Où la douleur prend racine
Chapitre 1
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Où la douleur prend racine — Chapitre 1

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Blablablah
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Où la douleur prend racine

Chapitre 1

L'asphalte du parking est froid et humide sous mon dos. Je suis allongée sur mon manteau, la laine rêche me grattant la peau nue. L'air sent le pneu, l'huile et le sperme séché. Ils forment un cercle autour de moi, une dizaine d'ombres qui bloquent la lumière jaunâtre des néons. Leurs respirations forment un seul souffle.
La première main se pose sur ma cheville. Des doigts épais, calleux, qui remontent le long de mon mollet. Une autre main, plus douce, s'enfonce dans mes cheveux et tire, inclinant ma tête en arrière. Je ferme les yeux. Ce n'est pas de l'excitation que je ressens. C'est une tension électrique, un mélange nauséeux d'anticipation et de dégoût. C'est exactement ce que je veux.
– Écarte-lui les jambes.
Des paumes s'appuient sur l'intérieur de mes cuisses et les repoussent, sans douceur. La chair de mes fesses est à même le sol, la peau étirée. L'air froid caresse mon sexe, déjà humide, non de désir, mais de cette peur qui se confond avec l'attrait. Un homme s'agenouille entre mes jambes. Je ne vois que son ombre et la forme pâle de son sexe en érection. Il crache dans sa main, un crachat épais et blanc qui brille sous la lumière, et s'en enduit la verge. Il ne me regarde pas. Je ne suis qu'un orifice.
La pénétration est brutale, un coin de chair qui s'enfonce et déchire la sécheresse. Je retiens un cri, le transformant en un grognement étouffé. La douleur est aiguë, réelle. C'est ce que je cherche. Elle me prouve que je suis là, vivante, dans cette horreur. Il va et vient, ses coups de bassin sont mécaniques, saccadés. L'odeur de sa sueur, aigre et musquée, me prend à la gorge.
Avant qu'il n'ait fini, un autre homme approche. Il guide son membre, gonflé et violacé, vers ma bouche. Je vois les veines saillantes, une perle de liquide pré-éjaculatoire à son extrémité. L'odeur est animale, forte. Il pousse. Mes mâchoires cèdent. Le gland heurte le fond de ma gorge. Un réflexe nauséeux me secoue, des larmes montent à mes yeux. Je suffoque, brièvement, avant de trouver un rythme de respiration par le nez. Le goût est salé, métallique. Je sens la texture de sa peau contre ma langue, le mouvement de va-et-vient qui m'écorche le palais.
Pendant ce temps, le premier homme jouit en moi. C'est un jaillissement chaud, pulsé, qui me remplit. Je le sens couler le long de mes cuisses quand il se retire, immédiatement remplacé par un autre. Celui-ci est plus large. La sensation de brûlure s'intensifie. Une main pince mon mamelon, si fort que j'arpente la fine ligne entre la douleur et le plaisir. Une autre main m'écarte les fesses. Un doigt, enduit de salive ou de lubrifiant, cherche et trouve mon anus. La pression est insistante, puis le doigt pénètre, s'enfonce dans l'étreinte serrée du muscle. La sensation est atroce, intrusive. Un gémissement me échappe, étouffé par le sexe dans ma bouche.
On me retourne. Maintenant, je suis à genoux, le visage pressé contre l'asphalte froid. La position est humiliante, bestiale. Un homme prend ma bouche pendant qu'un autre m'entre par derrière. La pénétration anale est un déchirement. Je crispe les poings, mes ongles creusent mes paumes. Je me mords la lèvre jusqu'au sang pour ne pas hurler. Le goût du sang se mêle au goût du sperme et de la sueur.
Ils se succèdent. Chaque corps est une nouvelle invasion, une nouvelle signature de douleur et de domination. Un sexe frotté entre mes seins. Un autre qui éjacule sur mon visage, le liquide chaud et gluant m'aveuglant un instant, coulant en filets blancs sur mes joues, dans ma bouche. Je ne les distingue plus. Ils ne sont qu'une force unique, un torrent de chair qui m'utilise, me souille, me comble.
Mon orgasme, quand il vient, n'a rien de joyeux. C'est une convulsion, une décharge nerveuse provoquée par l'excès, par la violence des sensations. C'est un spasme qui me parcourt, un hoquet dans cette mer de corps. C'est une capitulation.
Puis, c'est le reflux. Les corps se détachent. Les bruits de fermetures éclair. Des rires étouffés. Des pas qui s'éloignent. Je reste là, agenouillée, tremblante, le visage et le corps couverts de leur fluides. L'odeur de mon propre corps se mêle à la leur. La douleur lance maintenant, vive, à chaque mouvement.
Je me redresse lentement. Mes jambes flageolent. Je ramasse mon manteau souillé. Le parking est presque vide. Je suis seule de nouveau. Le vide après la tempête. Et au milieu de la honte et de la douleur physique, une pensée perverse et claire : c'était exactement ce qu'il me fallait. La preuve crue que je peux tout encaisser, tout transformer en une expérience limite. Je remets mes vêtements sur ma peau moite. La sensation du tissu sur les zones sensibles est un rappel douloureux.
L'asphalte colle à la plante de mes pieds nus. Je titube en direction d'un pilier de béton, mes jambes flageolantes comme du caoutchouc. Une fine couche de sperme refroidi commence à se figer sur mes cuisses, formant une pellicule gluante qui me tire sur la peau à chaque mouvement. Mon sexe et mon anus sont en feu, meurtris, ouverts. Une sensation de brûlure lancinante persiste, comme si on m'avait introduit du verre pilé.
Je m'adosse au pilier froid, le béton rugueux contre ma peau moite. Le contraste entre la chaleur de mon corps et la froideur inanimée de la structure est presque une révélation. Mes doigts tremblants explorent les dégâts. Entre mes jambes, tout est tuméfié, sensible au moindre effleurement. Un filet de fluides mêlés – mon sang, leur sperme, ma lubricité – s'écoule lentement le long de ma cuisse intérieure. L'odeur qui s'en dégage est âcre, musquée, le parfum indéniable de la promiscuité.
Ma main remonte vers mon visage. Mes lèvres sont gonflées, écorchées par les poussées brutales. Mon palais est à vif, raclé. Je passe ma langue sur l'intérieur de mes joues et retrouve le goût métallique du sang, le résidu salé du sperme, une amertume terreuse. Mes cils collent, poissés par les éjaculations faciales qui ont séché.
Je me baisse pour ramasser ma culotte, un petit bout de dentelle noire déchiré sur le côté, trempé et souillé. Je la froisse dans ma main, sentant la texture humide du tissu. Je ne la remets pas. À la place, j'enfonce directement mon jean sur ma peau nue. La toile rêche et épaisse frotte contre mes parties les plus sensibles, ravivant la douleur. Chaque couture, chaque pli du denim devient un instrument de torture délicieux. La fermeture éclair que je remonte est une épreuve, le métal froid contre mon pubis meurtri.
Mon pull, mon manteau. Chaque couche de vêtement est une barrière qui s'érige lentement entre le corps-souillure et le monde extérieur. Mais la souillure est à l'intérieur. Je la sens, cette marque invisible, ce résidu de l'orgie qui imprègne non seulement ma peau, mais quelque chose de plus profond.
Je marche vers la sortie du parking, une lente démarche écartelée. Chaque pas est une petite souffrance, un rappel physique de ce qui s'est passé. La sensation d'être ouverte, remplie, utilisée, persiste comme un fantôme tactile. Mon esprit, maintenant, commence son travail. Il trie, classe, analyse les sensations avec une froideur chirurgicale.
La douleur n'est plus seulement une douleur. C'est une preuve. L'humiliation n'est plus une humiliation, mais un accomplissement. La perversité réside dans cette alchimie, cette transformation de l'avilissement en une forme étrange de puissance. En me réduisant à l'état d'objet, j'ai paradoxalement affirmé un contrôle absolu : celui de ma capacité à endurer, à absorber, à devenir le réceptacle parfait de tous les désirs, sans jamais m'y perdre vraiment.
Je pousse la lourde porte métallique du parking. La nuit de la ville me frappe au visage, un choc après la pénombre humide. Les lumières des réverbères dessinent des halos sales sur le trottoir luisant. Je marche. Chaque pas est une vibration douloureuse qui remonte de mon bassin meurtri. La friction du jean contre mon sexe enflé est devenue une brûlure constante, presque familière.
Mes pas me mènent vers le pont, au-dessus de la voie rapide. Les phares des voitures tracent des lignes fluides dans la nuit. Je m'arrête au milieu, les mains posées sur le garde-corps froid. Le vent soulève mes cheveux, emportant un peu de l'odeur de sexe et de sueur qui me colle à la peau.
Soudain, une main se pose sur mon épaule. Je sursaute à peine. Un homme s'est approché sans bruit. La cinquantaine, manteau usé, barbe de plusieurs jours. Son haleine sent le vin rouge et la carie.
– Tu cherches encore ? demande-t-il, les yeux brillants d'une connaissance obscène.
Ses doigts se referment sur mon bras. Je pourrais partir, crier, le repousser. Mais je reste immobile. Mon corps meurtri répond avant mon esprit. Une pulsion plus forte que le dégoût.
Il me pousse contre le garde-corps, la hanche métallique me meurtrit les os. Sa main trouve ma braguette, dégrafe mon jean. Le froid de la nuit sur ma peau nue me fait frissonner. Il crache dans sa paume, le crachat est froid et visqueux quand il l'applique sur son sexe déjà dur.
La pénétration est brutale. Je crispe les mains sur la barre rouillée. Chaque poussée m'écrase contre le métal. Ses doigts s'enfoncent dans ma chair, me maintenant en place. Je tourne la tête, ma joue pressée contre la surface froide et granuleuse. Je vois les voitures passer en contrebas, indifférentes.
Il grogne des mots que le vent emporte. Sa barbe râpe mon cou. Je sens son ventre mou qui claque contre mes fesses à chaque mouvement. La douleur de tout à l'heure se réveille, s'intensifie. C'est une brûlure qui consume tout, jusqu'à la pensée.
Quand il jouit, c'est avec un long gémissement gras. Le sperme est chaud à l'intérieur, contrastant avec le froid qui m'enveloppe. Il reste un moment appuyé contre moi, avachi, puis se retire. Le bruit de sa fermeture éclair me parvient, distinct dans la nuit.
– T'es une bonne salope, murmure-t-il en s'éloignant.
Je reste penchée sur le garde-corps, mon jean baissé aux cuisses. Le liquide commence déjà à couler le long de mes jambes, refroidi par l'air nocturne. Je relève mon pantalon lentement. La douleur est maintenant une compagne fidèle.
Je reprends ma marche. Les rues sont presque vides. Un clochard dort dans une entrée, enroulé dans du carton. Un couple ivre se dispute au coin d'une rue. Personne ne me regarde. Je suis invisible, un fantôme portant les stigmates de ses rencontres.
Je passe devant une vitrine éclairée. Mon reflet me surprend : cheveux en désordre, visage pâle, vêtements froissés. Mais dans mes yeux, il y a cette lueur que je reconnais. Cette étrange satisfaction qui naît de l'avilissement. Chaque douleur, chaque souillure est une preuve. Preuve que j'existe, que je ressens, que je peux transformer la pire des dégradations en une expérience limite.
Je m'arrête devant ma porte. Mes doigts tremblent en cherchant les clés. La serrure grince. L'appartement est sombre et silencieux. Je n'allume pas.
Dans la salle de bain, je me regarde, obscure, dans le miroir. Mes lèvres sont gonflées, mes yeux cernés. Je défais mon jean, le laisse tomber sur le carrelage. Mes cuisses sont marbrées de bleus, striées de traces séchées. Je n'ai pas envie de me laver. Pas tout de suite.
J'aime cette sensation d'être encore pleine d'eux. De porter leur marque. De sentir cette douleur qui me rappelle chaque geste, chaque poussée. C'est mon journal intime, écrit à même la chair.
Je m'allonge sur le lit, nue. La fraîcheur des draps contre ma peau meurtrie est un nouveau contraste. Je ferme les yeux. Les images défilent : les ombres dans le parking, le pont, l'homme au manteau usé. Chaque souvenir est une piqûre qui ravive la sensation.
Ma main descend entre mes jambes. Le contact est presque insupportable. La peau est chaude, tuméfiée. Mais je continue, pressant doucement, cherchant sous la douleur cette étincelle qui persiste. Le plaisir qui naît de l'excès. La jouissance qui surgit des ruines.
Quand l'orgasme arrive, c'est un spasme douloureux qui me fait arquer le dos. Des larmes coulent sur mes tempes. Ce n'est pas du plaisir. C'est une purge.
L'onde de l'orgasme se retire, me laissant échouée sur les draps, vidée, lessivée. La douleur revient, non plus en picotements aigus, mais en une brûlure sourde et profonde, un braise qui couve dans mon bassin. Chaque pulsation lointaine de mon pouls entre mes jambes est un rappel cuisant.
Je me lève, le corps lourd, et me traîne jusqu'à la salle de bain. Je n'allume toujours pas la lumière principale, seule la veilleuse bleutée de l'extérieur éclaire la pièce d'une lueur spectrale. Je me regarde dans le miroir de l'armoire à pharmacie. Mon reflet est décomposé. Mes cheveux sont des serpentins gras et collés. Mes yeux sont deux trous noirs, cernés de violet. Une traînée séchée de sperme ou de salive court de ma tempe jusqu'à mon menton. Je passe ma langue sur mes lèvres gercées et retrouve le goût de l'inconnu, du multiple.
J'ouvre l'armoire. Je ne cherche pas de baume apaisant, ni de désinfectant. Mes doigts se referment sur un flacon de lubrifiant et sur un objet froid, lourd, en verre épais : un plug anal, un de ceux que je réserve pour les jours où la sensation de plénitude ne suffit pas, où j'ai besoin de la morsure du froid et de la pression constante pour me souvenir.
Je m'agenouille sur le carrelage, les genoux écartés, me présentant à mon propre reflet dans la porte vitrée de la douche. Ma main gauche est barbouillée de lubrifiant froid. Elle remonte le long de ma cuisse, évite le sexe tuméfié, trop sensible, et trouve l'orifice meurtri, déchiré par les assauts répétés. Le contact est une brûlure. J'appuie. La chair cède, douloureuse, offrant une résistance élastique et douloureuse. Un gémissement aigu et étouffé s'échappe de ma gorge. Ce n'est pas de la jouissance. C'est de la réclamation. Je m'enfonce deux doigts, forçant le passage, sentant les muscles se contracter en vain autour de ma phalange. La douleur est nette, précise, un scalpel qui tranche dans l'engourdissement. Je les retire, luisants.
Je saisis le plug. Il est lourd, conique, veiné de motifs. Je le badigeonne généreusement de gel froid. La pointe, trop large, semble une menace. Je m'arc-boute, une main contre la paroi de la douche, l'autre guidant l'objet vers mon anus violacé. La pression est immense, insoutenable. Je pousse, malgré la protestation déchirante de ma chair. Un son étranglé. Et soudain, ça cède. Le plug s'enfonce d'un coup, jusqu'à la base. La sensation est immédiate : un froid intense, une pression démesurée qui comble, qui distend, qui occupe tout l'espace. Je suis remplie, bloquée, fendue en deux. Une sueur froide perle sur mon front. Je reste là, à genoux, pantelante, les yeux rivés sur mon reflet déformé dans le verre, sur cette femme au visage défait et au ventre traversé par la promesse froide de l'objet.
Ce n'est toujours pas assez.
Je me relève, la démarche entravée, chaque mouvement réveillant la présence du verre en moi. Je vais au living, j'allume l'ordinateur. La lumière de l'écran me blesse les yeux. Je me connecte à un site, un de ces endroits virtuels où les désirs s'échangent comme des marchandises. Mon profil est nu, cru. Une photo de mon sexe, rouge, ouvert, prise après une soirée. Pas de visage. Juste la chair.
Les messages affluent presque instantanément. Des propositions. Des photos. Des verges en gros plan, des fantasmes écrits en langage SMS. Mon doigt, froid et sec, fait défiler. Je ne cherche pas un amant, ni même un corps. Je cherche un fonctionnaire du désir, un exécutant.
Mon choix se porte sur un pseudo laconique : "B107". Sa photo est floue, on distingue une silhouette grande, un sexe épais, rien de plus. Son message : "Maintenant. Ton adresse."
Je la lui envoie. Puis je vais déverrouiller la porte d'entrée, la laissant entrouverte. Je retourne au centre de la pièce, je m'allonge sur le tapis, sur le dos, les jambes écartées, le plug de verre enfoui en moi comme un secret glacial. J'éteins la lumière. Seul l'écran de l'ordinateur éclaire la pièce d'une lueur fantomatique.
J'attends.
Le temps se dilate, mesuré par les battements douloureux de mon corps. Puis, un grincement. La porte d'entrée s'ouvre, puis se referme. Des pas lourds dans l'entrée. Une ombre se découpe dans l'encadrement de la porte du living, plus grande, plus massive que je ne l'imaginais.
Il ne dit rien. Il sent le tabac froid et le métro. Je devine son regard qui me scrute, allongée dans la pénombre, offerte. Il s'approche. Je ferme les yeux. Je sens son ombre qui me recouvre. Ses doigts, râpeux et froids, saisissent mon jean encore baissé et le tirent d'un coup sec, le coinçant sous mes fesses. Une main s'abat sur l'intérieur de ma cuisse, l'écartant plus loin, si brutalement que j'entends un craquement dans mon adducteur.
Il n'a pas de préliminaires. Pas de crachat, pas de lubrifiant. Il pousse. Le gland, large et sec, déchire l'entrée de mon vagin, déjà ravagé. Je mords le tapis pour ne pas crier. La douleur est si vive qu'elle en devient abstraite, une onde blanche qui annihile la pensée. Il va et vient, ses coups de bassin sont des pistons réguliers, implacables. Son souffle sent la cendre et la bière aigre.
Soudain, il s'arrête. Il retire son sexe, ruisselant. Je pense qu'il a fini. Mais non. Ses mains se referment sur mes hanches et il me retourne, brutalement, comme un sac. Ma joue est écrasée contre la moquette. Je sens le plug de verre se tordre à l'intérieur, menaçant de briser quelque chose. Il écarte mes fesses de ses pouces, avec une force qui meurtrit la chair.
– C'est quoi ce truc ? grommelle-t-il, la voix grave, découvrant l'objet.
Avant que je puisse répondre, il l'attrape, le fait tourner d'un quart de tour. La douleur est si atroce que ma vision se brouille. Je pousse un hurlement, étouffé par le tapis.
– Chienne, grogne-t-il.
Et d'un mouvement sec, brutal, il arrache le plug de mon corps.
La sensation est inimaginable. Un arrachement, un vide déchirant, comme si on m'avait éviscérée par l'intérieur. Un flot chaud, du sang sans doute, coule immédiatement le long de ma jambe. Avant que je puisse reprendre mon souffle, il enfonce son sexe dans l'orifice maintenant béant, déchiré, sanglant. La pénétration est un supplice. Chaque va-et-vient est un coup de couteau. Je ne sens plus que ça : une déchirure interne, une pénétration sanglante, viscérale, de mon intimité. Je sanglote, secouée de spasmes, mes poings serrés sur la moquette. Il jouit profondément, avec un grognement de bête, son sperme se mêlant au sang.
Il se retire aussi sèchement qu'il est entré. Je l'entends se rhabiller, le bruit de sa fermeture éclair. Ses pas s'éloignent. La porte d'entrée claque.
Je reste là, sur le tapis, dans le noir, le bas du corps anéanti, en sang, remplie de son foutre et de ma propre douleur. Le plug de verre gît à côté de ma tête, maculé de rouge. La douleur n'est plus une sensation, c'est un état. Elle m'habite, me définit. Elle est la preuve ultime, tangible, que les limites peuvent toujours être repoussées. Que le corps peut toujours être davantage fracturé, souillé, possédé.
L’odeur de mon propre sang est douceâtre, métallique. Un filet chaud et poisseux coule entre mes fesses, s’étalant sur la moquette sombre. Je reste immobile, les muscles du bas-ventre tétanisés par la déchirure. Chaque pulsation de mon cœur envoie une onde de douleur cuisante depuis mon anus lacéré, remontant le long de ma colonne vertébrale comme un courant électrique.
Je rampe. Mes avant-bras tremblent sous mon poids. La moquette râpeuse frotte contre mes seins sensibles. Mes genoux traînent dans les fluides répandus. Le plug gisant à côté de moi reflète la lueur bleutée de l’écran d’ordinateur, strié de rouge. Ma main, tremblante, se referme sur son froid lisse. Il est humide, souillé. Je le porte à mes lèvres. Le goût du sang et du lubrifiant est âcre, réel. Je le lèche, lentement, comme un animal panse sa plaie. La perversité est dans ce geste : lécher l’instrument de ma propre torture, en réclamer l’offense.
Je me traîne jusqu’à la salle de bain. La lumière crue du néon me fait cligner les yeux. Dans le miroir, mon reflet est méconnaissable. Mes yeux sont vitreux, mes cheveux collés par la sueur et les résidus séchés. Une ecchymose violacée commence à marquer ma hanche où il m’a saisie. Je m’assois sur le bord de la baignoire, le carrelage froid contre la plante de mes pieds sales.
Ma main explore les dégâts. Mes doigts se glissent entre mes lèvres tuméfiées. La muqueuse est à vif, striée de micro-déchirures. Une brûlure aiguë répond à mon toucher. Puis, plus haut, je trouve la source du saignement. Le sphincter est déchiré, béant. La chair est rouge vif, meurtrie, offensée. La douleur est si vive que des étoiles dansent devant mes yeux. Je continue. J’écarte, je sonde. Je veux sentir l’étendue des dommages. Chaque picotement, chaque élancement est une preuve. Je suis allée au bout. J’ai touché le fond de l’abjection physique.
Un rire glacial m’échappe, un son étranglé qui se transforme en quinte de toux. La douleur explose dans mon bas-ventre. Je me penche en avant, les mains sur les genoux, attendant que la vague passe.
Je n’allume pas l’eau. Je ne veux pas laver ça. Pas tout de suite. Je veux que cette sensation d’être ouverte, définitivement marquée, persiste. Je veux sentir le sang sécher sur ma peau, former une croûte qui craquellera à mon premier mouvement. Je veux que la douleur m’accompagne demain, quand je marcherai, quand je m’assiérai, qu’elle me rappelle à chaque instant les limites de ce corps et la folie qui m’a poussée à les franchir.
Je me relève avec difficulté. La vision se brouille un instant. Je m’accroche au lavabo. Dans la pharmacie, mes doigts cherchent non pas un antiseptique, mais un tube de gel anesthésiant. Je n’ai pas l’intention de désinfecter, seulement d’engourdir légèrement la surface pour pouvoir continuer.
De retour dans le living, l’odeur de sexe et de violence est palpable, presque tangible. Je m’alloue sur le canapé, sur le côté, une jambe repliée pour soulager la pression. Mes doigts retrouvent le clavier. L’écran lumineux est une fenêtre ouverte sur d’autres possibles, d’autres descentes.
Mes doigts pianotent sur le clavier, laissant des traces de sang séché sur les touches. Chaque mouvement réveille la brûlure en moi. L'écran bleuté éclaire mon visage en sueur. Les messages s'accumulent, plus crus les uns que les autres. Des propositions qui, quelques heures plus tôt, m'auraient fait frémir. Maintenant, elles me semblent presque banales.
Je sélectionne trois profils. Pas des hommes, des fonctions. Le premier pour sa grosseur affichée, le deuxième pour ses photos de bondage, le troisième pour son simple message : "Je casse tout". Je leur donne le code de l'immeuble. Puis je défais le reste de mes vêtements. Je suis nue, saignante, offerte sur le canapé. La douleur est devenue une présence familière, presque réconfortante.
Le premier arrive en quinze minutes. Un type en blouson de cuir, la quarantaine, visage fermé. Il voit l'état dans lequel je suis, le sang sur mes cuisses, la marque violacée sur ma hanche. Ses yeux s'allument d'une lueur sombre. Pas un mot. Il sort un couteau de sa poche. La lame brille dans la pénombre. Il ne me menace pas. Il pose le tranchant froid sur mon ventre et appuie, juste assez pour laisser une fine entaille rouge. La douleur est nette, précise. Puis il me prend, debout, en tenant le couteau contre ma gorge. Chaque poussée fait couler le sang de mon ventre sur son sexe. Il jouit en grognant, retire son couteau et part sans un regard.
Le deuxième arrive presque aussitôt. Plus jeune, il porte un sac. Il voit les nouvelles entailles, le sang frais. Il sourit. Il sort des cordes, des pinces à linge en métal. Il m'attache aux poignées du canapé. Les cordes mordent mes poignets déjà meurtris. Les pinces se referment sur mes seins, mes lèvres, mon clitoris. La douleur est si vive que je mords le coussin pour ne pas hurler. Il me prend comme ça, immobilisée, chaque mouvement faisant osciller les pinces dont les morsures deviennent insoutenables. Il utilise un godemiché en métal, froid, qu'il enfonce dans mon anus déchiré. Le métal contre la chair à vif. Je perds connaissance un moment.
Quand je reviens à moi, le troisième est là. Un colosse. Il regarde le spectacle : mon corps ligoté, couvert de sang, de sperme, de marques. Il a un marteau. Pas un outil sexuel, un vrai marteau. Il ne dit rien. Il pose ma main sur la table basse. Et il frappe. L'os de mon petit doigt craque. La douleur est si absolue que je ne peux même pas crier. Il répète l'opération avec l'autre main. Puis il me prend, utilisant mon corps brisé comme un jouet, frappant mes cuisses, mon ventre, avec le marteau, laissant des hématomes profonds. Quand il jouit, c'est avec une violence qui arrache enfin un cri de mon gosier déchiré.
Ils partent. Je reste là, attachée au canapé. Mes doigts sont déformés, bleuis. Mon corps n'est plus qu'une carte de douleurs superposées. Le sang a séché, formant une croûte épaisse sur mes jambes, mon ventre. La pièce sent le fer, le sexe, la violence.
Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi. Les cordes ont entaillé mes poignets. Finalement, je me libère. Mes mains enflées refusent de fonctionner normalement. Je me traîne jusqu'à la salle de bain. Dans le miroir, je vois une étrangère. Un visage tuméfié, des lèvres gonflées et saignantes, des marques de morsures sur le cou, des entailles sur le ventre, les seins couverts d'hématomes, les doigts brisés.
Je n'appelle pas à l'aide. Je ne pleure pas. À la place, je prends mon téléphone. Je photographie mon reflet. Puis je me tourne, j'écarte les fesses, je montre la déchirure, le sang. Je prends en photo mes seins meurtris, mes doigts déformés. J'upload le tout sur le site, avec un seul mot : "SUIVANT".
Puis je m'allonge dans la baignoire vide. Le froid de l'émail contre ma peau meurtrie est une dernière caresse. Je ferme les yeux. La douleur est devenue l'air que je respire. Chaque battement de cœur est un coup de marteau dans mes os brisés. Je souris. C'était exactement ce qu'il me fallait. La preuve ultime que je peux tout absorber, tout transformer. Même cela. Surtout cela.
Je glisse au fond de la baignoire, l'émail froid collant à mes plaies. Le métal racle les entailles sur mon dos. Mes doigts brisés se recourbent involontairement, chaque pulsation rappelant le craquement de l'os. La douleur n'est plus une sensation mais un environnement - un océan où je flotte, consciente de chaque vagues.
Quelqu'un frappe à la porte. Trois coups précis. Je ne me lève pas. La porte de l'appartement n'est pas verrouillée.
Des pas dans le couloir. Plusieurs paires de chaussures. Ils s'arrêtent au seuil de la salle de bain. Je garde les yeux fermés.
– Putain, souffle une voix.
– Elle respire ? demande une autre.
Une main se pose sur mon cou, cherchant le pouls. Les doigts sont doux, presque professionnels.
– Appelez pas les secours, murmuré-je.
Ils sont quatre. Je les devine plus que je ne les vois - des silhouettes qui bloquent la lumière du couloir. L'un d'eux allume la lumière au plafond. Le néon grésite, me transperce les paupières. Je garde les yeux fermés, mais je sens leurs regards sur mon corps - cette carte de violences superposées.
– On peut... participer ? demande celui qui a pris mon pouls.
Sa main glisse le long de mon sternum, évite les entailles du couteau, s'attarde sur une morsure violette. Ses doigts sentent le tabac et le désinfectant.
Je hoche la tête, un mouvement infime qui réveille la douleur dans mes cervicales.
Ils se mettent au travail avec une étrange solennité. Deux d'entre eux me soulèvent - des mains sous mes aisselles, d'autres sous mes genoux. Le contact avec mes doigts brisés me fait vomir - un jet jaunâtre qui coule sur mon menton. Personne ne commente.
Ils me portent dans le salon, me déposent sur la table basse en verre. La surface froide contre ma peau me fait frissonner. L'un d'eux étale une couverture de survie - le côté argenté vers le haut. Je deviens un spécimen posé sur une table d'opération.
Le plus grand - celui qui avait pris mon pouls - sort un sac en plastique de sa poche. Il en retire des objets que je reconnais : des pinces hémostatiques, des compresses, du fil de suture.
– C'est pour empêcher que ça s'infecte, explique-t-il en voyant mon regard. Mais ça va faire mal.
Il ne ment pas. La première aiguille traverse la peau de mon ventre là où le couteau a tranché. La douleur est nette, brillante, différente des coups sourds du marteau. Il coud avec une précision méthodique, tirant le fil à travers ma chair comme on répare un vêtement. Chaque piqûre est une ponctuation dans le récit de ma nuit.
Pendant ce temps, les autres s'occupent de moi. Une main écarte mes jambes, un gant de toilette humide nettoie le sang séché autour de mon sexe. Le geste est presque tendre. Puis un homme - jeune, des cheveux courts - sort un flacon d'alcool à 90°.
– Désinfection, dit-il simplement.
Il verse le liquide sur mon anus déchiré.
La brûlure est si intense que mon corps se cambre involontairement, heurtant la table. Des mains me maintiennent. Je mords la couverture de survie, le goût du métal plastifié dans ma bouche. L'odeur de l'alcool se mêle à celle du sang.
Quand la crise passe, je vois qu'ils ont tous une érection.
Celui qui me suture termine son travail. Il coupe le fil avec ses dents, puis caresse la rangée de points noirs sur mon ventre.
– Maintenant, on peut jouer, murmure-t-il.
Ils me retournent sur le ventre. La table en verre craque sous mon poids. Les points frais tirent sur ma peau. Quelqu'un écarte mes fesses - la brûlure de l'alcool ravivée. Une langue me traverse l'anus déchiré.
Le cri que je pousse n'a rien d'humain.
La langue travaille, précise, explorant chaque déchirure, chaque replie meurtri. C'est à la fois atroce et d'une intimité bouleversante. Puis elle est remplacée par un sexe - pas brutal cette fois, mais implacable. Il pénètre lentement, remplissant l'espace déchiqueté. La douleur change de nature - devient une présence pleine, définie.
Un autre homme se place devant mon visage. Son sexe effleure mes lèvres gonflées. J'ouvre la bouche - un mouvement qui déchire la commissure de mes lèvres. Le goût du sang frais se mêle à son pré-éjaculat.
Pendant qu'il va et vient dans ma bouche, un troisième homme s'intéresse à mes doigts brisés. Il prend mon petit doigt - l'os manifestement fracturé - et le presse délicatement. La douleur est si vive que je mords le sexe dans ma bouche. L'homme grogne, pas de colère mais d'excitation. Il accentue ses poussées.
Celui qui me prend par derrière accélère. Chaque mouvement fait craquer la table en verre. Ses ongles s'enfoncent dans mes hanches, là où les ecchymoses commencent à fleurir. Il jouit profondément - je sens le sperme chaud remplir les espaces déchirés.
Quand ils se retirent, je reste allongée sur la table, le visage dans une flaque de salive et de sang. Mes doigts ressemblent à des saucisses violacées. Ma respiration siffle à travers mes lèvres enflées.
Ils ne partent pas. Ils s'assoient par terre, adossés au canapé, et me regardent. Le plus grand allume une cigarette.
– T'es une sacrée salope, dit-il avec une sorte de respect.
Je tourne la tête, ma joue collée au verre froid. Mes yeux rencontrent les leurs. Dans leurs regards, je ne vois ni pitié ni mépris, mais une fascination horrifiée. Je suis le gouffre qu'ils ont osé regarder en face.
Le plus jeune sort un téléphone.
– Je peux ? demande-t-il.
J'hoche faiblement la tête.
Il prend des photos. Moi sur la table, les points de suture noirs sur le ventre, le sang séché, les doigts difformes. Puis il s'approche, zoome sur mon sexe, sur mon anus, sur mon visage tuméfié.
– Pour se souvenir, explique-t-il.
Ils finissent par partir, un à un, sans un mot. Le dernier - celui qui m'a suturée - pose une bouteille d'eau et des compresses sur la table à côté de moi.
– Faut boire, dit-il.
Puis il disparaît.
Je reste allongée sur la table en verre. La douleur a encore changé. Elle n'est plus aiguë, mais profonde, systémique. Elle pulse en moi comme un second cœur. Chaque point de suture, chaque ecchymose, chaque fracture raconte une histoire. Mon corps est devenu un palimpseste de violences.
Je me lève enfin. La descente de la table est une épreuve. Mes jambes flageolent. Je titube jusqu'à la fenêtre, écarte le rideau.
Dehors, le jour se lève. Les premières lueurs roses du matin caressent les immeubles. Une femme promène son chien. Un homme en costume presse le pas vers la station de métro. La vie normale.
Je lâche le rideau. Dans la pénombre de l'appartement, je vais jusqu'au miroir du couloir. La femme qui me regarde n'a plus visage humain. C'est un masque tuméfié, une carte géographique de souffrances.
Je reste devant le miroir, mes doigts brisés effleurant les bords de la glace. La femme qui me regarde n’a plus de visage humain. C’est un masque tuméfié, une carte géographique de souffrances. La joue droite est enfoncée, probablement une fracture zygomatique. Mes lèvres sont deux vers de terre violacés, fendus aux commissures. Un œil est complètement fermé, l’autre n’est qu’une fente sanguinolente.
Je crache. Une dent molaire tombe dans l’évier avec un bruit sec, suivi d’un filet de salive rosâtre. Ma langue explore les creux vides dans ma gencive. Trois, peut-être quatre dents manquantes.
Je me penche, mes mains s’agrippant au rebord de l’évier. Le mouvement déchire les points de suture sur mon ventre. Je sens le fil céder à un endroit, un liquide chaud coulant le long de mon bassin. Le sang ou le pus, je ne sais plus.
Dans le miroir, je vois le reflet de la pièce derrière moi. Le sol est jonché de préservatifs usagés, de compresses souillées, de mégots. La table en verre est fendue en deux, tachée de sang séché. L’air est lourd, saturé de l’odeur douceâtre du sang, du sperme et de la sueur.
Mes jambes cèdent. Je m’effondre sur le sol, le carrelage froid contre ma joue blessée. La douleur est maintenant une symphonie achevée, chaque instrument jouant sa partition - les cordes déchirées de mon ventre, les percussions sourdes de mes os brisés, les cuivres stridents de mes brûlures.
Je rampe. Mes avant-bras traînent dans les fluides séchés. Je me dirige non pas vers la sortie, mais vers la chambre. Vers l’ordinateur qui clignote encore.
Avec mes phalanges disloquées, je tape difficilement. Chaque frappe est un supplice. Le mot de passe. Le site. Mon profil.
Nouveau message.
– Vu tes dernières photos. T’as l’air d’aimer les jeux de poids. Je passe dans une heure. J’amène des amis.
Ma main droite, celle avec les doigts fracturés, se déplace lentement vers la souris. Le curseur vacille sur l’écran. Je clique sur "Accepter".
Puis je saisis le téléphone. Mes doigts enflés composent difficilement le numéro. La sonnerie retentit une fois, deux fois.
– Allô ? répond une voix endormie.
C’est ma sœur.
Je prends une inspiration douloureuse. L’air siffle à travers mes dents cassées.
– Viens, dis-je d’une voix déchirée, à peine reconnaissable.
– Catya ? Qu’est-ce qui se passe ? Tu as une voix…
– Viens tout de suite. J’ai besoin... que tu voies.
Je raccroche avant qu’elle ne puisse répondre.
Je me traîne jusqu’au mur du fond, m’adosse contre le plâtre froid. Mes jambes s’écartent malgré moi, révélant les dégâts. Le sang continue de suinter des points de suture rompus.
La sonnette retentit plus tôt que prévu. Je ne bouge pas. La porte est toujours déverrouillée.
Ils sont cinq cette fois. Des visages nouveaux. L’un d’eux porte une caméra professionnelle. Un autre tient une mallette en aluminium.
Ils s’arrêtent net en entrant, frappés par l’odeur et le spectacle.
– Putain de merde, murmure l’homme à la caméra.
Le plus grand s’approche de moi, son regard parcourant méthodiquement chaque blessure, chaque ecchymose.
– On peut faire mieux, dit-il finalement.
Sa main se referme sur ma cheville et me tire brutalement au centre de la pièce. La peau de mon dos arrache sur le carrelage.
L’homme à la mallette l’ouvre. À l’intérieur, des pinces, des ciseaux chirurgicaux, un cautérisateur.
– Pour les hémorragies, explique-t-il, en voyant mon regard.
Je ferme mon œil valide. J’écoute les préparatifs. Le déclic de la caméra. Le froissement des gants en latex.
La première aiguille me traverse la paume, la clouant au sol. La douleur est si parfaite, si absolue que je souris de mes lèvres fendues.
Quand ma sœur arrive vingt minutes plus tard, ils sont toujours là. Elle pousse la porte, son visage d’abord inquiet, puis horrifié.
Son cri est la dernière note de cette symphonie.
Elle me voit clouée au sol, le corps transformé en paysage de violences. L’homme au cautérisateur s’active entre mes jambes, la fumée et l’odeur de chair brûlée remplissant la pièce.
Nos regards se rencontrent. Dans ses yeux, je vois tout ce que j’ai cherché : l’horreur absolue, la compréhension que certaines frontières, une fois franchies, ne permettent plus de retour.
Je cligne de mon œil valide.
Elle recule, trébuche dans l’encadrement de la porte, puis tourne les talons. Ses pas précipités résonnent dans l’escalier.
L’homme au-dessus de moi s’arrête, son outil fumant à la main.
– Elle reviendra avec la police, dit-il.
Je secoue faiblement la tête, sentant les clous bouger dans ma chair.
– Non, je murmure.
Parce que je sais. Elle ne dira rien. Certaines vérités sont trop lourdes à porter. Certains abîmes trop profonds à regarder.
Le caméraman s’approche, zoomant sur mon visage. Je regarde l’objectif, dans l’œil de la machine, et j’offre ce qui reste de mon sourire.
La douleur n’est plus une sensation. Elle est devenue le paysage. Elle est la maison où j’habite. Chaque fracture, chaque brûlure, chaque déchirure est un meuble, une pièce, une fenêtre ouverte sur l’ultime vérité :
Je m’éveille. Non pas du sommeil, mais de l’évanouissement. Un réveil cellulaire. La douleur est toujours là, mais elle a changé de nature. Elle n’est plus une série de signaux d’alarme, mais une présence fondamentale, une colonne vertébrale nouvelle. Elle ne meurt plus ; elle est. Je suis la douleur, et elle est moi.
La pièce est vide maintenant. Ils sont partis, emportant leurs outils, leur caméra, leur frisson. La lumière du jour filtrant à travers les persiennes fermées dessine des raies de poussière dansantes sur le carnage. Je suis toujours clouée au sol par les aiguilles à travers la plante de mes pieds. Un geste atroce est nécessaire : je me soulève, déchirant la chair déjà lacérée, arrachant les clous métalliques avec un bruit de velcro humide. Le sang, frais et rouge vif, jaillit et vient rejoindre les tâches brunâtres et noires qui forment maintenant une carte topographique sur le carrelage.
Je me lève. Ce n’est pas un mouvement, c’est un réarrangement de la douleur. Chaque muscle, chaque tendon, chaque nerf crie son existence séparée. Mes doigts brisés pendent, inutiles, difformes. Je titube, une marionnette dont les fils sont des lianes de souffrance. Je vais vers le miroir de l’entrée, brisé lui aussi, fissuré comme mon visage.
La créature qui me regarde à travers les éclats de verre n’est plus Catya. C’est un document. Une archive vivante de l’excès. Les yeux sont deux poches violacées, la bouche une entaille asymétrique. La joue est concave. Je souris, ou du moins, j’envoie le signal nerveux qui devrait produire un sourire. La fente sanguinolente s’élargit, révélant les trous noirs des dents manquantes. C’est beau. D’une beauté terrible, absolue, comme peut l’être un paysage ravagé par une météorite.
Je ne cherche pas à appeler à l’aide. Je ne cherche pas à fuir. Je cherche à enregistrer.
Avec mon poignet blessé, je fais tomber l’appareil photo qui était resté sur une étagère. Je le pousse du pied jusqu’au centre de la pièce, là où la lumière est la meilleure. Je m’allonge à nouveau sur le sol, dans la position où ils m’ont laissée. Je prends l’appareil avec ma main la moins endommagée, je règle le retardateur. Le petit témoin lumineux clignote.
Le flash embrase la pièce, gelant l’image : mon corps souillé, mutilé, offert sur l’autel du rien. Je prends une autre photo. Et une autre. Sous différents angles, comme pour un catalogue. Close-up sur les points de suture arrachés. Sur l’anus cautérisé. Sur les paumes transpercées.
Quand j’ai fini, je me traîne jusqu’à l’ordinateur. Le téléchargement est une opération lente, cérémoniale. Photo après photo, j’alimente mon profil sur le site. Je ne mets pas de légende. Les images sont leur propre langage.
Les réponses arrivent avant même que je n’aie fini. Pas des propositions, maintenant. Des hommages. Des questions.
– Comment tu respires encore ?
– Quel est le secret ?
– Est-ce que ça valait le coup ?
Je ne réponds pas. Je me lève et je vais à la cuisine. Je prends un verre d’eau. L’eau coule sur mes lèvres fendues, piquant les plaies, et descend dans ma gorge, mêlée au goût de fer du sang. C’est la première chose que j’avale depuis… je ne sais plus.
La sonnette retentit à nouveau. Je ne bouge pas. La porte s’ouvre. C’est ma sœur. Elle est revenue. Elle est là, pâle, tremblante, un sac de courses à la main, comme si la normalité des œufs et du lait pouvait exorciser l’horreur.
Elle me voit debout dans l’encadrement de la cuisine, nue, couverte de croûtes et de bleus, buvant mon verre d’eau. Son regard parcourt la scène, le sol, le sang, mon corps. Elle ne dit rien. Elle pose le sac par terre. Ses yeux se remplissent de larmes, non pas de pitié, mais d’incompréhension terrifiée.
– Pourquoi ? est le seul mot qu’elle arrive à former. Un souffle.
Je baisse le verre. Ma main serre le cristal, les coupures se rouvrant.
– Il n’y a pas de ‘pourquoi’ dis-je, ma voix formant comme un grattement de pierres. Il n’y a que ‘comment’. Et le ‘comment’, je l’ai trouvé.
Je pose le verre. Je marche vers elle, lentement. Elle recule d’un pas, instinctivement. Je m’arrête. Je tends ma main, celle aux doigts brisés, et lui effleure la joue. Une caresse d’outre-tombe. Sa peau est si chaude, si vivante.
– Tu vois ? murmuré-je. La douleur n’est pas une punition. C’est une révélation. Elle te montre les frontières de ce que tu es. Et puis elle te montre comment les franchir. Elle ne te détruit pas. Elle te… transmute.
Elle secoue la tête, incapable de comprendre, ne voulant pas comprendre.
– Il faut appeler un médecin, Catya. Une ambulance. Tu vas mourir.
— Je suis déjà morte. Plusieurs fois. C’est de l’autre côté que ça devient intéressant.
Je baisse ma main. Je retourne dans le salon. Je m’assois sur le canapé ensanglanté. La position est une nouvelle agonie. Je la savoure.
– Sors d’ici, Sophie. Oublie que tu m’as vue. Vis ta vie. Aime ton mari. Élève tes enfants.
Elle reste plantée là, déchirée entre la terreur et le devoir familial.
– Je ne peux pas te laisser comme ça.
— Tu n’as pas le choix. Ceci n’est plus ta sœur. C’est un phénomène. Tu ne peux pas arrêter un phénomène.
Elle finit par partir. Je l’entends descendre l’escalier en courant, ses pleurs étouffés par les portes.
Le silence revient. Un silence différent. Il n’est plus vide. Il est peuplé par le champ de bataille de mon corps, par l’écho des cris, par le cliquetis des outils, par le ronronnement de l’ordinateur qui continue de recevoir des messages.
Je me lève une dernière fois. Je vais à la fenêtre. J’écarte les persiennes. En bas, dans la rue, ma sœur sort de l’immeuble, se précipite vers sa voiture, ne se retourne pas. Elle s’en va. Elle retourne à la vie.
Moi, je reste. Je regarde le soleil qui se lève sur la ville, indifférent. La lumière caresse les blessures de mon visage. La douleur est toujours là, constante, fidèle. Ce n’est plus un ennemi. Ce n’est plus un outil. C’est un amant. Le seul qui ne m’ait jamais menti. Le seul qui m’ait montré la vérité ultime, nue et crue : que nous ne sommes que chair, et que dans la chair, il n’y a que des limites à repousser, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à repousser du tout.
Je souris, et la douleur sourit avec moi. Nous ne ferons plus qu’un, jusqu’à la fin.
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