Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'éveil dans l'obscurité — Chapitre 3
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'éveil dans l'obscurité
Chapitre 3
Chapitre 3
Le midi marque une rupture nette dans cette étrange guerre silencieuse qui s'installe entre nous. Après la douche, mon corps est encore chaud, la peau légèrement rosée par l'eau brûlante. L'humidité colle à mon torse et mes cuisses, et je sens la serviette nouée autour de ma taille qui commence à glisser légèrement. Dans le noir absolu, tout est amplifié : l'odeur du savon sur ma peau, le bruit de ma propre respiration un peu plus rapide que d'habitude, et surtout cette obsession qui pulse en moi comme un deuxième cœur.
Moi, je n'ai qu'une idée en tête : le faire craquer. Le voir perdre pied. Le mettre dans mon lit. Peu importe combien de temps ça prendra.
Je tâtonne autour de moi dans la chambre, feignant l'agacement. Mes mains glissent sur les meubles, renversent légèrement un objet sur la commode.
— Dan ? je lance d'une voix rauque, presque résignée. Je ne trouve pas mes vêtements. Aide-moi.
Il arrive presque aussitôt, ses pas mesurés et calmes. Je sens son odeur avant même qu'il parle : propre, légèrement boisée, avec une note de lessive fraîche.
— Bien sûr, monsieur St-Clair. Venez, je vous emmène à l'armoire.
Sa main se pose sur mon coude, ferme mais douce. Il me guide à travers la chambre. Chaque pas est une proximité calculée. Je me laisse faire, profitant du contact. Quand nous arrivons devant l'armoire, il ouvre les portes. L'air frais des vêtements rangés me caresse le visage.
— À gauche, les pantalons et shorts. À droite, les chemises et t-shirts. Dites-moi ce que vous voulez. Je peux aussi vous proposer des sous-vêtements si vous le souhaitez.
Je passe la main sur les tissus, effleurant volontairement son bras au passage. Puis, avant qu'il ne puisse s'écarter davantage, je prends une décision soudaine. D'un geste lent et délibéré, je défais la serviette qui entoure ma taille. Elle tombe à mes pieds dans un froissement doux. Me voilà entièrement nu devant lui, à quelques centimètres à peine. L'air de la chambre caresse mon sexe, déjà à demi durci par la provocation et la tension accumulée. Je reste immobile, épaules droites, menton relevé, laissant mon corps athlétique s'offrir sans pudeur dans le silence lourd qui s'installe.
Dan ne recule pas immédiatement. Il reste professionnel, même si je perçois un très léger changement dans sa respiration – plus profond, à peine perceptible.
— Je vais vous aider à vous habiller, monsieur St-Clair, répond-il simplement, la voix toujours égale.
Il me tend d'abord un boxer, mais je l'ignore délibérément et attrape le short directement.
— Pas de sous-vêtements. Le short de sport léger et ample, celui en coton gris. J'ai trop chaud pour le reste.
Il me tend le short sans insister, en le décrivant avec le même calme clinique :
— Gris clair, léger, ample, avec une ceinture élastique noire. Le tissu est souple et respirant.
Je l'enfile lentement, très lentement, cambrant les hanches, laissant mes mains glisser le long de mes cuisses comme si je savourais chaque mouvement. Le short tombe bas sur mes hanches, révélant la ligne de mes abdominaux et le haut de l'aine. Je ne demande pas de t-shirt.
— Pas de haut non plus, dis-je simplement.
Dan ne commente ni ma nudité provocante ni mon refus. Il m'aide à ajuster légèrement le short, ses doigts effleurant ma peau par accident – ou pas. Ce contact fugace m'envoie une décharge électrique directement dans le bas-ventre.
Nous retournons ensuite vers le salon. Dan repart en cuisine en me disant gentiment :
— Essayez de retrouver le séjour tout seul pour venir à table. Prenez votre temps, je vous attends.
Je hoche la tête. Ce qu'il ne sait pas – ou feint d'ignorer –, c'est que je sens immédiatement son odeur. Il reste tout près, discret, prêt à intervenir. Je ne dis rien. Je fais quelques pas hésitants, une main devant moi. Puis, volontairement, je m'approche de l'endroit où je devine sa présence. Mon bras effleure le haut de son peignoir (ou de sa chemise), l'ouvrant légèrement au niveau de la poitrine en passant, comme si je cherchais mon équilibre. Le tissu glisse sur sa peau. Chair chaude, peut-être un léger duvet. Je fais semblant de ne rien avoir remarqué et continue mon chemin.
Un frisson me parcourt. Contact bref, mais intense. J'imagine déjà la suite.
J'atteins le canapé sans encombre. Je m'y installe avec une pose étudiée : jambes légèrement écartées, un bras étendu sur le dossier, le torse nu tourné vers l'entrée de la pièce. Le short remonte un peu sur mes cuisses musclées. Je cambre légèrement le dos, laissant la chaleur de l'appartement caresser ma peau. Vulnérable en apparence, dominateur dans l'intention.
Quelques minutes plus tard, ses pas s'arrêtent dans l'encadrement.
— Monsieur St-Clair, je m'absente quelques minutes. Mes vêtements sont enfin secs, je vais en profiter pour me changer. Je reviens pour le déjeuner.
Sa voix est calme, presque distante. Je ne réponds pas tout de suite. Je l'imagine en train d'enfiler une chemise propre sur ce torse que j'ai à peine effleuré.
Quand il revient, je l'entends dresser la table avec une lenteur méthodique. Chaque assiette posée avec précision, chaque couvert aligné. Je tourne la tête dans sa direction.
— Dan.
Ma voix est suave, presque débonnaire.
— Reste. Assieds-toi et mange avec moi. Je ne supporte plus de manger seul dans ce silence pesant. C'est un ordre… ou peut-être une faveur, selon ton humeur.
Un long silence. J'entends une inspiration profonde, le bruit léger de sa main qui lisse le rebord de la nappe.
— Non merci, monsieur St-Clair. C'est vraiment très gentil de votre part de me proposer cela. Mais vous savez, je préfère garder une certaine distance pour mieux vous servir. Le protocole de mon poste ne me permet pas de partager ce moment avec vous, même si j'apprécie votre attention.
Il finit ses gestes avec un calme exaspérant.
— Votre déjeuner est servi. Je vous laisse profiter de votre repas en toute tranquillité.
Je me penche légèrement en avant, voix basse et confidentielle :
— Tu es bien rigide pour quelqu'un qui doit passer ses journées à s'occuper d'un homme comme moi. On dirait que tu cherches à te protéger de quelque chose… ou de quelqu'un.
Quand il dépose mon assiette, je saisis lentement sa main. Peau chaude, doigts longs et fermes.
— Tu as des mains de chirurgien, Dan. Ou d'amant. Lequel des deux a besoin de tant de discipline pour ne pas se laisser aller à un peu de compagnie ?
Il retire sa main avec douceur professionnelle.
— Je suis là pour vous accompagner dans votre réadaptation, monsieur St-Clair. Pas pour autre chose.
Je continue, insatiable :
— Milo. Appelle-moi Milo. Et dis-moi… comment es-tu physiquement ? Grand ? Athlétique ? Épaules larges ? Avant-bras veinés ? J'essaie d'imaginer l'homme qui me guide sans jamais flancher.
— Ma morphologie n'a pas d'importance pour votre accompagnement.
— Tu es gay ? Hétéro ? Bi ? Je suis curieux. Un aveugle a le droit de l'être, surtout avec quelqu'un qui sent aussi bon et qui a des mains comme les tiennes.
— Ma vie privée reste privée.
— Ma morphologie n'a pas d'importance pour votre accompagnement.
— Tu es gay ? Hétéro ? Bi ? Je suis curieux. Un aveugle a le droit de l'être, surtout avec quelqu'un qui sent aussi bon et qui a des mains comme les tiennes.
— Ma vie privée reste privée.
Je ris, rauque, torse nu vibrant.
— Imagine-moi comme ça, torse nu devant toi… Ça ne te fait rien ?
Ma jambe effleure la sienne. Mon bras frôle à nouveau son corps quand je me lève pour « chercher » quelque chose. Chaque contact est calculé. Chaque question discrète sur son corps ou son orientation glisse sur sa carapace.
Il répond toujours avec la même sérénité bienveillante, me laissant parler, me laissant draguer, sans jamais céder. La frustration monte, brûlante, mêlée à une excitation presque douloureuse.
À la fin du repas, je suis tendu, respirant fort, le short bas sur les hanches.
— Tu finiras par craquer, Dan, je murmure.
— Vous m'avez parlé, monsieur St-Clair ? demande-t-il d'une voix neutre.
— Non non, dis-je rapidement, un sourire en coin.
— Vous m'avez parlé, monsieur St-Clair ? demande-t-il d'une voix neutre.
— Non non, dis-je rapidement, un sourire en coin.
Le jeu ne fait que commencer. Et je suis plus déterminé que jamais.
Après le déjeuner, l'atmosphère dans l'appartement reste chargée, lourde d'une tension que ni lui ni moi ne voulons nommer. Je suis encore assis sur le canapé, torse nu, le short bas sur les hanches, la peau encore sensible de la douche, quand Dan s'approche. Son pas est toujours aussi mesuré, précis, presque militaire dans sa régularité. Mais quelque chose dans l'air a changé : une fermeté nouvelle.
Il désigne mon assiette et mon verre d'une voix calme mais ferme.
— Monsieur St-Clair, pour cette fois, vous allez débarrasser votre propre assiette et votre verre jusqu'à l'évier. Il est temps de retrouver quelques gestes simples.
Je gronde sourdement, la mâchoire serrée, la colère montant instantanément.
— Tu plaisantes ? Je ne suis pas ton domestique, Dan. Tu es là pour ça, non ? C'est dans ton contrat, pas dans le mien.
Dan reste parfaitement calme, sa voix dénuée de toute émotion apparente, comme un mur lisse et infranchissable.
— Je ne suis pas votre employé de maison, monsieur St-Clair. Rien dans mon contrat ne stipule que je dois assurer des tâches de ménage. Je suis votre auxiliaire de vie, pas votre homme à tout faire. Mon rôle est de vous accompagner, pas de vous servir.
Ses mots me frappent comme une gifle froide. Pour la première fois, il pose clairement une limite, sans concession. Je sens la colère et l'humiliation brûlante monter en moi, mais je me lève quand même, les dents serrées. Je tâtonne jusqu'à la table. Mes doigts rencontrent l'assiette encore tiède, légèrement grasse. Je la saisis maladroitement, le verre dans l'autre main, et je me dirige vers l'évier en comptant les pas dans ma tête. Chaque mouvement est nerveux, imprécis, chargé de rage contenue.
Devant l'évier, ma main tremble. Dans un geste de pure provocation, je fais volontairement glisser le verre. Le bruit cristallin de l'explosion emplit la pièce, suivi du tintement des éclats qui se dispersent. Dans la précipitation, je plonge ma main dans les débris. Une douleur vive, tranchante, me transperce la paume.
Dan accourt immédiatement. Ses pas sont rapides mais contrôlés. Il saisit mon poignet avec une fermeté qui ne souffre aucune discussion et place ma main sous l'eau froide du robinet. Le jet glacé me fait sursauter. Il manipule ma paume avec une précision froide mais indispensable, nettoyant la plaie avec soin, retirant les petits éclats un à un. Son corps est tout proche du mien. Je sens son souffle régulier sur ma nuque, l'odeur discrète de sa peau mêlée à celle du savon, la chaleur qui émane de son torse juste derrière mon dos nu.
— Ne bougez pas, dit-il simplement.
Je profite de cette proximité forcée. Sentant son torse presque contre mon dos, je murmure d'une voix basse, vénéneuse, chargée de désir frustré :
— Tu vois… tu es obligé de me toucher. Est-ce que cette coupure te donne enfin envie d'arrêter de jouer les statues ?
Dan termine le pansement avec des gestes précis et rapides, puis s'écarte immédiatement, reprenant sa distance habituelle.
— Cela ressemble à une vie où l'on reste entier, monsieur St-Clair.
Sa réponse est énigmatique, presque poétique. Elle me laisse un goût étrange, entre frustration et fascination.
Peu après, alors qu'il range ses affaires avec méthode, je tente une nouvelle approche.
— Appelle-moi Milo, Dan. Pas monsieur St-Clair. Pas ici. Pas comme ça.
— Je préfère garder une certaine distance professionnelle, monsieur St-Clair, répond-il poliment.
— Insiste pas. Appelle-moi Milo. C'est mon prénom. Utilise-le.
— Je préfère garder une certaine distance professionnelle, monsieur St-Clair, répond-il poliment.
— Insiste pas. Appelle-moi Milo. C'est mon prénom. Utilise-le.
Un silence. Puis, avec un léger soupir :
— Très bien… Milo. Mais je continuerai à vous vouvoyer.
Je souris dans le vide, une petite victoire.
Dan insiste ensuite pour que je m'habille correctement avant de sortir.
— Pour sortir, vous aurez besoin d'un t-shirt et de vos baskets. Je vais vous aider à les trouver.
Il me guide jusqu'à la chambre, ouvre l'armoire et me décrit les vêtements. Je choisis un t-shirt noir simple, près du corps, qui épouse mes muscles. Il m'aide à l'enfiler, ses doigts effleurant mes épaules et mon dos. Le contact est bref mais suffisant pour raviver la chaleur en moi. Puis il me tend mes baskets, que je lace avec difficulté, sa présence silencieuse à mes côtés.
— Pas de veste, dis-je fermement quand il évoque le vêtement. J'ai déjà trop chaud.
Dan n'insiste pas. Contre toute attente, il maintient le programme initial de la sortie.
— La coupure est superficielle. Cela ne nous empêchera pas de sortir.
Dans le hall, il s'arrête. Sa voix devient plus sérieuse.
— Il est temps que nous envisagions l'achat d'une canne blanche pour vos déplacements. C'est nécessaire pour votre autonomie.
L'explosion est immédiate. Je me braque, refusant catégoriquement de saisir son bras.
— Une canne ? Jamais ! Je ne veux ni de ton bras comme si j'étais un vieillard, ni de cette canne ! Tu veux que tout le monde me regarde et voit un handicapé, c'est ça ? Tu veux m'étiqueter ? Je refuse de jouer ton jeu !
Dan ne se rétracte pas. Sa main reste tendue, offrant le contact.
— Ce n'est pas une étiquette, c'est un outil. Mais si vous n'êtes pas prêt, nous marcherons ainsi.
Finalement, après une longue hésitation, je saisis son bras. Le contact est électrique. Son avant-bras est ferme, musclé sous la manche de sa chemise. Je sens la chaleur de sa peau à travers le tissu, les veines discrètes, la tension légère de ses muscles. Nous sortons.
Dehors, l'air frais me frappe le visage, chargé d'odeurs de ville : essence, pain chaud d'une boulangerie voisine, parfum des passants. Les bruits m'assaillent de toutes parts. Je ralentis volontairement ma cadence, changeant de tactique. Plus d'agressivité brute. Une curiosité plus subtile, presque douce.
— Tu as toujours été aussi… patient, Dan ? Ou est-ce que c'est moi qui te sors de tes gonds en secret ?
Il me guide autour d'un trottoir encombré avec une douceur surprenante. Son corps se rapproche légèrement du mien pour m'éviter un obstacle, nos hanches s'effleurant un instant.
— La patience est un outil… Milo. Mais vous avez raison, vous n'êtes pas un patient ordinaire. Il m'arrive de devoir… reprendre mon souffle, comme tout le monde.
C'est la première vraie fissure. Je la saisis.
— Pourquoi ce métier ? Tu as des mains d'artiste, une précision de chirurgien… Tu aurais pu faire autre chose que de t'occuper d'un ex-athlète arrogant qui ne supporte plus de se regarder dans une glace.
Un léger soupir s'échappe de Dan. Il marque une pause, comme s'il allait dire quelque chose de plus personnel, puis se ravise.
— Peut-être parce que j'ai moi-même dû apprendre à reconstruire ma vie, un geste après l'autre. La précision est une forme de calme, pour moi.
Je resserre légèrement ma prise sur son bras, sentant nos pas s'accorder peu à peu.
— Tu allais dire autre chose, non ? Qu'est-ce que c'était ?
— Non, ce n'est rien, répond-il simplement.
— Non, ce n'est rien, répond-il simplement.
Nous continuons à marcher. Pour la première fois, je n'essaie pas de dominer. Je l'écoute vraiment. Son bras est solide contre le mien, rassurant. Nos pas trouvent un rythme commun. Une certaine confiance commence à s'installer, fragile, hésitante, mais réelle. Le contact n'est plus seulement électrique ; il devient presque apaisant. Le monde extérieur, avec tous ses bruits et ses dangers invisibles, semble un peu moins hostile quand je suis accroché à lui.
La cage du salon s'agrandit sous le ciel ouvert. Et pour la première fois depuis l'accident, je me surprends à ne plus seulement vouloir le séduire… mais à vouloir le connaître vraiment.
Nous avançons dans le parc qui s'ouvre devant nous comme un refuge loin du tumulte de la ville. L'allée est bordée d'arbres dont je perçois le bruissement doux des feuilles sous une brise légère qui caresse mon visage et mes bras nus. L'air porte l'odeur fraîche de l'herbe coupée, de la terre humide après une averse récente, et des fleurs sauvages qui embaument le chemin. Mon bras reste passé sous celui de Dan, et pour la première fois depuis longtemps, ce contact ne me semble plus seulement une nécessité ou une provocation. Il devient… quelque chose d'autre. Un ancrage inattendu dans ce noir permanent.
Je marche en silence, mes pensées tourbillonnant sans répit. Qu'est-ce que je pourrais lui dire maintenant ? Lui avouer que sa voix grave me calme autant qu'elle m'excite ? Lui demander s'il ressent la même chaleur que moi quand nos peaux s'effleurent par accident ? Ou simplement le remercier d'être là, sans pitié ni jugement ? Je ralentis volontairement le pas, profitant de chaque sensation : la fermeté de son avant-bras, la légère contraction de ses muscles quand il anticipe un obstacle invisible pour moi, la chaleur qui irradie à travers le tissu fin de sa chemise.
Soudain, mon pied bute contre une irrégularité du sol – une racine ou une dalle mal ajustée – que je n'ai pas perçue. Je perds l'équilibre, le corps projeté en avant dans un mouvement incontrôlable. Avant même que je puisse réagir ou lâcher un juron, le bras de Dan se resserre autour du mien avec une force surprenante et rassurante à la fois. Il me rattrape contre lui, son torse se pressant un instant contre mon épaule et mon flanc. Nos corps se trouvent collés l'un à l'autre pendant une seconde suspendue, lourde de non-dits. Je sens son cœur battre plus fort contre moi, ou peut-être est-ce le mien qui cogne dans mes tempes. Aucun de nous ne parle. Le silence est chargé, électrique, presque intime. Je reprends mon équilibre, mais il garde sa main sur mon bras un peu plus longtemps que nécessaire, comme pour s'assurer que je suis stable.
— Merci, murmuré-je enfin, la voix plus rauque et vulnérable que je ne l'aurais voulu. Vraiment.
Dan ne répond pas tout de suite. Nous reprenons notre marche, mais quelque chose a définitivement changé entre nous. Le rapprochement physique a ouvert une brèche dans nos défenses respectives. Je serre légèrement son bras, cherchant mes mots.
— Écoute, Dan. Pour cette foutue canne… on en reparlera demain, d'accord ?
Je marque une longue pause. Ma voix perd de sa superbe habituelle, devenant plus basse, presque cassée.
— Mais je dois admettre que… pour la première fois depuis que je suis devenu ce putain d'handicapé, je passe un moment qui ne me donne pas envie de hurler.
Je serre un peu plus fort son bras, comme pour m'ancrer à lui.
— Dis-moi, Dan… sois honnête, je t'en prie. En dehors des courts de tennis, quand je ne suis plus l'idole, comment les gens me perçoivent ?
Dan ralentit le pas. Son incertitude est palpable dans la façon dont ses muscles se tendent sous mes doigts. Il cherche ses mots avec soin, marquant de longues pauses hésitantes.
— Eh bien… Milo… les gens vous admirent… en tant qu'athlète. Vous étiez… vous êtes une icône. Mais… pour être… tout à fait honnête… beaucoup de vos fans ont été… déçus par votre comportement.
— Déçus ? Pourquoi ?
— Déçus ? Pourquoi ?
Il soupire profondément, la gorge visiblement nouée par le souvenir.
— Parce que… vous les avez… souvent envoyés sur les roses, lorsqu'ils s'approchaient… pour une photo ou un autographe.
Puis il se lance dans un exemple qui me glace le sang.
— Je me souviens… d'un jeune homme, lors du tournoi de Lyon, il y a deux ans. Il avait attendu… sous la pluie… pendant trois heures… à la sortie des vestiaires… avec un carnet usé. Quand il vous a tendu son stylo, vous ne l'avez même pas regardé. Vous avez… passé votre téléphone à votre agent en disant : « Dégage-moi ce jeune homme, il pue la misère, ça me donne la nausée ». Il avait… les larmes aux yeux.
Je me fige net sur place. Une vibration particulière dans sa voix, une douleur contenue, me met immédiatement la puce à l'oreille.
— Tu donnes beaucoup de détails, Dan… Trop de détails. On dirait que tu y étais.
Dan cherche une échappatoire maladroite, sa main tremblant légèrement sur mon bras.
— J'ai… j'ai lu des articles… des témoignages…
Mais je lâche son bras et me tourne vers lui, même si je ne vois rien.
— C'était toi. Ce jeune homme… c'était toi.
Le silence qui suit est assourdissant, lourd comme une chape de plomb. Je reprends, la voix brisée par la réalisation :
— C'est bien ça, n'est-ce pas ?
Dan finit par répondre, à voix basse, presque un murmure :
— Oui… Milo. C'était moi.
Le choc me traverse comme une onde violente. Je reste muet un long moment, repensant à l'homme que j'étais autrefois : arrogant, cruel, intouchable, persuadé que mon talent et mon nom me donnaient tous les droits sur le monde. Comment ai-je pu être cet homme-là ? Comment ai-je pu blesser quelqu'un comme Dan sans même m'en souvenir, sans même y accorder une seconde pensée ?
Je prends doucement sa main dans la mienne. Pour la première fois depuis très longtemps, je ne joue plus aucun rôle.
— Je ne savais pas. Je ne savais rien, Dan. Je… je suis désolé. Vraiment.
Je serre sa main plus fort, comme pour lui transmettre quelque chose que les mots ne peuvent pas porter.
— Alors pourquoi être venu ici ? Pour t'occuper de moi ? Pour te venger ?
Dan reste silencieux un instant, puis répond avec une retenue palpable, la voix chargée d'émotion contenue :
— Je voulais… je voulais vous dire vos quatre vérités… vous faire comprendre à quel point… vous m'aviez brisé… ce jour-là. Mais en vous voyant ici… dans cet état… impuissant… je…
Il se coupe net, incapable de finir sa phrase.
— Tu avais… pitié de moi ?
Il ne répond rien. Je continue, la gorge serrée :
— Je comprends. Mais alors… pourquoi rester ?
— Parce que… c'est mon métier… au départ. Mais… à force de vous voir… de vous entendre… j'ai commencé à… voir autre chose. Pas l'athlète arrogant… mais l'homme… qui essaie… maladroitement… de survivre à sa propre chute.
— Parce que… c'est mon métier… au départ. Mais… à force de vous voir… de vous entendre… j'ai commencé à… voir autre chose. Pas l'athlète arrogant… mais l'homme… qui essaie… maladroitement… de survivre à sa propre chute.
Le chemin du retour se fait dans un silence nouveau, plus lourd, mais étrangement moins hostile. Je marche à côté de Dan, ne cherchant plus à le dominer ni à le séduire par provocation. Je suis plongé dans mes pensées : le souvenir de ce jeune homme sous la pluie, ma cruauté passée, la force incroyable dont Dan a fait preuve en choisissant de rester malgré tout. Qui suis-je vraiment maintenant ? Un monstre repenti ou simplement un homme brisé qui essaie, maladroitement, de recoller les morceaux ?
Nous rentrons chez moi sans trop parler. Dan m'aide à franchir la porte, me guide jusqu'au canapé avec cette douceur professionnelle qui commence à me toucher plus que je ne veux l'admettre. Le poids du passé semble déposé sur le seuil de la porte. Je reste assis dans le noir, seul avec mes réflexions, tandis que Dan s'affaire discrètement autour de moi dans la pièce.
Pour la première fois, je me sens petit. Et étrangement, cela ne me déplaît pas entièrement.
Fin du chapitre 3.
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