Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
La vengeance du fantôme — Chapitre 3 · Un drôle de bongare
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
La vengeance du fantôme
Chapitre 3 · Un drôle de bongare
Quelques jours plus tard, Anita et Max se retrouvaient pour faire un point sur l'autopsie.
— Tiens Anita, je t'ai fait quelques photos de notre mort.
— C'est étrange, j'ai une impression de déjà-vu…
— Tu connais ce type ? Vraiment ?
— Non ! Une sensation comme ça, tu sais, un peu comme si j'avais déjà vu son visage quelque part… ça me reviendra peut-être. Bon, Max… tu dis que ce Jean Castaing a été mordu par un serpent ?
— Ouais et en plus une espèce qui ne vit pas en France !
— Tu sais son nom à ton venimeux reptile ?
— Bungarus Multicintus ou Bongare rayé… un chinois plutôt… mortel
— Et tu crois qu'une de ces sales bestioles pourrait s'être tirée d'un zoo des environs ? Je vais devoir faire fouiller le coin tout entier… merde !
— Ce qui est étrange chez ton défunt, c'est que c'est très douloureux, mais pas rapide au point d'entrainer une mort instantanée… tu vois, ton Castaing a dû agoniser des heures durant… il aurait dû avoir le temps sans doute de prévenir les secours !
— Pourquoi n'a-t-il pas bougé alors ? Il ne s'est tout de même pas suicidé de cette façon.
— C'est impossible ! Tu ne peux même pas imaginer comme il a souffert… mais il aurait pu se rhabiller et appeler les pompiers, expliquer ce qui lui était arrivé.
— Il y a un anti-venin pour cette saloperie de bestiole ? Il faut combien de temps pour lâcher la rampe ? Avaler son bulletin de naissance ?
— Le venin du Bongare rayé se compose de neurotoxines pré-synaptiques et post-synaptiques, toxines connues sous le nom de a-bungarotoxines et β-bungarotoxines, entre autres, et il est considéré comme le plus venimeux du monde…
— Aucune chance d'en réchapper donc ?
— Pas la plus infime… ce qui n'explique pas sa présence chez nous et chez ce type en particulier.
— Ouais… en plus me voici donc avec un ennemi potentiellement très dangereux en pleine nature. Comment est-il cet enfoiré ? Sa taille, sa couleur… que je fasse un signalement tout de suite. On va devoir passer la baraque au peigne fin et les environs si on ne retrouve pas notre tueur.
— Tu devrais voir aussi au zoo… il y en a un exemplaire, mais il est sous clé. J'espère qu'il ne s'est pas fait la malle sans que personne ne vous ait prévenu… merde… ce serait trop grave !
— Bon, je bats le rappel des troupes pour qu'on fouille la maison et les environs…
— Oui, par contre, tu fais gaffe que tes cow-boys soient bien équipés. Une morsure de ce bongare rayé ne pardonne pas, c'est pas du tout un bon gars…
— Merci du cadeau… chasser le serpent, voilà qui devient cocasse ! Je file prévenir le big boss ! Encore une fois, il va être heureux, tiens !
— C'est étrange, j'ai une impression de déjà-vu…
— Tu connais ce type ? Vraiment ?
— Non ! Une sensation comme ça, tu sais, un peu comme si j'avais déjà vu son visage quelque part… ça me reviendra peut-être. Bon, Max… tu dis que ce Jean Castaing a été mordu par un serpent ?
— Ouais et en plus une espèce qui ne vit pas en France !
— Tu sais son nom à ton venimeux reptile ?
— Bungarus Multicintus ou Bongare rayé… un chinois plutôt… mortel
— Et tu crois qu'une de ces sales bestioles pourrait s'être tirée d'un zoo des environs ? Je vais devoir faire fouiller le coin tout entier… merde !
— Ce qui est étrange chez ton défunt, c'est que c'est très douloureux, mais pas rapide au point d'entrainer une mort instantanée… tu vois, ton Castaing a dû agoniser des heures durant… il aurait dû avoir le temps sans doute de prévenir les secours !
— Pourquoi n'a-t-il pas bougé alors ? Il ne s'est tout de même pas suicidé de cette façon.
— C'est impossible ! Tu ne peux même pas imaginer comme il a souffert… mais il aurait pu se rhabiller et appeler les pompiers, expliquer ce qui lui était arrivé.
— Il y a un anti-venin pour cette saloperie de bestiole ? Il faut combien de temps pour lâcher la rampe ? Avaler son bulletin de naissance ?
— Le venin du Bongare rayé se compose de neurotoxines pré-synaptiques et post-synaptiques, toxines connues sous le nom de a-bungarotoxines et β-bungarotoxines, entre autres, et il est considéré comme le plus venimeux du monde…
— Aucune chance d'en réchapper donc ?
— Pas la plus infime… ce qui n'explique pas sa présence chez nous et chez ce type en particulier.
— Ouais… en plus me voici donc avec un ennemi potentiellement très dangereux en pleine nature. Comment est-il cet enfoiré ? Sa taille, sa couleur… que je fasse un signalement tout de suite. On va devoir passer la baraque au peigne fin et les environs si on ne retrouve pas notre tueur.
— Tu devrais voir aussi au zoo… il y en a un exemplaire, mais il est sous clé. J'espère qu'il ne s'est pas fait la malle sans que personne ne vous ait prévenu… merde… ce serait trop grave !
— Bon, je bats le rappel des troupes pour qu'on fouille la maison et les environs…
— Oui, par contre, tu fais gaffe que tes cow-boys soient bien équipés. Une morsure de ce bongare rayé ne pardonne pas, c'est pas du tout un bon gars…
— Merci du cadeau… chasser le serpent, voilà qui devient cocasse ! Je file prévenir le big boss ! Encore une fois, il va être heureux, tiens !
Le commissaire n'avait rien entravé, mais comme toujours, il s'appuyait sur ses sous-fifres. Si ça tournait mal, Anita le savait, elle essuierait les plâtres. C'était de bonne guerre ! Les galons, plus ils étaient nombreux et moins celui qui les portait prenait de responsabilités. Alors durant plus d'une semaine toute une meute de flics en tenue de scaphandrier avait battu la campagne. Résultat ? Quelques couleuvres et autres vipères innocentes, mais aucune trace du tueur rayé. Durant les recherches sur le terrain, le capitaine avait aussi visité le zoo de la ville. Le spécimen qui y dormait peinard était bel et bien à sa place.
Rien que sa vue donnait froid dans le dos. Alors en sachant les conséquences d'une morsure d'un tel serpent, la quadra avait la chair de poule. Plus elle songeait à la mort de ce pauvre type, plus elle frémissait. Rollin lui s'occupait des équipes chasseuses de reptile alors, c'était en compagnie de la brigadière que l'enquêtrice allait et venait. Dans le regard que Maryse posait sur sa gradée, un indicible changement s'était opéré. À quoi ça pouvait bien tenir ? Aux ragots persistants, aux médisances constantes qui fusaient à propos de cette femme flic, qui au demeurant faisait bien son taf ?
Peut-être ! Mais une part de cette Maryse, divorcée sans gamin, lui insufflait qu'Anita gagnait à être mieux connue. Et puis, elle au moins ne la traitait pas comme de la merde, ce qui la plupart du temps était le cas de la part de ses collègues masculins. Chez les flics aussi la partisanerie restait de mise. Un boulot de mec sur lequel désormais empiétait de plus en plus de femmes, et l'ensemble insupportait bien des gaillards. Les femelles oui, mais dans les bureaux, en somme une vision bien masculine enracinée depuis trop longtemps dans les esprits.
— C'est un truc de cet acabit qui a mordu le nommé Castaing ?
— Apparemment oui. Il a l'air tout mignon, là dans son aquarium… mais quand on songe aux dégâts que ses crochets occasionnent…
— Rien que de l'imaginer… Brrr ! Ça me file les jetons.
— Apparemment oui. Il a l'air tout mignon, là dans son aquarium… mais quand on songe aux dégâts que ses crochets occasionnent…
— Rien que de l'imaginer… Brrr ! Ça me file les jetons.
La directrice qui accompagnait les deux flics les regardait sans trop comprendre de quoi il retournait.
— Vous m'assurez donc madame que vous n'avez qu'un seul spécimen de cette espèce ?
— Oui ! Je peux vous montrer mes registres ! Vous savez que ces animaux dangereux sont très… suivis et que je dois rendre des comptes.
— Personne n'aurait pu « emprunter » votre bongare ? Ne serait-ce que pour une heure ou deux ?
— La nuit, il faut un code pour entrer dans ce périmètre. Comme celui d'une carte bancaire avec quatre chiffres… vous pouvez vérifier le nombre de combinaisons possibles… À moins de le connaitre et dans ce cas, d'être un ou une… employé de notre zoo… ça me semble impossible.
— On tourne en rond donc… Enfin, par acquit de conscience, vous pouvez me faire la liste des personnes détentrices de ce fameux code ?
— Pas de problème ! Pas plus de quatre personnes en tout et pour tout… c'est l'affaire d'une minute ou deux, dans mon bureau.
— Ben… allons-y et nous vous laisserons travailler en paix. Vous n'êtes pas équipé de caméras ou autres moyens de protections pour cette partie comportant des bestioles potentiellement dangereuses…
— Non ! Nous sommes un tout petit parc zoologique et nous n'avons pas un budget astronomique. Et puis qui serait assez fou pour voler un serpent ? Surtout aussi malveillant que celui-là ?
—… si vous pouviez me donner une réponse à cette question élémentaire… je tiendrais sans doute mon ou ma coupable !
— Oui ! Je peux vous montrer mes registres ! Vous savez que ces animaux dangereux sont très… suivis et que je dois rendre des comptes.
— Personne n'aurait pu « emprunter » votre bongare ? Ne serait-ce que pour une heure ou deux ?
— La nuit, il faut un code pour entrer dans ce périmètre. Comme celui d'une carte bancaire avec quatre chiffres… vous pouvez vérifier le nombre de combinaisons possibles… À moins de le connaitre et dans ce cas, d'être un ou une… employé de notre zoo… ça me semble impossible.
— On tourne en rond donc… Enfin, par acquit de conscience, vous pouvez me faire la liste des personnes détentrices de ce fameux code ?
— Pas de problème ! Pas plus de quatre personnes en tout et pour tout… c'est l'affaire d'une minute ou deux, dans mon bureau.
— Ben… allons-y et nous vous laisserons travailler en paix. Vous n'êtes pas équipé de caméras ou autres moyens de protections pour cette partie comportant des bestioles potentiellement dangereuses…
— Non ! Nous sommes un tout petit parc zoologique et nous n'avons pas un budget astronomique. Et puis qui serait assez fou pour voler un serpent ? Surtout aussi malveillant que celui-là ?
—… si vous pouviez me donner une réponse à cette question élémentaire… je tiendrais sans doute mon ou ma coupable !
Le lieutenant Rollin avait fait ratisser toute la maison et rien n'avait été trouvé de suspect. Aucune trace d'un serpent chinois tueur de topographes. Une véritable énigme pour Anita et ses équipiers. Il lui restait tout de même au fond du crâne cette perception d'avoir déjà croisé la route de ce mec. Pas de certitude, juste une alarme qui clignotait sous sa chevelure brune, dans son cerveau en ébullition. De toute évidence, le type avait fait une mauvaise rencontre et ça ne lui avait pas réussi. En fouillant dans son passé, rien non plus de probant n'en ressortait. Divorcé, pas de gamin, il travaillait à son compte comme géomètre, un bon boulot en soit !
Mais de là à se faire trucider à coup de venin des plus rares ou de se suicider de cette manière, il y avait tout un monde. Le légiste n'avait pas compris et hormis l'énorme quantité de venin… plusieurs milligrammes injectés par les crochets du méchant… et rien d'autre, un truc à s'arracher les cheveux. Pourquoi le zig n'avait-il pas foncé sur son portable pour au minimum demander de l'aide ? Son estomac contenait aussi un peu d'alcool, pas de quoi être ivre cependant. Donc, il avait toutes ses facultés et avait dû… plus crever que mourir.
Pour Anita, une nouvelle enquête du genre pourrie qui débutait là. De plus les voisins, pas très proches du gars solitaire, n'avait jamais remarqué quoi que ce soit d'anormal. Un bonhomme sans histoire, qui, croqué par un serpent inconnu de nos régions avait sagement attendu de quitter ce monde dans d'atroces douleurs ? Ça ne collait guère, et la suite des recherches semblait déjà bien compliquée. Quant à l'ex-épouse, elle n'avait pas revu son divorcé de mari depuis sept ans. De plus elle vivait à la réunion depuis sa désunion d'avec Jean Castaing et n'avait pas voyagé récemment. Aurait-elle pu lui envoyer un zigouilleur aux méthodes bizarres ?
Si tout pouvait bien entendu s'envisager, elle n'avait pas le moindre mobile pour envoyer le gars « ad patres ». Plus rien ne les reliait et le dossier de Jean Castaing allait lui aussi gonfler la pile déjà bien épaisse des affaires non élucidées en instance sur une étagère poussiéreuse du commissariat. Il alimenterait les statistiques des affaires foirées par les keufs… aux dires des mauvaises langues de tous crins ! Les gens inscrits sur la liste de la directrice du zoo avaient tous aussi un alibi sans faille.
Rien ne les rattachait au macchabée. Et puis un meurtre perpétré avec pour arme un serpent… une folie douce ! Deux femmes et deux garçons avaient accès au vivarium en service de nuit. Alors, sortir le bongare de son bocal de nuit, c'était prendre un sacré grand risque pour sa propre peau. Le capitaine avait beau tout tourner en long en large et en travers dans son esprit… rien ne collait. Finalement, les vols et la routine reprenaient le pas sur le mystère du serpent tueur de topographes… Alors Anita, un peu dégouté avait fini par… inviter la seule personne intéressante de son boulot à ses yeux, pour trinquer… chez elle ! La vie continuait malgré tout !
— xxxXXxxx —
Le capitaine avait donc, une fois n'était pas coutume, troqué son éternel pantalon de toile pour une coquette robe qui la féminisait plus. Maryse aussi avait quitté son uniforme bleu et arborait une tenue aguichante. Une soirée entre nanas, pas du tout axée sur autre chose que de l'amitié. C'était bien ce que chacune se disait. Il existerait toujours un fossé entre ce que pensaient les gens et leurs actes ? Sans doute ! Mais là, pour l'heure, après avoir bu en guise d'apéro une demi-bouteille de vin d'Alsace, un gewurztraminer très corsé et légèrement épicé, elles allaient attaquer les tournedos que l'hôtesse venait tout juste de poêler. Une bonne odeur de viande qui embaumait la cuisine flirtait avec les narines de l'invitée.
La garniture de petits légumes, carottes, panais rehaussait encore par l'aspect visuel coloré le plat servi par Anita. Fondant sous la dent, le pavé de bœuf était une vraie merveille. Face à face les deux femmes se jaugeaient du regard. Les prunelles pétillantes de la brigadière semblaient comme allumées par celle qui pour la recevoir avait osé un brin de maquillage. En temps ordinaire, elle restait très… nature. Et puis le Château de Pibarnon, Bandol Rouge deux mille quatre se mariait si bien avec le repas… une union des plus réussie en quelque sorte.
Au fur et à mesure que la bouteille s'épuisait, les regards devenaient aussi plus langoureux. Laquelle avait la première retiré ses chaussures pour faire du pied à l'autre ? Il était de moments pour lesquels les questions de ce style devenaient inutiles. Un ange passa et deux mains se frôlèrent. Le reste s'enchaînait sans à coup et l'heure n'était plus aux grands discours. Les embrassades, prémices à un jeu plus subtil avaient débutées dès que le cul de la bouteille de vin avait été visible. La meneuse de revues, c'était Anita. Plus mâle que sa compagne ? Moins attentiste aussi peut-être, voire plus pressée ?
La porte de la chambre à coucher s'était alors refermée sur des préliminaires sans témoins. Deux personnes faisaient l'amour, et là, peu importait, leur appartenance à un même corps, ou à une même unité. L'envie déchargeait pour un temps la pression accumulée par Maryse et Anita au cours d'un diner simplement dédié à les mettre en confiance. Ce qui se passait là, dans la pièce que sa propriétaire ne partageait que trop peu souvent, avait des airs de bonheur. Éphémère ou durable, là n'était pas l'important. Et aucune d'entre elles ne se serait hasardée à poser une question idiote. Pas question de passer à côté d'un instant ressemblant à une éternité.
Pas de serments d'amour, pas de longues tirades superflues ! Non juste l'essentiel et un plaisir à assouvir. Elles prenaient ce don comme il venait, sans chercher midi à quatorze heures. Demain serait un autre jour et le présent se suffisait à lui-même. Inutile de se torturer l'esprit avec des trucs impossibles. Prendre ce que l'autre donnait, lui rendre la pareille et le monde tournerait toujours lorsque les sens seraient apaisés. Bientôt, il ne montait plus de la piaule occupée, que des soupirs et des gémissements, dont les origines étaient simples à deviner. Le verbe aimer se conjuguait alors au féminin !
Au petit matin suivant, le dimanche donc, la parenthèse s'était encore prolongée par une remise du couvert avant le petit déjeuner. Puis les deux corps s'étaient drapés dans des robes de chambre qu'Anita gardait pour les grandes occasions. Celle-ci en était indubitablement une ! Après le café, Maryse était rentrée chez elle, consciente qu'elle avait vécu une soirée de rêve. De là à la renouveler de sitôt… il y avait un pas qu'elle ne se serait pas permis de franchir. Par contre, les cernes sous les yeux des deux femmes attestaient bien de la tendresse de la nuit mouvementée qu'elles avaient passée.
— xxxXXxxx —
L'accordéon jouait un de ces airs qui ramenait immanquablement les images d'une « Édith Piaf » à la voix éraillée. Quelques couples guinchaient sur les sanglots que les doigts du musicien tiraient de son piano à bretelles. Lionel Chassard venait ici chaque fin de semaine. Accompagné de sa femme qui tournait sur la piste parfois, avec un des amis du couple. Une manière très sympa d'arrondir les fins de mois souvent difficiles. Il avait pourtant fait de bonnes études, la vie l'avait rattrapée avec les coups bas, les malheurs qu'elle s'ingéniait à porter à certains sans motifs.
Pour cela, il pouvait se vanter d'en avoir connu des jours maudits, Lionel. Sa seule source de joie était ce petit bout de femme qui chantait sur les mélodies que son instrument pleurait. Depuis la fin de ses études, jamais elle n'avait failli et malgré les vacheries de l'existence, elle était contre vent et marée, restée. Depuis quelques semaines cependant, elle était inquiète. Oh, il n'y avait pas vraiment de causes précises à son mal-être. Mais comme tout un chacun, dans la presse locale, elle avait pu lire que deux anciens copains de son compagnon étaient décédés.
Marinette se souvenait du gros lard de Dominique. Un type antipathique au possible et pervers plus que la moyenne. Surtout de ses yeux, elle les assimilait volontiers à ceux d'un cochon… et pas n'importe lequel ! Un verrat… qui donnait l'air au type d'être toujours en rut. Un suicide dans sa piscine ? La terre était débarrassée d'une belle ordure. Puis elle avait lu aussi que Jean Castaing avait mal fini également. Mordu par un serpent ? Si elle avait trouvé plutôt suspectes ces deux morts, elle n'en avait pas soufflé mot à son Lionel.
Tant d'épreuves traversées par cet homme qui faisait le sel de ses jours, pas question donc de le faire ruminer des choses comme ça ! Le ménager… oui, elle devait le garder loin du malheur de ses ex-amis. Elle mettait entre parenthèses le mot ami pour le banquier… lui était le pire des salauds. Elle pouvait en jurer sans se tromper. Combien de fois le gros dégueulasse avait-il tenté de la tripoter à l'insu de son pote ? Pour l'autre, il lui semblait plus réservé, mais tout aussi dangereux avec ses airs de ne pas y toucher.
Il n'aurait peut-être pas été le dernier à profiter des largesses du banquier en matière de prêt de femmes. Ce gros connard de Staneley-Kaly lui avait plusieurs fois proposé la botte et ça ne l'aurait pas gêné de la baiser devant ou avec son Lionel et ce Jean. Lorsqu'elle avait rencontré celui avec qui elle vivait, de suite elle avait senti l'intérêt des trois autres. Oui ! Un troisième comparse était dans les parages à ce moment-là. Mais celui-là n'avait jamais tenté quoi que ce soit pour la mettre dans son lit. Il suivait comme un toutou les deux meneurs.
Marinette en était là de ses pensées quand sur le parquet de la guinguette, une grande brune passait dans son champ de vision. Une ? Pas si certaine que ce soit une femme. Après tout, il y avait tant de types qui mettaient des vêtements de nanas par les temps qui couraient. L'autre dansait seul. Pas moyen de définir le genre, le déhanché avait l'air si féminin. Puis petit à petit, la nana ou le travelo, allez savoir, s'était rapproché. Un sourire animait le visage de l'inconnu et pour faire bonne figure, la chanteuse occasionnelle se sentit obligée de répondre.
L'accordéoniste venait de reprendre un autre morceau… « la vie en rose ». Et une sorte de rapprochement s'opérait entre Marinette et le danseur inconnu. Que pouvait bien lui vouloir cette gravure de mode style androgyne qui ne la quittait plus du regard. Des pupilles d'un mauve jamais vu ! Si c'était une femme, elle avait de beaux traits. Pour un mec, il devait vraiment être homo et la femme du musico se demanda ce que cet être bizarre cherchait.
Les touches que les doigts de Lionel effleuraient faisaient vibrer l'air ambiant et les gens se sentaient heureux. Lui, emporté par sa musique n'en quittait pas pour autant des yeux, la silhouette harmonieuse de cette femme avec qui il partageait tout. C'est-à-dire le peu qu'il avait pour ne pas dire rien, quoi. De cinq ans sa cadette, sa môme, il le savait, le trompait de temps en temps. Mais bon ! Ce qui lui rentrait dans la chatte ne lui faisait pas vraiment de mal à lui et puis, tant qu'elle ne le quittait pas… il devenait philosophe sur ses vieux jours et se consolait comme il pouvait.
Son amour pour elle s'était lentement transformé en une amitié solide, une fraternité de tous les instants. Oh ! Ils faisaient bien l'amour de temps à autre, mais ça n'avait plus rien du feu sacré des premières années. Et puis… il n'y avait guère de risques avec le quidam qui tournait dans les parages de sa belle. Un mec ou une femme ? Impossible à déterminer de son estrade. Encore deux bonnes plombes et puis il rangerait le matos, et trois cent cinquante balles tomberaient dans son escarcelle. De quoi aller diner avec Marinette, ça valait le coup de lui lâcher la bride.
Si l'idée lui prenait de tâter une chatte, eh bien… il lui demanderait de se confesser en lui racontant l'odyssée. Après tout, elle avait tant de fois narré les gestes des mecs qui l'avaient bourré ! Pour une fois ça changerait des mâles excités qu'elle se cognait. Il s'était aussi souvent demandé si elle ne lui rejouait pas les scènes du grand huit, juste dans l'espoir de le faire bander un peu plus… et ça fonctionnait… une fois sur dix. Si elle flirtait avec ce mec-femme, peut-être que sa nuit à lui serait moins morose après tout.
Au milieu des danseurs, les deux têtes s'étaient rapprochées. Et les deux solitaires se soudaient sur les accords de « Milord ». Un sourire en coin montait sur les lèvres du musicien… les choses s'avéraient plus bandantes que prévu. Et du reste, Marinette ne s'y trompait pas qui lui fit un clin d'œil complice. Il secoua le menton, acquiesçant tacitement par ce simple hochement.
— Tu viens souvent danser ici ?
— Mon mari… c'est le musicien…
— Ah d'accord ! Alors tu es là tous les samedis et dimanches soir ?
— Ouais… je peux te poser une question ?
—… vas-y !
— Tu es il ou elle… ?
— Ah ! Ah, la jolie dame est bien curieuse… tu veux vraiment le savoir ? Ben… pour cela il te faudra tâter… toucher, sentir ! Tu as une préférence pour quel sexe ?
— Aucune idée, il faut dire aussi que je n'ai jamais connu que… lui ! Enfin je veux dire ceux qui ressemblent au sien…
— Et tu fais souvent des entorses au contrat ?
—… joker !
— Égalité donc ! Je n'ai pas répondu à ta question, tu es en droit de faire la même chose. Mais nous devrions peut-être jouer franc jeu, qu'en penses-tu ?
— Dansons… pour le moment j'aime assez cela !
— Tu as raison… il n'est donc pas jaloux ?
— Lui non ! Moi si !
— Le monde à l'envers non ?
—…
— Mon mari… c'est le musicien…
— Ah d'accord ! Alors tu es là tous les samedis et dimanches soir ?
— Ouais… je peux te poser une question ?
—… vas-y !
— Tu es il ou elle… ?
— Ah ! Ah, la jolie dame est bien curieuse… tu veux vraiment le savoir ? Ben… pour cela il te faudra tâter… toucher, sentir ! Tu as une préférence pour quel sexe ?
— Aucune idée, il faut dire aussi que je n'ai jamais connu que… lui ! Enfin je veux dire ceux qui ressemblent au sien…
— Et tu fais souvent des entorses au contrat ?
—… joker !
— Égalité donc ! Je n'ai pas répondu à ta question, tu es en droit de faire la même chose. Mais nous devrions peut-être jouer franc jeu, qu'en penses-tu ?
— Dansons… pour le moment j'aime assez cela !
— Tu as raison… il n'est donc pas jaloux ?
— Lui non ! Moi si !
— Le monde à l'envers non ?
—…
Ce… cette… comment nommer le danseur qui avait une patte très agréable sur son épaule et l'autre dans sa menotte ? Marinette se laissait griser par les flots de flonflons que distillait son mari. Et elle se pâmait de sentir cette douceur émanant de son cavalier. Elle voulut en avoir le cœur net et approcha son ventre que l'autre tenait assez éloigné du sien. Instinctivement il recula le bassin histoire de la laisser encore baigner un moment dans le doute ? Une seconde tentative tout aussi infructueuse, puis l'accordéoniste stoppait son crincrin.
Une pause bien méritée après deux bonnes heures à s'user les phalanges sur les boutons de nacre de l'instrument. Et pourquoi ce vide soudain brisait-il le charme qui réunissait ce singulier danseur à la femme de l'artiste ? Elle en était presque soulagée du coup et s'empressa de regagner l'estrade mettant ainsi une barrière entre son tentateur et son corps en pleine tourmente. Lionel lui souriait gentiment.
— Ça va ma petite Marie ? Tu t'amuses au moins ?
— Un peu trop à mon gout… tu as rudement bien fait de faire une pause.
—… ? Ton chevalier servant t'embêtait tant que cela ? Un mec ou une femme ? D'ici j'avais du mal de faire le bon choix.
— Figure-toi que je n'en sais rien. C'est cinquante… cinquante.
— Au moins tu n'as pas beaucoup de risques de te gourer ! C'est un nouveau ? On ne l'a jamais vu par ici.
— Mystère complet mon chéri… Il me plaisait un peu trop, alors tu m'as peut-être sauvée d'un naufrage. Je vais te laisser et rentrer à la maison ! Tu veux quoi pour le souper ?
— Rien… fais-toi belle, je t'emmènerai au restaurant… J'ai touché ma paie.
— Tu es bien le meilleur Lionel… tu le sais ! Je peux avoir envie d'un autre, mais jamais je ne serais amoureuse que de toi… tu comprends ?
— Oui… vas-y, j'en ai encore pour une petite heure et je passe te prendre. Tu seras la plus belle comme toujours… tu sais la petite robe bleue… avec le flot.
—… ah ! Je sens que tu veux être coquin ce soir… tu veux profiter de mes bonnes dispositions ?
— Tant qu'à faire… attends… un baiser ! Juste un et dis-moi à l'oreille… il ou elle t'a donné envie ?
— Si tu veux savoir si je mouille, il te suffit de passer ta main… là oui ! C'est bien par là ! Alors ton avis de mâle sur la question… ?
— Je t'aime et tu es la meilleure ! Va, va vite ! Je pourrais bien faire une folie tout de suite.
— Ben non ! Tu devras patienter un peu… À tout de suite mon chéri…
— Un peu trop à mon gout… tu as rudement bien fait de faire une pause.
—… ? Ton chevalier servant t'embêtait tant que cela ? Un mec ou une femme ? D'ici j'avais du mal de faire le bon choix.
— Figure-toi que je n'en sais rien. C'est cinquante… cinquante.
— Au moins tu n'as pas beaucoup de risques de te gourer ! C'est un nouveau ? On ne l'a jamais vu par ici.
— Mystère complet mon chéri… Il me plaisait un peu trop, alors tu m'as peut-être sauvée d'un naufrage. Je vais te laisser et rentrer à la maison ! Tu veux quoi pour le souper ?
— Rien… fais-toi belle, je t'emmènerai au restaurant… J'ai touché ma paie.
— Tu es bien le meilleur Lionel… tu le sais ! Je peux avoir envie d'un autre, mais jamais je ne serais amoureuse que de toi… tu comprends ?
— Oui… vas-y, j'en ai encore pour une petite heure et je passe te prendre. Tu seras la plus belle comme toujours… tu sais la petite robe bleue… avec le flot.
—… ah ! Je sens que tu veux être coquin ce soir… tu veux profiter de mes bonnes dispositions ?
— Tant qu'à faire… attends… un baiser ! Juste un et dis-moi à l'oreille… il ou elle t'a donné envie ?
— Si tu veux savoir si je mouille, il te suffit de passer ta main… là oui ! C'est bien par là ! Alors ton avis de mâle sur la question… ?
— Je t'aime et tu es la meilleure ! Va, va vite ! Je pourrais bien faire une folie tout de suite.
— Ben non ! Tu devras patienter un peu… À tout de suite mon chéri…
Un long moment il avait suivi la silhouette de sa belle qui remontait le chemin. Il but un coup et se remit à son micro. Cette fois l'idée qui lui trottait dans la tête avait deux gambettes entre lesquelles il allait ce soir plonger son museau avec délices. Du reste, Marinette également, avait le cœur léger en regagnant leur domicile. Lionel assurerait peut-être son appétit de femme. Et mon Dieu si tel n'était pas le cas, un autre demain s'en chargerait. Lui laisser sa chance était une preuve de cet amour qui la tenaillait pour lui !
— xxxXXxxx —
L'instrument venait de retrouver sa place dans son étui et les derniers buveurs du bar se dispersaient déjà. Lionel était soudain pressé. Marinette devait avoir passé sa plus coquette tenue et son corps embaumait peut-être son eau de parfum préférée… celle à l'odeur de lavande. L'homme remonta le chemin jusqu'à la route. Un dernier terrain vague à traverser pour rejoindre le faubourg et ensuite cinq cents bons mètres sur le bitume du trottoir pour aller chercher son ange. Il abordait déjà le bosquet presque central placé au milieu des friches. Il lui sembla entendre courir derrière lui.
Il stoppa net sa marche. Effectivement une grande silhouette s'approchait, se hâtait pour le rattraper ! Il eut ce sentiment soudain que quelque chose ne tournait pas complètement rond. Où avait-il bien pu apercevoir cette grande bringue qui désormais lui faisait face ?
— Salut Lionel !
— On se connait donc ? Il ne me semble pas pourtant.
— Oh, mais si ! Fais donc un petit effort… Une nuit de décembre, une cheminée avec son feu de bois et quatre mecs qui voulaient de la tendresse… une gamine de dix-huit piges que dit non, mais ce mot-là vous était inconnu. Vous ne vouliez pas l'entendre plus précisément… Tu te souviens ? La chanson… de ton ami Dominique…
— Mais… c'était il y a bien longtemps… et moi je n'ai rien fait, je n'ai pas aidé les trois autres…
— Ouais ! C'est vrai. Mais tu n'as rien tenté pour les dissuader de me faire du mal… tu t'en souviens oui ou non ? Tu n'as pas gardé dans les oreilles mes cris ? Mes hurlements de douleur ? Tu penses que les marques du fer rougi dans la cheminée sont effacées, elles ? Tu sais ce que c'est que de gémir des jours et des nuits, d'avoir peur tout le temps de voir ton salaud de copain qui…
—… je regrette. Je suis impardonnable !
— C'est vrai… Et je ne t'absous de rien. Tu n'étais pas meilleur que mes bourreaux… il te suffisait de me tendre la main… alors !
— C'est vrai… je te conjure de m'excuser…
— Impossible, tu le sais bien mon bon Lionel.
—… ?
— Comment allons-nous régler notre litige ? On s'assoit tous les deux par là ? Tu vois, juste ici, il y a un petit endroit tranquille. On boit un coup tous les deux et on en parle ?
— Ma femme… elle m'attend…
— La jolie Marinette ? C'est vrai que c'est une chouette femme que tu as dénichée là ! Allez, viens on va trinquer tous les deux, puis tu pourras rentrer chez toi… peut-être !
— On se connait donc ? Il ne me semble pas pourtant.
— Oh, mais si ! Fais donc un petit effort… Une nuit de décembre, une cheminée avec son feu de bois et quatre mecs qui voulaient de la tendresse… une gamine de dix-huit piges que dit non, mais ce mot-là vous était inconnu. Vous ne vouliez pas l'entendre plus précisément… Tu te souviens ? La chanson… de ton ami Dominique…
— Mais… c'était il y a bien longtemps… et moi je n'ai rien fait, je n'ai pas aidé les trois autres…
— Ouais ! C'est vrai. Mais tu n'as rien tenté pour les dissuader de me faire du mal… tu t'en souviens oui ou non ? Tu n'as pas gardé dans les oreilles mes cris ? Mes hurlements de douleur ? Tu penses que les marques du fer rougi dans la cheminée sont effacées, elles ? Tu sais ce que c'est que de gémir des jours et des nuits, d'avoir peur tout le temps de voir ton salaud de copain qui…
—… je regrette. Je suis impardonnable !
— C'est vrai… Et je ne t'absous de rien. Tu n'étais pas meilleur que mes bourreaux… il te suffisait de me tendre la main… alors !
— C'est vrai… je te conjure de m'excuser…
— Impossible, tu le sais bien mon bon Lionel.
—… ?
— Comment allons-nous régler notre litige ? On s'assoit tous les deux par là ? Tu vois, juste ici, il y a un petit endroit tranquille. On boit un coup tous les deux et on en parle ?
— Ma femme… elle m'attend…
— La jolie Marinette ? C'est vrai que c'est une chouette femme que tu as dénichée là ! Allez, viens on va trinquer tous les deux, puis tu pourras rentrer chez toi… peut-être !
Ils s'étaient ensemble écartés de quelques mètres du sentier fréquenté par les promeneurs ou les usagers de la guinguette un peu plus bas. Lionel était estomaqué de revoir… merde, comment avait-il pu vivre avec ce poids sur la conscience ? L'autre n'avait pas changé. Une petite fiole venait de surgir dans la main du fantôme revenu d'un passé qu'il aurait aimé effacer. Décapsulée, la bouteille atterrissait dans la patte du joueur de musique. Une autre bouteille absolument identique était tenue par ce revenant sorti du fond des ans.
— Allez on trinque ?
— C'est… qu'est-ce que c'est ?
— Oh, juste de l'eau… boit mon cher Lionel.
— Je ne peux pas rester trop longtemps… Marinette…
— Ne t'inquiète pas pour elle. Elle est belle et les prétendants ne vont pas manquer.
—… quoi ?
— Bois !
— C'est… qu'est-ce que c'est ?
— Oh, juste de l'eau… boit mon cher Lionel.
— Je ne peux pas rester trop longtemps… Marinette…
— Ne t'inquiète pas pour elle. Elle est belle et les prétendants ne vont pas manquer.
—… quoi ?
— Bois !
Le ton sec avait de quoi surprendre le musico. Machinalement il porta la fiolotte à ses lèvres. La gorgée lui parut amère. L'autre assis gentiment près de lui l'exhorta à en prendre un peu plus. Puis encore une autre lampée. Finalement la petite bouteille se vida totalement.
— C'est bien. Tu as des remords ?
— Des remords ?
— Oui, pour ce que ce soir-là vous avez tous fait. Les autres par leur activité et toi par ta passivité !
— Mais… qu'est-ce que j'ai… ma tête tourne !
— Ce n'est rien ! Seulement ton âme maudite qui te quitte doucement. Aucune douleur, juste un engourdissement progressif et puis le néant. Tu ne vas pas souffrir comme moi ce soir-là ! Peut-être que tu vas pouvoir partir en rêvant à ta Marinette… Vous ne m'avez laissé aucune chance de ne pas avoir mal…
—… je…
— Ne t'inquiète pas ! Je vais te tenir la main pendant que tu changes de rive…
— Pourquoi… pourquoi moi ?
— Parce que tu es le troisième sur ma liste… chacun son tour, tu comprends ?
—…
— Des remords ?
— Oui, pour ce que ce soir-là vous avez tous fait. Les autres par leur activité et toi par ta passivité !
— Mais… qu'est-ce que j'ai… ma tête tourne !
— Ce n'est rien ! Seulement ton âme maudite qui te quitte doucement. Aucune douleur, juste un engourdissement progressif et puis le néant. Tu ne vas pas souffrir comme moi ce soir-là ! Peut-être que tu vas pouvoir partir en rêvant à ta Marinette… Vous ne m'avez laissé aucune chance de ne pas avoir mal…
—… je…
— Ne t'inquiète pas ! Je vais te tenir la main pendant que tu changes de rive…
— Pourquoi… pourquoi moi ?
— Parce que tu es le troisième sur ma liste… chacun son tour, tu comprends ?
—…
Lentement Lionel sentait une sorte de froidure l'envahir. Ses muscles ne réagissaient plus aux ordres de son cerveau. Il songea un instant à une robe bleue, à un flot noué dans le dos, et doucement il bascula sur le côté. Le spectre lui donnait sa main gantée pendant qu'il survolait un paysage aux couleurs infinies et indescriptibles. Quelques instants plus tard, un spasme indiquait à l'exterminateur que tout était terminé. Alors tranquillement le fantôme récupéra son flacon, puis après l'avoir frotté de longues secondes, il le replaça dans la main de l'accordéoniste. Il prit son temps enfin, essuyant à l'aide d'un genêt coupé les rares traces de pieds qu'il aurait pu laisser et il s'évanouit dans la nuit environnante.
À quelques centaines de mètres de l'endroit où une vie chavirait, une femme sortait de sa douche. Son mari allait rentrer et ensemble, ils iraient dévorer une pizza dans un rade quelconque. Assise devant une coiffeuse embuée, elle entreprit de se maquiller un peu. Le rouge de ses lippes ressortait et son visage rayonnait. Puis elle attendit… un Lionel qui tardait bougrement. Au bout d'un long moment, elle décida d'aller à sa rencontre, mais il ne se trouvait nulle part sur le chemin de leur logement à la guinguette… où pouvait-il bien être passé ?
Dans l'appartement qu'elle partageait avec son compagnon, l'ambiance était à la démoralisation. Où appeler ? Les flics ou l'hôpital ? Pourquoi Lionel aurait eu un accident à moins d'une borne de chez lui ? Plus rien n'avait de sens et son sang-froid se diluait dans une terreur sans limites. De café en café, l'aube avait pointé son nez, mais de celui de son mari pas de nouvelles. Alors, avec le jour naissant, elle avait lentement refait le trajet allant de l'appartement à la guinguette. Pas plus de Lionel qu'en début de nuit… et le désespoir gagnait la femme paumée par l'absence de son homme.
À huit heures, n'y tenant plus elle s'était résolue à composer le numéro du commissariat. Le planton qui prenait l'appel essayait bien de la rassurer, mais quelque part un coin de son cerveau ne réagissait plus sainement. Elle se mit à hurler dans le téléphone et la flic de l'accueil croyant bien faire, lui dépêcha une patrouille. La fliquette standardiste invoqua auprès de ses collègues un risque de suicide d'une folle furieuse. Les occupants de la voiture pie qui vinrent frapper à la porte de Marinette étaient sur la défensive. Cependant, ils écoutèrent la détresse de la femme.
Et pour la troisième fois, l'épouse du musicien refit, accompagnée par deux policiers en tenue, le sentier traversant le terrain vague. Le plus jeune des deux agents en s'écartant un peu, fit la macabre découverte. Lionel, le dos appuyé contre un buisson donnait l'impression d'être endormi. Le flic qui lui prit le pouls sut d'emblée que ce type était mort. Un minuscule flacon de verre se trouvait tout proche de sa main droite. Le défunt ne semblait pas avoir été malmené ou violenté. Non, il paraissait paisible et les traits calmes. Bien entendu… l'appel de la patrouille vint perturber le service du capitaine Solivers…
En arrivant sur les lieux, tout laissait à penser que la mort était naturelle. Mais comme à chaque fois, le légiste se trouvait devoir faire un constat. À première vue, le malheureux accordéoniste avait sans doute succombé à une crise cardiaque… mais seul un examen plus poussé en déterminerait l'exactitude. Anita posa quelques questions à la femme décomposée par le chagrin qui bredouillait des mots incompréhensibles. Elle marmonnait des trucs bizarres et devant l'état de santé mental de la malheureuse, la policière la fit hospitaliser.
Durant ses deux journées où elle fut gardée en observation Marinette ne reprit guère du poil de la bête. Anita, la policière en compagnie de Maryse revint lui poser quelques questions. Le chef du service de l'hôpital où la veuve s'était trouvée admise ne donna son aval que pour une rencontre courte, juste pour que les deux policières prennent la température. Pas trop longuement pour ne pas la fatiguer. Son esprit s'évadait et il était impossible de lui faire sortir deux mots cohérents. Le choc trop violent de la mort de son compagnon l'emportait dans un monde dont personne n'était en mesure de savoir si elle reviendrait.
Max Verdier appela Anita en charge de l'enquête deux jours plus tard. Il avait trouvé dans l'organisme de Lionel Chassard assez de ciguës pour tuer deux éléphants. Pas de marques, pas de traces et la relative passivité du bonhomme faisait pencher la balance en faveur d'un suicide. L'unique bizarrerie de la situation c'était bien que le poison restait tout de même un moyen de femme. Autant pour tuer que se donner la mort. Anita à la lecture du compte rendu du toubib se posa une drôle de question.
Et si sa femme l'avait trucidé ? Devant l'horreur de la situation, l'esprit de l'empoisonneuse aurait-il pu se mettre en congé ? Une possibilité qu'elle n'écartait absolument pas. Mais pour trouver un début de preuve, ce serait sans doute plutôt coton. Elle fit part de ses soupçons au procureur de la République qui lui fit délivrer une ordonnance de perquisition, par le juge qu'il chargea de chapeauter l'enquête... Eh oui ! Ça devenait un homicide et cette fois… une instruction s'avérait nécessaire.
Suite à son affaire parisienne, Rollin se trouvait suspendu par l'inspection des services. Les bœufs-carottes se moquaient pas mal de savoir qu'il était indispensable au bon fonctionnement du service de sa nouvelle affectation. Alors tout naturellement Maryse était affectée en qualité d'équipière au capitaine Solivers. Tous les mâles du commissariat en faisaient des gorges chaudes. Comme toujours aucun ne se serait risqué à dire en face ce que tous imaginaient tous seuls. Les regards appuyés sur les deux croupes lorsqu'elles traversaient les couloirs en disaient long sur les propriétaires des yeux qui les scrutaient.
L'unique nuit torride entre les deux nanas ne s'était pas reproduite. Pas parce que l'envie leur manquait. Non ! Simplement pour cela, il eut fallu un peu plus de temps libre et la suspension du lieutenant n'arrangeait pas une situation déjà bien surchargée. Dans l'attente donc de la remise sur pied de Marinette Chassard… le dossier dormirait en l'état sur l'étagère des affaires non résolues. Un de plus sur une pile bien conséquente. Si la petite dame avait trucidé son mec, il y avait fort à parier que là où elle se trouvait maintenant, elle ne serait plus dangereuse pour personne. La routine un temps chassée par cette histoire faisait son grand retour au galop. Le monde ne s'arrêterait pas de tourner pour une âme de moins.
— xxxXXxxx —
À suivre…
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