Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Brave New World — Chapitre 2 · Out of the world
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Brave New World
Chapitre 2 · Out of the world
Sophie leva la tête et alla poser sur les lèvres du jeune homme un petit baiser qui lui fut rendu tout de suite. Elle le fixa une dernière fois, puis tourna les talons pour rejoindre sa chambre le cœur battant. Elle sursauta au détour d'un couloir lorsqu'elle vit Violette qui l'attendait dans la pâleur de la Lune qui passait à travers la fenêtre.
—Alors, tu as aimé le spectacle lança-t-elle ?
Sophie hésita, rouge comme une pivoine.
—Euh, enfin, oui, enfin, je ne pensais pas…
—Rassure-toi, j'ai adoré que tu nous regardes, la rassure la belle brune, vous étiez mignons à vous embrasser, savoir que tu nous regardais était encore plus excitant pour nous. Si tu as envie, notre prochaine fois, tu pourras voir de plus près.
—Euh, je ne sais pas, peut-être, enfin.
—Hey, détends-toi ma belle, tout ça est normal, ce n'est en aucun cas malsain, rappelle-toi, la sexualité est libre, harmonieuse et respectueuse, Alice, Clément, Rose nous l'ont assez répété. Je vais me coucher, tu viens avec moi ?
Violette tendit la main à Sophie, qui, un peu perdue se laissa guider jusqu'à leur chambre. En effet, les lieux étaient assez grands pour qu'ils soient partagés. Elles étaient quatre jeunes femmes dans cette pièce, décorée avec leurs envies, leurs créations, et des objets d'avant glanés dans les maisons abandonnées.
La nuit fut agitée pour Sophie, mais en appliquant ce qu'elle avait appris lors de leurs cours de sommeil, elle put se détendre et sombrer dans une nuit réparatrice.
La vit reprit son cours, tâches agricoles, école, cours de sport, entretien des installations, cours de combat, de tir. L'avenir s'annonçait bien pour Sophie et pour la communauté. Les récoltes avaient été bonnes. Déjà, on tissait le chanvre et le lin pour les besoins en vêtements de tous, on faisait des conserves pour garder des vitamines cet hiver, les veaux, les cochons, les poules, les lapins se portaient bien et l'on voyait le cheptel prendre un peu de volume. Les greniers étaient garnis, les rares réfrigérateurs tournaient et conservaient les denrées périssables, et les médicaments créés par les chimistes du groupe. On avait de la crème, des œufs, du fromage dans les caves creusées dans la roche, les papilles de tous s'en régalaient d'avance.
Sophie avait posé son volontariat pour aller faire un tour à l'extérieur, Bastien lui avait emboîté le pas. Paul, le cousin de Clément, un solide gaillard taciturne, l'œil vif, la cinquantaine épanouie était venu les entrainer et évaluer leurs capacités. Sophie avait passé les épreuves haut la main. Elle savait se camoufler, se repérer, marcher avec une carte et une boussole, faire usage de ses armes, trouver sa pitance dans la nature, eau, baies, fruits, chasser les lapins, et, surtout plus dangereux, le sanglier ou les biches. Elle avait tout d'une aventurière. Bastien, lui aussi avait réussi, il compensait la ruse de la belle rousse par une force et une endurance à toute épreuve. S'il n'était pas aussi discret que la belle de ses yeux, il savait se défendre, et surmonter les épreuves. A l'automne, Paul les emmena pour leur première vraie sortie, sur plusieurs jours. Ils étaient six, avec une radio, un fusil chacun, une dague, et dans leurs sacs, quelques victuailles avec leur réserve d'eau, un peu de savon, des habits de rechange, de quoi affronter le plus urgent.
Bastien l'accompagnait, Paul menait son groupe, c'était bien le seul endroit où il restait de l'autorité dans leur communauté. Les trois autres étaient plutôt des vétérans, Lucie, trente ans dont dix à arpenter l'extérieur, une belle brune aux yeux bleus cristallins, Yasmine, une brune elle aussi avec la peau brune, très élancée, et Piotr, un colosse aux bras puissants, cheveux blonds broussailleux, dont le sourire et l'humour tranchait avec le reste du groupe.
La communauté avait préparé les armes, les munitions, les victuailles et avait souhaité bon courage au groupe. Ils étaient partis sous les chants et les danses de tous, ils avaient franchi les grilles, les fossés, les obstacles, pour s'enfoncer dans le grand extérieur. Sophie sentait son cœur bouillir, les yeux écarquillés. Ils marchaient en colonne, Paul en tête, fusils à la main, prêts à toute éventualité. Pourtant, on veillait au grain, même si la ville, ou ce qu'il en restait, offrait ses ruines à la vue de la colonne. Les larges rues, les grandes avenues avaient cédé leur place à une végétation luxuriante, les arbres avaient repris leurs droits, les pavés noyés sous les racines, le bitume enseveli. Les bâtiments avaient triste mine, les plus anciens résistaient encore, mais les plus récents, vite et mal construits n'avaient pas résisté aux affres du temps. Au loin, les biches gambadaient, les lapins proliféraient, et les chats couraient après les oiseaux. Le pire serait une meute de chiens redevenus sauvages.
On descendit vers le fleuve, la Loire, la pente était raide, la percée devait être jolie en son temps, mais là, il y avait juste cette carcasse de véhicule non-identifié aux yeux de Sophie qui gisait, en proie aux plantes et à la corrosion.
—Un tramway, souffla Piotr, ça servait aux habitants à se déplacer, comme un train dans la ville.
Sophie et Bastien apprécièrent l'ouvrage ravagé, tentèrent de s'imaginer une ville grouillante et ce truc qui avançait, rampait sur ses rails. Sans les films d'information que leur avait passé Clément, il leur aurait bien été difficile de s'imaginer tout ça qui fonctionne.
Ils descendirent au milieu des ruines et de la nature qui avait repris ses droits. La progression était pénible, mais Paul savait les guider à travers tout ça. Ils arrivèrent au fleuve, placide, qui coulait depuis toujours, avec ce pont défraichi qui enjambait les eaux bleues-vertes. Le soleil s'élevait, ils eurent mis une heure depuis leur sortie de leur refuge, ils continuèrent devant des façades défraichies, des pierres jaunes béantes de fenêtres inexistantes depuis longtemps. Paul avançait, résolu, il les faisait passer devant une immense bâtisse aux pierres ciselées, aux dentelles de détails mangées par le lierre.
—La cathédrale, souligna Piotr, qui aime jouer les guides touristiques. C'est là que les anciens hommes se rejoignaient pour prier, pour la religion.
Sophie et Bastien se rappelaient de leurs leçons d'histoire, et celles sur les religions, elles devaient apporter l'espoir, elles n'avaient apporté que l'asservissement et la mort. Car on ne tue jamais plus qu'en se sachant immortel, béni de dieux dont on ne peut vérifier l'existence.
Ils passèrent un second fleuve, sur un pont tout aussi défraichi, au milieu d'arbres qui avaient pris toutes leurs aises, par une chaleur qui montait. Au bout de trois heures, ils montèrent à nouveau, la pente était raide et tout le monde s'aidait à avancer. Les branches, les racines, tout ça aidait à progresser autant que ça freinait et bientôt, ils arrivèrent au sommet. Paul les mena à travers les arbres vers une tour, une des rares encore debout. Paul agita une corde, ils entrèrent dans le bâtiment, empruntèrent des escaliers jusqu'au sixième étage. Les corps soufflaient de cet effort. Ils débouchèrent sur une porte rouge et un homme plus âgé sur le seuil, le visage traversé de rides apparut. Paul et lui se tombèrent dans les bras.
—Victor, je suis si heureux de te voir, s'étreignirent-ils.
—Les jeunes, je vous présente Victor, mon frère.
Sophie le salua timidement, Bastien également. Victor n'avait pas le sourire, il était reclus, triste, dans cette pièce élevée où il pouvait surveiller les environs, les campagnes plus au sud, pour voir si d'autres hommes arrivaient, ou si la pluie, les éléments, des hordes de chiens arrivaient.
Il était volontairement la vigie sud, ermite de la communauté. Il veillait sur tous, et l'avait choisi. Le groupe lui livra un peu de victuailles, de quoi tenir un mois, des conserves, des fromages, du lait, des légumes, du pain également. Victor avait lui aussi ses clapiers à lapins, un peu de légumes dans son carré potager, quelques arbres fruitiers, de quoi survivre, mais on se faisait un devoir de lui offrir de quoi se sustenter et améliorer son confort spartiate. Il n'avait que peu d'électricité, fournie par une éolienne et quelques panneaux solaires, l'eau courante dépendait de la pluie et de comment il parvenait à remplir son réservoir, il vivait une vie austère, solitaire pour tous.
Victor invita les six personnes à sa table, Il avait pioché dans ses réserves et son potager pour leur proposer une ratatouille avec des pâtes, le tout suivi de raisins qui s'avérèrent juteux et sucrés à souhait.
—En d'autres temps, ces raisins auraient servi à faire des vins, parmi les meilleurs du monde. Maintenant, ils ne nourrissent que les oiseaux, les biches et le reste, soupira-t-il.
Le vin, Clément en avait parlé lors des cours de religion et d'éthique, c'était de l'alcool, l'alcool qui avait perverti bien des hommes, addictif, puissant, doux comme une caresse, mais un poison qui tue à petit feu. Des hommes avaient passé des dynasties, des familles entières à en produire, gâcher des terres pour produire un poison pour les autres. On avait dépensé de l'énergie, on avait tué pour avoir le droit de faire ça, quelle époque !
—Victor, tu viens avec nous, coupa Paul ?
—Et comment, répondit ce dernier en s'équipant.
Moins de cinq minutes plus tard, le groupe descendit les escaliers, et Victor mena le groupe plus au sud, sous le chaud soleil de ce mois de septembre naissant. Ils prirent les chemins à travers les arbres et tombèrent sur des clairières qui parsemaient parfois la forêt.
—Nous sommes sur l'ancienne route, celle qui mène à Bordeaux, nous annonça Victor.
Sophie, Bastien et les autres ne voyaient rien, juste quelques formes tordues, des pierres éparses, tout était noyé dans la végétation. Ils avançaient dans le silence, les yeux grands ouverts car la forêt, c'était ça, des bruits partout, le bruissement des feuilles, des petits animaux, le piaillement des oiseaux, à vous faire douter de tout.
Ils débouchèrent sur une clairière, puis sur un promontoire, puis, une autre forêt à la tombée de la nuit. Ils y trouvèrent un refuge inédit, une cabane perchée dans les arbres. Spartiate, sommaire, elle était à quelques mètres du sol, nichée entre les branches épaisses d'un vieux chêne. Quelques planches jointes, avec un toit, ça serait leur refuge pour la nuit.
Une échelle de cordes, ils grimpèrent les uns après les autres, hissèrent leur équipement pour finir par pénétrer dans la masure. Victor leur présente les quelques mètres carrés qui seront leur refuge pour la nuit.
—Pas de feu ce soir, on mangera froid, la fumée se sent de loin, et pas question de risquer un incendie. Tour de garde chacun son tour, toutes les heures, histoire de. Voilà les jumelles à vision nocturne, vestige de l'ancien temps, faites gaffe à la batterie, on ne pourra pas la recharger avant longtemps, ne l'utilisez qu'à coup sûr. A table, on s'éclaire très peu, lampes sans flammes, et on coupe d'ici trente minutes. Il y a des duvets et des couvertures par ici. Ne retirez que les chaussures, il faut qu'on soit prêts à partir très vite.
Dans un silence de cathédrale, les sept mangèrent des fruits, du pain, quelques amandes, de l'eau, un peu de viande séchée, et ils trouvèrent vite le sommeil. Bastien s'était couché contre sa belle, qui ne refusa pas le contact. Lovés comme des chatons, Elle appréciait sa chaleur, son corps contre le sien dans cet espace exigu, encore toute habillée et transpirante de sa journée.
Yasmine réveilla Sophie par un baiser sur la joue et une caresse qui la surprit, elle fut aussi surprise de sentir les bras de Bastien autour d'elle. Elle s'extirpa avec douceur pour attraper son fusil et prit sa place à l'entrée de la cabane. Elle s'assit en tailleur, adossée à une branche, elle apprécia le silence de cette nuit, puis la fraicheur des heures sombres. Elle tendit l'oreille, elle sentit alors toute la vie de la forêt, les bêtes, les hululements des chouettes, les feuilles qui dansaient dans la légère brise. Elle se voyait vivre, libre, pour la première fois, perdue dans l'immensité du dehors, tout ce qu'elle avait toujours vécu était loin, si loin. Et puis, il y avait Bastien, elle ne savait quoi penser, il était beau, et il lui avait donné du plaisir, un plaisir rare et inédit, autant que celui d'observer les amants.
Un bruit, ouf, ça venait de la cabane, c'était lui qui se levait, se rassura-t-elle, mais était-il déjà l'heure ?
—Je suis en avance, lui chuchota-t-il, et j'avais envie de rester un peu avec toi. Ça te plait le monde de dehors ?
—Oui, c'est extraordinaire ! C'est fabuleux de voir tout ça. Répondit-elle les étoiles dans les yeux.
Il passa ses bras autour d'elle, et elle ne le repoussa pas. Ils se blottirent l'un contre l'autre bien que la température ne je justifiât pas. Il se noyait dans le parfum de ses cheveux, elle appréciait sa chaleur. Les étoiles masquées par les feuilles étaient leurs baldaquins, la Lune timide les éclairaient, ils se câlinaient en restant alertes, enlacés, avec la vie devant eux.
Ils ne virent pas le temps passé et c'est Lucie qui les sortit de leur torpeur. Elle les releva et les deux jeunes retournèrent à l'intérieur pour se coucher tout de suite. C'est Sophie qui se tourna vers Bastien et qui se saisit de ses lèvres. Ils échangèrent un baiser, long et sensuel, des caresses chastes, mais ô combien intenses.
Le jour vint les cueillir, tous, et ils prirent un petit déjeuner tout aussi frugal que la veille, fruits secs, pain, eau, et ils reprirent leur chemin. Les sacs légèrement plus légers, ils s'arrêtèrent près d'une source pour remplir leurs gourdes. La nature était toujours plus belle, plus luxuriante, ils avaient parcouru une quinzaine de kilomètres dans la forêt lorsqu'ils atteignirent une clairière. Victor fit stopper le groupe pour faire le point et observer à la jumelle les alentours.
—On a de la visite, maudit-il entre ses dents.
Il passa la jumelle à son frère, lequel confirma.
—Quarante à cinquante personnes, la moitié de combattants armés de lames et d'arcs, le reste femmes et enfants.
Les jumelles passèrent de main en main. Sophie les vit, une troupe d'hommes sales en guenilles, les cheveux hirsutes, armés de machettes mal dégrossies, de bâtons, d'un arc rudimentaire, précédant une troupe de femmes aux yeux vides et quelques enfants faméliques aux traits émaciés. Harassés de marche, de soleil, de mauvais traitements, les femmes trainaient quelques charrettes remplies d'objets hétéroclites. On voyait qu'il ne régnait pas dans cette troupe une saine égalité de traitement, face à notre communauté, ils n'hésiteraient pas à attaquer sans pitié pour gagner quelques semaines de répit. C'était entendu, ils représentaient une menace pour le refuge, pour leur havre de paix.
—Soit on tire et on posera les questions après, soit on leur donne une chance, résuma Victor.
—Même si ce sont des pillards, ils méritent une chance, tempéra Paul.
—Je suis d'accord, opinèrent Yasmine, Piotr et Lucie.
Bastien et Sophie approuvèrent aussi, et Paul donna le signal. Tous se répartirent en ligne cachés des vues des nouveaux. Sophie et Bastien étaient à un mètre l'un de l'autre, ils se regardaient avec inquiétude, dans quelques instants, ils devraient mettre en application ce qu'ils avaient appris depuis des années, se défendre, tirer, tirer pour peut-être tuer.
Paul, une fois tout le monde en place, armes prêtes, sortit du couvert des arbres pour s'avancer en direction de la horde. Seul, fusil dans le dos, il s'était débarrassé de l'inutile pour sa mission de paix. Il s'avança d'une vingtaine de mètres dans les herbes hautes, et les héla. Il faisait de grands gestes de la main, amicaux, le fusil caché derrière son dos, il avait adopté une attitude résolument amicale. Sophie suivait les réactions des intrus dans la lunette de son fusil. Elle vit les hommes se ruer vers lui, sans hésitations, armes brandies, en criant de tous leurs poumons.
Sophie en eut le goût de nausée dans la bouche, ainsi, ces hommes étaient-ils devenus rapidement des bêtes sauvages. Ils allaient tuer sans connaître, massacrer par haine de l'inconnu. Un premier coup de feu, c'était Victor qui protégea son petit frère, lequel épaula son fusil d'un geste, ajusta et tira. Sophie n'eut pas le temps des remords, elle avait sa cible en plein centre depuis bien longtemps, un homme malingre, à la peau noircie de crasse, les yeux révulsés de haine, le bâton brandi bien haut. Elle pressa la détente, et, passée la poussée du recul, elle eut comme une satisfaction de voir cet homme, ce sauvage tomber, touché en pleine poitrine. Rapidement, elle avait sa deuxième cible, un autre de ces congénères, elle tira deux coups, les deux firent mouche, et il tomba, lui aussi fauché à cinq mètres de Paul qui s'était déjà débarrassé de ses adversaires les plus violents. Ceux qui avaient des arcs décochèrent des flèches fort maladroitement, et furent abattus de la même manière. La perte des guerriers ne firent pas décourager les autres qui se ruèrent tout de même sur Paul, gorge déployée, muscles bandés, haine au fond des yeux.
Les corps jonchaient la plaine, ils étaient tous tombés, fauchés par les balles, à vingt contre sept, ils n'avaient aucune chance, juste celle d'y passer. La totalité de la scène n'avait pas duré plus d'une minute. Quelle idiotie, pensèrent-ils. En trente ans, les hommes étaient passés de civilisation à la sauvagerie. La civilisation était perdue, seule comptait la force, la violence.
Ils regardèrent dans la direction du groupe des faibles, des femmes et des enfants qui restèrent interdits devant la mort des hommes, de tous les hommes, de leurs protecteurs. Paul donna le signal et les six sortirent du couvert pour avancer vers le groupe silencieux. Paul baissa son arme et avança vers les femmes avec les autres sur ses talons, mains en l'air, visages amicaux malgré tout. A dix mètres d'elles, il tenta de leur parler, pas de réponse.
—Nous venons en ami, tenta Sophie, y a-t-il quelqu'un qui nous comprend ?
Une femme, la plus vieille, s'avança vers Paul, puis vers Sophie, elle inclina la tête.
—Oui, je comprends, répondit-elle simplement. Qu'exigez-vous de nous ?
—Vos hommes nous ont attaqué, reprit Sophie, vous êtes libres désormais, vous pouvez nous rejoindre ou rester vous installer dans le coin.
—Nous n'avons nulle part, se lamenta la vieille femme avec des mots hésitants.
Paul, Sophie, Victor et les autres comprirent que ces hommes étaient tout ce qu'avaient ces pauvres gens. Ils n'avaient pas de ressources, pas de nourriture, ou si peu, quelques jarres d'eau, quelques objets en mauvais état, datant d'avant l'effondrement. Des armes, un peu, rien qui ne leur aurait permis de survivre plus de quelques jours.
Les sept prirent la décision de les amener vers chez eux, ils allaient faire partie de la communauté, et l'éducation, la bienveillance allait se charger de les rendre à la civilisation.
—Vous voulez vous joindre à nous ? Poursuivit Sophie. Vous serez libres, et vous aurez de quoi manger et un toit.
—Oui, nous vous suivons, s'inclina la femme.
Les sept donnèrent de l'eau à tous, firent le point sur la durée du jour restant, sur où dormir cette nuit, mais d'abord, ils prirent soin de fouiller les cadavres. Des lames de mauvaise qualité, pas de chaussures, à part pour le chef, bien mal faites, ils étaient pour la plupart en mauvaise santé. Les sauvages restants furent surpris de voir les sept prendre des outils pour creuser, et enterrer la vingtaine d'hommes. Deux heures furent nécessaires, et les survivants finirent par les aider.
—Si on ne fait pas preuve d'humanité, commence Sophie à l'adresse de la vieille femme, si on laisse ces cadavres à l'air libre, dévorés par les chiens ou les loups, on ne vaut pas mieux que les bêtes sauvages. Nous sommes des hommes, avec une humanité, nous avons à perpétuer la civilisation.
Paul, Victor, Piotr et Lucie, les plus anciens reconnurent le discours de Clément, de Mathieu, les fondateurs de leur communauté. En effet, il était de leur devoir de perpétuer l'esprit d'humanité, et cette vingtaine de personnes, des femmes en majorité, ne saurait être laissée à l'abandon dans la nature, en proie aux meutes de chiens, de loups, à la faim, à la soif.
Après cette courte oraison funèbre, et débarrassés de choses inutiles, le groupe se mit en route vers le nord, vers un bâtiment abandonné qui leur servirait d'abri pour cette nuit. Bordé d'arbres fruitiers et de ronces, elle fournirait un lieu sûr pour la trentaine de personnes qu'ils étaient désormais.
La vieille femme parla aux autres dans un sabir pauvre, quelques mauvais mots de français, et de langues d'on ne sait où. Le groupe approuva et la colonne se traça à travers la forêt. Sophie resta à l'arrière avec la désormais chef du groupe de rescapés, les deux femmes et Bastien s'expliquèrent. En tête, Victor, Paul, Yasmine menaient la marche. Lucie et Piotr étaient au milieu des rescapés, qui, globalement appréciaient la présence du géant, il avait même pris un des enfants sur ses épaules. Les autres marchaient, avec un peu plus d'entrain, vu ce qu'ils avaient dans le ventre désormais.
Pendant ce temps, Sophie et Bastien apprenaient ce qui faisait leur groupe. Pas de lois si ce n'était celle du plus fort, les femmes étaient à disposition des hommes, lesquels avaient le droit de vie de mort sur tous, et passaient leurs nerfs sur les plus faibles. Le groupe avait pillé une ferme tenue par un couple il y avait trois mois, plus au sud, l'homme avait été battu à mort, la femme qui avait refusé de se soumettre avait été violée, puis, tuée, les provisions avaient permis au groupe de manger pendant quelques semaines, puis ils s'en étaient allé dès celles-ci épuisées. Ils vivaient de rapines, de fouilles des rares vestiges du monde d'avant l'effondrement, de chasse, de cueillette, et, osa avouer la vieille femme, de cannibalisme lorsque les situations l'exigeaient.
—Quel est ton nom, demanda Bastien ?
—Mon nom ? Il y a bien longtemps qu'on ne m'a demandé ça, je m'appelais Fiona, répondit-elle.
—Tu as quel âge ?
—Je ne sais pas, j'ai vu passer bien des hivers, mais je me souviens que j'avais sept ans quand les premiers signes de l'effondrement sont arrivés. Puis, ma famille a péri dans une attaque de pillards, j'ai été fait très rapidement esclave dans un groupe, puis un autre, puis un autre, au gré des attaques, celui-là, ça fait cinq ans je crois.
—Ce que je peux vous proposer, c'est de rejoindre notre communauté, il y a une école pour les enfants, et vu ce que vous avez vécu, un peu d'éducation ne fera de mal à personne.
—L'école, soupira-t-elle, j'aimais tellement ça lorsque j'étais petite, ça me rappelle de bons souvenirs, de très vieilles choses oubliées depuis trop longtemps.
—Vous verrez, c'est un superbe endroit, vous ne vivrez plus la même violence, ni la même errance qu'avant.
—Nous vous remercions de tout cœur.
Sophie sentait que la vieille femme revivait, petit à petit, à parler de la sorte. Les pas se succédaient à travers la forêt lorsque des aboiements se firent entendre devant. Le pire, une meute de chiens courait vers eux. Victor et Paul sifflèrent le rappel. Sous les cris des réfugiés, ils se mirent en cercle, les sept dégainèrent leurs armes. Le mâle dominant, un vieux berger malinois montrait les crocs, aboyait de tous ses poumons, il régnait sur son aéropage d'une trentaine de chiens, des petits, des grands, lippes hargneuses, muscles saillants, poils hérissés, bave aux babines. Ils aboyaient, sur tous les tons, crocs apparents, petits hargneux et grands placides, malingres, le poil sale. Une chose était sûre pour Victor et Paul, s'ils n'avaient pas attaqué, c'est qu'ils doutaient de la victoire et cherchaient une ouverture.
—Faites du bruit, demanda-t-elle à Fiona.
Aussitôt dit, cette dernière poussa des hurlements, montra les dents. Ses congénères, encore apeurés, l'imitèrent petit à petit. Les chiens baissèrent la tête, ce qui encouragea les plus timides à se joindre au concert des intimidations. Toujours agressifs, mais moins déterminés, les chiens reculèrent. Psychologiquement, les humains avaient gagné sans faire usage de leurs armes. Victor et Paul approuvèrent et aux aussi se mirent eux aussi à crier, à hurler à taper dans leurs mains pour faire reculer les canidés.
Les deux groupes se jaugeaient, s'invectivaient, s'intimidaient, et Bastien osa s'avancer plus avant du groupe. Il prit une branche par terre et la tapa contre un tronc d'arbre, pour faire plus de bruit encore. Gagné, les chiens s'enfuirent. Le groupe hurla de joie lorsque les derniers chiens tournèrent les pattes.
La troupe resta sur le qui-vive, Paul et Victor menaient toujours la marche, fermes et décidés à aller jusqu'à leur but. Les derniers rayons du soleil saluaient leur arrivée vers une bâtisse qui avait perdu de sa superbe, mangée par le lierre. Mais grande, et avec un toit en état, elle conviendrait parfaitement pour cette nuit. On prit quelques minutes pour cueillir des pommes dans les arbres, des poires, ramasser du bois, et on installa tout le monde au premier étage de l'édifice. Un peu de pain, des fruits, de l'eau, voilà qui fera le dîner. La plupart n'avait pas mangé autant depuis des jours, et se ruèrent sur ces quelques mets.
Lors du repas, Fiona parla à ses compagnons d'infortune et leur expliqua ce qu'on attendait d'eux. Elle traduisit, et visiblement, la proposition fut acceptée. Les femmes sourirent, les enfants regagnèrent un peu d'innocence et coururent parmi les herbes hautes et les arbres. Piotr s'amusa à leur faire des grimaces et ils s'amusèrent avec le gentil géant.
On se répartit à l'étage de la bâtisse et Victor distribua les tours de garde. Le confort était précaire, on dormait à même le sol, mais, au moins, était-on à l'abri des bêtes et de la pluie. Tous se blottirent les uns contre les autres, Sophie et Bastien se lovèrent l'un contre l'autre en attendant leur tour de garde. Sophie appréciait la chaleur de Bastien contre son corps. Elle rêvait d'une douche, pour sentir à nouveau bon et savourer pleinement le moment, mais elle appréciait les bras du jeune homme autour d'elle. Elle était à l'aise, sereine, en sécurité. Bientôt, les derniers bruits s'évanouirent pour ne laisser que le silence de la nuit. Vingt-trois heures, Lucie réveilla Sophie d'un baiser sur la joue. Celle-ci apprécia et se leva, bientôt suivie par Bastien qui avait senti le départ de son amoureuse.
Les deux jeunes se tenaient au rez-de chaussée, armes à la main, enlacés, ils s'embrassaient, ne prononçaient un mot. Ils étaient bien ensemble, tout simplement. Le reste était superflu tant l'osmose les gagnait. Il appréciait la douceur de ses cheveux, et sa présence, en somme.
Ils retournèrent se coucher lorsque Piotr les releva au milieu de la nuit. Au matin, on avala quelques pêches, quelques pommes, du raisin, un peu d'eau, et on se mit en route.
Fiona parla avec Victor, Paul, puis, avec Sophie et Bastien qui avaient pris la tête de la colonne. Les enfants riaient avec Piotr, et semblaient heureux de voyager de la sorte. Les pas crissaient dans les feuilles mortes, la température était très agréable et après le zénith, la troupe arriva au repère de Victor, celui-ci s'éclipsa pour envoyer un message au camp avant de s'enfoncer dans la ville abandonnée. Tous avaient les yeux grands ouverts en voyant les bâtiments en ruine, ils n'avaient sans doute jamais vu une ville de cette importance.
Entre les gravats et la végétation, tous marchaient difficilement, à cause de la fatigue, et l'envie d'arriver. Ils traversèrent un cours d'eau, puis un second, ils montèrent jusqu'au tramway abandonné dans lequel on s'autorisa une petite pause durant laquelle Piotr s'amusa à faire rire les enfants encore une fois. Fiona rameuta ses ouailles et tous se remirent en route pour le camp de base.
La marche fut rapide, à peine une heure à travers les arbres et les buissons qui dévoraient les pierres, et ils furent en vue des premières ceintures de voitures. Ils passèrent à travers les obstacles dispersés autour de l'entrée, voitures, fossés, muret, puis, le grillage, imposant avec son chemin de ronde derrière. Noah et Violette, préposés à la garde, ouvrirent le portail en nous voyant arriver.
Violette tomba dans les bras de Sophie et embrassa les sept. La troupe d'une vingtaine de femmes et d'enfants avait attisé la curiosité de tous, et rapidement, la foule des grands jours s'était groupée autour des petits sauvages. Fiona traduisit la plupart des questions pour les autres. On leur proposa des chambres, de nouveaux vêtements, et surtout la possibilité de prendre une douche. La plupart n'en avait jamais pris, quelques bains dans des cours d'eau, mais sans savon. Ils avaient des étoiles dans les yeux, pour la plupart. Fiona leur expliqua les règles de notre communauté :
• Nous sommes tous frères, sœurs, une seule famille unie
• Pas de chef, personne n'est supérieur à un autre, personne n'est inférieur à un autre
• Personne n'appartient à personne, pas de lien de subordination ni de hiérarchie
• Chacun est responsable de la sécurité de tous
• Personne ne possède rien
• On partage toutes les ressources équitablement
• Les enfants sont notre bien le plus précieux
• L'école est obligatoire
• Il n'existe aucune monnaie
Fiona traduisit du mieux qu'elle pouvait aux autres, lesquels ne comprenaient pas tout et ouvraient grands leurs yeux, pour la plupart, ils étaient heureux d'être en sécurité.
—Je suis fier de toi, Sophie, l'interpella Clément.
—Je n'ai fait qu'appliquer ce que tu m'as appris, notre devoir d'humanité, le devoir d'aider les autres, le devoir de protéger la vie au maximum.
—Tu as bien fait, ces pauvres personnes méritent mieux que ce qu'elles ont subi. Il leur faudra du temps avant de s'acclimater totalement, mais avec l'école, on arrivera à leur faire comprendre ce qu'est la condition d'être humain. Allez, file profiter de ta douche, on mangera tous ensemble ce soir.
Déjà, au pied des bâtiments, les enfants avaient accueilli les nouveaux et se courraient après en riant sous les yeux rieurs des mères. Sophie rendit son arme à l'armurier, ses frusques de guerrière à Paul, et s'en alla sous la douche. Elle se délassa, se savonna avec soin, lava ses cheveux, et revêtit sa robe qui lui arrivait aux genoux. La cloche sonna le dîner, Sophie croisa Bastien dans le couloir et lui vola un baiser et retrouva Fiona au pied du bâtiment qui avait réuni tous ses congénères. Ils étaient méconnaissables, lavés, le teint plus rose, les cheveux coiffés, en robe beige ou marron, avec des chaussures, ils attendaient que quelqu'un les prît en main.
—Fiona, vous êtes libres désormais, libres de faire ce que vous voulez. Vous n'avez plus besoin que qui que ce soit vous dise quoi faire, lui sourit Bastien.
Clément qui avait suivi la discussion approuva de ses yeux rieurs. La petite troupe se rendit au réfectoire où la table avait été dressée pour tous. On souhaita la bienvenue aux nouveaux, Fiona traduisit les quelques paroles que l'on prononça, et les plats furent servis. Mathieu était sorti de sa retraite pour voir de ses yeux les nouveaux venus. Il s'assit à côté de Clément, souhaita le bon appétit à tout le monde et regarda son assiette. Une délicieuse ratatouille avec des pâtes, le tout était odorant, parfumé, et tous se régalèrent de ce mets. Les nouveaux eurent du mal à manger avec des couverts, ils étaient gauches, et Piotr s'amusait à faire des grimaces, tandis que d'autres aidèrent les plus jeunes à se servir d'une cuillère ou d'une fourchette. Ils mangèrent des choses qu'ils n'avaient jamais goûtées, ils en avaient des étoiles dans les yeux. Les petits se rassasièrent avec les fruits, le pain, les pâtes, les tomates. Tout le monde était aux anges.
Sophie eut le plaisir d'aller voir Mathieu, qui se reposait dans sa chambre au premier étage du bâtiment de l'école. Mathieu ne sortait guère plus, Sophie était impressionnée par ce qu'elle voyait, une chambre austère, un lit, et des photos, des images comme on en avait autrefois.
—Sophie, quelle joie de te voir ici, dans mon antre, comme tu vois, je suis un vieux monsieur, qui vit dans mes souvenirs. A se demander ce que tu viens chercher ici, ironisa-t-il.
—Je suis curieuse, je voudrais savoir comment était la vie avant le Grand Effondrement.
—Ah, la curiosité, un bien beau défaut, sourit-t-il, tu as raison de chercher à en savoir plus, mais tout ne te plaira pas.
—Qu'importe, je veux savoir.
—Rien de secret, poursuivit-il, juste que les groupes, les hommes ont tous, toujours leurs zones d'ombres, leurs réussites et leurs échecs, rien n'est jamais tout blanc ou tout noir. Tu veux savoir comment cette communauté s'est formée ? Comment nous vivions avant ça ?
—Oui, et comment tu as connu ma grand-mère, ma mère aussi.
—Ta mère, nous l'avons connue dans un cadre libertin, c'était une femme seule, libre, qui pratiquait sa sexualité librement, sans attaches, sans contraintes. Nous avons couché ensemble, Aurélie mon épouse, Sophie et moi, nous avons vécu des moments torrides à trois, à plus parfois, Aurélie et Sophie se sont bien amusées elles ensemble.
Sophie écarquilla les yeux, Mathieu et sa grand-mère avaient eu des relations sexuelles ? Comme les images que lui avait montré Alice lors des cours d'éducation à la sexualité.
—Nous vivions dans un rêve avant l'Effondrement, dans une chimère, celle du toujours plus. Nous n'étions jamais satisfaits, nous voulions toujours plus de tout, plus de biens, plus de reconnaissance, quitte à gâcher ce que nous avions, quitte à détruire les autres et la nature. Nous avions des vêtements en coton, il nous en fallait d'autres, et d'autres encore, et encore d'autres, pour le principe d'en avoir d'autres, pour le plaisir éphémère d'avoir la nouveauté. Nous avions une machine, il en fallait une autre, rapidement, plus neuf, plus puissant, avec des fonctionnalités totalement inutiles, mais juste pour dire qu'on possédait le dernier cri. Nous vivions dans une société en strates, hiérarchisée, dans laquelle chacun voulait se positionner en fonction de ce qu'il possédait. Alors, on cherchait à épater la galerie en exhibant habits, chaussures, accessoires, sans se soucier de ce qu'il fallait faire pour construire ces biens. Alors, on a exploité la Terre, on a vidé les sous-sols en creusant des mines de plus en plus profondes, on a vidé les rivières pour arroser des champs de coton, on a rasé des forêts pour faire pousser des graines pour nourrir des vaches, uniquement pour le plaisir de manger de la viande trois fois par jour, on a détruit des écosystèmes pour construire des temples de la consommation, on a tué la nature, en pensant que les hommes ne faisaient pas partie de la nature. Les hommes se pensaient maîtres de la nature, qu'elle était au service des besoins humains.
—Mais personne n'a pensé à arrêter tout ça ? s'insurgea Sophie.
—Bien sûr, mais minoritaires, et ils étaient discrédités, immédiatement, penses-tu, lorsqu'il fallait faire des efforts, les civilisations privilégiées étaient absentes. Elles voulaient continuer à vivre comme elles le désiraient, sans contraintes, sans se soucier du lendemain. Lorsqu'on leur expliquait ce qu'impliquait leur mode de vie, et je m'inclus dans le tas, on regardait ailleurs. On savait que nos voitures, nos téléphones, nos ordinateurs, notre viande, nos vêtements, tout ça détruisait la nature, mais on ne savait pas s'en passer.
Sophie était abasourdie, comment l'homme pouvait-il se comporter de la sorte.
—C'est pour ça que toi, et les autres, devez vous rendre compte de ce qu'il ne faut surtout pas refaire. Vivez, tous, en harmonie avec votre milieu, vivez avec, et non pas aux dépends. Parce que regarde les choses en face, nous avons l'eau courante, de l'électricité, et nous mangeons à notre faim, mais à quel prix ? Il nous a fallu installer des turbines dans le fleuve, des éoliennes, des panneaux solaires pour chauffer notre eau, nous avons cent animaux, entre les lapins, les poules, les cochons, chèvres, moutons, vaches, chevaux, et presque cent hectares de terres habitables pour cent vingt femmes et hommes. Regarde ce groupe de sauvages que tu as ramené, ont-ils déjà vus autant de luxe ? Nous ne pouvons pas prélever plus de choses à la nature que nous n'en avons déjà. Tu comprends ?
Mathieu se leva, et alla attraper quelque chose dans la pièce d'à côté, une guitare aux formes biscornues.
—Regarde ça, lui présenta-t-il, c'est une guitare qui a mon âge, en acajou, érable, ébène, des bois exotiques, avec des micros en cuivre, imagine-toi ce qu'il faut pour construire ce truc, et j'en ai acheté tant et tant. Pour construire cette merveille, il faut couper des arbres, les acheminer vers le lieu de coupe, découper, déplacer les bouts en bateau jusqu'au lieu de production, les découper encore, assembler avec de la colle, et ce, pour chacun des bois, plus extraire le cuivre, le raffiner, fabriquer le plastique des autres éléments, l'acier des autres éléments comme le chevalet. Tout ça, ce n'est que du pétrole, du pétrole, et encore du pétrole que nous extrayions encore et encore pour étancher notre soif de biens. Il nous en fallait toujours plus. Alors, on allait chercher dans la terre tout ce qu'il fallait pour des futilités. Ce que je voudrais que tu comprennes, c'est que chaque acte, chaque bien que nous fabriquons, nécessite des sacrifices, nécessite que nous fournissions des efforts. Tout a un impact sur la nature et nous faisons partie de la nature. Vouloir se considérer comme supérieur à la nature, considérer que la nature est à notre service, c'est la détruire.
—Et comment l'Effondrement est arrivé ? Demanda Sophie un peu chamboulée.
—Ah, la fameuse question, tu en as parlé avec Clément, non ?
—Oui, mais je voudrais voir l'histoire de notre communauté, ce que tu as fondée.
—Fondée, c'est un grand mot, j'ai fait ce que j'ai pu, compte-tenu des circonstances. Ça commencé par une escalade entre l'Europe, la Russie, les… enfin, des pays, tu te souviens de cette notion ?
—Oui, Clément nous en a parlé, des structures qui regroupaient des habitants dans une étendue de terre, avec des dirigeants, récite-t-elle par cœur sa leçon d'histoire.
—Oui, en gros, les uns et les autres se faisaient la guerre, de manière plus ou moins frontale, on fabriquait des armes, et on les détruisait tout aussi vite, seule satisfaction, les armes atomiques sont restées dans leurs abris. En 2040, on en était à dix-huit ans de guerre dans l'est, en Ukraine, seize dans le proche orient, et des millions de morts de part et d'autre. On avait du mal à trouver du pétrole pour alimenter les machines, les avions de guerre, les chars, on consommait cent millions de barils de pétrole par mois sur chacun des deux fronts. Alors, on a rasé la forêt pour faire pousser des plantes pour faire de l'éthanol, qu'on a appelé avec cynisme du bioéthanol, comme si ça ne faisait rien à la planète. Dix mille morts par mois, c'est le quota qu'on avait, en plus du matériel, des métaux rares, des plastiques qu'on détruisait. On s'habituait presque à ça, aux morts, aux destructions, au pétrole qui coûtait une fortune, aux pénuries de tout, et puis, les virus sont arrivés. Rien à voir avec les virus précédents, plus mortels, et les services de soins étaient déjà à genoux, on n'a rien pu faire. Cet endroit était presque à l'abandon, l'armée qui l'avait bâtie il y avait fort longtemps et les militaires avaient d'autres chats à fouetter. Alors, j'ai proposé à ceux que j'aimais de venir s'installer ici, ensemble et de fonder une communauté. On s'y est installés, et on a pris des dispositions pour se protéger. On a vidé les magasins des alentours, plantes, nourriture, animaux, outils, habits, on a tout vidé pour tout stocker ici. On s'est mis à l'agriculture. Rapidement, j'ai pris des mesures, récupérer toutes les connaissances du monde sur le réseau internet. On a passé des mois, tant que le réseau fonctionnait, pour récupérer des vidéos, des textes, des images, tout ce qu'on pouvait.
« On s'est battus contre d'autres qui voulaient nous piller, au début, c'était tous les jours., des bandes plus ou moins organisées qui cherchaient à détruire, à prendre nos provisions, nos biens. Internet a terminé de fonctionner trois ans après, la télévision peu après, la radio a tenu un an de plus. L'état n'avait plus d'existence, plus de structures, seule comptait la loi du plus fort. Remy, mon meilleur ami et père de Noah, Océane, sa fille, Aurélie ma chérie, Sophie, ta grand-mère, Camylia, Anaïs, la mère de Rose et Elise, et tant d'autres sont tombés sous les coups des pillards. On s'est mis à bâtir cet endroit pour qu'il soit un havre de paix, et la base d'un monde nouveau. Tu as l'impression que cet endroit est une forteresse, pas parce qu'on l'a voulu ainsi, mais parce que nous avons besoin de nous protéger. Tu comprends ?
Mathieu se sentit fatigué, les larmes aux yeux. Sophie se leva pour l'étreindre, et lui apporter du réconfort. Des larmes coulaient le long de ses joues au retour de ces souvenirs pénibles. Sophie laissa le vieil homme trouver le sommeil et s'en alla, consciente de bien plus de choses désormais.
La vie reprit son cours, Sophie sortait une fois par mois avec Paul et Victor, Bastien, et d'autres à tour de rôle, elle se sentait fière et forte lorsqu'elle surveillait les environs, au Nord, au Sud, le long du fleuve, dans toutes les directions. Elle se sentait épanouie. Les nouveaux s'étaient bien intégrés, apprenaient la langue jour après jour, les petits étaient devenus de vrais natifs du lieu. Ils couraient après les chevaux, les lapins, jouaient avec les quelques chats, ils se battaient pour être les meilleurs élèves à l'école. Ils apprenaient vite tellement leur soif d'apprendre était forte. Les femmes rescapées aidaient dans les champs, avec les animaux, deux d'entre elles aidaient Noah à l'atelier de mécanique, une filait le chanvre et le lin, une autre était à l'atelier de munitions à fabriquer ce qu'il manquait pour la défense du lieu, une autre fabriquait du papier pour que les enfants dessinent et apprennent à écrire, une autre se fit maçon à réparer avec deux hommes les bâtiments.
Sophie et Bastien se retrouvaient souvent, pour se parler, pour lire ensemble, pour jouer avec les enfants, et pour des câlins. Ils prenaient leur temps pour se découvrir. Sophie réclamait sans cesse des caresses, des baisers, elle appréciait les mains du jeune mécanicien sur ses hanches, sur ses seins. Elle découvrait le plaisir petit à petit et en avait autant envie que le vertige.
A l'automne, on fit la fête pour les premières récoltes de fruits d'hiver, les poires, les oranges, les Clémentines, les mandarines, les poireaux, les noix. Le réfectoire avait été décoré dans les tons ocre, marron, orange. Les femmes avaient mis des nœuds dans les cheveux, les hommes arboraient des colliers de couleur. On mangea un festin, une vache vieille avait été abattue pour l'occasion. On regretta d'avoir mis fin à une vie, mais tout le monde se régala de la daube aux carottes, avec des pommes de terre et champignons. On dansa, les jeunes, les anciens, même Mathieu qui avait accueilli avec beaucoup de joie l'arrivée des nouveaux venus. Pour l'occasion, il avait sorti sa guitare et joua pour tous. Ses mains parcouraient le bois, ses doigts pinçaient les cordes, il semblait retrouver se sa jeunesse faire danser son monde. On frappait les tambours, faisait jouer les cloches, d'autres guitares, la fête battait son plein.
Sophie dansa avec Bastien, ils se tenaient la main, se regardaient dans les yeux, et faisaient bouger leurs corps en harmonie. Bastien osa embrasser sa belle comme ils l'avaient fait des dizaines de fois, mais, cette nuit, Sophie avait un feu inédit qui brûlait dans ses entrailles, elle avait envie du contact de son Bastien, elle cherchait les caresses, les étreintes, elle avait besoin de tendresse.
—Viens avec moi, lui chuchota-t-elle alors que Mathieu et les autres jouaient une vieille chanson d'amour langoureuse d'un vieux groupe d'avant l'Effondrement.
Comme deux voleurs, les deux s'enfuirent dans la nuit, sous la pluie glaciale et rejoignirent la chambre de Violette et Sophie. Cette dernière poussa Bastien sur le lit qui grinça pour la forme et elle le chevaucha. Elle s'assit sur lui et mangea sa bouche, tandis qu'il la prenait dans ses bras, plutôt chastement.
—Caresse-moi, lui demanda Sophie, je suis toute à toi ce soir.
—Je ne rêve que de toi depuis des mois, ma belle Sophie.
Bastien ne se fit pas prier et posa ses mains sur les fesses galbées de la jolie rousse. Il la caressa, la cajola avant que cette dernière n'ouvrît son corsage et ne présentât ses seins pleins, gorgés d'envie à Bastien qui les découvrit pleinement désormais. Sous la clarté de la Lune, il savoura leur beauté, ces deux pommes épanouies surmontées de framboises frémissantes. Il n'hésita pas un instant et s'en délecta. Il suça, lécha, téta, sous les gémissements d'encouragement de la jeune femme qui crispait ses mains dans les cheveux courts. Il se délecta de sa peau, de son parfum, de ses beaux seins ronds qui pulsaient d'envie. Le souffle profond, les sens en émoi, la jeune femme s'envolait petit à petit. Son dos se creusa, elle avait besoin de plus.
Elle passa ses mains sur le torse de Bastien, sous sa chemise, les peaux brûlantes se mélangeaient, fusionnaient sous ces caresses. Bastien continuait son œuvre, tantôt sur un sein, tantôt sur l'autre, ses mains dans le dos, sur les hanches, pinçant un téton, il était au paradis de donner du plaisir à sa belle. Son pantalon commençait à être étroit, bien trop, et il entrait lui aussi en éruption. Sophie sentait contre son bas ventre l'intrus, cette belle bosse dressée pour elle. Elle savait ce que ça signifiait, elle savait quelles envies animaient le jeune homme. Il avait envie d'elle, envie d'aller plus loin, mais il se contenait, il devait absolument la respecter, il devait absolument ne pas la forcer.
Ses mains sur les fesses bombées de Sophie, il sentait bien la chaleur qui émanait d'elle, il sentait qu'elle avait des envies, mais il les respecterait.
Sophie fit valser sa robe, totalement, elle dévoila son intimité sa petite toison finement taillée, entretenue, qui ne rêvait que de soins, qu'on s'occupât d'elle. Elle prit la main de Bastien, la chassa de sa fesse pour aller se poser sur son sexe. Il y trouva un ruisseau qui coulait, une chaleur inédite, une envie irrépressible, qui secouait la jeune femme. Sophie se régala du contact sur son sexe, et le fait qu'il trouva très vite son petit bouton la fit décoller. Si elle pensait que les baisers sur ses seins étaient du plaisir, là, c'était une autre dimension. Elle gémissait, elle était traversée de mille éclairs de jouissance. Sans cesser de lui manger la poitrine, il titilla le clitoris dont il avait appris le rôle dans les cours d'Alice, les cours de sexualité. Il savait ce que ça pouvait provoquer chez les femmes, du moins, il le pensait, car voir sa belle comme ça, l'entendre gémit, se tordre, il ne s'y attendait pas.
Il s'enhardit rapidement, et bascula sa belle sur le lit, allongée sur le dos et plongea sa bouche sur le clitoris. Sophie se raidissait, soufflait, chantait, sous les assauts de la langue de Bastien qui l'usait pour titiller le bourgeon de sa belle qui coulait de plaisir. Il s'activa, il prenait son pied à voir sa belle ainsi, tordue de sensuelles émotions. Il osa un doigt, lequel s'enfonça aisément dans le sexe brûlant et trempé de la rousse.
Elle gémit encore plus fort, dans des tonalités inédites, dans des notes incongrues et jouit, encore plus fort. Elle ne savait pas où elle était, elle sentit une explosion, un chamboulement, c'était donc ça un orgasme. Elle avait le souffle coupé, les sens mélangés, le corps en fusion, le cerveau gelé, comme si son enveloppe charnelle avait rompu les liens avec son esprit. Plus rien ne répondait, mais une chose était sûre, elle en voulait encore, rien n'était si fort, c'était une expérience nouvelle qui appelait une autre.
—Sophie, belle Sophie, tu vas bien, s'inquiéta Bastien ?
—Oui, ahana-t-elle, oui, oui !
Bastien cajolait son corps, promenait son doigt sur la peau transpirante de sa belle, qui s'endormit rapidement, l'esprit apaisé, contre celui qui lui avait tant donné. Bastien se sentit frustré, mais ne dit rien, le pantalon en éruption, tendu, il observa la conscience de sa belle sombrer dans le sommeil.
—Alors, tu as aimé le spectacle lança-t-elle ?
Sophie hésita, rouge comme une pivoine.
—Euh, enfin, oui, enfin, je ne pensais pas…
—Rassure-toi, j'ai adoré que tu nous regardes, la rassure la belle brune, vous étiez mignons à vous embrasser, savoir que tu nous regardais était encore plus excitant pour nous. Si tu as envie, notre prochaine fois, tu pourras voir de plus près.
—Euh, je ne sais pas, peut-être, enfin.
—Hey, détends-toi ma belle, tout ça est normal, ce n'est en aucun cas malsain, rappelle-toi, la sexualité est libre, harmonieuse et respectueuse, Alice, Clément, Rose nous l'ont assez répété. Je vais me coucher, tu viens avec moi ?
Violette tendit la main à Sophie, qui, un peu perdue se laissa guider jusqu'à leur chambre. En effet, les lieux étaient assez grands pour qu'ils soient partagés. Elles étaient quatre jeunes femmes dans cette pièce, décorée avec leurs envies, leurs créations, et des objets d'avant glanés dans les maisons abandonnées.
La nuit fut agitée pour Sophie, mais en appliquant ce qu'elle avait appris lors de leurs cours de sommeil, elle put se détendre et sombrer dans une nuit réparatrice.
La vit reprit son cours, tâches agricoles, école, cours de sport, entretien des installations, cours de combat, de tir. L'avenir s'annonçait bien pour Sophie et pour la communauté. Les récoltes avaient été bonnes. Déjà, on tissait le chanvre et le lin pour les besoins en vêtements de tous, on faisait des conserves pour garder des vitamines cet hiver, les veaux, les cochons, les poules, les lapins se portaient bien et l'on voyait le cheptel prendre un peu de volume. Les greniers étaient garnis, les rares réfrigérateurs tournaient et conservaient les denrées périssables, et les médicaments créés par les chimistes du groupe. On avait de la crème, des œufs, du fromage dans les caves creusées dans la roche, les papilles de tous s'en régalaient d'avance.
Sophie avait posé son volontariat pour aller faire un tour à l'extérieur, Bastien lui avait emboîté le pas. Paul, le cousin de Clément, un solide gaillard taciturne, l'œil vif, la cinquantaine épanouie était venu les entrainer et évaluer leurs capacités. Sophie avait passé les épreuves haut la main. Elle savait se camoufler, se repérer, marcher avec une carte et une boussole, faire usage de ses armes, trouver sa pitance dans la nature, eau, baies, fruits, chasser les lapins, et, surtout plus dangereux, le sanglier ou les biches. Elle avait tout d'une aventurière. Bastien, lui aussi avait réussi, il compensait la ruse de la belle rousse par une force et une endurance à toute épreuve. S'il n'était pas aussi discret que la belle de ses yeux, il savait se défendre, et surmonter les épreuves. A l'automne, Paul les emmena pour leur première vraie sortie, sur plusieurs jours. Ils étaient six, avec une radio, un fusil chacun, une dague, et dans leurs sacs, quelques victuailles avec leur réserve d'eau, un peu de savon, des habits de rechange, de quoi affronter le plus urgent.
Bastien l'accompagnait, Paul menait son groupe, c'était bien le seul endroit où il restait de l'autorité dans leur communauté. Les trois autres étaient plutôt des vétérans, Lucie, trente ans dont dix à arpenter l'extérieur, une belle brune aux yeux bleus cristallins, Yasmine, une brune elle aussi avec la peau brune, très élancée, et Piotr, un colosse aux bras puissants, cheveux blonds broussailleux, dont le sourire et l'humour tranchait avec le reste du groupe.
La communauté avait préparé les armes, les munitions, les victuailles et avait souhaité bon courage au groupe. Ils étaient partis sous les chants et les danses de tous, ils avaient franchi les grilles, les fossés, les obstacles, pour s'enfoncer dans le grand extérieur. Sophie sentait son cœur bouillir, les yeux écarquillés. Ils marchaient en colonne, Paul en tête, fusils à la main, prêts à toute éventualité. Pourtant, on veillait au grain, même si la ville, ou ce qu'il en restait, offrait ses ruines à la vue de la colonne. Les larges rues, les grandes avenues avaient cédé leur place à une végétation luxuriante, les arbres avaient repris leurs droits, les pavés noyés sous les racines, le bitume enseveli. Les bâtiments avaient triste mine, les plus anciens résistaient encore, mais les plus récents, vite et mal construits n'avaient pas résisté aux affres du temps. Au loin, les biches gambadaient, les lapins proliféraient, et les chats couraient après les oiseaux. Le pire serait une meute de chiens redevenus sauvages.
On descendit vers le fleuve, la Loire, la pente était raide, la percée devait être jolie en son temps, mais là, il y avait juste cette carcasse de véhicule non-identifié aux yeux de Sophie qui gisait, en proie aux plantes et à la corrosion.
—Un tramway, souffla Piotr, ça servait aux habitants à se déplacer, comme un train dans la ville.
Sophie et Bastien apprécièrent l'ouvrage ravagé, tentèrent de s'imaginer une ville grouillante et ce truc qui avançait, rampait sur ses rails. Sans les films d'information que leur avait passé Clément, il leur aurait bien été difficile de s'imaginer tout ça qui fonctionne.
Ils descendirent au milieu des ruines et de la nature qui avait repris ses droits. La progression était pénible, mais Paul savait les guider à travers tout ça. Ils arrivèrent au fleuve, placide, qui coulait depuis toujours, avec ce pont défraichi qui enjambait les eaux bleues-vertes. Le soleil s'élevait, ils eurent mis une heure depuis leur sortie de leur refuge, ils continuèrent devant des façades défraichies, des pierres jaunes béantes de fenêtres inexistantes depuis longtemps. Paul avançait, résolu, il les faisait passer devant une immense bâtisse aux pierres ciselées, aux dentelles de détails mangées par le lierre.
—La cathédrale, souligna Piotr, qui aime jouer les guides touristiques. C'est là que les anciens hommes se rejoignaient pour prier, pour la religion.
Sophie et Bastien se rappelaient de leurs leçons d'histoire, et celles sur les religions, elles devaient apporter l'espoir, elles n'avaient apporté que l'asservissement et la mort. Car on ne tue jamais plus qu'en se sachant immortel, béni de dieux dont on ne peut vérifier l'existence.
Ils passèrent un second fleuve, sur un pont tout aussi défraichi, au milieu d'arbres qui avaient pris toutes leurs aises, par une chaleur qui montait. Au bout de trois heures, ils montèrent à nouveau, la pente était raide et tout le monde s'aidait à avancer. Les branches, les racines, tout ça aidait à progresser autant que ça freinait et bientôt, ils arrivèrent au sommet. Paul les mena à travers les arbres vers une tour, une des rares encore debout. Paul agita une corde, ils entrèrent dans le bâtiment, empruntèrent des escaliers jusqu'au sixième étage. Les corps soufflaient de cet effort. Ils débouchèrent sur une porte rouge et un homme plus âgé sur le seuil, le visage traversé de rides apparut. Paul et lui se tombèrent dans les bras.
—Victor, je suis si heureux de te voir, s'étreignirent-ils.
—Les jeunes, je vous présente Victor, mon frère.
Sophie le salua timidement, Bastien également. Victor n'avait pas le sourire, il était reclus, triste, dans cette pièce élevée où il pouvait surveiller les environs, les campagnes plus au sud, pour voir si d'autres hommes arrivaient, ou si la pluie, les éléments, des hordes de chiens arrivaient.
Il était volontairement la vigie sud, ermite de la communauté. Il veillait sur tous, et l'avait choisi. Le groupe lui livra un peu de victuailles, de quoi tenir un mois, des conserves, des fromages, du lait, des légumes, du pain également. Victor avait lui aussi ses clapiers à lapins, un peu de légumes dans son carré potager, quelques arbres fruitiers, de quoi survivre, mais on se faisait un devoir de lui offrir de quoi se sustenter et améliorer son confort spartiate. Il n'avait que peu d'électricité, fournie par une éolienne et quelques panneaux solaires, l'eau courante dépendait de la pluie et de comment il parvenait à remplir son réservoir, il vivait une vie austère, solitaire pour tous.
Victor invita les six personnes à sa table, Il avait pioché dans ses réserves et son potager pour leur proposer une ratatouille avec des pâtes, le tout suivi de raisins qui s'avérèrent juteux et sucrés à souhait.
—En d'autres temps, ces raisins auraient servi à faire des vins, parmi les meilleurs du monde. Maintenant, ils ne nourrissent que les oiseaux, les biches et le reste, soupira-t-il.
Le vin, Clément en avait parlé lors des cours de religion et d'éthique, c'était de l'alcool, l'alcool qui avait perverti bien des hommes, addictif, puissant, doux comme une caresse, mais un poison qui tue à petit feu. Des hommes avaient passé des dynasties, des familles entières à en produire, gâcher des terres pour produire un poison pour les autres. On avait dépensé de l'énergie, on avait tué pour avoir le droit de faire ça, quelle époque !
—Victor, tu viens avec nous, coupa Paul ?
—Et comment, répondit ce dernier en s'équipant.
Moins de cinq minutes plus tard, le groupe descendit les escaliers, et Victor mena le groupe plus au sud, sous le chaud soleil de ce mois de septembre naissant. Ils prirent les chemins à travers les arbres et tombèrent sur des clairières qui parsemaient parfois la forêt.
—Nous sommes sur l'ancienne route, celle qui mène à Bordeaux, nous annonça Victor.
Sophie, Bastien et les autres ne voyaient rien, juste quelques formes tordues, des pierres éparses, tout était noyé dans la végétation. Ils avançaient dans le silence, les yeux grands ouverts car la forêt, c'était ça, des bruits partout, le bruissement des feuilles, des petits animaux, le piaillement des oiseaux, à vous faire douter de tout.
Ils débouchèrent sur une clairière, puis sur un promontoire, puis, une autre forêt à la tombée de la nuit. Ils y trouvèrent un refuge inédit, une cabane perchée dans les arbres. Spartiate, sommaire, elle était à quelques mètres du sol, nichée entre les branches épaisses d'un vieux chêne. Quelques planches jointes, avec un toit, ça serait leur refuge pour la nuit.
Une échelle de cordes, ils grimpèrent les uns après les autres, hissèrent leur équipement pour finir par pénétrer dans la masure. Victor leur présente les quelques mètres carrés qui seront leur refuge pour la nuit.
—Pas de feu ce soir, on mangera froid, la fumée se sent de loin, et pas question de risquer un incendie. Tour de garde chacun son tour, toutes les heures, histoire de. Voilà les jumelles à vision nocturne, vestige de l'ancien temps, faites gaffe à la batterie, on ne pourra pas la recharger avant longtemps, ne l'utilisez qu'à coup sûr. A table, on s'éclaire très peu, lampes sans flammes, et on coupe d'ici trente minutes. Il y a des duvets et des couvertures par ici. Ne retirez que les chaussures, il faut qu'on soit prêts à partir très vite.
Dans un silence de cathédrale, les sept mangèrent des fruits, du pain, quelques amandes, de l'eau, un peu de viande séchée, et ils trouvèrent vite le sommeil. Bastien s'était couché contre sa belle, qui ne refusa pas le contact. Lovés comme des chatons, Elle appréciait sa chaleur, son corps contre le sien dans cet espace exigu, encore toute habillée et transpirante de sa journée.
Yasmine réveilla Sophie par un baiser sur la joue et une caresse qui la surprit, elle fut aussi surprise de sentir les bras de Bastien autour d'elle. Elle s'extirpa avec douceur pour attraper son fusil et prit sa place à l'entrée de la cabane. Elle s'assit en tailleur, adossée à une branche, elle apprécia le silence de cette nuit, puis la fraicheur des heures sombres. Elle tendit l'oreille, elle sentit alors toute la vie de la forêt, les bêtes, les hululements des chouettes, les feuilles qui dansaient dans la légère brise. Elle se voyait vivre, libre, pour la première fois, perdue dans l'immensité du dehors, tout ce qu'elle avait toujours vécu était loin, si loin. Et puis, il y avait Bastien, elle ne savait quoi penser, il était beau, et il lui avait donné du plaisir, un plaisir rare et inédit, autant que celui d'observer les amants.
Un bruit, ouf, ça venait de la cabane, c'était lui qui se levait, se rassura-t-elle, mais était-il déjà l'heure ?
—Je suis en avance, lui chuchota-t-il, et j'avais envie de rester un peu avec toi. Ça te plait le monde de dehors ?
—Oui, c'est extraordinaire ! C'est fabuleux de voir tout ça. Répondit-elle les étoiles dans les yeux.
Il passa ses bras autour d'elle, et elle ne le repoussa pas. Ils se blottirent l'un contre l'autre bien que la température ne je justifiât pas. Il se noyait dans le parfum de ses cheveux, elle appréciait sa chaleur. Les étoiles masquées par les feuilles étaient leurs baldaquins, la Lune timide les éclairaient, ils se câlinaient en restant alertes, enlacés, avec la vie devant eux.
Ils ne virent pas le temps passé et c'est Lucie qui les sortit de leur torpeur. Elle les releva et les deux jeunes retournèrent à l'intérieur pour se coucher tout de suite. C'est Sophie qui se tourna vers Bastien et qui se saisit de ses lèvres. Ils échangèrent un baiser, long et sensuel, des caresses chastes, mais ô combien intenses.
Le jour vint les cueillir, tous, et ils prirent un petit déjeuner tout aussi frugal que la veille, fruits secs, pain, eau, et ils reprirent leur chemin. Les sacs légèrement plus légers, ils s'arrêtèrent près d'une source pour remplir leurs gourdes. La nature était toujours plus belle, plus luxuriante, ils avaient parcouru une quinzaine de kilomètres dans la forêt lorsqu'ils atteignirent une clairière. Victor fit stopper le groupe pour faire le point et observer à la jumelle les alentours.
—On a de la visite, maudit-il entre ses dents.
Il passa la jumelle à son frère, lequel confirma.
—Quarante à cinquante personnes, la moitié de combattants armés de lames et d'arcs, le reste femmes et enfants.
Les jumelles passèrent de main en main. Sophie les vit, une troupe d'hommes sales en guenilles, les cheveux hirsutes, armés de machettes mal dégrossies, de bâtons, d'un arc rudimentaire, précédant une troupe de femmes aux yeux vides et quelques enfants faméliques aux traits émaciés. Harassés de marche, de soleil, de mauvais traitements, les femmes trainaient quelques charrettes remplies d'objets hétéroclites. On voyait qu'il ne régnait pas dans cette troupe une saine égalité de traitement, face à notre communauté, ils n'hésiteraient pas à attaquer sans pitié pour gagner quelques semaines de répit. C'était entendu, ils représentaient une menace pour le refuge, pour leur havre de paix.
—Soit on tire et on posera les questions après, soit on leur donne une chance, résuma Victor.
—Même si ce sont des pillards, ils méritent une chance, tempéra Paul.
—Je suis d'accord, opinèrent Yasmine, Piotr et Lucie.
Bastien et Sophie approuvèrent aussi, et Paul donna le signal. Tous se répartirent en ligne cachés des vues des nouveaux. Sophie et Bastien étaient à un mètre l'un de l'autre, ils se regardaient avec inquiétude, dans quelques instants, ils devraient mettre en application ce qu'ils avaient appris depuis des années, se défendre, tirer, tirer pour peut-être tuer.
Paul, une fois tout le monde en place, armes prêtes, sortit du couvert des arbres pour s'avancer en direction de la horde. Seul, fusil dans le dos, il s'était débarrassé de l'inutile pour sa mission de paix. Il s'avança d'une vingtaine de mètres dans les herbes hautes, et les héla. Il faisait de grands gestes de la main, amicaux, le fusil caché derrière son dos, il avait adopté une attitude résolument amicale. Sophie suivait les réactions des intrus dans la lunette de son fusil. Elle vit les hommes se ruer vers lui, sans hésitations, armes brandies, en criant de tous leurs poumons.
Sophie en eut le goût de nausée dans la bouche, ainsi, ces hommes étaient-ils devenus rapidement des bêtes sauvages. Ils allaient tuer sans connaître, massacrer par haine de l'inconnu. Un premier coup de feu, c'était Victor qui protégea son petit frère, lequel épaula son fusil d'un geste, ajusta et tira. Sophie n'eut pas le temps des remords, elle avait sa cible en plein centre depuis bien longtemps, un homme malingre, à la peau noircie de crasse, les yeux révulsés de haine, le bâton brandi bien haut. Elle pressa la détente, et, passée la poussée du recul, elle eut comme une satisfaction de voir cet homme, ce sauvage tomber, touché en pleine poitrine. Rapidement, elle avait sa deuxième cible, un autre de ces congénères, elle tira deux coups, les deux firent mouche, et il tomba, lui aussi fauché à cinq mètres de Paul qui s'était déjà débarrassé de ses adversaires les plus violents. Ceux qui avaient des arcs décochèrent des flèches fort maladroitement, et furent abattus de la même manière. La perte des guerriers ne firent pas décourager les autres qui se ruèrent tout de même sur Paul, gorge déployée, muscles bandés, haine au fond des yeux.
Les corps jonchaient la plaine, ils étaient tous tombés, fauchés par les balles, à vingt contre sept, ils n'avaient aucune chance, juste celle d'y passer. La totalité de la scène n'avait pas duré plus d'une minute. Quelle idiotie, pensèrent-ils. En trente ans, les hommes étaient passés de civilisation à la sauvagerie. La civilisation était perdue, seule comptait la force, la violence.
Ils regardèrent dans la direction du groupe des faibles, des femmes et des enfants qui restèrent interdits devant la mort des hommes, de tous les hommes, de leurs protecteurs. Paul donna le signal et les six sortirent du couvert pour avancer vers le groupe silencieux. Paul baissa son arme et avança vers les femmes avec les autres sur ses talons, mains en l'air, visages amicaux malgré tout. A dix mètres d'elles, il tenta de leur parler, pas de réponse.
—Nous venons en ami, tenta Sophie, y a-t-il quelqu'un qui nous comprend ?
Une femme, la plus vieille, s'avança vers Paul, puis vers Sophie, elle inclina la tête.
—Oui, je comprends, répondit-elle simplement. Qu'exigez-vous de nous ?
—Vos hommes nous ont attaqué, reprit Sophie, vous êtes libres désormais, vous pouvez nous rejoindre ou rester vous installer dans le coin.
—Nous n'avons nulle part, se lamenta la vieille femme avec des mots hésitants.
Paul, Sophie, Victor et les autres comprirent que ces hommes étaient tout ce qu'avaient ces pauvres gens. Ils n'avaient pas de ressources, pas de nourriture, ou si peu, quelques jarres d'eau, quelques objets en mauvais état, datant d'avant l'effondrement. Des armes, un peu, rien qui ne leur aurait permis de survivre plus de quelques jours.
Les sept prirent la décision de les amener vers chez eux, ils allaient faire partie de la communauté, et l'éducation, la bienveillance allait se charger de les rendre à la civilisation.
—Vous voulez vous joindre à nous ? Poursuivit Sophie. Vous serez libres, et vous aurez de quoi manger et un toit.
—Oui, nous vous suivons, s'inclina la femme.
Les sept donnèrent de l'eau à tous, firent le point sur la durée du jour restant, sur où dormir cette nuit, mais d'abord, ils prirent soin de fouiller les cadavres. Des lames de mauvaise qualité, pas de chaussures, à part pour le chef, bien mal faites, ils étaient pour la plupart en mauvaise santé. Les sauvages restants furent surpris de voir les sept prendre des outils pour creuser, et enterrer la vingtaine d'hommes. Deux heures furent nécessaires, et les survivants finirent par les aider.
—Si on ne fait pas preuve d'humanité, commence Sophie à l'adresse de la vieille femme, si on laisse ces cadavres à l'air libre, dévorés par les chiens ou les loups, on ne vaut pas mieux que les bêtes sauvages. Nous sommes des hommes, avec une humanité, nous avons à perpétuer la civilisation.
Paul, Victor, Piotr et Lucie, les plus anciens reconnurent le discours de Clément, de Mathieu, les fondateurs de leur communauté. En effet, il était de leur devoir de perpétuer l'esprit d'humanité, et cette vingtaine de personnes, des femmes en majorité, ne saurait être laissée à l'abandon dans la nature, en proie aux meutes de chiens, de loups, à la faim, à la soif.
Après cette courte oraison funèbre, et débarrassés de choses inutiles, le groupe se mit en route vers le nord, vers un bâtiment abandonné qui leur servirait d'abri pour cette nuit. Bordé d'arbres fruitiers et de ronces, elle fournirait un lieu sûr pour la trentaine de personnes qu'ils étaient désormais.
La vieille femme parla aux autres dans un sabir pauvre, quelques mauvais mots de français, et de langues d'on ne sait où. Le groupe approuva et la colonne se traça à travers la forêt. Sophie resta à l'arrière avec la désormais chef du groupe de rescapés, les deux femmes et Bastien s'expliquèrent. En tête, Victor, Paul, Yasmine menaient la marche. Lucie et Piotr étaient au milieu des rescapés, qui, globalement appréciaient la présence du géant, il avait même pris un des enfants sur ses épaules. Les autres marchaient, avec un peu plus d'entrain, vu ce qu'ils avaient dans le ventre désormais.
Pendant ce temps, Sophie et Bastien apprenaient ce qui faisait leur groupe. Pas de lois si ce n'était celle du plus fort, les femmes étaient à disposition des hommes, lesquels avaient le droit de vie de mort sur tous, et passaient leurs nerfs sur les plus faibles. Le groupe avait pillé une ferme tenue par un couple il y avait trois mois, plus au sud, l'homme avait été battu à mort, la femme qui avait refusé de se soumettre avait été violée, puis, tuée, les provisions avaient permis au groupe de manger pendant quelques semaines, puis ils s'en étaient allé dès celles-ci épuisées. Ils vivaient de rapines, de fouilles des rares vestiges du monde d'avant l'effondrement, de chasse, de cueillette, et, osa avouer la vieille femme, de cannibalisme lorsque les situations l'exigeaient.
—Quel est ton nom, demanda Bastien ?
—Mon nom ? Il y a bien longtemps qu'on ne m'a demandé ça, je m'appelais Fiona, répondit-elle.
—Tu as quel âge ?
—Je ne sais pas, j'ai vu passer bien des hivers, mais je me souviens que j'avais sept ans quand les premiers signes de l'effondrement sont arrivés. Puis, ma famille a péri dans une attaque de pillards, j'ai été fait très rapidement esclave dans un groupe, puis un autre, puis un autre, au gré des attaques, celui-là, ça fait cinq ans je crois.
—Ce que je peux vous proposer, c'est de rejoindre notre communauté, il y a une école pour les enfants, et vu ce que vous avez vécu, un peu d'éducation ne fera de mal à personne.
—L'école, soupira-t-elle, j'aimais tellement ça lorsque j'étais petite, ça me rappelle de bons souvenirs, de très vieilles choses oubliées depuis trop longtemps.
—Vous verrez, c'est un superbe endroit, vous ne vivrez plus la même violence, ni la même errance qu'avant.
—Nous vous remercions de tout cœur.
Sophie sentait que la vieille femme revivait, petit à petit, à parler de la sorte. Les pas se succédaient à travers la forêt lorsque des aboiements se firent entendre devant. Le pire, une meute de chiens courait vers eux. Victor et Paul sifflèrent le rappel. Sous les cris des réfugiés, ils se mirent en cercle, les sept dégainèrent leurs armes. Le mâle dominant, un vieux berger malinois montrait les crocs, aboyait de tous ses poumons, il régnait sur son aéropage d'une trentaine de chiens, des petits, des grands, lippes hargneuses, muscles saillants, poils hérissés, bave aux babines. Ils aboyaient, sur tous les tons, crocs apparents, petits hargneux et grands placides, malingres, le poil sale. Une chose était sûre pour Victor et Paul, s'ils n'avaient pas attaqué, c'est qu'ils doutaient de la victoire et cherchaient une ouverture.
—Faites du bruit, demanda-t-elle à Fiona.
Aussitôt dit, cette dernière poussa des hurlements, montra les dents. Ses congénères, encore apeurés, l'imitèrent petit à petit. Les chiens baissèrent la tête, ce qui encouragea les plus timides à se joindre au concert des intimidations. Toujours agressifs, mais moins déterminés, les chiens reculèrent. Psychologiquement, les humains avaient gagné sans faire usage de leurs armes. Victor et Paul approuvèrent et aux aussi se mirent eux aussi à crier, à hurler à taper dans leurs mains pour faire reculer les canidés.
Les deux groupes se jaugeaient, s'invectivaient, s'intimidaient, et Bastien osa s'avancer plus avant du groupe. Il prit une branche par terre et la tapa contre un tronc d'arbre, pour faire plus de bruit encore. Gagné, les chiens s'enfuirent. Le groupe hurla de joie lorsque les derniers chiens tournèrent les pattes.
La troupe resta sur le qui-vive, Paul et Victor menaient toujours la marche, fermes et décidés à aller jusqu'à leur but. Les derniers rayons du soleil saluaient leur arrivée vers une bâtisse qui avait perdu de sa superbe, mangée par le lierre. Mais grande, et avec un toit en état, elle conviendrait parfaitement pour cette nuit. On prit quelques minutes pour cueillir des pommes dans les arbres, des poires, ramasser du bois, et on installa tout le monde au premier étage de l'édifice. Un peu de pain, des fruits, de l'eau, voilà qui fera le dîner. La plupart n'avait pas mangé autant depuis des jours, et se ruèrent sur ces quelques mets.
Lors du repas, Fiona parla à ses compagnons d'infortune et leur expliqua ce qu'on attendait d'eux. Elle traduisit, et visiblement, la proposition fut acceptée. Les femmes sourirent, les enfants regagnèrent un peu d'innocence et coururent parmi les herbes hautes et les arbres. Piotr s'amusa à leur faire des grimaces et ils s'amusèrent avec le gentil géant.
On se répartit à l'étage de la bâtisse et Victor distribua les tours de garde. Le confort était précaire, on dormait à même le sol, mais, au moins, était-on à l'abri des bêtes et de la pluie. Tous se blottirent les uns contre les autres, Sophie et Bastien se lovèrent l'un contre l'autre en attendant leur tour de garde. Sophie appréciait la chaleur de Bastien contre son corps. Elle rêvait d'une douche, pour sentir à nouveau bon et savourer pleinement le moment, mais elle appréciait les bras du jeune homme autour d'elle. Elle était à l'aise, sereine, en sécurité. Bientôt, les derniers bruits s'évanouirent pour ne laisser que le silence de la nuit. Vingt-trois heures, Lucie réveilla Sophie d'un baiser sur la joue. Celle-ci apprécia et se leva, bientôt suivie par Bastien qui avait senti le départ de son amoureuse.
Les deux jeunes se tenaient au rez-de chaussée, armes à la main, enlacés, ils s'embrassaient, ne prononçaient un mot. Ils étaient bien ensemble, tout simplement. Le reste était superflu tant l'osmose les gagnait. Il appréciait la douceur de ses cheveux, et sa présence, en somme.
Ils retournèrent se coucher lorsque Piotr les releva au milieu de la nuit. Au matin, on avala quelques pêches, quelques pommes, du raisin, un peu d'eau, et on se mit en route.
Fiona parla avec Victor, Paul, puis, avec Sophie et Bastien qui avaient pris la tête de la colonne. Les enfants riaient avec Piotr, et semblaient heureux de voyager de la sorte. Les pas crissaient dans les feuilles mortes, la température était très agréable et après le zénith, la troupe arriva au repère de Victor, celui-ci s'éclipsa pour envoyer un message au camp avant de s'enfoncer dans la ville abandonnée. Tous avaient les yeux grands ouverts en voyant les bâtiments en ruine, ils n'avaient sans doute jamais vu une ville de cette importance.
Entre les gravats et la végétation, tous marchaient difficilement, à cause de la fatigue, et l'envie d'arriver. Ils traversèrent un cours d'eau, puis un second, ils montèrent jusqu'au tramway abandonné dans lequel on s'autorisa une petite pause durant laquelle Piotr s'amusa à faire rire les enfants encore une fois. Fiona rameuta ses ouailles et tous se remirent en route pour le camp de base.
La marche fut rapide, à peine une heure à travers les arbres et les buissons qui dévoraient les pierres, et ils furent en vue des premières ceintures de voitures. Ils passèrent à travers les obstacles dispersés autour de l'entrée, voitures, fossés, muret, puis, le grillage, imposant avec son chemin de ronde derrière. Noah et Violette, préposés à la garde, ouvrirent le portail en nous voyant arriver.
Violette tomba dans les bras de Sophie et embrassa les sept. La troupe d'une vingtaine de femmes et d'enfants avait attisé la curiosité de tous, et rapidement, la foule des grands jours s'était groupée autour des petits sauvages. Fiona traduisit la plupart des questions pour les autres. On leur proposa des chambres, de nouveaux vêtements, et surtout la possibilité de prendre une douche. La plupart n'en avait jamais pris, quelques bains dans des cours d'eau, mais sans savon. Ils avaient des étoiles dans les yeux, pour la plupart. Fiona leur expliqua les règles de notre communauté :
• Nous sommes tous frères, sœurs, une seule famille unie
• Pas de chef, personne n'est supérieur à un autre, personne n'est inférieur à un autre
• Personne n'appartient à personne, pas de lien de subordination ni de hiérarchie
• Chacun est responsable de la sécurité de tous
• Personne ne possède rien
• On partage toutes les ressources équitablement
• Les enfants sont notre bien le plus précieux
• L'école est obligatoire
• Il n'existe aucune monnaie
Fiona traduisit du mieux qu'elle pouvait aux autres, lesquels ne comprenaient pas tout et ouvraient grands leurs yeux, pour la plupart, ils étaient heureux d'être en sécurité.
—Je suis fier de toi, Sophie, l'interpella Clément.
—Je n'ai fait qu'appliquer ce que tu m'as appris, notre devoir d'humanité, le devoir d'aider les autres, le devoir de protéger la vie au maximum.
—Tu as bien fait, ces pauvres personnes méritent mieux que ce qu'elles ont subi. Il leur faudra du temps avant de s'acclimater totalement, mais avec l'école, on arrivera à leur faire comprendre ce qu'est la condition d'être humain. Allez, file profiter de ta douche, on mangera tous ensemble ce soir.
Déjà, au pied des bâtiments, les enfants avaient accueilli les nouveaux et se courraient après en riant sous les yeux rieurs des mères. Sophie rendit son arme à l'armurier, ses frusques de guerrière à Paul, et s'en alla sous la douche. Elle se délassa, se savonna avec soin, lava ses cheveux, et revêtit sa robe qui lui arrivait aux genoux. La cloche sonna le dîner, Sophie croisa Bastien dans le couloir et lui vola un baiser et retrouva Fiona au pied du bâtiment qui avait réuni tous ses congénères. Ils étaient méconnaissables, lavés, le teint plus rose, les cheveux coiffés, en robe beige ou marron, avec des chaussures, ils attendaient que quelqu'un les prît en main.
—Fiona, vous êtes libres désormais, libres de faire ce que vous voulez. Vous n'avez plus besoin que qui que ce soit vous dise quoi faire, lui sourit Bastien.
Clément qui avait suivi la discussion approuva de ses yeux rieurs. La petite troupe se rendit au réfectoire où la table avait été dressée pour tous. On souhaita la bienvenue aux nouveaux, Fiona traduisit les quelques paroles que l'on prononça, et les plats furent servis. Mathieu était sorti de sa retraite pour voir de ses yeux les nouveaux venus. Il s'assit à côté de Clément, souhaita le bon appétit à tout le monde et regarda son assiette. Une délicieuse ratatouille avec des pâtes, le tout était odorant, parfumé, et tous se régalèrent de ce mets. Les nouveaux eurent du mal à manger avec des couverts, ils étaient gauches, et Piotr s'amusait à faire des grimaces, tandis que d'autres aidèrent les plus jeunes à se servir d'une cuillère ou d'une fourchette. Ils mangèrent des choses qu'ils n'avaient jamais goûtées, ils en avaient des étoiles dans les yeux. Les petits se rassasièrent avec les fruits, le pain, les pâtes, les tomates. Tout le monde était aux anges.
Sophie eut le plaisir d'aller voir Mathieu, qui se reposait dans sa chambre au premier étage du bâtiment de l'école. Mathieu ne sortait guère plus, Sophie était impressionnée par ce qu'elle voyait, une chambre austère, un lit, et des photos, des images comme on en avait autrefois.
—Sophie, quelle joie de te voir ici, dans mon antre, comme tu vois, je suis un vieux monsieur, qui vit dans mes souvenirs. A se demander ce que tu viens chercher ici, ironisa-t-il.
—Je suis curieuse, je voudrais savoir comment était la vie avant le Grand Effondrement.
—Ah, la curiosité, un bien beau défaut, sourit-t-il, tu as raison de chercher à en savoir plus, mais tout ne te plaira pas.
—Qu'importe, je veux savoir.
—Rien de secret, poursuivit-il, juste que les groupes, les hommes ont tous, toujours leurs zones d'ombres, leurs réussites et leurs échecs, rien n'est jamais tout blanc ou tout noir. Tu veux savoir comment cette communauté s'est formée ? Comment nous vivions avant ça ?
—Oui, et comment tu as connu ma grand-mère, ma mère aussi.
—Ta mère, nous l'avons connue dans un cadre libertin, c'était une femme seule, libre, qui pratiquait sa sexualité librement, sans attaches, sans contraintes. Nous avons couché ensemble, Aurélie mon épouse, Sophie et moi, nous avons vécu des moments torrides à trois, à plus parfois, Aurélie et Sophie se sont bien amusées elles ensemble.
Sophie écarquilla les yeux, Mathieu et sa grand-mère avaient eu des relations sexuelles ? Comme les images que lui avait montré Alice lors des cours d'éducation à la sexualité.
—Nous vivions dans un rêve avant l'Effondrement, dans une chimère, celle du toujours plus. Nous n'étions jamais satisfaits, nous voulions toujours plus de tout, plus de biens, plus de reconnaissance, quitte à gâcher ce que nous avions, quitte à détruire les autres et la nature. Nous avions des vêtements en coton, il nous en fallait d'autres, et d'autres encore, et encore d'autres, pour le principe d'en avoir d'autres, pour le plaisir éphémère d'avoir la nouveauté. Nous avions une machine, il en fallait une autre, rapidement, plus neuf, plus puissant, avec des fonctionnalités totalement inutiles, mais juste pour dire qu'on possédait le dernier cri. Nous vivions dans une société en strates, hiérarchisée, dans laquelle chacun voulait se positionner en fonction de ce qu'il possédait. Alors, on cherchait à épater la galerie en exhibant habits, chaussures, accessoires, sans se soucier de ce qu'il fallait faire pour construire ces biens. Alors, on a exploité la Terre, on a vidé les sous-sols en creusant des mines de plus en plus profondes, on a vidé les rivières pour arroser des champs de coton, on a rasé des forêts pour faire pousser des graines pour nourrir des vaches, uniquement pour le plaisir de manger de la viande trois fois par jour, on a détruit des écosystèmes pour construire des temples de la consommation, on a tué la nature, en pensant que les hommes ne faisaient pas partie de la nature. Les hommes se pensaient maîtres de la nature, qu'elle était au service des besoins humains.
—Mais personne n'a pensé à arrêter tout ça ? s'insurgea Sophie.
—Bien sûr, mais minoritaires, et ils étaient discrédités, immédiatement, penses-tu, lorsqu'il fallait faire des efforts, les civilisations privilégiées étaient absentes. Elles voulaient continuer à vivre comme elles le désiraient, sans contraintes, sans se soucier du lendemain. Lorsqu'on leur expliquait ce qu'impliquait leur mode de vie, et je m'inclus dans le tas, on regardait ailleurs. On savait que nos voitures, nos téléphones, nos ordinateurs, notre viande, nos vêtements, tout ça détruisait la nature, mais on ne savait pas s'en passer.
Sophie était abasourdie, comment l'homme pouvait-il se comporter de la sorte.
—C'est pour ça que toi, et les autres, devez vous rendre compte de ce qu'il ne faut surtout pas refaire. Vivez, tous, en harmonie avec votre milieu, vivez avec, et non pas aux dépends. Parce que regarde les choses en face, nous avons l'eau courante, de l'électricité, et nous mangeons à notre faim, mais à quel prix ? Il nous a fallu installer des turbines dans le fleuve, des éoliennes, des panneaux solaires pour chauffer notre eau, nous avons cent animaux, entre les lapins, les poules, les cochons, chèvres, moutons, vaches, chevaux, et presque cent hectares de terres habitables pour cent vingt femmes et hommes. Regarde ce groupe de sauvages que tu as ramené, ont-ils déjà vus autant de luxe ? Nous ne pouvons pas prélever plus de choses à la nature que nous n'en avons déjà. Tu comprends ?
Mathieu se leva, et alla attraper quelque chose dans la pièce d'à côté, une guitare aux formes biscornues.
—Regarde ça, lui présenta-t-il, c'est une guitare qui a mon âge, en acajou, érable, ébène, des bois exotiques, avec des micros en cuivre, imagine-toi ce qu'il faut pour construire ce truc, et j'en ai acheté tant et tant. Pour construire cette merveille, il faut couper des arbres, les acheminer vers le lieu de coupe, découper, déplacer les bouts en bateau jusqu'au lieu de production, les découper encore, assembler avec de la colle, et ce, pour chacun des bois, plus extraire le cuivre, le raffiner, fabriquer le plastique des autres éléments, l'acier des autres éléments comme le chevalet. Tout ça, ce n'est que du pétrole, du pétrole, et encore du pétrole que nous extrayions encore et encore pour étancher notre soif de biens. Il nous en fallait toujours plus. Alors, on allait chercher dans la terre tout ce qu'il fallait pour des futilités. Ce que je voudrais que tu comprennes, c'est que chaque acte, chaque bien que nous fabriquons, nécessite des sacrifices, nécessite que nous fournissions des efforts. Tout a un impact sur la nature et nous faisons partie de la nature. Vouloir se considérer comme supérieur à la nature, considérer que la nature est à notre service, c'est la détruire.
—Et comment l'Effondrement est arrivé ? Demanda Sophie un peu chamboulée.
—Ah, la fameuse question, tu en as parlé avec Clément, non ?
—Oui, mais je voudrais voir l'histoire de notre communauté, ce que tu as fondée.
—Fondée, c'est un grand mot, j'ai fait ce que j'ai pu, compte-tenu des circonstances. Ça commencé par une escalade entre l'Europe, la Russie, les… enfin, des pays, tu te souviens de cette notion ?
—Oui, Clément nous en a parlé, des structures qui regroupaient des habitants dans une étendue de terre, avec des dirigeants, récite-t-elle par cœur sa leçon d'histoire.
—Oui, en gros, les uns et les autres se faisaient la guerre, de manière plus ou moins frontale, on fabriquait des armes, et on les détruisait tout aussi vite, seule satisfaction, les armes atomiques sont restées dans leurs abris. En 2040, on en était à dix-huit ans de guerre dans l'est, en Ukraine, seize dans le proche orient, et des millions de morts de part et d'autre. On avait du mal à trouver du pétrole pour alimenter les machines, les avions de guerre, les chars, on consommait cent millions de barils de pétrole par mois sur chacun des deux fronts. Alors, on a rasé la forêt pour faire pousser des plantes pour faire de l'éthanol, qu'on a appelé avec cynisme du bioéthanol, comme si ça ne faisait rien à la planète. Dix mille morts par mois, c'est le quota qu'on avait, en plus du matériel, des métaux rares, des plastiques qu'on détruisait. On s'habituait presque à ça, aux morts, aux destructions, au pétrole qui coûtait une fortune, aux pénuries de tout, et puis, les virus sont arrivés. Rien à voir avec les virus précédents, plus mortels, et les services de soins étaient déjà à genoux, on n'a rien pu faire. Cet endroit était presque à l'abandon, l'armée qui l'avait bâtie il y avait fort longtemps et les militaires avaient d'autres chats à fouetter. Alors, j'ai proposé à ceux que j'aimais de venir s'installer ici, ensemble et de fonder une communauté. On s'y est installés, et on a pris des dispositions pour se protéger. On a vidé les magasins des alentours, plantes, nourriture, animaux, outils, habits, on a tout vidé pour tout stocker ici. On s'est mis à l'agriculture. Rapidement, j'ai pris des mesures, récupérer toutes les connaissances du monde sur le réseau internet. On a passé des mois, tant que le réseau fonctionnait, pour récupérer des vidéos, des textes, des images, tout ce qu'on pouvait.
« On s'est battus contre d'autres qui voulaient nous piller, au début, c'était tous les jours., des bandes plus ou moins organisées qui cherchaient à détruire, à prendre nos provisions, nos biens. Internet a terminé de fonctionner trois ans après, la télévision peu après, la radio a tenu un an de plus. L'état n'avait plus d'existence, plus de structures, seule comptait la loi du plus fort. Remy, mon meilleur ami et père de Noah, Océane, sa fille, Aurélie ma chérie, Sophie, ta grand-mère, Camylia, Anaïs, la mère de Rose et Elise, et tant d'autres sont tombés sous les coups des pillards. On s'est mis à bâtir cet endroit pour qu'il soit un havre de paix, et la base d'un monde nouveau. Tu as l'impression que cet endroit est une forteresse, pas parce qu'on l'a voulu ainsi, mais parce que nous avons besoin de nous protéger. Tu comprends ?
Mathieu se sentit fatigué, les larmes aux yeux. Sophie se leva pour l'étreindre, et lui apporter du réconfort. Des larmes coulaient le long de ses joues au retour de ces souvenirs pénibles. Sophie laissa le vieil homme trouver le sommeil et s'en alla, consciente de bien plus de choses désormais.
La vie reprit son cours, Sophie sortait une fois par mois avec Paul et Victor, Bastien, et d'autres à tour de rôle, elle se sentait fière et forte lorsqu'elle surveillait les environs, au Nord, au Sud, le long du fleuve, dans toutes les directions. Elle se sentait épanouie. Les nouveaux s'étaient bien intégrés, apprenaient la langue jour après jour, les petits étaient devenus de vrais natifs du lieu. Ils couraient après les chevaux, les lapins, jouaient avec les quelques chats, ils se battaient pour être les meilleurs élèves à l'école. Ils apprenaient vite tellement leur soif d'apprendre était forte. Les femmes rescapées aidaient dans les champs, avec les animaux, deux d'entre elles aidaient Noah à l'atelier de mécanique, une filait le chanvre et le lin, une autre était à l'atelier de munitions à fabriquer ce qu'il manquait pour la défense du lieu, une autre fabriquait du papier pour que les enfants dessinent et apprennent à écrire, une autre se fit maçon à réparer avec deux hommes les bâtiments.
Sophie et Bastien se retrouvaient souvent, pour se parler, pour lire ensemble, pour jouer avec les enfants, et pour des câlins. Ils prenaient leur temps pour se découvrir. Sophie réclamait sans cesse des caresses, des baisers, elle appréciait les mains du jeune mécanicien sur ses hanches, sur ses seins. Elle découvrait le plaisir petit à petit et en avait autant envie que le vertige.
A l'automne, on fit la fête pour les premières récoltes de fruits d'hiver, les poires, les oranges, les Clémentines, les mandarines, les poireaux, les noix. Le réfectoire avait été décoré dans les tons ocre, marron, orange. Les femmes avaient mis des nœuds dans les cheveux, les hommes arboraient des colliers de couleur. On mangea un festin, une vache vieille avait été abattue pour l'occasion. On regretta d'avoir mis fin à une vie, mais tout le monde se régala de la daube aux carottes, avec des pommes de terre et champignons. On dansa, les jeunes, les anciens, même Mathieu qui avait accueilli avec beaucoup de joie l'arrivée des nouveaux venus. Pour l'occasion, il avait sorti sa guitare et joua pour tous. Ses mains parcouraient le bois, ses doigts pinçaient les cordes, il semblait retrouver se sa jeunesse faire danser son monde. On frappait les tambours, faisait jouer les cloches, d'autres guitares, la fête battait son plein.
Sophie dansa avec Bastien, ils se tenaient la main, se regardaient dans les yeux, et faisaient bouger leurs corps en harmonie. Bastien osa embrasser sa belle comme ils l'avaient fait des dizaines de fois, mais, cette nuit, Sophie avait un feu inédit qui brûlait dans ses entrailles, elle avait envie du contact de son Bastien, elle cherchait les caresses, les étreintes, elle avait besoin de tendresse.
—Viens avec moi, lui chuchota-t-elle alors que Mathieu et les autres jouaient une vieille chanson d'amour langoureuse d'un vieux groupe d'avant l'Effondrement.
Comme deux voleurs, les deux s'enfuirent dans la nuit, sous la pluie glaciale et rejoignirent la chambre de Violette et Sophie. Cette dernière poussa Bastien sur le lit qui grinça pour la forme et elle le chevaucha. Elle s'assit sur lui et mangea sa bouche, tandis qu'il la prenait dans ses bras, plutôt chastement.
—Caresse-moi, lui demanda Sophie, je suis toute à toi ce soir.
—Je ne rêve que de toi depuis des mois, ma belle Sophie.
Bastien ne se fit pas prier et posa ses mains sur les fesses galbées de la jolie rousse. Il la caressa, la cajola avant que cette dernière n'ouvrît son corsage et ne présentât ses seins pleins, gorgés d'envie à Bastien qui les découvrit pleinement désormais. Sous la clarté de la Lune, il savoura leur beauté, ces deux pommes épanouies surmontées de framboises frémissantes. Il n'hésita pas un instant et s'en délecta. Il suça, lécha, téta, sous les gémissements d'encouragement de la jeune femme qui crispait ses mains dans les cheveux courts. Il se délecta de sa peau, de son parfum, de ses beaux seins ronds qui pulsaient d'envie. Le souffle profond, les sens en émoi, la jeune femme s'envolait petit à petit. Son dos se creusa, elle avait besoin de plus.
Elle passa ses mains sur le torse de Bastien, sous sa chemise, les peaux brûlantes se mélangeaient, fusionnaient sous ces caresses. Bastien continuait son œuvre, tantôt sur un sein, tantôt sur l'autre, ses mains dans le dos, sur les hanches, pinçant un téton, il était au paradis de donner du plaisir à sa belle. Son pantalon commençait à être étroit, bien trop, et il entrait lui aussi en éruption. Sophie sentait contre son bas ventre l'intrus, cette belle bosse dressée pour elle. Elle savait ce que ça signifiait, elle savait quelles envies animaient le jeune homme. Il avait envie d'elle, envie d'aller plus loin, mais il se contenait, il devait absolument la respecter, il devait absolument ne pas la forcer.
Ses mains sur les fesses bombées de Sophie, il sentait bien la chaleur qui émanait d'elle, il sentait qu'elle avait des envies, mais il les respecterait.
Sophie fit valser sa robe, totalement, elle dévoila son intimité sa petite toison finement taillée, entretenue, qui ne rêvait que de soins, qu'on s'occupât d'elle. Elle prit la main de Bastien, la chassa de sa fesse pour aller se poser sur son sexe. Il y trouva un ruisseau qui coulait, une chaleur inédite, une envie irrépressible, qui secouait la jeune femme. Sophie se régala du contact sur son sexe, et le fait qu'il trouva très vite son petit bouton la fit décoller. Si elle pensait que les baisers sur ses seins étaient du plaisir, là, c'était une autre dimension. Elle gémissait, elle était traversée de mille éclairs de jouissance. Sans cesser de lui manger la poitrine, il titilla le clitoris dont il avait appris le rôle dans les cours d'Alice, les cours de sexualité. Il savait ce que ça pouvait provoquer chez les femmes, du moins, il le pensait, car voir sa belle comme ça, l'entendre gémit, se tordre, il ne s'y attendait pas.
Il s'enhardit rapidement, et bascula sa belle sur le lit, allongée sur le dos et plongea sa bouche sur le clitoris. Sophie se raidissait, soufflait, chantait, sous les assauts de la langue de Bastien qui l'usait pour titiller le bourgeon de sa belle qui coulait de plaisir. Il s'activa, il prenait son pied à voir sa belle ainsi, tordue de sensuelles émotions. Il osa un doigt, lequel s'enfonça aisément dans le sexe brûlant et trempé de la rousse.
Elle gémit encore plus fort, dans des tonalités inédites, dans des notes incongrues et jouit, encore plus fort. Elle ne savait pas où elle était, elle sentit une explosion, un chamboulement, c'était donc ça un orgasme. Elle avait le souffle coupé, les sens mélangés, le corps en fusion, le cerveau gelé, comme si son enveloppe charnelle avait rompu les liens avec son esprit. Plus rien ne répondait, mais une chose était sûre, elle en voulait encore, rien n'était si fort, c'était une expérience nouvelle qui appelait une autre.
—Sophie, belle Sophie, tu vas bien, s'inquiéta Bastien ?
—Oui, ahana-t-elle, oui, oui !
Bastien cajolait son corps, promenait son doigt sur la peau transpirante de sa belle, qui s'endormit rapidement, l'esprit apaisé, contre celui qui lui avait tant donné. Bastien se sentit frustré, mais ne dit rien, le pantalon en éruption, tendu, il observa la conscience de sa belle sombrer dans le sommeil.
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Commentaires ()
Ton style narratif et la trame de cette histoire me replongent dans les écrits des pionniers de l’Anticipation française.
Francis Carsac par exemple. (Pseudo de François Bordes) ou Stefan Wul.
C’est très bien écrit, peut-être trop bien ? au vu des faibles marques de reconnaissance.
S’il te plaît, prends le temps, l’énergie et la motivation nécessaires à ce qui se développe comme une longue nouvelle ou un quasi roman.
Persiste ! :)
Cette histoire est magnifiquement travaillée. C'est un régal de te lire et de voir comment le monde que tu as créé est présenté après que nous ayons détruit ce monde.
On attend peut-être les chapitres mais on en a pour notre argent. Merci à toi de nous faire profiter d'une aussi magnifique plume ;)