Fiction
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Collection ; “Récits Découvertes” — Chapitre 7 · Les aventures sentimentales de Stela
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteurs
Collection ; “Récits Découvertes”
Chapitre 7 · Les aventures sentimentales de Stela
Les aventures sentimentales de Stela
Collection ; “Récits Découvertes”
« Une exploration, à la rencontre de chaque catégorie, au moins une fois. »
Introduction
« Une exploration, à la rencontre de chaque catégorie, au moins une fois. »
Introduction
(ou comment j'ai survécu à dix-sept rendez-vous et trois crises existentielles)
Lecture ~15min
Il est 22h43, et je viens de dire au revoir à la fille la plus silencieuse du monde.
Non pas timide — non, non, silencieuse. Une présence spectrale. Trois heures à côté d'elle, et j'aurais juré dîner avec un hologramme. Si elle a ri, je n'ai pas entendu. Si elle a respiré, j'ai un doute.
Quand je lui ai proposé un dessert, elle a répondu : « Je ne mange pas de sucre après dix-huit heures. »
J'ai hoché la tête, polie, pendant que mon crumble aux pommes refroidissait.
Je rentre à pied. Les pavés sont humides, mes talons, que je met que dans les grandes occasions, cliquettent comme une montre qui se moquerait de moi.
Je pense à tous ces rendez-vous qui se terminent de la même façon : moi, seule, riant toute seule dans la nuit.
Parfois, je me dis que l'univers m'envoie des tests. Ou des blagues. Ou peut-être les deux.
En arrivant chez moi, j'enlève mes chaussures dans l'entrée. Premier soupir de la soirée. J'allume une bougie vanille et bois de santal, ma seule relation stable. Je me prépare une tisane, camomille-cannelle, celle que je bois après les échecs sentimentaux, donc environ tous les trois jours.
Le reflet dans le miroir de la cuisine me salue : cheveux en bataille, rouge à lèvres fatigué, yeux qui demandent grâce.
Je lui rends son regard avec une moue :
— Alors, Stela, toujours célibataire ?
Elle acquiesce. Insolente.
Je m'installe dans le canapé, jambes nues sous une couverture, ordinateur sur les genoux. Le curseur de l'application de rencontres clignote, provocateur. Je soupire.
À ce stade, c'est presque un sport. Swipe gauche, swipe droit, espoir, désillusion, capture d'écran à envoyer au groupe de copines :
— Regardez celle-là, elle veut un ‘lien spirituel avant tout contact physique'. Traduction : elle est mariée.”
Je souris. J'ai pris l'habitude de rire plutôt que pleurer.
Parce qu'au fond, j'aime ça — cette comédie humaine, ces maladresses, ces rendez-vous où rien ne colle, sauf peut-être le gloss.
Et puis il y a parfois… des étincelles.
Pas assez pour allumer un feu, mais assez pour me rappeler pourquoi j'y crois encore.
Je pose la tasse sur la table basse, me laisse glisser un peu plus dans le canapé.
La chaleur de la tisane contre mes lèvres me ramène à des souvenirs plus doux : un rire dans la nuit, une main sur ma nuque, un souffle qui tremble.
Et je me dis que j'ai eu tort de croire que mes histoires étaient toutes ratées.
Elles sont juste… racontables.
Et ce soir, justement, j'ai envie de les raconter.
Les cinq plaies du lesbianisme moderne
1. La Poétesse Végan
C'était un dimanche après-midi. J'avais accepté un café “éthique et local”, ce qui voulait dire qu'on allait boire du jus de terre dans des tasses recyclées. Elle s'appelait Maya, écrivait des poèmes “inspirés par la respiration des plantes” et me regardait comme si j'étais un animal à sauver. Je l'ai trouvée adorable et mignonne, au début.
Elle parlait doucement, avec un petit accent du sud et des mains fines qui semblaient toujours sur le point de dessiner quelque chose dans l'air. Puis elle m'a récité un texte de sa composition :
— Nous sommes deux graines perdues dans le compost du désir.”
Je n'ai pas su quoi répondre.
Alors j'ai souri. Et j'ai bu une gorgée de café tiède (je dit café mais sans en être vraiment sûr) Le rendez-vous s'est terminé dans son salon rempli de plantes suspendues et de bougies à la cire de soja. L'ambiance était si moite que même les ficus transpiraient. Elle m'a embrassée avec un sérieux religieux. C'était doux, sincère, un peu trop lent.
Et quand j'ai commencé à défaire sa chemise, elle a murmuré :
— Je ne fais pas l'amour avec quelqu'un qui mange des animaux.
J'ai refermé la chemise. On a bu une tisane au gingembre. Et je suis rentrée chez moi, coupable d'un steak que je n'avais pas encore mangé.
2. L'Instructrice de Yoga
Elle s'appelait Anika. Grande, souple, sourire de pub pour granola bio. Je l'ai rencontrée à un cours de yoga auquel m'avait traînée une amie. Autant dire que mes chakras n'étaient pas prêts. Elle m'a corrigé la posture du chien tête en bas d'une main ferme sur les hanches, et j'ai oublié jusqu'à mon prénom.
Le soir même, elle m'a proposé un “cours privé pour travailler la souplesse du cœur”.
J'ai accepté, évidemment.
Chez elle, il y avait des coussins partout, une odeur d'encens et une playlist de flûte tibétaine qui croyez-moi ma donnée des envies de meurtre à la fin de la soirée. Elle m'a montré des positions improbables, s'est approchée lentement, très lentement… Et là, juste au moment où nos lèvres allaient se frôler, un de ses chats a sauté sur le tapis, renversant la lampe à sel.
Le fou rire qui a suivi nous a tuées. Impossible de retrouver le sérieux de l'instant. On a fini allongées côte à côte, à parler de tout et de rien, en se massant les mains.
C'était peut-être la rencontre la plus tendre de toutes — et la seule sans véritable baiser. Je me suis dit ce soir-là que parfois, la sensualité ne tenait qu'à une respiration partagée.
3. La Photographe Mélancolique
Ah, Éléna. Elle m'a prise en photo avant même de me parler. On s'était croisées à une exposition d'art queer : elle m'a demandé de rester immobile parce que “la lumière sur tes pommettes est tragiquement parfaite”. Je n'ai pas compris si c'était un compliment ou un diagnostic.
Son appartement sentait la pellicule et le vin rouge. Les murs étaient tapissés de portraits de femmes, nues, de dos, regardant vers une fenêtre ouverte. J'ai senti une tension immédiate. Une attirance électrique, précise.
Quand elle a posé son appareil et s'est approchée, j'ai su qu'il n'y aurait ni poésie ni hésitation. Nos vêtements ont glissé comme des ombres. Sa peau était fraîche, ses gestes assurés, son regard brûlant d'une douceur grave.
J'ai aimé sa façon de me toucher comme si elle développait une image encore invisible. La nuit fut longue, belle, réelle. Le matin, elle m'a photographiée nue, assise sur le lit défait. Puis elle a murmuré :
— Cette photo s'appellera La solitude après l'étreinte.”
J'ai compris qu'on ne se reverrait pas. Mais je n'ai jamais oublié la lumière de cette chambre.
4. La Voisine
Celle-ci, je n'aurais jamais dû y toucher. Mais voilà, on partageait le même palier, la même boîte aux lettres bancale, et parfois le même vin blanc.
Elle s'appelait Nora, rire contagieux, odeur de lessive propre et de shampoing à la pomme.
Tout a commencé un soir d'orage, classique. Coupure de courant, je toque pour lui emprunter une bougie. Elle ouvre en pyjama, cheveux mouillés, sourire en coin. Et je crois que j'ai fondu avant même que la cire chauffe.
La suite ?
Une semaine de rendez-vous volés, de baisers contre les portes, de draps échangés en catimini. C'était simple, brûlant, délicieux. J'avais l'impression de vivre dans une comédie romantique en sous-titres coquins. Et puis un matin, elle m'a accusée d'avoir “kidnappé” sa plante d'intérieur. Une histoire d'arrosage mal compris, je crois ou un retour de l'être aimé mal assumé. Pas grave, c'était cool.
Fin de la romance, retour à la case palier. Depuis, on s'évite dans l'escalier. Mais quand je sens l'odeur de lessive, j'ai encore un petit sourire coupable.
5. La Mystérieuse du Train
C'était un voyage de nuit, de Lausanne à Marseille. Je m'étais installée avec un livre et des écouteurs, prête à ne parler à personne. Et puis elle est montée à Lyon : manteau beige, cheveux noirs, regard d'une intensité presque silencieuse.
Elle s'est assise en face de moi. On s'est observées, longtemps. Puis elle a souri, à peine. Une conversation banale a commencé, puis a dévié vers nos vies, nos amours, nos manques.
Tout semblait suspendu. Vers minuit, elle a posé sa main sur la mienne. Simplement. Dans le compartiment endormi, il y a eu ce moment — ce frisson dans le ventre, cette promesse muette.
On s'est embrassées sans un mot, comme si le monde n'existait plus. Quand le train est arrivé à Marseille, elle a disparu dans la foule.
Pas de prénom, pas de numéro. Juste un goût salé sur mes lèvres, et l'impression d'avoir rêvé.
Une soirée entre copines
Le bar s'appelle Le Chat Perché. Un petit troquet du quartier, planqué derrière une vitrine remplie de livres d'occasion et de plantes trop grandes pour leurs pots.
C'est notre QG.
Tous les jeudis soirs, on s'y retrouve : Camille, Zoé, Nadia et moi. Une table, quatre verres, un peu de lumière jaune, beaucoup de fous rires. Ce soir-là, j'arrive la dernière, évidemment. Je pose mon manteau, mes coudes sur la table et ma lassitude sur le bois collant.
Camille me lance, avec son sourire de psy qui a tout vu :
— Alors, raconte. T'as survécu à ton date du jour ?
Je roule les yeux.
— À peine. Elle ne parlait pas. Ou alors par télépathie, mais j'ai pas capté la fréquence.
Rires immédiats.
Zoé manque de recracher son vin blanc.
— Non, mais sérieux, t'attires les cas d'école, Stela.
— C'est pas ma faute, j'ai une tête à expérimentation sentimentale.
Et comme d'habitude, elles me demandent “le classement de la semaine”.
Je soupire, mais j'adore ça.
Alors je sors mon carnet — oui, un vrai carnet, couverture violette, rempli de notes et d'anecdotes.
J'ouvre à la page marquée d'un post-it : “Rencontres marquantes”.
Je commence à lire, imitant les voix, les poses, les gestes.
À chaque histoire, les réactions fusent : des rires, des “non mais c'est pas possible !”, des “t'aurais dû la fuir dès qu'elle a sorti la tisane au curcuma”.
Et pourtant, à mesure que je parle, quelque chose se détend en moi.
Je les vois sourire, compatir, se moquer gentiment — et je me dis que, finalement, mes déboires ne sont pas des défaites. Ce sont des histoires. Des morceaux de vie partagés.
Nadia, la plus romantique du groupe, pose sa main sur la mienne :
— Franchement, Stela, moi j'adore tes histoires. Même les plus foireuses.
— Parce que tu te sens moins seule ?
— Non. Parce que tu fais paraître l'amour moins tragique.
Je ris, un peu gênée.
— Attends de m'entendre raconter la Poétesse Végan.
La serveuse arrive à ce moment-là.
Petite, brune, tatouage un peu partout, regard curieux.
Elle dépose un nouveau verre devant moi.
— Vous avez l'air de passer une bonne soirée, dit-elle.
— On refait le monde… version dating catastrophes, je réponds.
— Ah, le sport national, sourit-elle. Vous devriez en faire un podcast.
Je hausse les épaules.
— J'y pense. J'ai de la matière.
Elle rit doucement, repart vers le bar. Mais je sens encore son regard sur moi, un instant de trop. Et ce léger frisson que je connais bien, celui des possibles.
Plus tard dans la soirée, quand mes amies partent en riant sous la pluie, je reste un peu. Je feuillette distraitement mon carnet. La serveuse s'approche à nouveau.
— Tu écris quoi, là-dedans ?
— Mes échecs sentimentaux. C'est ma façon d'en faire quelque chose.
Elle me regarde longuement, son sourire s'adoucit.
— Si tu veux, tu pourrais me raconter un de tes échecs. En vrai. Un soir où je finis plus tôt.
Je lève les yeux.
Le bar est presque vide.
Le néon du fond clignote doucement.
Je souris.
— Ça pourrait bien être le début d'une nouvelle entrée, ça.
Peut-être cette fois
Il est minuit passé quand je rentre chez moi. La pluie fine a laissé sur les trottoirs un reflet argenté, et mes pensées glissent un peu comme mes pas. Je sens encore le rire de mes amies dans mes oreilles, et le regard de la serveuse, quelque part entre mes côtes.
Chez moi, la bougie de tout à l'heure n'a pas fini de brûler. Je la rallume machinalement, me glisse dans mon pull moche préféré. J'aime ce petit moment suspendu — le silence après la vie, ce calme doux qui suit les soirées réussies.
Je m'assieds sur le canapé, jambes repliées, tasse de tisane entre les mains.
Un message s'affiche sur mon téléphone :
Numéro inconnu : “Bonsoir, c'est Lila, du Chat Perché. J'espère que tu es bien rentrée. Et… si jamais tu veux me raconter une autre de tes histoires, je suis curieuse.”
Je relis deux fois. Le cœur fait un petit bond idiot. Je tape une réponse, l'efface, la retape.
Finalement :
— Seulement si tu promets d'en raconter une à ton tour.”
Trois petits points apparaissent. Disparaissent. Réapparaissent.
— Marché conclu. Demain, après la fermeture ?”
Je souris, pose le téléphone, ferme les yeux un instant. L'odeur de vanille flotte encore dans l'air. Je me dis que, peut-être, cette fois, ce ne sera pas une catastrophe. Peut-être juste une histoire douce, vraie, avec une fille qui sent le café et la nuit. Je me glisse sous les draps. La lumière danse sur le mur. Et avant de m'endormir, j'imagine sa main frôlant la mienne au bar, un rire tout près de mon oreille, ce silence plein de promesses qu'on ne rompt pas — on le respire.
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