvette, je propose. Ça nous fera du bien.
Elle ne proteste pas. Elle s’assoit sur le rebord de pierre de la fontaine et pose son verre vide à côté d’elle. Je me dis que quelques verres pourraient peut-être desserrer ce qui reste toujours tendu en elle. Que l’alcool pourrait ouvrir un peu ce corps qui se refuse même quand il accepte de danser.
Je traverse la place. À la buvette, la file est courte. Et elle est là.
La petite blonde. Elle attend son tour, un peu en avant de moi. De près, elle est encore plus nette. Petite, oui, mais pas fragile comme une enfant : fine, avec des épaules étroites et une taille marquée sous la robe claire. La robe est légère, presque transparente par endroits là où la sueur l’a collée. Je vois la ligne de ses omoplates, le creux au bas de son dos. Ses cheveux blonds, un peu humides, collent à sa nuque. Quand elle tourne la tête pour parler à la fille derrière le comptoir, son profil apparaît : nez droit, lèvres pleines, et ce regard qui pétille même dans la lumière artificielle des guirlandes.
Elle bouge d’un pied sur l’autre. La robe suit le mouvement, frôle ses cuisses. Un parfum arrive jusqu’à moi. Floral, léger, quelque chose comme du jasmin ou de la fleur d’oranger, mais mélangé à la chaleur de sa peau. Ce n’est pas seulement le parfum. Il y a sa sueur, fine, salée, qui monte avec. L’odeur me prend au ventre. Une chaleur basse, immédiate. Mon sexe réagit, discret mais net, contre le tissu de mon pantalon. Je respire plus profondément sans le vouloir. L’air autour d’elle est chargé, vivant.
Elle se retourne une seconde, comme si elle sentait mon regard. Nos yeux se croisent. Elle ne détourne pas tout de suite. Un petit sourire, rapide, presque amusé. Puis elle reprend sa commande.
Je reste là, la gorge un peu sèche. Je me dis que c’est à cause d’Isabelle. Parce qu’avec elle, c’est une fois par semaine, quand elle n’est pas fatiguée, quand elle n’a pas mal à la tête, quand rien ne l’a contrariée dans la journée. Parce que même ces soirs-là, son corps reste à moitié absent, et que le mien, lui, a faim. Cette fille, son odeur, la façon dont la robe colle à sa peau, ça réveille simplement ce qui manque. Rien de plus.
Elle prend ses deux verres et s’éloigne. Le parfum reste une seconde dans l’air derrière elle. Je commande la bouteille de Bergerac.
Je tends le billet au serveur quand une voix forte part de l’autre côté du comptoir.
— Delphine ! Ta monnaie !
Je n’y prête presque pas attention. Puis l’odeur revient. Le même mélange floral et salé, plus proche cette fois, plus chaud. Je me retourne.
Elle est là. Juste derrière moi. La petite blonde. Nous nous heurtons presque. Mon épaule frôle la sienne, mon bras touche le sien. Le contact est bref, mais net. Je sens la chaleur de sa peau à travers le tissu léger de sa robe.
— Pardon, je dis aussitôt.
— Je ne vous avais pas vue.
— Je ne vous avais pas vue.
Elle sourit. Pas un sourire poli, un vrai, qui monte jusqu’à ses yeux. Ils pétillent sous les guirlandes. Ses joues sont un peu roses, soit de la danse, soit de la chaleur.
— Ce n’est rien, répond-elle. Sa voix est claire, un peu basse.
Elle tend la main. Je la prends sans réfléchir. Sa main est petite dans la mienne. Chaude. La peau est fine, presque fragile sous mes doigts. Je sens les os délicats, le pouls léger au creux de son poignet. Elle ne retire pas sa main tout de suite. Ses doigts se referment un peu autour des miens, une pression courte, naturelle.
— Bonsoir, dit-elle en me regardant droit dans les yeux.
— Moi, c’est Delphine.
— Moi, c’est Delphine.
Son regard ne fuit pas. Il reste là, ouvert, un peu amusé. De si près, le parfum est plus fort. Le floral se mêle vraiment à la sueur légère de sa peau. Ça me prend encore au ventre, cette odeur. Mon pouce bouge malgré moi contre le dos de sa main.
— Bonsoir, je réponds. Ma voix sort un peu plus grave que je ne l’aurais voulu.
— Moi, c’est Guillaume.
— Moi, c’est Guillaume.
Nous restons comme ça une seconde de trop, mains liées, à nous regarder. Autour de nous, le bruit de la buvette continue, les verres qui s’entrechoquent, les rires. Mais là, dans cet espace étroit entre nos corps, il n’y a plus que sa main chaude dans la mienne et cette odeur qui ne part pas.
Le temps s’arrête.
Sa main reste dans la mienne. Autour de nous, les voix, les verres, la musique deviennent lointains, étouffés. Il n’y a plus que ce contact : sa peau fine et chaude contre la mienne, le léger tremblement de ses doigts. Je me trouve incorrigible. Une petite nana fragile, pétillante, qui sent bon, et me voilà déjà en train de l’imaginer. La robe claire relevée sur ses hanches. Ses cuisses nues. Le tissu froissé sous mes mains. L’image arrive nette, immédiate, sans que je la chasse.
Ses yeux restent dans les miens. Ils ne bougent pas. Clairs, un peu moqueurs, ouverts. Je sens mon pouls dans les tempes. Puis sa langue passe lentement sur ses lèvres. Juste le bout, humide, qui laisse une trace brillante. Le geste est minuscule. Il me traverse. Mon ventre se serre.
Son odeur est partout maintenant. Le floral léger se mélange à la chaleur de sa peau, à cette sueur fine qui perle au creux de son cou. Je respire et ça descend droit entre mes jambes. Mon sexe durcit dans mon boxer. La pression est nette, presque douloureuse contre le tissu. Je ne bouge pas. Je ne peux pas. Sa main est toujours là, petite, fragile, et pourtant elle tient la mienne comme si elle savait exactement ce qu’elle provoque.
Le monde peut bien continuer autour. Pour moi, il s’est arrêté sur cette langue sur ses lèvres, sur ces yeux qui ne lâchent pas les miens, et sur cette érection qui pulse, déjà trop présente, dans mon pantalon.
Je me fais violence. Mes doigts se détachent des siens d’un geste un peu trop brusque. Sa main retombe, légère. L’air frais de la nuit remplace aussitôt la chaleur de sa peau. Je reste là, un peu con, la bouche ouverte sans savoir quoi dire. Mon sexe est encore dur dans mon boxer. Je sens le tissu tendu, le battement sourd. Elle ne bouge pas. Elle me regarde, tête légèrement penchée, ce petit sourire toujours au coin des lèvres.
— Bonne soirée, Guillaume, dit-elle. Sa voix est calme. Vous êtes en vacances ?
Je secoue la tête.
— Non, pas du tout. Je viens d’aménager.
Je laisse Isabelle de côté. Volontairement. Comme si elle n’existait pas dans cette phrase.
— Ici ? demande Delphine.
— Oui. Je m’installe. Je suis magnétiseur.
— Oui. Je m’installe. Je suis magnétiseur.
Elle hoche la tête, intéressée. Ses yeux ne quittent pas les miens.
— J’aurais sûrement besoin de vos services. Vous avez une carte ?
Les cartes sont toutes neuves. On les a reçues dans la semaine : un lot au nom d’Isabelle, un lot nominatif pour moi. Je sors la mienne de la poche intérieure de ma veste. Le carton est encore raide. Je la lui tends. Elle la prend entre ses doigts, l’observe un instant. Ses ongles sont courts, naturels. Elle lit mon nom, mon numéro, l’adresse du cabinet près de l’église.
— À très vite, Guillaume.
Elle glisse la carte dans son petit sac, se tourne vers le bar et récupère sa monnaie. Le mouvement fait bouger sa robe contre ses cuisses. L’odeur florale et salée passe encore une fois près de moi avant qu’elle s’éloigne.
Je reste immobile deux secondes, le temps que mon cœur ralentisse un peu. Puis je prends la bouteille de Bergerac et je retraverse la place. Isabelle n’a pas bougé. Elle est toujours assise sur le rebord de la fontaine, les bras croisés, le regard perdu vers l’orchestre. Elle ne m’a pas vu partir. Elle ne m’a pas vu revenir non plus.
Je rejoins Isabelle près de la fontaine. Elle n’a pas bougé. Je débouche la bouteille et nous servons un premier verre. Le Bergerac est frais, un peu acide. Elle le prend, boit une gorgée, puis une autre. Ses épaules descendent d’un cran. Nous restons assis côte à côte, sans vraiment parler. Le bruit de l’orchestre et des rires remplit le silence entre nous.
De là, je vois Delphine. Elle est revenue sur la piste. Sa robe claire tourne avec elle, remonte haut sur ses cuisses à chaque pivot. La peau de ses jambes apparaît, disparaît. Elle rit, tête en arrière. Parfois elle tourne le visage vers notre côté. Ses yeux semblent chercher, et quand ils croisent les miens, même de loin, son sourire change. Plus petit, plus direct. Comme s’il m’était adressé. Mon ventre se serre à chaque fois.
Avec Isabelle, l’ambiance reste pesante. Elle boit, elle regarde les gens, elle répond quand je lui parle, mais rien ne circule vraiment. Ses réponses sont courtes. Son corps reste fermé, même assis. Je remplis nos verres une deuxième fois. La bouteille se vide. Elle semble un peu plus détendue, les joues roses, mais toujours distante.
— Tu veux danser ? je demande, presque par précaution.
Elle secoue la tête.
— Non. Je suis fatiguée. On rentre.
Nous nous levons. Je jette un dernier regard vers la piste. Delphine n’est plus là. Elle a disparu dans la foule ou elle est partie. La place continue de vivre sans nous. Nous marchons jusqu’à la maison en silence. Isabelle marche un peu devant, les bras croisés.
À la maison, elle prend la douche la première. J’entends l’eau couler. Quand elle sort, en nuisette claire, les cheveux encore humides, je passe à mon tour. L’eau chaude ne change rien. Mon sexe est encore à moitié dur quand je me sèche. Nous nous couchons. La chambre est sombre, juste la lumière de la rue qui filtre par les volets.
Isabelle se tourne vers moi. Sa main se pose sur mon ventre, puis descend. Ses doigts trouvent mon sexe à travers le boxer.
— Tu bandes ?
— Oui. Un peu.
— Oui. Un peu.
Elle ne dit rien d’autre. Elle retire sa main, baisse ma culotte juste assez, et se place au-dessus de moi. Pas de baisers. Pas de caresses. Elle guide mon sexe en elle, s’assoit lentement. Elle est humide, juste assez. Ses mouvements sont réguliers, mécaniques. Elle monte et descend sans précipitation, les mains posées sur mon torse pour garder l’équilibre. Son visage reste neutre. Elle ferme les yeux par moments, mais rien ne passe vraiment. C’est ce qu’il faut. Ni plus, ni moins. Une relation hygiénique.
Je suis en elle. La chaleur est là, étroite, familière. Mais les images arrivent malgré moi. Delphine sur la piste. Sa robe qui remonte. Ses cuisses nues sous le tissu clair. Son sourire quand elle tournait la tête vers moi. L’odeur florale et salée qui collait à sa peau. Sa langue sur ses lèvres. Sa main petite et chaude dans la mienne. Je bande plus fort. Isabelle le sent. Elle accélère un peu, juste ce qu’il faut pour finir. Ses hanches bougent, précises, sans abandon. Je ferme les yeux. Dans le noir, c’est Delphine que je vois, robe relevée, peau chaude, et cette odeur qui ne part pas.
Ce sont les souvenirs de Delphine qui m’entraînent. Pas le sexe d’Isabelle. Son corps bouge sur moi, régulier, étroit, mais c’est la robe claire qui remonte sur les cuisses de Delphine que je vois. Son sourire quand elle tournait la tête. L’odeur florale et salée qui collait à sa peau. Sa langue sur ses lèvres. Sa main petite et chaude dans la mienne. Chaque image fait monter la pression. Mon ventre se contracte. Je jouis fort, en silence, les mains crispées sur les hanches d’Isabelle. Le plaisir est net, violent, entièrement ailleurs.
Elle aussi, du moins je le pense. Au moment où je me vide en elle, ses cuisses se resserrent une seconde autour de moi. Un petit souffle lui échappe, court, presque retenu. Ses doigts se plantent un peu plus fort dans mon torse. Rien de plus. Pas de cri, pas de tremblement. Juste ce bref resserrement et ce souffle. Ça me suffit pour croire qu’elle a joui, elle aussi, à sa manière.
Elle se retire aussitôt. Mon sexe glisse hors d’elle, encore dur. Elle se lève sans un mot, nuisette relevée sur les hanches, et file vers la salle de bain. J’entends l’eau couler presque tout de suite. Même les traces de ce que nous venons de faire semblent lui déplaire. Elle ne reste pas. Elle ne laisse rien sécher sur sa peau. L’eau efface déjà tout.
Les jours qui suivent, nous les passons à aménager le cabinet. À l’origine, il est prévu que nous le partagions. Isabelle exerce depuis plusieurs années la sophrologie et la kinésiologie. Moi, je me dis que me lancer dans ce qu’on m’a transmis — faire du bien, soulager les gens par le magnétisme — serait un bon compromis pour cette nouvelle vie. Un espace commun, deux activités, un équilibre.
Mais très vite, je me retrouve avec un petit dictateur. Isabelle donne les ordres.
— Pose les étagères là. Non, plus à gauche. Le bureau, contre le mur du fond. Pas comme ça, tourne-le. Les chaises, alignées. Le tapis, sous la table, pas à côté.
Elle pointe, elle corrige, elle décide. Je n’ai pas mon mot à dire. Pourtant c’est moi qui porte, qui visse, qui ajuste, qui recommence. Mes mains sont couvertes de poussière et de petites coupures. Elle, elle reste debout au milieu de la pièce, les bras croisés, et supervise.
Je ronge mon frein. Je me répète que ce n’est que la phase de lancement. Que notre nouvelle vie et notre nouvelle histoire ont besoin de ça pour démarrer. Que bientôt les patients arriveront, que chacun aura son rythme, que l’espace se partagera vraiment. Mais chaque ordre me pèse un peu plus. Sa voix devient sèche quand je ne place pas les choses exactement où elle veut. Elle ne lève pas le ton, non. Elle n’en a pas besoin. Elle sait que je vais obéir.
Le soir, quand nous rentrons, mes épaules sont lourdes. Je me tais. Elle parle des affiches à coller, des horaires à afficher, du flyer à terminer. Je hoche la tête. Je me convaincs que ça va passer. Que c’est temporaire. Pourtant, déjà, je trouve cela passablement pesant. L’idée de partager ce cabinet avec elle commence à ressembler à quelque chose d’autre. À quelque chose où je n’ai plus vraiment de place.
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