Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Ce que j'ai pris et que je ne lui dirai pas — Chapitre 4 · Un dîner entre amis
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Ce que j'ai pris et que je ne lui dirai pas
Chapitre 4 · Un dîner entre amis
Il y a des dîners qu'on prépare et des dîners qu'on orchestre. Celui-là, je l'orchestre.
Depuis ce matin je suis dans la cuisine, pas parce que j'aime particulièrement cuisiner, mais parce que ça me donne quelque chose à faire de mes mains et de ma tête pendant que le reste de mon corps tourne à une fréquence que Thomas ne perçoit pas. Il est dans le salon, il lit, il a mis de la musique, il est parfaitement lui-même. Paul et Sophie ont dîné tôt, bain, histoires, lumières éteintes à vingt heures sans résistance, comme si la maison avait décidé de coopérer ce soir. Je le prends comme un présage, sans savoir de quoi.
Julien et Marie arrivent à vingt heures trente.
Je les entends dans l'entrée, le bruit de la porte, les voix, Thomas qui rit à quelque chose que Julien vient de dire. Je termine de disposer les verres sur la table sans me presser. Dans la cuisine, quelque chose mijote doucement et exhale une odeur de thym et de vin blanc qui a rendu l'appartement encore plus accueillant. Je m'essuie les mains sur le torchon. Je prends une seconde.
Je sais ce que c'est, ce que je prends en cet instant.
C'est la dernière seconde avant. Avant d'entrer dans un espace où nous serons quatre autour d'une table, et où deux configurations invisibles se superposeront à celle que les autres voient : Thomas et moi d'un côté, Julien et Marie de l'autre, couple contre couple, amis de longue date, une soirée ordinaire. Et en dessous : ce que j'ai fait avec Julien dans leur propre chambre pendant que Marie dormait. Ce que j'ai fait avec Marie dans mon salon, dans ma chambre, ce que nous avons dit et ce que nous n'avons pas dit. Ce que je suis la seule à savoir des deux côtés simultanément, ce poids que je porte seule depuis des semaines avec une aisance qui m'inquiète un peu.
J'entre dans le salon.
Marie est en robe ce soir, une robe crème, légère et soyeuse, qui tombe un peu sur une épaule, celle qu'elle met quand elle veut être élégante sans en avoir l'air. Ses cheveux remontés avec quelques mèches qui s'échappent, le genre de négligé qu'elle soigne depuis toujours sans l'admettre. Je l'ai remarqué dès qu'elle est arrivée. Je me suis demandé si c'était conscient. Avec Marie, je ne sais plus très bien où la frontière passe, entre ce qu'elle choisit et ce qu'elle pressent.
Elle me voit arriver et son visage fait quelque chose que personne d'autre dans la pièce ne peut lire : une fraction de seconde d'anticipation, presque une contraction, avant que le sourire ne s'installe. Vingt-quatre ans d'amitié m'ont appris à lire ce visage comme le mien. Je sais exactement ce que je viens de voir.
Je l'embrasse sur les deux joues, ses mains se posent sur mes bras, et je sens la chaleur de ses paumes avec une conscience aiguë qui me surprend encore, même maintenant, même après tout ce qui s'est passé.
Julien est debout derrière elle. Lui aussi me regarde. Lui aussi fait quelque chose avec son visage que les autres ne déchiffrent pas : une neutralité trop appliquée, la façon qu'on a de se concentrer sur le naturel quand le naturel ne vient plus tout seul. Il m'embrasse, joues, bises ordinaires, et je sens l'infime tension dans ses épaules une fraction de seconde avant qu'il s'en écarte.
Depuis la soirée d'anniversaire, nous n'avons pas eu l'occasion d'être seuls ensemble, même trente secondes. Pas un message. Pas un regard de trop. Nous nous sommes retrouvés en groupe deux fois, un déjeuner dominical, une soirée d'école pour les enfants, rien où l'on s'adresse directement, rien où l'on doit gérer autre chose que la surface des choses. Nous avons été parfaits. Nous le sommes encore ce soir. C'est ça qui est troublant : à quel point c'est facile.
Thomas ouvre une bouteille, Julien s'installe dans le fauteuil avec la décontraction de quelqu'un qui connaît la maison depuis longtemps, et la soirée commence à se mettre en place avec cette mécanique douce des dîners entre amis qui se connaissent trop bien pour avoir besoin d'effort.
Je retourne dans la cuisine.
Quelques minutes plus tard, Marie me rejoint.
C'est le mouvement naturel des dîners entre nous : à un moment les femmes gravitent vers la cuisine et les hommes restent dans le salon, pas par convention, par affinité pratique, parce que l'une d'elles sait où est le tire-bouchon et l'autre a une question sur la recette. Ce soir c'est différent et nous le savons toutes les deux, mais l'habillage du geste est impeccable.
Marie entre, regarde ce que je suis en train de faire, s'approche de l'évier pour rincer quelque chose qui n'a pas besoin d'être rincé, et nous nous retrouvons côte à côte sans que personne depuis le salon n'y voie autre chose que deux amies qui préparent le dîner.
— Ça sent incroyablement bon, dit-elle.
— Thym, vin blanc, deux heures de patience. C'est tout.
— Thym, vin blanc, deux heures de patience. C'est tout.
Elle sourit sans me regarder. Ses mains s'occupent sous le filet d'eau, elle rince et re-rince, et je sens la tension dans ses épaules, cette façon qu'elle a de s'affairer quand elle ne sait pas très bien où mettre son corps. Ce n'est pas de l'anxiété. C'est de l'attente. J'ai appris la différence.
Je reste à ma place une minute encore. Je goûte la sauce, j'ajuste le feu, je prends le temps. Le salon est là, à quelques mètres, les voix des deux hommes arrivent jusqu'à nous en murmure continu, Julien qui raconte quelque chose, Thomas qui écoute avec ce rire bref qui signifie qu'il est content. La cuisine est chaude, la lumière est douce, l'odeur du dîner emplit tout.
Et puis je me déplace.
Lentement, avec des gestes qui ont l'air d'aller vers le plan de travail derrière elle, je viens me placer dans son dos. Pas encore contre elle, à quelques centimètres, juste assez proche pour que la chaleur de mon corps traverse l'espace entre nous. Je pose mes mains sur le bord de l'évier, de chaque côté de ses hanches, sans la toucher. Elle cesse de rincer. Ses mains restent sous le filet d'eau, immobiles.
— Camille.
Sa voix est basse. Pas un murmure, une voix normale réduite de volume, celle qu'on prend quand on ne veut pas porter loin.
— Chut.
Je sens son dos se contracter légèrement, ce n'est pas de la résistance, c'est l'inverse, c'est le corps qui reconnaît quelque chose et qui se prépare. Je glisse mes mains sur ses hanches par-dessus le tissu, et je me colle dans son dos, entièrement, ma poitrine contre ses omoplates, mon ventre contre le bas de son dos, et je l'entends expirer doucement, comme si elle retenait ce souffle depuis le moment où elle est entrée dans la cuisine.
Mes mains remontent sous sa robe.
Sa peau est tiède, douce, elle a la chaleur des peaux qu'on a apprises. Je fais glisser mes paumes sur son ventre, vers le haut, et je sens chaque centimètre de ce trajet avec une précision qui me rend la tête légèrement floue. Elle a laissé tomber la tomate ou ce que c'était dans l'évier, ses mains s'agrippent au bord de la porcelaine, les jointures légèrement blanches. L'eau coule encore, ce bruit d'eau sur l'évier qui couvre tout, qui nous donne ce son comme protection. Personne dans le salon ne peut entendre autre chose que cette musique ordinaire de deux femmes qui font de la cuisine. Et je me dis que cette cuisine n'aura plus jamais tout à fait le même sens après ce soir.
Je l'embrasse dans le cou. Juste là, sur la nuque, là où ses cheveux remontés laissent sa peau nue, et je la sens frissonner des épaules jusqu'au bas du dos d'un seul mouvement. Mes mains trouvent ses seins, et je les prends comme je sais maintenant que j'ai le droit de les prendre, avec une assurance qui n'est plus une découverte mais une propriété. Ses mamelons répondent immédiatement sous mes pouces, deux pointes dures que je sens à travers le tissu fin de son soutien-gorge, et ce signal-là m'envoie quelque chose de direct et de bas que je reconnais maintenant comme de la satisfaction autant que du désir.
— Camille, ils sont juste à côté.
— Je sais.
— Si l'un d'eux...
— Je sais.
— Je sais.
— Si l'un d'eux...
— Je sais.
Elle se tait. Sa tête bascule légèrement en arrière contre mon épaule, et je glisse une main plus bas, sur son ventre, sur le tissu de la robe qui glisse sous mes doigts. Je prends l'ourlet du bout des doigts et je le remonte lentement, centimètre par centimètre, jusqu'à ce que ma main trouve sa cuisse nue. Je remonte encore. Plus haut. Elle retient son souffle. Je glisse deux doigts sous le bord de sa culotte, juste là, sur la peau, juste au bord, et j'attends. Elle pousse ses hanches vers l'avant imperceptiblement. Un mouvement si minuscule, et qui pourtant en dit tant. C'est tout ce qu'il me faut.
Je descends.
Elle est déjà là, déjà présente, déjà parfaitement mouillée sous mes doigts, et cette réalité me traverse comme quelque chose de brûlant : elle a passé le début de la soirée à parler de l'école des enfants et de leur prochain week-end en Normandie, assise en face de son mari dans ce salon, et elle était déjà là. Ce corps que je connais maintenant, qui me reconnaît, qui répond avant même que je commence vraiment.
Mes doigts trouvent leur chemin avec une précision désormais acquise.
Ce n'est plus l'exploration des premières fois. C'est quelque chose de plus silencieux, de plus direct, la connaissance d'une géographie apprise, les endroits exacts qui font que son souffle change de texture, les pressions qui la font s'agripper au bord de l'évier avec un peu plus de force. Je la touche lentement, méthodiquement, mes doigts entre ses lèvres humides remontent sur son clitoris en cercles qui se resserrent, et elle retient ses sons avec une discipline que je trouve à la fois admirable et délicieuse à contrarier.
— Ne rentre pas les sons, je murmure contre sa tempe.
— Camille. Ils vont...
— Tout doucement. Je suis là. Personne n'entend. L'eau couvre tout.
— Camille. Ils vont...
— Tout doucement. Je suis là. Personne n'entend. L'eau couvre tout.
Elle ne dit rien. Mais quelque chose dans sa façon de tenir le bord de l'évier se modifie, un relâchement partiel, une capitulation minuscule et totale à la fois. Elle laisse passer un souffle qui n'est pas tout à fait silencieux, contenu mais réel, et je pose ma bouche sur sa nuque pendant qu'il sort.
Ce qui se passe dans ma tête n'est pas simple.
Il y a le désir, présent et précis, cette chaleur qui pulse entre mes cuisses depuis que je l'ai vue entrer tout à l'heure avec sa robe crème. Mais il y a autre chose, quelque chose de plus vaste et de moins nommable : je suis dans ma propre cuisine, mon mari est dans le salon, Julien est dans le salon, et mes doigts sont en train de caresser le sexe humide de Marie. La situation est d'une absurdité si complète, si au-delà de tous les cadres dans lesquels j'ai toujours imaginé ma vie, qu'elle produit une forme de vertige qui n'est ni de l'excitation ni de l'angoisse mais les deux simultanément, si mêlées qu'elles sont indiscernables.
Et sous le vertige : une sensation de puissance tranquille que je commence à reconnaître. Que je commence à revendiquer.
C'est ma cuisine. C'est ma vie. Ce sont mes mains.
Marie pose une main sur la mienne, pas pour l'arrêter, pour la sentir davantage, pour s'assurer que c'est réel. Je sens les muscles de ses cuisses trembler légèrement. Elle est proche déjà, beaucoup plus proche que je ne l'aurais cru, et quelque chose dans ce constat me serre le ventre d'une façon qui n'est pas désagréable : elle a attendu ça, elle aussi, depuis qu'elle a sonné à la porte.
Son souffle est devenu irrégulier, ses hanches ont commencé à bouger imperceptiblement, un balancement à peine visible qui cherche plus de pression, plus de contact. Sa main a lâché l'évier pour attraper mon poignet, pas pour m'arrêter, pour sentir le mouvement de ma main à travers sa peau, comme si ce contact supplémentaire rendait les choses plus réelles ou plus siennes.
C'est à ce moment que j'entends les pas dans le couloir.
Pas de panique. Le genre de calme qui arrive quand on n'a plus le temps d'autre chose.
Je ne retire pas ma main.
Je fais autre chose : je pivote légèrement le buste vers la cocotte, juste assez pour avoir l'air de surveiller quelque chose, et je prends la cuillère en bois sur le plan de travail. Mon autre main reste sous sa robe, immobile maintenant, les doigts posés sur elle sans bouger, juste là, juste le contact et la chaleur et la pression douce. Marie a posé ses deux mains à plat sur le bord de l'évier et fixe le robinet avec une concentration dont j'aurais envie de rire si mon cœur ne cognait pas aussi fort. Nos corps se touchent encore, à peine, sages. Tout est normal. Sauf là où personne ne peut voir.
La tête de Thomas passe dans l'encadrement de la porte.
— Vous avez besoin d'un coup de main ? Nous commençons à avoir faim, nous.
Sa voix est légère, amusée, parfaitement ordinaire. Il regarde la scène : Camille qui goûte sa sauce, Marie qui rinçait quelque chose. Rien à voir. Rien d'autre.
— Dans dix minutes, je dis. Va ouvrir le rouge, il est sur le buffet.
— Marie, tu veux qu'on te ramène ton verre ?
— Marie, tu veux qu'on te ramène ton verre ?
Je sens Marie rassembler quelque chose en elle avant de répondre. Une concentration énorme, silencieuse, le genre d'effort qui ne se voit pas. Elle tourne juste la tête, avec un sourire que j'admire sincèrement. Aucune trace de rien. Ses joues sont légèrement roses mais Thomas attribuera ça à la chaleur de la cuisine, parce que c'est l'explication raisonnable et que Thomas fait confiance aux explications raisonnables.
— Non, merci, je m'en occupe.
Sa voix est parfaite. Absolument parfaite. Elle m'émerveille d'une façon qui m'électrise autant que tout le reste.
Il disparaît.
Nous attendons deux secondes, le bruit de ses pas qui s'éloignent, la voix de Julien qui reprend dans le salon. Marie se tourne vers moi. Et là, parce qu'elle a été parfaite, parce qu'elle a tenu, parce qu'elle mérite ça, et moi aussi, je reprends.
Plus directement qu'avant. Deux doigts qui se glissent en elle, au creux de son sexe trempé, lentement mais sans équivoque, et ma paume qui appuie sur son clitoris à chaque mouvement. Elle s'agrippe à l'évier des deux mains avec une force qui fait blanchir ses articulations et son front tombe vers l'avant, vers le robinet, vers l'eau qui coule encore et qui emporte tout. Ses hanches se mettent à répondre malgré elle, un mouvement qu'elle essaie de réduire au minimum et qu'elle ne peut pas tout à fait arrêter. Je la sens gonfler sous mes doigts, je la sens proche, vraiment proche cette fois, pas de la même façon qu'avant l'interruption, quelque chose de plus tendu, de plus serré, que l'arrêt forcé a rendu encore plus urgent.
Je mets ma bouche contre son oreille.
— Laisse-toi aller.
Elle secoue imperceptiblement la tête pour signifier : non, pas ici, pas maintenant. Et en même temps ses hanches poussent vers ma main.
— L'eau couvre tout, je murmure. Il n'y a que toi et moi. Laisse-toi aller je te dis.
Ce qui se passe alors se passe en silence, ou presque : un souffle coupé net, ses épaules qui se plient en avant, ses mains qui serrent le bord de l'évier comme si c'était la seule chose fixe dans un univers qui bascule. Je la sens se contracter autour de mes doigts en vagues serrées, régulières, et je maintiens la pression et le mouvement jusqu'au bout, jusqu'au dernier frisson, pendant qu'elle retient dans sa gorge quelque chose qui, dans un autre endroit, une autre nuit, aurait rempli la pièce.
Le seul son qu'elle laisse sortir est un souffle, long, tremblant, qu'on pourrait confondre avec un soupir d'effort si on ne savait pas.
Je sais.
Je retire ma main doucement. Je la referme un instant autour de sa hanche, un geste qui dit : je suis là, tu es là, c'est fait. Elle reste immobile un long moment, la tête basse, la respiration qui se recompose par degrés. Puis elle se redresse. Elle ferme les yeux une seconde, les rouvre. Elle se retourne vers moi.
Son regard. Je n'aurais pas de mots pour son regard dans cette seconde-là. Il y a de la stupéfaction, quelque chose de profond et de traversé, une question qui n'est pas tout à fait une question, et quelque chose d'autre que je reconnais parce que je le ressens aussi : la conscience que ce que nous faisons est d'une témérité absolue et que cette témérité elle-même fait partie de ce que nous faisons, qu'elle en est indissociable.
— Tu es folle, elle souffle.
— Probablement.
— Probablement.
Elle rit, un rire bref, presque silencieux, les yeux brillants. Et je me retourne vers ma cocotte comme si de rien n'était.
Le dîner est bon. Je le dis sans fausse modestie parce que je l'ai voulu bon et que j'y ai mis le temps qu'il fallait. La table est mise avec soin, les bougies allumées, la lumière douce sur quatre visages que je connais depuis longtemps à des degrés divers et qui ce soir s'offrent à moi comme un tableau dont je suis la seule à voir toutes les couches.
Thomas est en forme. Il est souvent en forme quand Julien est là, ils ont cette dynamique de vieille amitié masculine, les blagues qui datent, les références qui n'ont pas besoin d'être expliquées. Julien joue son rôle parfaitement : drôle, présent, bon convive. Plusieurs fois nos regards se croisent au-dessus de la table d'une façon parfaitement neutre, parfaitement maîtrisée des deux côtés, et je me demande ce qu'il pense. Il n'y a aucun moyen de le savoir.
Marie est là, entre son mari et ma fenêtre, son verre à la main, et elle rit aux bonnes choses et pose les bonnes questions et fait exactement ce qu'on fait quand on est là, et il y a une part de moi qui l'admire pour ça, cette capacité à être pleinement dans une scène pendant qu'une autre scène vit juste en dessous.
À un moment Thomas pose sa main sur la mienne sur la table, un geste spontané de quelqu'un qui est heureux là où il est, et je la retourne pour la tenir. Il me sourit. Je lui souris. Ce n'est pas joué. C'est réel aussi. C'est peut-être ça la chose la plus difficile à tenir : que tout soit réel en même temps.
Le repas avance. On débouche la deuxième bouteille. Eliot et Léa dorment quelque part chez les grands-parents. Paul et Sophie dorment à un couloir d'ici, leurs souffles réguliers que j'irai vérifier tout à l'heure comme je le fais tous les soirs. Ce dîner est un dîner ordinaire entre amis. Il n'y a rien d'autre à voir.
Un peu avant le dessert, je me lève pour aller vérifier comment sont les enfants.
C'est une habitude, pas un prétexte. Je pousse la porte de Paul d'abord : il est sur le dos, un bras sur le visage comme Thomas quand il dort profondément. Sophie ensuite, en boule sous sa couette avec cette intensité dans le sommeil qu'elle a depuis qu'elle est née, comme si même inconsciente elle refusait de faire les choses à moitié. Je reste quelques secondes dans chaque chambre à regarder ces respirations lentes, et quelque chose dans ce rituel me ramène à quelque chose de plus simple que tout le reste de la soirée.
Je ressors dans le couloir.
Julien est là.
Il n'était pas là quand je suis entrée dans la chambre de Paul. Il a dû suivre, ou il avait besoin des toilettes, ou les deux, et maintenant il est là dans ce couloir étroit, dans la lumière faible de la veilleuse de Sophie qui filtre sous la porte, et nous nous regardons une seconde sans rien dire.
Ce que je lis sur son visage : il attendait ça. Pas ce soir spécifiquement, pas prémédité, mais dès qu'il m'a vue me lever il a dû sentir quelque chose, une opportunité qui ne s'était pas présentée depuis des semaines, cette conversation que nous n'avions pas eue. Il ouvre la bouche.
Est-ce pour dire que ce qui est arrivé dans cette chambre lors de la soirée d'anniversaire n'aurait jamais dû arriver, que c'était une erreur, que cela ne doit plus se reproduire et qu'il faut tout oublier. Ou alors, que c'était une folie mais qu'il a adoré, qu'il s'en souviendra toujours. Peut-être qu'il souhaite recommencer, qui sait ? Quoi qu'il en soit, j'entends déjà ses mots pour dire qu'il ne faut surtout rien dire. Tout cela n'est que futilité. À quoi bon en parler maintenant. C'est arrivé, nous en avons eu envie, nous l'avons fait, et nos corps ont aimé, intensément. Rien de qu'il peut dire n'effacera cela.
Alors, avant que ça sorte, je l'interromps d'un geste, un doigt sur ma bouche.
Puis la main à plat sur son torse, une pression douce et nette. Et je le fais reculer.
Derrière lui, il y a la porte du bureau. Je connais mon appartement. Je sais que la poignée de la porte est silencieuse, que le parquet ne grince pas. J'ouvre, et je le pousse à l'intérieur sans un bruit. Le bureau est sombre. Juste la lumière de la rue qui entre par la fenêtre, un rectangle pâle sur le sol. Je referme la porte derrière nous, doucement.
Ma main toujours contre son torse, je l'amène juste là, contre le mur. Julien me regarde, surpris. Dans cette lumière-là son visage est à la fois familier et étranger, comme il l'était ce soir de mai dans leur chambre, comme si ces deux versions de lui coexistaient selon l'angle sous lequel je le vois. Il semble troublé. À nouveau il veut parler et commence :
— Camille, il faut qu'on...
Je ne dis rien. Ma main appuie davantage sur son torse. Pas dur, pas brutal, mais ferme. Il se tait, étonné.
À dire vrai, je ne sais pas vraiment pourquoi je fais ce qui suit. Ce n'est pas réfléchi. C'est une envie soudaine, un flash jaillit brutalement de ma mémoire, peut-être le souvenir de la griserie ressentie dans leur chambre quand je le sentais durcir dans ma bouche. Une palpitation sourde qui nait entre mes cuisses, qui fait frémir de désir tout mon être.
Je le regarde. Longtemps. Assez longtemps pour que ce soit une déclaration, pas une hésitation. Et puis ma main commence à descendre.
Sur son sternum, sur son ventre, sur le tissu de sa chemise qui se réchauffe sous ma paume, et je le vois déglutir une fois. Ma main descend encore, sur le bord de sa ceinture, et puis sur le tissu du pantalon, et je m'arrête là, la main à plat, immobile.
Sa respiration change.
Trois secondes. Quatre. Je sens sous ma paume ce commencement que j'attends, ce premier épaississement qui est à la fois biologique et vertigineux, cette réponse que je savais trouver là. Pas de surprise, de ma part. Depuis la soirée d'anniversaire, je sais ce que ce corps-là sait faire, ce qu'il garde en mémoire. Huit secondes. Il est dur. Franchement, complètement, sans ambiguïté aucune.
Il me regarde avec une expression qui est un mélange de surprise, de désir et de respect pour mon audace. Puis je descends souplement, à genoux devant lui.
Dans le bureau, dans cette pénombre, je le sens, mes genoux sur le parquet.
Je prends mon temps avec la ceinture, avec le bouton, avec la fermeture, des gestes lents et précis dans l'obscurité. Julien fait le bon choix : il ne m'aide pas, il laisse faire. Il comprend que ce temps que je prends, n'est pas de l'hésitation mais son contraire. Une façon d'installer quelque chose, de poser le rythme avant même de commencer. Sa respiration est déjà modifiée. Sa main trouve appui contre le mur, pas sur moi, contre le mur, parce qu'il a besoin de quelque chose de fixe.
Sa queue est là, dure, dressée devant moi, impatiente. Je m'autorise la seconde de conscience que j'ai appris à me donner : la conscience nette et sans filtre de ce que je suis en train de faire, chez moi, dans ce bureau, si proche du salon où Thomas et Marie parlent. Cette seconde de lucidité totale qui devrait me faire lever et sortir et qui fait exactement le contraire.
Je prends tout le temps que je veux. Je commence par ce qui pourrait n'être rien et qui ne l'est pas. Je le tiens simplement par la base, juste la prise ferme de ma main sur son sexe gonflé, et je le regarde. Je laisse passer quelques secondes où rien ne se passe, où il sait ce qui va venir sans que ça vienne encore, et ces quelques secondes-là ont leur propre valeur. Son ventre se contracte légèrement. Je le sens tressaillir dans ma main sans que je l'aie touché autrement.
Je maintiens les yeux levés vers lui. Et je le prends dans ma bouche. La pointe de ma langue contre l'extrémité, une pression infime, circulaire, délibérément lente. Je goûte sa peau là, la chaleur concentrée de lui, et quelque chose dans cette concentration m'absorbe entièrement. Je continue, les yeux mi-clos, la langue qui explore sans se presser.
Je descends jusque sur ses bourses. Je les lèche lentement, une à une, la peau fine et tendue sous ma langue, une attention sans ambiguïté qui lui coûte déjà quelque chose. Je prends le temps, vraiment, les lèvres humides qui se posent là avec douceur, la langue qui revient, et ma main qui tient son sexe bien droit pendant ce temps, qui en fait le tour avec une pression régulière et tranquille. Puis je remonte le long de lui, un trajet lent de la base jusqu'à la pointe, ma langue à plat, puis sur le côté, puis l'extrémité que j'enlace avec mes lèvres, la suçant avec une douceur délibérée avant de l'enfoncer plus loin dans ma bouche.
Je goûte son membre autant que l'instant. Ce que j'aime, ce que je sais maintenant que j'aime, ce n'est pas l'acte en lui-même, ou pas seulement. C'est sentir, sous ma langue et dans ma main, quelqu'un qui perd pied. La façon dont un corps cesse d'être gouverné, dont les décisions se défont, dont la volonté recule devant quelque chose de plus vieux et de plus simple. Julien est quelqu'un de solide, un homme qui maîtrise les situations, qui sait occuper une pièce, qui a passé la soirée à être parfaitement lui-même. Et là, dans ce bureau, ses cuisses se crispent contre mes joues et son souffle est devenu quelque chose qu'il essaie de maintenir bas et régulier, et il n'y arrive pas vraiment.
Ce pouvoir-là. Je crois que ne m'y ferai pas.
Je connais ce corps-là à ce niveau d'intimité particulier, ce que ça donne quand la pression augmente, ce que ça donne quand je ralentis au moment précis où il s'attend à ce que j'accélère. Il a posé une main dans mes cheveux sans m'en avoir demandé la permission et je le laisse faire parce que cette main qui se crispe sur mon crâne est une forme de baromètre que j'aime lire. Sa prise se resserre quand je le prends plus profond, ses jointures blanchissent quand je m'attarde avec une patience délibérée sur ce qui le rend fou.
Mes lèvres glissent sur son membre, serrées et humides, tandis que ma langue caresse le dessous à chaque descente, et je sens le pouls de son désir battre contre mon palais. Il y a un endroit précis, juste sous le gland, où la peau est plus fine et où sa sensibilité se concentre. Je le revisite à chaque passage, appuie là avec le bord de la langue ou le bord des lèvres, jamais assez longtemps, jamais assez pour satisfaire, juste assez pour faire comprendre que je sais. Que je sais exactement où il est vulnérable et que j'ai choisi de ne pas en abuser encore.
Je ralentis sans prévenir. Je le sors presque entièrement de ma bouche. Je le tiens humide et exposé à l'air quelques secondes, juste le bout entre mes lèvres entrouvertes, et ma langue tourne autour de son gland avec une lenteur qui frôle le supplice. Je sens son bassin faire un mouvement vers moi. Il ne décide pas de ce mouvement. C'est le genre de chose qui arrive sans décision.
Son souffle se défait complètement par moments, puis il le reprend, puis il le reperd. Dans le salon, j'entends confusément la voix de Thomas qui raconte quelque chose. Marie rit. Ils ne savent pas. Personne ne sait.
Cette pensée m'électrise autant que ce que je fais.
Je le sens se rapprocher. Il y a des signes que je sais lire : la façon dont ses cuisses se rigidifient, dont sa main dans mes cheveux cesse ses mouvements imperceptibles pour s'immobiliser, dont sa respiration perd son rythme pour devenir quelque chose de plus chaotique, de moins gouverné. Je ne ralentis pas. Je maintiens exactement ce que je fais, le rythme, la pression, la profondeur, avec une précision qui n'est pas de l'apprentissage mais de la maîtrise.
Mes lèvres gourmandes remontent et descendent sans relâche le long de son sexe tendu, la bouche pleine, la langue active. Je descends de temps en temps caresser ses bourses du bout des doigts, les tenir doucement dans ma paume pendant que ma bouche continue son oeuvre. Je le prends plus profond, suffisamment pour sentir le fond de ma gorge effleurer la pointe de lui, et je maintiens cette pression une seconde avant de remonter. Cette seconde-là lui coûte. J'entends distinctement son souffle se couper.
Comme la dernière fois, il doit retenir tout bruit. Je l'entends lutter, cette retenue forcée dans un appartement occupé, cette lutte silencieuse dans la pénombre du bureau. Et c'est cette lutte-là, précisément, qui est la chose la plus érotique. Ce silence qu'il doit produire par force pendant que son corps le trahit entièrement sous ma bouche.
J'entends la voix de Thomas s'élever légèrement dans le salon et dans le même instant Julien laisse échapper un souffle bref, involontaire, qu'il étouffe immédiatement. Ce décalage, la normalité dans le salon et la retenue silencieuse de cet homme ici, me traverse d'une chaleur dense et précise.
Sa queue durcit encore davantage dans ma bouche et sa main dans mes cheveux cesse de se prétendre neutre, il appuie légèrement, pas pour imposer un rythme, juste pour s'accrocher à quelque chose. Je sens qu'il approche avec une rapidité qui me donne une satisfaction obscure et intense. Il lutte toujours, une résistance futile.
Quand il lâche, ce n'est pas une explosion : c'est un effondrement. Son souffle qu'il coupe net en serrant les dents, un son qui ne sort qu'à moitié, ses cuisses qui se tendent de chaque côté de mon visage une seconde, ses doigts crispés dans mes cheveux avec une force qu'il n'a pas choisie.
Je le reçois entièrement, sans reculer, sans détourner, avec la même présence tranquille et totale que j'ai mise dans tout le reste de ce qui vient de se passer. La chaleur de lui dans ma gorge, et quelque chose dans ce fait brut, dans cette intimité-là poussée à son terme, me traverse d'une bouffée de désir soudain, une chaleur dévorante entre mes cuisses qui me surprend par son intensité. L'espace d'un instant, la tête m'en tourne.
Mon regard planté dans le sien à travers l'obscurité, je le tiens jusqu'au dernier frisson. Jusqu'à ce que sa main dans mes cheveux desserre sa prise. Jusqu'à ce que sa respiration commence à se recomposer, lente, irrégulière, revenue de loin.
Trois minutes.
Peut-être moins. La situation, l'interdit, mon savoir-faire ? Surement un mélange de tout cela.
Je me relève.
Lui remet de l'ordre dans ses vêtements, les mains pas tout à fait stables, le regard sur moi dans le noir avec quelque chose entre la stupéfaction et une forme de gratitude qu'il ne sait pas comment formuler. Il ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais rient ne sort.
Je me retourne une dernière fois vers lui, juste une seconde, je pose les yeux sur les siens.
Je dis : Délicieux.
Et je sors.
Julien est revenu dans le salon deux minutes après moi. Personne n'a rien remarqué. Il a repris sa place, son verre, son rôle, avec cette capacité à remettre les masques en place qui est peut-être la qualité la plus indispensable dans notre configuration actuelle. Je le regarde une fois par-dessus la table. Il soutient mon regard une seconde puis le détourne vers Thomas.
Nous sommes deux personnes qui savent se tenir.
Le dessert se passe dans une légèreté que je trouve presque comique. Tarte aux pommes, crème fraîche épaisse, Thomas qui sert et qui raconte une anecdote du bureau qui fait rire Julien jusqu'aux larmes. Marie me regarde une fois, juste une, avec un regard latéral et je lui rends un regard parfaitement tranquille qui ne dit rien d'autre que : mange ta tarte.
La conversation roule, dérive, revient, comme toutes les bonnes conversations de table qui n'ont pas d'agenda. Nous parlons des grandes vacances, de l'école d'Eliot qui change l'année prochaine, d'un film que Thomas a vu la semaine dernière et qu'il recommande sans conviction. Marie a les joues roses du vin et de la chaleur de l'appartement, et elle est belle comme ça, animée, les yeux brillants, et je me demande si Thomas ou Julien voient ce que je vois quand je la regarde.
Probablement pas. Ça prend vingt-quatre ans.
Il est presque minuit quand Thomas et Julien migrent vers le canapé pour finir la bouteille et que Marie déclare qu'elle va passer aux toilettes avant le départ. C'est la fin de soirée avec ses petits rituels de conclusion, les remerciements sincères, le dîner suivant déjà à moitié planifié.
— Je me rafraîchir un peu et j'arrive, dit Marie.
Je la suis dans le couloir. Elle sent mes pas derrière elle et se retourne une demi-seconde, une question dans les yeux que je réponds d'un mouvement de tête imperceptible. Elle entre dans la salle de bain. Je suis sur ses talons d'une seconde. La porte se referme derrière nous et je mets le verrou sans bruit.
Elle me regarde dans le miroir au-dessus du lavabo. Dans ses yeux, il y a quelque chose que je n'avais pas vu ce soir encore : une attente ouverte, sans défense, quelqu'un qui a su toute la soirée que quelque chose l'attendait et qui est arrivé à minuit moins dix avec une patience qui lui a coûté. La cuisine était une chose. Elle ne savait pas s'il y aurait autre chose. Elle espérait. Elle n'aurait pas osé le demander.
Mes mains se posent sur ses hanches. Je la soulève sur le bord du lavabo dans un mouvement fluide, naturel, que son corps accompagne sans hésitation, et elle s'y retrouve assise, les jambes légèrement écartées, me regardant comme si j'étais quelque chose qu'elle ne sait pas encore tout à fait identifier mais qu'elle reconnaît.
La robe remontée sur ses cuisses. Mes mains qui trouvent le bord de sa culotte sous le tissu et la font glisser le long de ses jambes avec des gestes précis. Elle lève les hanches un instant pour me faciliter la tâche, un mouvement coopératif et renversant.
Je descends.
Dans le salon, nous entendons Thomas : il est passé à des anecdotes de voyage, il a cette voix d'après-dîner légèrement grave que j'aime. Julien rit de quelque chose. Les voix sont étouffées mais présentes, réelles, à quelques mètres de nous.
Je pose ma bouche sur le sexe de Marie.
Ce que je ressens dans ce moment, à genoux sur le carrelage de ma salle de bain, est difficile à tenir dans un seul mot. Il y a le désir, qui est là, physique, précis, le même désir que j'ai appris à reconnaître depuis ces dernières semaines. Il y a la conscience de la situation, la salle de bain verrouillée, les hommes si proches, la nuit qui finit, tout ça superposé et simultané. Et il y a autre chose : quelque chose de doux et de profond qui a à voir avec vingt-quatre ans et avec la façon dont son corps se détend sous ma bouche comme si je lui donnais quelque chose qu'elle attendait depuis longtemps. Pas ce soir, pas même depuis que nous nous sommes embrassées pour la première fois, mais depuis avant, depuis longtemps avant.
À nouveau, je prends mon temps. C'est le seul luxe que nous avons ce soir.
Je l'entends retenir son souffle au-dessus de moi. Je sens ses cuisses qui se tendent par intermittence, ses mains qui cherchent quelque chose à quoi s'accrocher et qui finissent par se poser dans mes cheveux sans appuyer, juste là, juste présentes. Elle fait des efforts visibles. Je les entends dans la façon dont sa respiration se découpe, s'interrompt, repart. Dans le silence qu'elle s'impose et qui coûte.
Les voix continuent dans le salon. Thomas a changé d'anecdote. Julien approuve quelque chose d'une syllabe. Le monde extérieur existe toujours, parfaitement ordinaire, à quelques mètres.
Je continue. Je sens son odeur à la fois fruitée et musquée, elle me monte à la tête et m'enivre plus surement que le vin de ce soir. Ma langue plonge dans son intimité humide et ouverte, glisse le long de la fente qu'elle offre à ma faim d'elle. Je la fouille, la déguste, la savoure, la parcourt de haut en bas et de bas en haut. Je m'attarde un instant sur son clitoris dressé, le gobe entre mes lèvres, l'aspire, juste un instant.
Son souffle change. Il devient moins contrôlé, moins silencieux, et je sens dans la façon dont ses hanches bougent très légèrement, un mouvement qu'elle contient aussitôt, qu'elle refoule, qu'elle recommence malgré elle, que la patience qu'elle s'est imposée toute la soirée est en train de trouver ses limites. Je lève les yeux une seconde. Elle a la tête légèrement renversée, les yeux mi-clos, la main devant la bouche.
Je m'arrête.
Elle me regarde immédiatement, les yeux interrogatifs, le souffle court, quelque chose de presque blessé dans l'expression.
Je prends la serviette sur le porte-serviette. Je la lui tends.
Un silence. Elle regarde la serviette, puis moi depuis le bord du lavabo. Un sourcil légèrement levé.
— Camille...
— Mords dedans. Cela contiendra ton plaisir sans que tu le retiennes.
— Mords dedans. Cela contiendra ton plaisir sans que tu le retiennes.
Elle prend la serviette. Elle la porte à sa bouche lentement. Il y a quelque chose dans son geste d'obéissance silencieuse, dans cette façon de plier sans que je lui ait tout expliqué, qui fait monter dans ma poitrine une chaleur qui n'est pas seulement du désir. C'est de la tendresse aussi. Et c'est la combinaison des deux que je ne savais pas qu'on pouvait tenir ensemble, que j'apprends ce soir encore.
Je reprends.
Elle a déjà commencé à mordre dans la serviette avant même que je la touche, et cette fois elle ne retient plus rien, ou presque, ou ce que la serviette lui permet de ne plus retenir, et c'est différent, c'est plus libre.
Une voix dans le couloir. Thomas.
— Vous venez ? Nous vous attendons pour trinquer une dernière fois avant de partir.
Je lève la tête une seconde. Je l'entends s'approcher de la porte.
— Deux minutes, je dis, parfaitement distinctement, parfaitement normalement.
Un silence. Puis la voix de Thomas :
— On les connaît vos deux minutes.
Dans le salon, Julien s'esclaffe. Je les entends se rassoir, le bruit du canapé, une bouteille qu'on repose.
Je me redresse.
Marie est là, toujours assise sur le bord du lavabo, la serviette à demi froissée dans sa main, les yeux interrogatifs. Son souffle est court. Elle est proche, très proche, et elle me regarde comme quelqu'un qui sait qu'il n'a pas le droit de réclamer et qui le fait quand même avec les yeux.
Je glisse deux doigts en elle. Avec une facilité que me déconcerte presque tant je la trouve ouverte et brûlante.
Ce n'est pas une question. Je les rentre avec la certitude de quelqu'un qui connaît ce corps, qui sait ce qu'on peut lui faire et comment, qui a appris cette géographie avec une attention qui n'était pas que de la technique, mais de l'amour aussi. Mes doigts se recourbent vers le haut, vers ce point précis que je sais trouver maintenant, ce point qui fait que sa nuque s'allonge d'un coup et que ses mains cherchent le bord du lavabo.
— Tu ne jouis que quand je t'y autorise.
Elle ferme les yeux. Sa mâchoire se serre sur la serviette qu'elle a porte à nouveau à sa bouche.
Je commence.
Mes doigts bougent en elle avec une précision et une intensité qui ne cherchent pas à la ménager. Je connais le chemin. Je sais exactement ce qui fait que son souffle se coupe, ce qui fait que ses cuisses se referment par réflexe, ce qui fait que ses mains s'agrippent au lavabo avec une force qui dit tout. Je sais aussi quand la ralentir, et je ne la ralentis pas. Pas cette fois, parce que les hommes nous attendent dans le salon avec leurs verres et leur bonne humeur, et parce que cette contrainte-là, cette urgence imposée, est elle-même une forme de cadeau que je lui fais.
Je la sens monter avec une rapidité qui ne m'étonne pas : toute la soirée est là, tout ce temps passé à table à être parfaitement elle-même pendant que son corps se souvenait de ce que je lui avais fait dans la cuisine tout à l'heure. Son corps n'a pas oublié. Il ne fait que reprendre où je l'avais laissé.
Ses cuisses tremblent. Sa main lâche le lavabo pour attraper mon bras, pas pour m'arrêter, pour s'ancrer. Je sens dans ma paume le centre de ce qu'elle est, cette chaleur liquide et précise, et je la regarde : son visage dans la lumière blanche de la salle de bain, les yeux fermés, les lèvres serrées sur la serviette, et quelque chose dans cette image-là, cette femme que je connais depuis vingt-quatre ans réduite à ça, à cette vérité-là, fait monter dans ma poitrine quelque chose que je ne suis pas prête à nommer.
Elle dit contre la serviette, la voix réduite à presque rien : je suis là, je vais jouir, je ne peux plus, s'il te plaît.
Je ne m'arrête pas. Je maintiens la pression, l'intensité, le rythme, les doigts recourbés, la précision absolue.
— S'il te plaît, Camille.
— Pas encore.
— Pas encore.
Un gémissement qui ne sort pas, qui reste dans la serviette, dans sa gorge, dans sa poitrine. Elle tremble maintenant vraiment, une vibration dans ses cuisses, dans ses bras, dans ses mains qui se crispent sur mon bras avec une force croissante.
Je la regarde dans les yeux. Elle ouvre les siens. Son regard est d'une vulnérabilité totale, une question pure, une supplication qui n'est pas de la faiblesse mais de la confiance. Quelque chose dans cette confiance-là me serre la poitrine d'une façon que je n'aurais pas prévue, même après tout ce que nous avons déjà fait ensemble.
— Encore dix secondes.
Je commence à compter. À voix basse, contre sa tempe, au creux de son oreille. Les chiffres descendent. Dix. Neuf. Huit. Je les dis avec le même calme que j'ai mis dans tout le reste de ce soir, la même certitude tranquille. Ce compte à rebours qui est une façon de lui dire : je contrôle ça, je décide de ça, fais-moi confiance.
— Sept. Six.
Mes deux doigts vont et vient en elle, fouillent toute son intimité détrempée d'une manière intense, précise, implacable.
— Cinq.
Sa respiration est devenue un souffle haché, discontinu. Elle s'agrippe à moi des deux mains. Je sens chaque seconde de son attente.
J'accélère, plus vite, plus intense.
— Quatre.
Je continue, encore plus fort.
— Trois. Deux.
Je la regarde. Elle me regarde. Cet instant suspendu entre nous dans le silence de la salle de bain, nos yeux l'un dans l'autre, sa respiration arrêtée.
— Un.
Ma main, mes doigts s'immobilisent. J'arrête tout geste.
Je laisse s'écouler une seconde de plus, que je fais traîner, comme un instant d'éternité, toujours les yeux dans les yeux. Je ne fais aucun mouvement supplémentaire.
— Maintenant.
Ce qui arrive n'est pas progressif. C'est tout d'un coup, entier, un séisme qui part du creux de ses hanches et qui prend tout le reste avec lui. Ses cuisses se referment sur ma main, ses épaules se plient en avant, et le son qu'elle fait dans la serviette est quelque chose que j'entendrai longtemps, comprimé, étouffé, d'une intensité que rien ne peut tout à fait contenir. Son corps parcouru de vagues successives, ses mains qui me tiennent le bras avec une force qui laissera peut-être des marques demain, et son regard qui ne me lâche pas, qui reste sur moi pendant tout ce temps, pendant toute la durée de ça, comme si me regarder était ce qui rendait cela réel.
Je la tiens. Mes doigts l'accompagnent doucement, je la laisse descendre par degrés, je suis sa respiration qui reprend, ses épaules qui s'abaissent, ses mains qui desserrent leur prise sur mon bras.
Le silence de la salle de bain.
Les voix dans le salon, continues, tranquilles, complètement ignorantes.
Je me relève. Je prends la serviette doucement, la pose sur le bord du lavabo. Sa culotte sur le carrelage. Je la lui tends. Elle la reprend, remet pied à terre, ses jambes pas tout à fait sûres d'elles, lisse sa robe avec des gestes qui ne sont pas encore tout à fait coordonnés. Je passe de l'eau sur mes mains. Je regarde notre reflet dans le miroir : deux femmes dans une salle de bain, l'une encore traversée de ce qui vient de se passer, l'autre avec les yeux de quelqu'un qui sait exactement ce qu'elle vient de faire, qui n'en revient pas et qui ne le regrette pas.
Marie pose sa main sur ma joue dans le miroir. Un geste doux, bref, qui dit tout et rien, qui dit : c'est toi, c'est nous, vingt-quatre ans et cette salle de bain et tout ce qu'on ne pourra jamais tout à fait raconter.
Je déverrouille la porte.
Nous revenons dans le salon.
Thomas lève les yeux, souriant.
— On commençait à envisager d'envoyer une expédition de secours.
— La conversation a dérapé, dit Marie, avec une sérénité que j'admire.
— On les connaît, leurs conversations, dit Julien, sans me regarder.
— La conversation a dérapé, dit Marie, avec une sérénité que j'admire.
— On les connaît, leurs conversations, dit Julien, sans me regarder.
Il remplit les verres. Nous trinquons. Le vin est bon, la pièce est chaude, Paul et Sophie dans leurs chambres, Eliot et Léa chez leurs grands-parents. C'est tard, c'est l'heure des dernières gorgées et des manteaux qu'on va chercher dans l'entrée.
Je regarde Julien une fois, de biais, le temps d'une demi-seconde. Il a repris sa surface comme on reprend son souffle. Je me demande ce qu'il a pensé, dans ce bureau, de la façon dont je suis sortie avec ce seul mot. Je me demande ce qu'il pense maintenant, dans ce salon, en trinquant avec mon mari. Il n'y a aucune façon de le savoir et ce mystère-là ne me dérange pas.
Je regarde Thomas.
Il a desserré sa cravate au moment du dessert, comme il fait toujours, et ses cheveux ont légèrement pris leur liberté au fil de la soirée, et il parle à Julien avec cette aisance des vieilles amitiés qui n'ont pas besoin de se prouver quoi que ce soit. Il est beau, ce soir. Il l'est souvent et je ne me le dis pas assez.
Quelque chose en moi s'embrase.
Ce n'est pas de la culpabilité, pas ce soir, pas maintenant, ou peut-être que si mais en dessous de quelque chose de plus fort : un désir qui est le sien, qui lui appartient spécifiquement, pas une compensation et pas un transfert. Juste lui. Sa peau que je connais, sa façon de dormir, sa voix le matin. La façon dont ses mains me tiennent quand nous nous aimons, qui est différente de tout le reste.
Les bises, les remerciements, le dîner était délicieux, vraiment, il faudra me donner la recette, on se rappelle pour les vacances. La porte se ferme. Le bruit de leurs pas dans l'escalier, puis plus rien.
Dans le salon, Thomas se retourne vers moi. Il me regarde, et dans son regard il y a cette attention qu'il a depuis toujours, cette façon de me voir sans agenda, sans calcul, juste de regarder ce qui est là. Il dit :
— Belle soirée.
— Très belle soirée.
— Très belle soirée.
Il éteint la lumière du salon. Dans le couloir, la veilleuse de Sophie filtre sous sa porte. L'appartement est à nous, tiède et silencieux, la nuit de mai toujours là par la fenêtre entrouverte.
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Commentaires ()
Je voudrais bien voir comment va se finir 24 ans d'amitié entre les deux femmes quand Julie apprendra ce quelle à fait avec son mari.
Et la on la fait vraiment passe pour une je ne dirais pas le mot, et son pauvre mari n'en parlons pas, j'espère qu'il le.decouvrira et se vengera. Je ne comprends pas trop le but, pourtant l'histoire étais bien mais là on attendra pour voir ce que l'auteur à prévu pour la suite
Vivement la suite
Vivement l suite
J adore
vos récits et écrits sont fantastiques. votre histoire est dramatiquement perverse.
elle a osé...dans le sanctuaire du domicile, a coté de ses enfants endormies, devant son mari aveuglement confiant dans l'amour et l'amitié. le réveil, s'il y en a un, va être difficile, car plus l'amour est fort, plus la haine est forte en retour. pour ma part, c'est impardonable.
une suite , SVP, à la hauteur de vos écrits précédents (sans pression)...pas de cocu content consentant...à minima une forte explication, pas de pardon trop facile, ni de participation trop rapide....un peu de tension entre tous.
à la fin du chapitre, elle semble revoir Thomas, qui il est, ce qu'elle a et ce qu'elle pourrait perdre. elle decidera peut être d'arrêter, de tout garder et de ne jamais lui dire ce qu'elle a pris...
mais seul l'auteur...