Changement de programme
Chapitre 3 · Retrouvailles
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Réel
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Changement de programme — Chapitre 3 · Retrouvailles

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Ce chapitre sait exactement où il va sans jamais se presser. On aime la façon dont Violaine prend peu à peu toute la place — ses silences, ses gestes sur le pied du verre, ses récits distillés avec une précision déconcertante — sans jamais être prévisible. La ruelle pavée, la bougie qui tremble, le serveur qui empile les chaises sans les regarder : tout contribue à créer cette bulle où la conversation devient peu à peu autre chose qu'une conversation.

Changement de programme

Chapitre 3 · Retrouvailles

Le hall du CNIT immense s'ouvre devant moi. Des centaines de pas résonnent sous la verrière, chacun pressé de rentrer, de changer de train, d'en finir avec ce mardi. Je suis venu pour un rendez-vous professionnel qui s'est achevé plus tôt que prévu, et je traîne devant la vitrine d'un opticien sans la voir, hésitant entre repartir tout de suite et m'offrir un verre quelque part. C'est là que je la reconnais.
Elle marche vite, un parapluie plié sous le bras, les cheveux plus courts que dans mon souvenir, mais la même façon de pencher légèrement la tête comme si elle écoute une musique intérieure. Violaine. Le nom me vient avant le visage, avec une précision de détonation, et je fais un pas de côté sans réfléchir.
— Violaine ?
Elle s'arrête net. Une seconde, elle me dévisage, puis ses traits s'ouvrent.
— Non… Toi ? Qu'est-ce que tu fais là ?
Nous restons un instant face à face, bousculés par la foule, avec ce sourire idiot des gens qui se retrouvent par hasard et ne savent pas encore quoi en faire. Je la trouve plus belle encore qu'à vingt-trois ans, plus posée, quelque chose d'assuré dans la manière dont elle tient son sac contre elle. Nous échangeons des banalités — le travail, les années, Paris — mais très vite, elle jette un coup d'œil à sa montre et dit :
— Écoute, je dois filer, mais demain soir, tu es libre ? Il y a un petit restaurant que j'aime bien, pas loin d'ici. On se raconte tout, d'accord ?
J'accepte sans hésiter. Elle note l'adresse sur un ticket de caisse qu'elle me tend en riant, puis elle disparaît dans l'escalator, et je reste là, le papier entre les doigts, étonné de sentir mon cœur battre un peu plus fort qu'à l'ordinaire.
Le lendemain, la pluie avait cessé. J'arrive en avance, comme toujours, et je fais deux fois le tour de la ruelle avant de trouver l'enseigne, une devanture discrète à l'angle d'une impasse pavée, à deux pas de la Défense et pourtant dans un autre monde. À l'intérieur, la lumière est basse, les tables serrées, les murs couverts de vieilles affiches de cinéma. Une salle minuscule où l'on parle bas. Violaine m'attendait déjà, assise près de la fenêtre, un verre de vin blanc devant elle.
— Je me disais que tu t'étais perdu, dit-elle en se levant pour m'embrasser.
Deux bises, un peu maladroites, et cette odeur que je reconnais aussitôt, un parfum de fleur blanche qui me ramène des années en arrière. Je m'assois en face d'elle, commande le même vin, et pendant un long moment nous nous contentons de nous regarder, cherchant dans les traits l'un de l'autre ce que le temps avait changé.
— Tu n'as pas tellement bougé, dit-elle enfin.
— Toi non plus. Enfin… si. Mais en mieux.
Elle rit, un rire franc qui fait tourner une tête à la table voisine. Le serveur apporte le vin, prend la commande, et peu à peu la conversation s'installe. Elle parle d'abord de son métier, de son appartement, de ses voyages. Moi, j'écoute, je réponds, mais je sens bien qu'elle ne me dit pas tout, qu'elle garde quelque chose en réserve, comme une lettre pliée qu'on retourne entre ses doigts avant de la donner.
C'est après le plat principal qu'elle change de ton. Elle repose sa fourchette, boit une gorgée, et me regarde avec une expression que je ne lui connaissais pas.
— Tu te souviens de cette soirée ?
— Évidemment.
— Moi aussi. Je me suis souvent demandé ce qui se serait passé si on ne s'était pas perdus de vue.
Je ne réponds pas tout de suite. Le souvenir est là, précis : une soirée perdue dans l'espace et le temps, des rires, une maladresse joyeuse, et cette impression, au matin, d'avoir partagé plus qu'une nuit. Puis la vie avait repris, les stages, les déménagements, et nous nous étions quittés sans drame, sans adresse, sans s'en rendre vraiment compte. Dans un souffle.
— Qu'est-ce que tu es devenue ?
— C'est une longue histoire.
— On a la soirée.
Elle hésite un instant, fait tourner son verre entre ses doigts, puis se lance. Elle raconte tout d'abord les années ordinaires : une rencontre, un mariage, un divorce, un travail prenant. Puis, sans transition, elle en vient à ce qu'elle appelle ses « aventures ». Le mot la fait rire elle-même, comme si elle le trouve trop sage.
— J'ai découvert des choses sur moi, dit-elle. Des choses que je n'aurais jamais imaginées à vingt ans.
Elle parle sans baisser la voix, mais avec une retenue dans le regard, attentive à l'effet de ses mots. Elle raconte une rencontre dans un train de nuit, un homme qui ne parlait pas français et dont elle n'avait jamais su le nom. Puis une femme, dans un hôtel de Bruxelles, qui l'avait attendue dans le noir. Puis des situations plus étranges encore, des jeux, des mises en scène, des nuits entières où elle avait accepté des choses dont elle ne se serait jamais crue capable.
Je l'écoute, un verre à la main, partagé entre l'incrédulité et une fascination que je n'ose pas m'avouer. Elle raconte bien, avec des silences, des gestes, des mots crus parfois, mais sans vulgarité, comme on décrit un pays qu'on a longtemps habité.
— Et toi ? demande-t-elle soudain. Tu n'as pas l'air si surpris.
— Je crois que je le suis un peu.
— Un peu seulement ?
Elle se penche en avant, les coudes sur la table, et je vois qu'elle sourit de nouveau, mais autrement. Le restaurant s'est vidé sans que nous nous en soyons rendu compte. Dehors, la ruelle est sombre, et la pluie reprend doucement contre la vitre.
— Ce n'est pas fini, dit-elle. Mais la suite mérite peut-être un autre endroit.
Je la regarde, et je comprends que cette soirée ne fait que commencer.
— Tu veux dire que tu t'attendais à ce que je te raconte mes vacances en Corse ?
— Non. Mais je ne m'attendais pas à ce que tu sois aussi… directe.
— Directe ? C'est le mot que tu choisis ?
Elle se recule contre le dossier de sa chaise, les bras croisés, et me regarde avec une lueur amusée. La bougie posée entre nous fait trembler une ombre sur sa joue. Dehors, la pluie s'est remise à tomber, fine, régulière, comme si la ruelle entière se taisait pour l'écouter.
— Tu veux que je te raconte mieux, alors ? demande-t-elle. Parce que là, je t'ai fait la version digeste. Celle que l'on donne aux gens qu'on retrouve par hasard dans un hall de gare.
— Le CNIT, ce n'est pas une gare.
— C'est pareil. Des gens pressés, des escalators, des adieux.
Elle sourit, et je retrouve dans ce sourire quelque chose de la jeune femme d'autrefois, ce mélange d'audace et de pudeur qui m'avait toujours déstabilisé.
— La femme de Bruxelles, par exemple, reprend-elle. Je ne t'ai pas tout dit.
— Qu'est-ce que tu ne m'as pas dit ?
— Elle était mariée. Enfin, elle l'était encore à l'époque. Moi, je ne le savais pas. Je l'ai su après, quand elle m'a écrit. Une lettre manuscrite, envoyée à mon bureau. C'est fou, non ? Une lettre, comme au XIXe siècle.
— Qu'est-ce qu'elle disait, cette lettre ?
— Qu'elle pensait à moi tous les soirs à la même heure. Qu'elle fermait les yeux sous la douche et qu'elle revoyait mes mains sur elle.
Elle dit cela sans baisser la voix, en plantant ses yeux verts dans les miens, et je sens une chaleur monter le long de ma nuque. Le serveur passe entre les tables, empile des chaises, sans nous accorder un regard.
— Et l'homme du train ?
— Lui, c'était autre chose. Une nuit entière, dans un compartiment minuscule. Il ne parlait pas un mot de français, moi pas un mot de sa langue. On a tout fait avec les mains, les yeux, le souffle. C'est peut-être pour ça que c'était si fort. On ne pouvait rien se promettre, rien se raconter. Il n'y avait que les gestes.
Elle s'interrompt pour boire une gorgée de vin. Je tiens mon verre sans le porter à mes lèvres, et je sens que je cherche quelque chose à dire — et que je ne trouve rien. Elle ne me quitte pas des yeux par-dessus le bord du sien.
— Tu veux que je continue ?
— Je crois que je n'ai pas envie que tu t'arrêtes.
— C'est bien ce que je pensais.
Elle repose son verre, passe un doigt sur le pied de celui-ci, lentement, comme si elle cherchait par où reprendre.
— Il y a eu des choses plus… organisées, dit-elle enfin. Des gens qui aiment les scénarios. Un soir, un homme m'a demandé de faire semblant de ne pas le connaître. On était dans un bar, il s'est assis à côté de moi, il m'a parlé comme à une inconnue. Moi, je devais jouer le jeu. Résister un peu, puis céder. C'était d'un convenu, tu n'imagines pas. Et pourtant, au bout d'une heure, j'y étais vraiment. Je ne jouais plus. J'étais cette femme-là, celle qui se laisse aborder, qui hésite, qui finit par suivre un inconnu dans la nuit.
— Tu l'as suivi ?
— Jusqu'à son hôtel. J'ai attendu dehors, sous la pluie, pendant qu'il prenait la clé. Il m'avait dit d'attendre, alors j'attendais. C'était la règle.
Elle hausse légèrement les épaules, comme si tout cela allait de soi, et repousse une mèche derrière son oreille.
— Tu vois, ce n'est pas tant le sexe qui m'a changée. C'est de découvrir que j'aime obéir, ou au contraire qu'on m'obéisse. Que j'aime avoir peur un peu. Que j'aimais être regardée. Des choses que je n'aurais jamais osé dire à vingt ans, même pas à toi.
— Surtout pas à moi !?
— Surtout pas à toi. Tu me plaisais en vrai. J'avais peur de te faire fuir, à cause de ce que j'imaginais alors seule dans mon lit, ce que je n'osais pas encore vivre.
— Et maintenant ? dis-je.
— Maintenant, je n'ai plus peur de grand-chose.
Elle se penche de nouveau en avant, les coudes sur la table, le menton dans ses paumes. La flamme de la bougie se reflète dans ses yeux, minuscule, vacillante.
— Tu veux que je te raconte la suite ? demande-t-elle. La vraie suite, pas la version vanille ?
— Oui.
— Alors il faut qu'on change d'endroit. Ici, on va finir par nous mettre dehors, et ce que j'ai à te dire ne se raconte pas entre un plat du jour et un café.
Elle se lève, prend son sac contre elle, et je vois qu'elle sourit de nouveau, mais ce n'est plus le même sourire. C'est celui de quelqu'un qui s'apprête à ouvrir une porte.
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