Sa gynécologue semblait beaucoup y tenir.
– J'aimerais quand même que vous voyiez un dermato. C'est certes superficiel, juste à l'entrée des petites lèvres, mais ça a un aspect un peu inhabituel.
Un dermato ? Oui, mais qui ? Elle ne connaissait personne.
– Madame Saulnier, au CHU, est quelqu'un de très bien. De très compétent. Vous pouvez y aller en toute confiance.
La secrétaire n'avait pas de rendez-vous à lui proposer avant trois mois.
– Ou alors mardi en huit. Si vous ne voyez pas d'inconvénient à ce que ce soit dans le cadre des cours de Madame Saulnier.
Elle n'y voyait pas d'inconvénient, non. Elle ne voyait de toute façon pas en quoi ça consistait « dans le cadre des cours de Madame Saulnier ». Ce que ça changeait. Elle n'a pas posé la question. Et elle ne se l'est pas posée non plus.
C'est la veille du jour du rendez-vous qu'elle a soudain réalisé. Quelle idiote elle faisait ! Non, mais quelle idiote ! Évidemment ! Dans le cadre des cours de madame Saulnier…Ça signifiait que ce serait en présence de ses étudiants, évidemment !Oui, mais alors ça, il n'en était pas question. Elle n'était pas spécialement prude, non, mais de là à se laisser examiner sous toutes les coutures par un aréopage de jeunes boutonneux, il y avait quand même un sacré pas. Qu'elle n'avait pas la moindre intention de franchir. Qu'elle ne franchirait pas. Non, elle allait annuler.
Elle s'est emparée du téléphone. Elle a composé le numéro. Annuler, oui. Mais annuler, ça signifiait devoir attendre trois mois pour être fixée sur la nature de cette éruption qui l'inquiétait. Qui l'inquiétait de plus en plus. Elle a longuement hésité. Très longuement. Et fini par hausser intérieurement les épaules. Oui, oh, après tout, il ne fallait pas en faire tout un plat non plus. Il s'agissait d'étudiants en médecine. En fin de cycle, sûrement. Peut-être même en spécialisation. Ils en avaient vu d'autres. Et il fallait qu'elle sache, n'importe comment. Le plus tôt possible. Alors elle irait. Pas de gaieté de cœur, non, mais elle y irait.
* * *
‒ Madame Cartier ? Oui ? Alors à nous !
C'était une femme d'à peu près son âge, madame Saulnier. Peut-être un peu plus. Dans les quarante-cinq ans.
Elle a jeté un rapide coup d'œil à la lettre de la gynéco.
– Bon, on va voir ça. Vous vous déshabillez et vous me rejoignez à côté, dans la salle d'examen.
Se déshabiller, oui. Le haut, c'était pas la peine, ça allait de soi. Mais en bas ? La culotte ? Elle devait la garder ou l'enlever tout de suite ? Elle s'est demandé. Et elle s'est demandé aussi combien d'étudiants il y avait là-dedans. Dix ? Trente ? Cinquante ? Davantage ? Elle en a frissonné d'appréhension. C'était une folie. Elle aurait mille fois mieux fait de suivre sa première idée et d'annuler. Quitte à attendre trois mois. Ou à se chercher un autre dermato. N'importe comment, il était trop tard pour reculer maintenant. Elle allait devoir boire le calice jusqu'à la lie. Bon, mais et la culotte ? Elle a encore hésité, mais elle ne l'a pas retirée. Il serait toujours temps de le faire à côté, au dernier moment.
Allez ! Elle a pris son courage à deux mains et elle a poussé la porte pour se trouver aussitôt nez à nez avec une quinzaine d'étudiants – garçons et filles – alignés en rang d'oignons. Quinze paires d'yeux qui se sont aussitôt posés sur elle. Elle a baissé les siens.
Madame Saulnier lui a indiqué du doigt la table d'examen.
– Tenez, allez vous allonger là-bas. On arrive.
Et elle s'est lancée dans un savant exposé technique totalement incompréhensible pour elle.
Quand elle en a eu terminé, ils se sont approchés. Ils l'ont entourée. Cernée. Un mur. Une muraille d'étudiants.
Madame Saulnier lui a fait passer les pieds dans les étriers.
‒ Bon, mais il faudrait que vous baissiez ça.
Sa culotte.
Oui, évidemment. Bien sûr. Oui.
Elle s'est empressée de le faire. Elle a soulevé son bassin. Elle l'a descendue.
Madame Saulnier a posé sa main sur elle. L'a entrouverte avec ses doigts. Ouverte plus largement encore.
– Vous voyez ? Tout le monde voit ? Là-bas aussi derrière ? Eh bien venez plus près !
On s'est penché. Des têtes. Des bouclées. Des frisées. Des rasées. Des brunes. Des blondes. On est resté penché.
Elle se sentait étrangement absente comme si ce n'était pas elle, mais une autre qui était allongée là, à sa place.
– Vous avez vu ? Tout le monde a vu ? Oui ?
La voix de madame Saulnier lui est parvenue de loin. De très très loin.
‒ Vous conviendrez avec moi que poser un diagnostic, dans ce cas précis, ne semble pas présenter de difficulté particulière.
Ils ont tous bruyamment approuvé.
– Bien. Vous pouvez aller vous rhabiller. Cela ne devrait pas revêtir le moindre caractère de gravité. Je vais vous faire une ordonnance. Dans huit jours, en principe, il n'y paraîtra plus.
* * *
Le soir, dans son lit, des images l'ont assaillie. Elle était encore là-bas, sur la table d'examen. Elle a voulu les ignorer, ces images. Elles ont insisté. Elle a lutté. Elle s'est débattue. De toutes ses forces. Elles se sont entêtées. Elles sont revenues. Elle les a repoussées. Encore et encore. Elles n'ont pas lâché prise. Et elle a fini, de guerre lasse, par capituler. Par les laisser s'installer, l'investir. Par abandonner aux étudiants sa nudité. Qu'ils ont fouillée du regard. Qu'ils ont explorée. Elle a laissé faire. Ce n'était pas si désagréable que ça finalement. C'était même troublant. Infiniment troublant. Si troublant qu'elle a fini par se surprendre à regretter de ne pas en avoir profité, là-bas, quand c'était pour de vrai.
Elle s'est brusquement reprise, secouée, s'est précipitamment levée. « Tu es folle, ma pauvre fille ! Tu es complètement folle ! »
* * *
– Bonjour. Vous me reconnaissez pas ?
Une petite brune tout sourire à l'arrêt du car. Non. Non. Sa tête ne lui disait rien. Rien du tout. Non. Elle ne voyait pas.
‒ L'autre jour, en dermato. À la fac.
Elle a rougi.
– Ah, oui !
– On était tellement nombreux que vous pouvez pas vous rappeler, forcément. Mais vous habitez dans le coin que vous attendez le car ici ?
– L'immeuble qu'on voit là-bas, juste derrière.
– C'est pas vrai ! Moi aussi. Quel étage ?
– Quatrième.
– Et moi, sixième. C'est trop quand même, ça, comme coïncidence.
Dans le car, elles se sont installées côte à côte.
‒ Vous retournez quand même pas en consultation là-bas ?
– Oh, non ! Non. Je vais travailler. Je m'arrête bien avant.
– Ça a disparu ?
– Quoi donc ?
– Ben !
– Ah oui ! Non. Pas encore, non.
– Il y en a beaucoup qui la critiquent, mais c'est une excellente toubib, Madame Saulnier. Et une excellente prof. C'est pas parce qu'elle est froide et distante comme ça au premier abord que…
Le car a ralenti. S'est arrêté. La fille a fait de grands signe à travers la vitre.
– C'est Romain. Et il y a aussi Émilien. Venez là ! Venez ! Il y a de la place.
Ils se sont assis face à elles.
– C'est la femme de l'autre jour avec Madame Saulnier. Vous vous rappelez ?
Le dénommé Romain a plongé, sans répondre, ses yeux dans les siens.
Elle s'est détournée. Elle a rougi. Et elle a regardé dehors.
* * *
Ça a recommencé, les images. Le soir même. Dans son lit. La table d'examen. Les étudiants. Leurs regards. Et Romain. Romain surtout. Romain qui cherchait ses yeux. Qui descendait lui contempler la chatte, la mine gourmande. Qui revenait vers ses yeux. En souriant d'un air entendu. Romain qui la faisait rougir, mais rougir ! Qui prenait un malin plaisir à la faire rougir. Qui a fini par se pencher et par lui murmurer à l'oreille : « C'est bon, la honte, hein ! » Oh, oui, c'était bon. Oui !
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