Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le feu sur la glace — Chapitre 2
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Le feu sur la glace
Chapitre 2
À la fin de la session, épuisés, on s'assoit sur le bord de la glace. Viktor nous fixe de son regard dur, assénant qu'il ne s'agit que du début, qu'il nous faut apprendre à nous connaître sous peine de sombrer ensemble. Je regarde Connor, qui essuie la sueur de son front, ses mèches blondes collées. Sexy, même comme ça. Je déteste le penser, mais c'est là.
Le sifflet de Viktor déchire l'air saturé d'humidité de la patinoire de Bercy, un son strident qui résonne contre les gradins vides. Je m'arrête net, mes lames creusant un sillon profond dans la glace, envoyant une gerbe de cristaux blancs contre les bottines de Connor. Il ne bronche pas, planté là, le souffle court, ses yeux verts d'ordinaire si provocateurs injectés de sang à cause de l'effort. On vient de passer trois heures à essayer de patiner à l'unisson, et le résultat est un désastre total. On ne se frôle pas, on se percute. On ne s'accompagne pas, on se combat.
Viktor s'approche de la balustrade, son visage plus fermé qu'un coffre-fort. Il nous fixe un long moment dans le silence lourd troublé seulement par le bourdonnement des machines, avant de lâcher d'une voix sourde que c'est lamentable, que nous avons le talent mais aucune connexion, patinant comme deux solistes essayant de s'entretuer. Je réplique aussitôt, le cœur battant à tout rompre et la voix rauque, que c'est précisément parce qu'on veut s'entretuer. Connor ricane, un son sec, presque sauvage, estimant pour une fois que le Français a raison et qu'on ne peut pas fabriquer de la chimie avec du poison.
Viktor ne répond pas tout de suite. Il sort une clé de sa poche, un trousseau avec un badge magnétique qu'il fait tinter sur le rebord en bois avec une lenteur calculée. Constatant notre incapacité à nous supporter sur la glace, il décide qu'on va l'apprendre en dehors. Le club possède un appartement de fonction à deux pas, rue de Bercy, et nous y emménageons ce soir même.
Le monde semble s'arrêter. Mes tripes se nouent d'une manière douloureuse à l'idée de vivre avec lui, de partager cet espace restreint, l'air, l'intimité et le silence des repas. C'est une condamnation à mort. Je m'écrie, m'avançant en faisant crisser mes patins sur la glace pour dire à Viktor que c'est impossible, que je refuse de vivre avec ce type. Pas de choix, tranche-t-il net : Connor quitte son hôtel, je rends mes clés au gardien de mon studio, et si nous ne sommes pas ensemble demain matin à cinq heures trente avec nos sacs dans l'entrée du club, il signe nos papiers de radiation définitive.
Connor semble sur le point d'exploser. Ses épaules larges se tendent, son torse sculpté se gonfle sous son lycra noir, et je vois la mâchoire de son visage de dieu grec se contracter au point de briser ses dents. Furieux et humilié de se voir imposer une telle cohabitation comme un gamin turbulent, il se tait pourtant. Ses yeux verts lancent des éclairs, mais ses lèvres restent closes ; il sait, tout comme moi, qu'on est au bord du gouffre.
L'appartement est petit. Beaucoup trop petit pour deux hommes de notre carrure, imprégné d'une odeur de propre mêlée à du renfermé, avec un salon donnant sur les voies ferrées de la Gare de Lyon. La chambre unique abrite deux lits simples séparés par une table de chevet dérisoire, une véritable cellule de prison. Connor jette son sac de sport dans un coin avec une violence contenue qui fait vibrer le plancher. Il retire son manteau, et je ne peux m'empêcher de regarder la puissance de son cou, l'envergure de son dos dessinant un V parfait sous son t-shirt ajusté. On fait le même poids, soixante-douze kilogrammes, mais sa musculature semble plus dense, plus compacte, dégageant une aura de force brute qui me terrifie autant qu'elle m'attire. Se tournant vers moi, il remarque mon regard fixe et me demande agressivement si je vérifie qu'il n'a pas caché un couteau.
Je réplique, ma voix traînant une agressivité de façade pour masquer mon trouble, que je vérifie juste le temps qu'il lui faudra pour polluer l'air avec son arrogance.
Il s'approche, me dominant de ses un mètre quatre-vingt-cinq, envahissant mon espace personnel jusqu'à ce que je sente la chaleur presque animale émanant de son corps. M'intimant de bien l'écouter, il crache qu'il est là par obligation, qu'on ne deviendra jamais potes, et qu'il déteste tout de moi : ma façon de patiner, mon pays, et ma présence ici. En passant près de moi pour aller vers la cuisine, son épaule percute violemment la mienne. Le contact électrique me brûle à travers mes vêtements, mon cœur s'emballe contre mes côtes comme un prisonnier, et je serre les poings pour ne pas lui sauter à la gorge... ou pour ne pas l'agripper et le plaquer contre ce mur.
Le lendemain, le retour sur la glace est brutal. Viktor n'a pas dormi, ou a passé la nuit à préparer notre torture, m'assignant le rôle de la base en raison de ma stabilité tandis que Connor devra apprendre à se laisser porter. L'expression de Connor est alors un mélange de pur dégoût et de détresse virile. Pour un patineur de son niveau, habitué à dominer en solo, endosser le rôle de celui qui doit être soulevé est une épreuve intolérable pour son ego. Il proteste vertement, jugeant ridicule de me confier un poids similaire sous peine de me briser le dos, mais l'entraîneur tranche, imperturbable.
On s'élance. La vitesse nous donne une illusion de liberté, mais dès que je dois m'approcher de lui pour la prise, la tension revient, insupportable. Quand mes doigts entrent en contact avec ses hanches solides et bétonnées, je sens un choc électrique me parcourir le bras. Je décèle le mouvement de ses obliques sous le tissu fin, une sensation incroyable et terrifiante qui menace de me trahir au niveau de mon pantalon de patinage serré, m'obligeant à me focaliser sur ma respiration.
Il siffle entre ses dents de ne pas le serrer ainsi et de ne pas lui broyer les côtes, tandis que je lui hurle de cesser de se raidir et de se laisser aller. Vient le moment du porté. Je m'arc-boute, mes jambes agissant comme des ressorts d'acier pour le soulever. Il est dense, mais c'est une lourdeur gratifiante, sa chaleur inondant mes paumes. Ses jambes athlétiques s'ouvrent au-dessus de moi, son corps se cambre dans l'air, suspendu à ma seule force. Je lève les yeux et vois ses traits crispés par l'effort et la honte, ses yeux verts plongeant dans les miens pour me révéler, l'espace d'un battement de cœur, non pas le rival arrogant, mais l'homme dont j'ai désespérément besoin.
La réception est un désastre. Rigide de frustration, Connor trébuche, ses lames se prennent dans les miennes et nous nous effondrons tous les deux. Le choc est violent. Je me retrouve sur le dos, le souffle coupé, Connor étalé de tout son long sur moi. Son poids m'écrase délicieusement, son torse dur pressant le mien, ses jambes musclées s'entremêlant aux miennes. Son visage logé dans le creux de mon cou, je sens son souffle brûlant contre ma peau. Chaque fibre de mon être hurle de le serrer contre moi, de passer mes mains dans ses cheveux blonds, de l'embrasser jusqu'à l'effacement de la haine.
Il se relève brusquement, le visage cramoisi et les mèches en bataille, tapant du poing sur la glace dans une rage pure, humilié d'avoir dû dépendre de moi et d'avoir fini au tapis. Je hurle en me relevant, le corps vibrant encore de son contact, lui rejetant la faute sur son refus obstiné de se laisser toucher ou de me faire confiance. Viktor nous observe du bord avec un petit sourire énigmatique qui me fait froid dans le dos, jugeant le début bon et nous enjoignant de retourner à l'appartement sans casser les meubles, pour recommencer dès le lendemain. Je le regarde s'éloigner vers les vestiaires, conscient que cette cohabitation forcée va soit nous mener à la gloire, soit me détruire totalement, tant le toucher me pousse à le déterrer pour mieux vouloir qu'il m'appartienne.
L'appartement est plongé dans une pénombre bleutée filtrée par les stores, lourd d'une tension épaisse. Connor est assis sur le canapé étroit, les jambes largement écartées, les coudes sur les genoux, fixant le mur d'en face. Il a troqué sa tenue pour un jogging gris moulant et un t-shirt blanc ajusté. Debout dans l'encadrement de la cuisine, je l'observe malgré moi, prisonnier de cette obsession malsaine qui me pousse à analyser la mécanique parfaite de son corps.
Brisant ce silence de plomb, je lui annonce l'arrivée imminente des pizzas que j'ai commandées. Il tourne lentement la tête, son regard perçant me jaugeant avec ce mélange de défi et de séduction, s'enquérant de la garniture pour éviter toute « garniture française bizarre ». Je réplique sèchement, les poings serrés, avoir pris une Margherita et une Regina, le strict minimum même pour un Canadien arrogant nourri à la malbouffe. Il esquisse une moue dédaigneuse sans protester. Quand le livreur arrive, je récupère les boîtes et m'assois par terre sur le tapis rêche pour garder mes distances, tandis qu'il domine la situation depuis le canapé, le repas se déroulant au son lointain des trains.
Tentant une percée pour apaiser l'atmosphère de la soirée, je lui suggère de se calmer un peu pour éviter de s'entretuer avant le dessert. Il s'arrête de mâcher, une lueur d'amusement cruel dans le regard, me renvoyant la balle en rappelant que c'est moi qui lui ai sauté dessus aux Jeux Olympiques et que je ne fais que réagir à mon instabilité permanente par ses provocations constantes. Je hausse le ton, pointant du doigt sa façon de me provoquer avec ses rires et ses gestes nonchalants. À cette distance, je perçois le moindre tressaillement de ses muscles et cette assurance qui me fait mal, l'exhortant à être moins insupportable pour réussir enfin ce triple Twist sans finir aux urgences.
Il se penche brusquement en avant, brisant la barrière invisible, si près que je sens son souffle et son odeur de propre et de métal froid. Me demandant d'une voix soudainement plus basse et rauque si je le trouve vraiment insupportable ou si je supporte mal qu'il ne baisse pas les yeux devant mes colères, il me désarçonne. Pour détourner mon trouble, je tente une pique sur sa souplesse et sa grâce de « frigo américain » lors des portés, fort de ses soixante-douze kilogrammes de béton.
À ma grande surprise, le coin de ses lèvres se relève et un vrai sourire sincère illumine son visage, sans une once de sarcasme, provoquant une décharge électrique en plein plexus. Se moquant de mon surnom de frigo, il glisse du canapé pour s'asseoir directement par terre en face de moi, nos genoux se frôlant. Il suggère à ton plus doux qu'il serait peut-être moins rigide si je ne le touchais pas avec autant de haine et de crispation.
Il tend la main vers la boîte, et ses doigts effleurent volontairement les miens. Le contact est immédiat et brûlant, mais je ne retire pas ma main, verrouillant mon regard dans le sien alors qu'il insiste sur l'idée d'une trêve. Son visage se rapproche, son regard oscillant de mes lèvres à mes yeux avec une intensité prédatrice qui me paralyse. Mon cœur cogne à tout rompre. Je devrais le repousser, lui rappeler notre obligation contractuelle, mais mon corps refuse d'obéir, avide de savoir si sa peau est aussi brûlante qu'elle en a l'air.
Je parviens à articuler un accord de trêve d'une voix rauque et instable, et il me met au défi de le prouver en cessant de le regarder comme un ennemi. La pression de son genou contre le mien irradie à travers mon jogging, insupportable et pire que les entraînements de Viktor. Je devine chaque détail de sa peau, la petite cicatrice sur sa lèvre, et l'envie de le toucher devient une douleur physique. À son pourquoi murmuré à quelques centimètres des miennes, je souffle mon incapacité à faire autrement, prisonnier de cette colère qui me sert de bouclier contre ce qu'il me fait ressentir.
Il ne recule pas d'un millimètre, son sourire transformé en une expression d'une intensité folle, cherchant une faille ou une confirmation sur mon visage. Le silence redevient brûlant et étouffant. Assis ainsi entre deux boîtes de pizza, à la lisière de l'irréparable, je sais que le moindre geste de plus suffira à faire basculer l'équilibre fragile de notre duo.
Fin du chapitre 2.
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