Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'équilibre des corps — Chapitre 5
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'équilibre des corps
Chapitre 5
Chapitre 5
Le vin rouge s'étale sur mon torse comme une blessure ouverte, une tache sombre qui s'imbibe instantanément dans le grain de ma peau avant de dégouliner sur la ceinture de mon jean. Je reste pétrifié, les mains en l'air, le souffle coupé par ma propre maladresse. La panique monte, irrationnelle.
— Putain… Quel abruti, mais quel abruti ! je m'insulte à mi-voix, la voix tremblante de rage contre moi-même. Je gâche tout, je bousille mes fringues, je suis incapable de tenir un verre…
Je frotte frénétiquement mon torse avec le revers de ma main, ne faisant qu'étaler la tache pourpre. Je me sens ridicule, exposé, vulnérable dans cette nudité partielle que je ne maîtrise plus.
— Ruben, calme-toi. Ce n'est que du vin.
Livio se lève avec une lenteur féline. Il ne semble pas perturbé par l'incident, au contraire, il semble s'en nourrir. Il s'approche, un sourire en coin qui accentue les rides d'expression au coin de ses yeux bleus.
— Ton jean va être foutu si on ne fait rien, continue-t-il d'une voix traînante, presque prédatrice. Enlève-le. J'ai une machine qui fait cycle court et sèche-linge intégré. Dans vingt minutes, il n'y paraîtra plus rien.
— Non, non, je peux… je vais rentrer, je bafouille, cherchant mes affaires du regard.
— Tu ne vas pas conduire comme ça, trempé et à moitié nu. Enlève ce jean, Ruben. Maintenant. C'est un ordre de ton professeur.
— Non, non, je peux… je vais rentrer, je bafouille, cherchant mes affaires du regard.
— Tu ne vas pas conduire comme ça, trempé et à moitié nu. Enlève ce jean, Ruben. Maintenant. C'est un ordre de ton professeur.
Il ne me laisse pas le temps de protester. Il franchit l'espace qui nous sépare. Ses mains, ces mains que j'ai senties sur mon dos pendant des heures, descendent vers ma taille. Je reste figé, la bouche entrouverte, incapable de reculer. Le contact du métal de ses doigts contre le bouton de mon jean me provoque une décharge électrique qui remonte jusqu'à ma nuque. D'un geste expert, il déboucle la ceinture, fait sauter le bouton et descend la fermeture éclair. Le bruit du curseur me semble assourdissant dans le silence du patio.
Je me laisse faire, hypnotisé par la proximité de son visage, par l'odeur de bois de santal et de sueur propre qui émane de lui. Mes jambes tremblent alors qu'il fait glisser le tissu lourd le long de mes cuisses. Je me retrouve en boxer, debout au milieu des plantes vertes, la peau offerte au soleil et à son regard.
— Voilà, murmure-t-il en ramassant le jean. Ne bouge pas. Je reviens.
Je le regarde s'éloigner, les épaules larges, son pantalon de lin flottant autour de ses hanches. Je suis seul, presque nu, le cœur battant à tout rompre. Je me sens comme une proie qui attend le retour du chasseur. Je devrais partir, m'enfuir, mais mes pieds sont plombés au sol.
Il revient quelques minutes plus tard, un nouveau verre de vin à la main. Je tente de me couvrir maladroitement avec mes mains, cherchant un angle pour cacher l'érection que je ne peux plus dissimuler sous le fin tissu de mon boxer.
— Arrête de faire ça, dit-il en me tendant le verre. Tu es magnifique comme ça. Très sexy. La lumière du soleil sur tes muscles… On dirait une statue grecque qui prend vie.
— Livio, arrête… je souffle, la gorge sèche. Je ne sais pas où me mettre. C'est trop.
— Livio, arrête… je souffle, la gorge sèche. Je ne sais pas où me mettre. C'est trop.
Il pose le verre sur la table de jardin, sans me quitter des yeux, puis il réduit la distance. Il colle son torse contre le mien. La sensation de sa peau chaude contre ma poitrine tachée de vin est un choc. C'est brûlant, humide, intime.
— On est bien là, non ? Il n'y a personne. Juste nous.
— Il y a Elie, je tente de protester, une dernière barrière de moralité qui s'effrite. Je l'aime, Livio. Je ne peux pas faire ça.
— Et pourtant, tu ne me repousses pas, murmure-t-il contre mon oreille. Ton cœur bat si fort que je l'entends contre mes propres côtes.
— Il y a Elie, je tente de protester, une dernière barrière de moralité qui s'effrite. Je l'aime, Livio. Je ne peux pas faire ça.
— Et pourtant, tu ne me repousses pas, murmure-t-il contre mon oreille. Ton cœur bat si fort que je l'entends contre mes propres côtes.
Il prend mes mains, les guide doucement vers son propre corps. Il me force à toucher ses hanches, puis à remonter sur ses pectoraux fermes. Son visage se rapproche. Ses lèvres ne sont plus qu'à quelques millimètres des miennes. Je sens son souffle court, l'odeur du vin qu'il vient de boire.
— Embrasse-moi, Ruben. Je sais que tu en meurs d'envie depuis le premier jour. Je le sens quand je te corrige tes postures, je le vois dans tes yeux quand tu me regardes dans le miroir du studio. Si tu ne le fais pas maintenant, tu vas te consumer tout seul.
C'est le point de rupture. La digue cède.
Je lâche tout : la culpabilité, le travail, les seize ans de vie commune, les promesses. Un grognement animal s'échappe de ma gorge. Je le saisis par les hanches, je le soulève de terre comme s'il ne pesait rien. Livio entoure immédiatement ma taille de ses jambes, ses bras se nouant derrière ma nuque. Je le porte jusqu'au mur de briques chaudes du patio et je l'y plaque avec une violence désespérée.
Mes lèvres s'écrasent contre les siennes. C'est un baiser affamé, sauvage, un échange de salive et de vin. Je n'ai jamais embrassé personne avec cette urgence, cette fureur. C'est comme si je cherchais à dévorer son âme, à me perdre en lui pour oublier qui je suis.
Sa main descend, s'insinue sous l'élastique de mon boxer. Ses doigts trouvent mes fesses, les pétrissent, puis glissent vers l'avant. Quand il empoigne mon sexe, dur à en avoir mal, je lâche un cri étouffé contre sa bouche. C'est trop bon. C'est trop vrai.
Et c'est précisément cette sensation de réalité qui me percute comme un train à grande vitesse.
Le visage d'Elie traverse mon esprit. Son sourire au petit-déjeuner. Sa confiance aveugle.
Je le lâche d'un coup. Livio retombe sur ses pieds, un peu sonné, les lèvres rouges et gonflées, le regard brillant de triomphe.
— Non ! je hurle presque. Non, je ne peux pas !
— Ruben…
— Tais-toi ! je ramasse mon t-shirt au sol, je l'enfile à l'envers sans même m'en rendre compte.
— Ruben…
— Tais-toi ! je ramasse mon t-shirt au sol, je l'enfile à l'envers sans même m'en rendre compte.
Je fouille dans mon sac de sport d'une main tremblante, j'en sors mon short de yoga encore humide de la séance du matin. Je l'enfile par-dessus mon boxer, ignorant mon jean qui tourne dans sa machine. Je m'en fous. Je veux juste partir. L'air me manque.
— Ruben, attends, ton jean ! crie Livio alors que je m'élance vers la porte.
Je ne l'écoute plus. Ses paroles ne sont qu'un bourdonnement indistinct derrière le vacarme de ma conscience qui hurle. Je traverse son appartement, j'ouvre la porte d'entrée, je dévale les escaliers.
— À samedi prochain, Ruben ! À samedi !
Sa voix me poursuit jusque dans la rue. À samedi. Comme une promesse. Comme une menace. Je grimpe dans ma voiture, les mains agrippées au volant jusqu'à ce que mes articulations blanchissent. Je suis en short, torse taché de vin, l'entrejambe encore palpitant du contact de ses doigts, et je n'ai qu'une envie : disparaître de la surface de la terre.
Le moteur de ma voiture ronfle, un bruit sourd qui semble résonner jusque dans mes os, mais je n'entends rien. Je roule comme un automate, les mains soudées au volant, les phalanges blanchies par la force de ma poigne. Mon regard est fixe, rivé sur la ligne blanche qui défile, mais mon esprit est resté là-bas, sur ce mur de briques chauffé par le soleil, dans l'étreinte sauvage de Livio.
Je finis par bifurquer sur un chemin de terre, loin de la route principale, là où les arbres forment une voûte sombre qui étouffe les bruits du monde. Je coupe le contact. Le silence qui s'installe est brutal, presque douloureux. Je reste immobile, le souffle court, les yeux fixés sur le rétroviseur. L'homme qui me regarde n'est plus le Ruben que je connais. Il a la lèvre inférieure fendue, une trace rouge et gonflée qui témoigne de la violence du baiser. Son t-shirt, enfilé à l'envers dans la panique, est barré d'une immense tache pourpre, une marque d'infamie qui semble crier ma trahison à la face du monde. Et ce short… ce short de sport que j'ai dû sortir de mon sac pour ne pas repartir nu, laissant mon jean dans la machine à laver d'un homme qui vient de pulvériser seize ans de fidélité.
— Qu'est-ce que j'ai fait ?
La question me frappe comme un coup de poing. Je pose mon front contre le volant, sentant le plastique froid contre ma peau brûlante. Je revis chaque seconde. La sensation de ses mains sur mes fesses, la force avec laquelle je l'ai soulevé, l'odeur de sa peau mêlée à celle du vin. Je ne peux pas nier l'évidence : ce n'était pas un accident. C'était une explosion. Une part de moi, sombre et affamée, a pris le contrôle. J'ai eu envie de lui, d'une manière si primitive que cela m'effraie. Je l'ai désiré au point d'oublier Elie, d'oublier ma vie, d'oublier qui j'étais.
Mais le contrecoup est atroce. La culpabilité s'insinue en moi comme un poison lent. Je pense à Elie, à sa douceur, à la confiance absolue qu'elle me porte. Chaque seconde passée dans cette voiture est une insulte à notre histoire. Je me sens sale, physiquement souillé par le contact de Livio, mais aussi moralement brisé. Je sors de la voiture pour essayer de respirer, mais l'air semble trop épais. Je marche quelques pas dans les sous-bois, frappant les branches au passage. Je me déteste. Je déteste Livio de m'avoir poussé à bout, et je le déteste encore plus de savoir exactement quel bouton presser pour me faire perdre pied.
Je reste là, prostré contre un arbre pendant plus d'une heure, à essayer de construire un mensonge crédible. Je dois rentrer. Je dois affronter le regard d'Elie.
Le trajet vers l'appartement est un calvaire de paranoïa. À chaque feu rouge, j'ai l'impression que les autres conducteurs voient ma tâche, voient ma lèvre, devinent l'odeur d'un autre homme sur moi. Je m'arrête à une station-service, m'enferme dans les toilettes crasseuses pour remettre mon t-shirt à l'endroit. J'essaie de frotter la tache de vin avec de l'eau et du savon bon marché, mais cela ne fait qu'étaler une auréole rosâtre et humide qui remonte jusqu'à mon cou. Je ressemble à un naufragé.
Quand je pousse enfin la porte de chez nous, mon cœur cogne si fort que j'ai l'impression qu'il va exploser. Elie est dans la cuisine. Elle prépare une salade, le bruit du couteau sur la planche à découper est régulier, apaisant. Trop apaisant.
— Ruben ? C'est toi ?
Elle arrive dans l'entrée, son sourire s'éteignant à mesure qu'elle détaille ma tenue.
— Mon Dieu, mais qu'est-ce qui t'est arrivé ? Pourquoi tu es en short ? Et cette tache sur ton torse... tu saignes ?
Sa voix est pleine d'une inquiétude sincère qui me lacère le cœur. Je détourne les yeux, faisant semblant de chercher mes clés au fond de mon sac.
— Non, non, ce n'est rien, je bafouille, ma voix sonnant faux à mes propres oreilles. On a voulu discuter de ma pratique après la séance, Livio a ouvert une bouteille et... je ne sais pas ce que j'ai fait, j'ai été d'une maladresse incroyable. J'ai renversé tout le verre sur moi. Mon jean était trempé, il a insisté pour le mettre tout de suite en machine pour éviter que le vin ne tache définitivement le tissu.
Je prends une grande inspiration, essayant de stabiliser mon souffle.
— J'ai dû mettre mon short de sport pour rentrer. Je récupérerai mon jean samedi prochain. Et pour ma lèvre... je me suis pris le montant de sa porte en voulant aller chercher de l'essuie-tout. Je te jure, je suis une vraie catastrophe aujourd'hui.
Elie s'approche, pose sa main sur ma joue. Son contact me brûle. Je me sens comme un imposteur, un criminel que l'on caresse.
— Oh mon pauvre... Tu es tout tremblant. Va prendre une douche chaude, je vais te préparer un thé. Tu as l'air épuisé.
Je m'exécute, fuyant vers la salle de bain comme si ma vie en dépendait. Sous l'eau brûlante, je frotte ma peau jusqu'à ce qu'elle devienne rouge, essayant d'effacer le souvenir des doigts de Livio. Mais l'eau ne lave pas la conscience.
La semaine qui suit est un tunnel de noirceur. Au service, je suis présent physiquement, mais mon esprit est ailleurs. Je traite les dossiers de sortie des patients des "Ailes Bleues" comme un automate. Julien remarque mon silence, mes cernes qui se creusent.
— Ça va, chef ? T'as l'air d'avoir croisé un fantôme, me lance-t-il le mardi midi.
Je réponds par un grognement vague. Le fantôme, il est dans ma poche. Mon téléphone vibre régulièrement, et chaque notification est une décharge électrique.
Le lundi : « Ton jean est sec. Il sent la lavande. J'ai hâte de te voir dedans... ou dehors. » Le mercredi, tard le soir, alors qu'Elie s'est endormi contre mon épaule : « Je parie que tu n'arrêtes pas d'y penser. Je sens encore ton souffle contre mon cou, Ruben. Ne lutte pas. »
Je ne réponds jamais. Je verrouille l'écran, les mains moites. Je passe mes journées à osciller entre une rage folle contre Livio et un besoin viscéral de le retrouver. C'est une drogue. Une drogue qui me détruit mais dont je ne peux plus me passer.
Elie, elle, commence à s'inquiéter sérieusement. Je ne la touche plus. Je prétends avoir mal au dos, être trop fatigué par le boulot. Je vois bien qu'elle sent le mur que je dresse. Le jeudi soir, elle tente de m'embrasser dans le cou alors que je fais la vaisselle, et j'ai un mouvement de recul instinctif, presque violent. Le silence qui suit est lourd de reproches qu'elle n'ose pas formuler.
Le vendredi soir est le pire. Je prépare mon sac. Je vérifie trois fois que j'ai tout. Je sais que je vais retourner dans la gueule du loup. Je devrais appeler, dire que j'arrête tout, que mon dos va mieux. Mais je suis incapable de le faire. Je suis attiré par ce samedi comme un papillon par une flamme, sachant pertinemment que je vais y laisser mes ailes.
Demain. Samedi. 10h30. Je vais aller chercher ce jean. Mais au fond de moi, je sais que ce n'est qu'un prétexte. Je vais aller chercher la suite de ce carnage, car le désir que Livio a réveillé en moi est désormais plus fort que tout ce que j'ai construit en seize ans.
Le samedi matin s'étire avec une lenteur de supplice, une agonie silencieuse dans l'air trop calme de l'appartement. Je suis réveillé bien avant l'aube, le corps en tension, chaque fibre de mes muscles rappelant à mon souvenir la brûlure des mains de Livio. Je reste immobile, les yeux fixés sur les ombres du plafond, écoutant le souffle paisible d'Elie à mes côtés. Chaque inspiration qu'elle prend me semble être un reproche, une preuve de sa pureté face à ma déchéance. Je me sens comme un étranger dans mon propre lit, un passager clandestin dans une vie que je suis déjà en train de trahir.
Vers 8h30, l'incapacité de rester allongé devient insupportable. Je m'extrais de la couette avec des gestes de voleur. Je me dirige vers la salle de bain et je verrouille la porte, le clic du loquet sonnant comme le premier acte d'une sécession.
C'est là que commence le rituel du dégoût de soi. Je fais couler l'eau, très chaude, jusqu'à ce que la pièce soit saturée d'une vapeur opaque qui masque mon reflet dans le miroir. Mais je l'essuie d'un revers de main pour m'affronter. Ce n'est pas une douche pour me laver, c'est une douche de préparation, une mise en beauté pour le sacrifice de ma morale. Je me rase avec une précision millimétrée, passant la lame deux fois, avec une lenteur maniaque, pour m'assurer qu'aucune rugosité ne subsiste sur mes joues ou dans mon cou. Je veux que ma peau soit un terrain parfait, une offrande lisse pour les doigts de Livio.
Je m'observe longuement dans la glace, détestant la manière dont mon corps semble déjà se tendre, déjà s'offrir à l'idée de l'autre. Je vois les marques de fatigue sous mes yeux, mais je vois aussi cet éclat de fièvre que je ne peux plus éteindre. En sortant de l'eau, je choisis avec une cruauté inconsciente le parfum qu'Elie m'a offert pour notre dernier anniversaire. Je presse le vaporisateur, sentant les notes boisées m'envelopper. L'ironie est atroce, presque insoutenable : je me pare de l'odeur qu'elle aime, celle qu'elle associe à nos seize ans de tendresse, pour aller commettre l'irréparable. Je me fais beau pour ma propre destruction.
Quand je sors enfin de la salle de bain, la buée encore collée aux cheveux, Elie est dans le couloir. Elle s'arrête, son regard parcourant mon visage avec une douceur qui me lacère le cœur.
— Tu sens bon, Ruben… murmure-t-elle en s'approchant pour humer mon cou. Tu as un rendez-vous après ton cours ?
La question, si innocente, si pleine de confiance, manque de me faire m'effondrer sur le parquet. Je sens mes jambes flageoler.
— Non, juste… j'avais envie de me sentir propre, je bafouille, ma voix sonnant faux à mes propres oreilles. Je suis un peu tendu, j'ai besoin de me vider la tête.
Elle sourit et me caresse la joue. Ce contact me brûle comme de l'acide. Je me détourne brusquement sous prétexte de vérifier mon sac de sport. Je ne peux plus supporter la lumière de son regard.
Le trajet vers le centre-ville est un tunnel de vide. Je ne me souviens pas d'avoir passé les vitesses. Mon esprit est déjà là-bas. Je gare ma voiture à deux rues du studio « Lotus & Souffle », cherchant à retarder l'échéance tout en étant dévoré par l'urgence. Le moteur coupé, le silence revient, oppressant.
Je pose la main sur la poignée de la portière. Mes doigts tremblent. C'est le moment. Si je sors, je franchis le Rubicon. Si je reste, je peux encore faire demi-tour, rentrer chez moi, et tout arrêter.
C'est à cet instant précis, à 10h15, que mon téléphone s'allume sur le siège passager. Le prénom d'Elie s'affiche. Mon cœur rate un battement. Je décroche, la gorge nouée.
— Oui ? ma voix est blanche, méconnaissable.
— Je voulais juste te dire que je t'aime, dit-elle doucement à l'autre bout du fil. Tu avais l'air si bizarre ce matin… Je voulais te souhaiter une bonne séance. Détends-toi, mon chéri. Et… j'ai réservé une table pour ce soir. Un vrai restau, rien que tous les deux. On en a besoin, non ?
— Je voulais juste te dire que je t'aime, dit-elle doucement à l'autre bout du fil. Tu avais l'air si bizarre ce matin… Je voulais te souhaiter une bonne séance. Détends-toi, mon chéri. Et… j'ai réservé une table pour ce soir. Un vrai restau, rien que tous les deux. On en a besoin, non ?
Je reste muet, la main crispée sur le volant jusqu'à ce que mes articulations blanchissent. C'est la dernière chance. Elle vient de me lancer une bouée de sauvetage au milieu de mon naufrage. Il me suffirait d'un mot pour tout sauver.
— Oui… merci Elie. C'est super. On se voit ce soir. À tout à l'heure.
Je raccroche. Je reste deux minutes entières, les yeux fixés sur le vide, incapable de bouger. Mon propre reflet dans le rétroviseur me dégoûte. Je suis un lâche, un menteur, un traître. Mais la force qui m'attire vers ce studio est devenue une puissance gravitationnelle à laquelle rien ne peut résister. C'est une pulsion suicidaire, une soif de chaos que la stabilité de ma vie avec Elie ne peut plus étancher.
Je sors de la voiture d'un geste brusque, comme si je m'arrachais à ma propre peau.
10h30 pile.
La petite clochette du studio tinte, un son cristallin qui déchire le silence feutré de l'entrée. L'odeur d'encens et de bois de santal me saisit immédiatement à la gorge, remplaçant brutalement le parfum d'Elie. Le studio est plongé dans une pénombre calculée, les stores filtrant les rayons du soleil.
Livio est là. Il est seul, debout au centre de la salle de pratique. Il est torse nu, sa musculature puissante et sculptée luisant doucement sous les spots tamisés. Il ne porte rien d'autre qu'un short de sport ample qui pend sur ses hanches, laissant deviner chaque mouvement de ses cuisses. Il ne bouge pas, il m'attend, les bras le long du corps. Sur le comptoir de l'accueil, mon jean est posé, plié avec une précision chirurgicale.
Il se tourne lentement vers moi. Son regard bleu électrique traverse l'espace, m'épinglant contre la porte que je viens de refermer. Un sourire lent, victorieux, étire ses lèvres. Il a senti mon parfum, il a vu la détresse dans mes yeux, il sait que je viens de tout sacrifier pour être ici.
— Tu es à l'heure, Ruben, dit-il d'une voix basse qui vibre jusque dans mes tripes. Je savais que tu ne pourrais pas faire autrement.
Je tourne le loquet de la porte derrière moi. Le bruit du métal qui s'enclenche marque la fin définitive de ma vie d'avant. Je suis là. Et je sais que je ne repartirai pas le même homme.
Le silence qui règne dans le studio après le clic du verrou est plus assourdissant que les battements de mon propre cœur. Livio est là, planté au milieu de la salle, une colonne de muscles ambrés et de tension contenue. Son short de sport ample, d'un gris anthracite délavé, pend bas sur ses hanches, retenu par la seule saillie de ses os iliaques. Il ne dit rien, mais son regard bleu électrique me déshabille, lisant en moi le chaos de ma matinée, le parfum d'Elie qui s'évapore et l'appel de 10h15 qui résonne encore comme un reproche dans mon crâne.
Il ouvre la bouche pour parler, sans doute pour revenir sur ce message provocateur ou sur la scène de samedi dernier, mais je ne lui en laisse pas le temps. Je ne peux pas parler. Si je parle, je m'effondre. Si je parle, je fais demi-tour.
Il ouvre la bouche pour parler, sans doute pour revenir sur ce message provocateur ou sur la scène de samedi dernier, mais je ne lui en laisse pas le temps. Je ne peux pas parler. Si je parle, je m'effondre. Si je parle, je fais demi-tour.
Je passe devant lui sans un mot, frôlant volontairement son épaule de la mienne pour sentir la chaleur de sa peau. Je ne le regarde pas. Je file vers la petite pièce annexe, je jette mon sac au sol et j'enfile mon short de yoga avec des gestes brusques, presque violents. Quand je reviens dans la salle, mon tapis est déjà déroulé. Livio m'observe, les bras croisés sur son torse puissant, une lueur d'amusement cruel dans les yeux.
— On doit parler de samedi, Ruben. Ton départ a été… précipité. Et ce message de ce matin, je suppose que…
— Je suis là pour la séance, Livio, je le coupe d'une voix que je veux ferme mais qui trahit une fêlure. On verra pour le reste après. Travaille-moi. Fais-moi oublier tout le reste.
— Je suis là pour la séance, Livio, je le coupe d'une voix que je veux ferme mais qui trahit une fêlure. On verra pour le reste après. Travaille-moi. Fais-moi oublier tout le reste.
Un sourire lent étire ses lèvres. Il hoche la tête, acceptant le défi.
— Très bien. Puisque tu veux travailler, on va passer aux choses sérieuses. Séance de Stabilité et d'Ouverture. Deux heures, Ruben. Je vais te montrer des muscles que tu n'as jamais soupçonné posséder.
La première demi-heure est une mise à l'épreuve de ma concentration. Livio commence par l'isolation musculaire. On active les Bandhas, ces verrous énergétiques. Il s'approche de moi alors que je suis assis en tailleur, ses genoux frôlant les miens.
— Aspire le nombril, Ruben. Expire tout l'air. Colle ta colonne contre tes viscères.
Il pose sa main plate sur mon ventre nu. Sa paume est chaude, ferme, et la pression qu'il exerce me force à une introspection physique totale. Puis on passe au réveil des poignets. C'est douloureux, intense. On prépare les appuis bras. Je transpire déjà. Le Chat-Vache dynamique qui suit finit de faire monter la chaleur interne. Livio tourne autour de moi comme un prédateur, ses pieds nus ne faisant aucun bruit sur le parquet. Chaque fois qu'il passe derrière moi, je sens son souffle sur ma nuque.
Puis, on entre dans le vif du sujet : les Guerriers tenus. Quarante minutes de pure agonie musculaire.
— Guerrier II. Tiens la posture. Ne bouge pas d'un millimètre, murmure-t-il contre mon oreille alors qu'il se colle dans mon dos pour ajuster l'alignement de mes bras.
Mes deltoïdes brûlent. Ma cuisse gauche tremble, un spasme incontrôlable qui parcourt le muscle saturé d'acide lactique. Deux minutes. C'est une éternité. Livio passe ses mains le long de mes bras tendus, ses doigts effleurant ma peau avec une douceur qui contraste violemment avec l'effort demandé.
— Résiste, Ruben. C'est ici que le mental prend le dessus sur la chair.
Je ferme les yeux, mais l'image de son corps nu sous son short ample est gravée derrière mes paupières. Je le vois bouger, je devine l'ombre de son anatomie à chaque fois qu'il s'accroupit pour vérifier mon alignement dans l'Angle Latéral Étendu. Sa proximité est une torture. Je tente de me concentrer sur la ligne de force qui part de mon pied arrière jusqu'au bout de mes doigts, mais mon esprit dérape sans cesse vers la chaleur de son torse qu'il plaque parfois contre mon flanc pour me redresser.
Entre chaque posture, le Vinyasa de transition achève de me vider. Planche, pompe, Chien tête en haut. Mon rythme cardiaque explose. Je suis trempé, mon t-shirt colle à ma peau, et l'odeur de la sueur, de l'encens et de l'excitation commence à saturer l'air de la salle.
On passe aux équilibres et aux torsions. La Demi-Lune. Je suis en équilibre sur une jambe, une main au sol, le corps ouvert de profil. C'est précaire. Mon regard devrait se fixer sur un point au sol, mais il dévie inévitablement vers Livio qui se tient juste devant moi. Je vois le galbe de ses mollets, la naissance de ses cuisses sous le tissu léger du short. C'est le crash-test de ma concentration. Je vacille.
Immédiatement, il est là. Il pose ses mains sur mes hanches pour me stabiliser.
— Ouvre le bassin, Ruben. N'aie pas peur de tomber. Je te tiens.
Sa voix est devenue un murmure sensuel, une caresse vocale qui me donne des frissons malgré la sueur. Dans la Chaise en torsion, le coude croisé sur le genou opposé, je sens mes viscères s'essorer. C'est essoufflant. Livio s'accroupit face à moi, nos visages à quelques centimètres. Son odeur de bois de santal est entêtante.
— Respire par le nez. Profondément. Expulse les toxines. Expulse tes doutes.
Viennent ensuite les Arm Balances. Le Corbeau. Je pose mes genoux sur mes triceps, je bascule vers l'avant. Mes pieds décollent de quelques centimètres. L'effort est colossal, mes bras tremblent sous mon poids. Livio se place derrière moi, ses mains soutenant mes épaules pour m'empêcher de basculer sur le visage. Sa poitrine touche mon dos. Je sens, à travers le tissu de mon short, la tension de son propre corps.
— C'est ça… bascule encore. Tu es fort, Ruben. Tellement fort.
Il appuie son visage contre ma tempe. Son souffle est court, lui aussi. Je ne peux plus ignorer l'effet qu'il me fait. À chaque fois qu'il m'aide, ses mains s'attardent une seconde de trop sur mes cuisses ou ma taille. Je lutte pour ne pas regarder l'entrejambe de son short, mais le mouvement du tissu trahit son état. Il est aussi dur que moi.
Il reste une demi-heure. La phase de compensation commence. La Pince assise. Je suis allongé, cherchant à attraper mes chevilles. Le silence revient dans la salle, seulement troublé par nos respirations lourdes. Livio s'approche pour une dernière correction. Il s'assoit derrière moi, ses jambes encadrant les miennes, et appuie tout son poids sur mon dos pour m'aider à descendre plus bas.
C'est le contact de trop. La sensation de son torse nu contre mon dos trempé, de son sexe qui presse contre mes lombaires à travers les couches de tissu, fait exploser la dernière digue de ma volonté.
Je me redresse brusquement, le faisant basculer. Dans un mouvement fluide, nourri par une semaine de frustration et de rage, je l'attrape par les épaules et je le retourne au sol. Livio ne résiste pas. Il se laisse faire avec un sourire de triomphe calme. Je me retrouve au-dessus de lui, à califourchon sur ses hanches, mes mains clouant ses poignets au parquet.
— Putain… je souffle, la voix brisée, les yeux brûlants de désir. Mais qu'est-ce que tu me fais faire, Livio ? Qu'est-ce que tu me fais faire ?
Le sourire de Livio s'élargit, ses yeux bleus brillent de cette victoire qu'il attendait depuis la première minute.
— Je te fais vivre, Ruben. Enfin.
Je ne réfléchis plus. Je plonge ma bouche contre la sienne avec une fureur sauvage. Nos langues s'entrechoquent, s'entremêlent avec une urgence désespérée. Je goûte le sel de sa peau, le goût de l'effort et du désir pur. Nos corps sont soudés l'un contre l'autre, moites de sueur. À travers le coton de mon short et le lin de son vêtement ample, je sens son sexe en érection totale, brûlant et dur, qui vient percuter le mien. C'est une décharge électrique qui nous fait gémir tous les deux dans le silence du studio verrouillé.
Je lâche ses poignets pour enfouir mes mains dans ses cheveux, le pressant contre moi comme si ma vie en dépendait. On n'est plus dans le yoga, on est dans un carnage sensoriel où plus rien d'autre n'existe que cette collision brutale.
Fin du chapitre 5.
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