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Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Avant que le fleuve nous sépare — Chapitre 7
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Avant que le fleuve nous sépare
Chapitre 7
Chapitre 7
Alexandrie s'offre à nous en ce mois de mars 130 comme un joyau de nacre et d'écume. Entrer dans la cité d'Alexandre, c'est pour Hadrien marcher dans les pas d'un dieu. Il ne se contente pas d'être l'Empereur des Romains ; ici, sous le ciel immense du Delta, il se rêve en héritier des Ptolémées, en Pharaon philosophe.
Nous passons des semaines au Mouseîon. L'air de la Grande Bibliothèque sent le vieux papyrus et le sel marin. Hadrien jubile, se jetant à corps perdu dans des joutes verbales avec les savants et les astronomes. Fort de mon éducation athénienne, je ne suis plus le spectateur muet d'autrefois. J'interviens, je questionne, et je vois dans le regard des sages une surprise mêlée de respect. Je suis devenu l'instrument accordé de sa pensée.
Mais le moment le plus grave de ce printemps est notre descente dans le Sôma, le tombeau d'Alexandre le Grand. Dans l'obscurité fraîche de la crypte, l'odeur du bitume et des épices funéraires nous saisit à la gorge. Le corps embaumé du Conquérant repose là, figé dans une immortalité de cire et d'or. Hadrien me prend la main, ses doigts sont glacés.
— Vois-tu, Antinoüs, murmure-t-il, sa voix résonnant contre les parois de marbre. Voilà ce que devient un héros. Il cesse d'être un homme pour devenir une idée. Un destin divinisé.
— Est-ce cela que tu souhaites pour nous ? Une éternité de silence dans l'or ? demandé-je, un frisson me parcourant l'échine.
— Est-ce cela que tu souhaites pour nous ? Une éternité de silence dans l'or ? demandé-je, un frisson me parcourant l'échine.
Il se tourne vers moi, ses yeux brillant d'une lueur fiévreuse dans la pénombre :
— Je souhaite que notre nom ne soit jamais effacé des tablettes du temps. Mais le prix de la divinité est toujours un adieu à la poussière des hommes.
L'influence des cultes alexandrins commence à s'insinuer en moi. Au Serapeum, ce sanctuaire immense où Sérapis fusionne les visages d'Osiris et de Zeus, je subis des initiations qui troublent mes nuits. Les prêtres égyptiens me regardent avec une insistance qui me met mal à l'aise. Ils dessinent déjà sur des tablettes mon profil orné de fleurs de lotus et de la coiffe némès des pharaons. Pour eux, je ne suis plus une créature de chair, mais une promesse.
Hadrien, de plus en plus inquiet pour sa santé, consulte les oracles du temple. Il en ressort souvent livide, s'enfermant dans un silence de plomb. Une rumeur rampe dans les couloirs du sanctuaire : le sort de l'Empire serait lié à un don, à un renoncement.
Pourtant, au-dehors, Alexandrie est une fête permanente. Nous passons nos nuits sur le Canope, ce canal bordé de villas de plaisance où la musique ne s'arrête jamais. Les banquets sont d'une débauche raffinée. Je suis traité par les hauts fonctionnaires comme le co-régent de l'âme d'Hadrien. Rien, absolument rien, ne se décide sans que l'on ne cherche à capter un signe d'approbation dans mon regard.
Une nuit, après un festin particulièrement bruyant, nous nous retirons dans notre palais face à la mer. La chaleur du printemps égyptien est déjà lourde, chargée d'une humidité qui pèse sur les poumons d'Hadrien. Il s'assoit lourdement sur un lit de repos, sa poitrine, sifflant légèrement.
Je m'approche et commence à détacher les agrafes de sa cuirasse d'apparat.
— Laisse ces soucis à Alexandrie, Hadrien. Ce soir, il n'y a que le bruit de la mer.
— La mer m'apporte des rumeurs de révolte en Judée, Antinoüs. Et le Nil... le Nil refuse de monter. Le peuple murmure. Ils disent que les dieux sont irrités.
— La mer m'apporte des rumeurs de révolte en Judée, Antinoüs. Et le Nil... le Nil refuse de monter. Le peuple murmure. Ils disent que les dieux sont irrités.
Je m'agenouille entre ses jambes et pose mon front sur ses genoux.
— Les dieux se taisent quand nous sommes ensemble.
Il m'attire à lui, ses mains cherchant la fraîcheur de ma peau sous ma tunique de lin. Il y a une urgence presque douloureuse dans son étreinte ce soir-là. Ses baisers sont des morsures, comme s'il craignait que mon corps ne se dissolve entre ses doigts. Il me déshabille avec une lenteur de prêtre sacrificateur, ses yeux parcourant mes formes avec une dévotion qui me fait peur.
— Tu es si beau, murmure-t-il. Trop beau pour ce monde qui s'effondre.
Il s'occupe de moi avec une ferveur mystique, sa langue explorant chaque parcelle de mon être comme s'il cherchait un secret caché sous ma peau. Lorsqu'il m'aspire, je sens sa détresse se mêler à son plaisir. C'est une communion désespérée. Quand il m'ouvre avec les huiles parfumées du Serapeum, je sens son désir monter comme une marée irrésistible.
Il me possède sur les soies impériales, nous unissant avec une profondeur qui semble vouloir défier les oracles sombres. À chaque poussée, son souffle rauque se mêle au mien. Je m'agrippe à ses épaules, sentant sa sueur couler sur ma poitrine. Ce n'est plus seulement l'amour, c'est une lutte contre l'oubli, contre la maladie, contre le destin qui rôde. Nous jouissons dans un cri étouffé, écrasés l'un contre l'autre, tandis que le phare de Pharos balaie l'obscurité de sa lumière cyclopéenne.
Juin 130 arrive, et avec lui une chaleur écrasante qui semble figer la cité. La tension monte d'un cran. Hadrien est malade, sa toux revient avec force, et la Judée menace d'exploser. Pire encore, le Nil tarde à monter. Sans la crue, c'est la famine, la mort pour l'Égypte.
On commence à murmurer dans les bas-fonds d'Alexandrie et dans les couloirs du palais qu'un sacrifice sera nécessaire pour apaiser les dieux et sauver l'Empereur. Je sens ces murmures peser sur mes épaules.
Hadrien ordonne la préparation de la flotte. On arme le Thalamegos, l'immense navire-palais. Ce ne sera pas une croisière, mais une procession sacrée vers la Haute-Égypte. Astronomes, poètes, dessinateurs... tout le savoir du monde monte à bord.
— Nous partons, Antinoüs, me dit-il un soir alors que nous contemplons le fleuve brun. Nous allons chercher la vie là où elle naît.
— Ou là où elle se donne, répondis-je, mon regard perdu dans les eaux sombres.
— Ou là où elle se donne, répondis-je, mon regard perdu dans les eaux sombres.
L'ambiance est lourde, chargée d'une électricité que même le vent du désert ne parvient pas à disperser. Nous montons à bord, et tandis que les amarres sont lâchées, je sens que le Nil nous regarde passer, attendant l'heure où les promesses faites devant le corps d'Alexandre devront être tenues.
Le Thalamegos glisse sur le Nil comme un songe de cèdre et d'ivoire. Ce navire n'est plus un vaisseau, c'est un palais errant, une insulte de luxe jetée au visage du désert. Inspiré des fastes des Ptolémées, il déploie sur ses ponts des colonnades de marbre léger, des jardins suspendus où les fleurs de lotus s'épanouissent dans des vasques de bronze, et des salles de banquet dont les plafonds sont peints aux couleurs du ciel.
Pour moi, le voyage est une transe éveillée. Je passe mes journées, accoudé au bastingage, observant les rives où le limon noir lutte contre le sable d'or. Je vois les paysans égyptiens, courbés sur leurs rigoles, nous regarder passer comme une apparition divine. Hadrien, dont la soif de savoir ne s'étanche jamais, se tient derrière moi. Il me désigne les oiseaux ibis et les crocodiles immobiles, m'expliquant avec une précision d'architecte la mécanique sacrée des crues du Nil.
— Tout ici dépend de ce fleuve, Antinoüs, murmure-t-il à mon oreille alors que nous voguons vers Memphis. Sans cette eau, l'Égypte n'est qu'un tombeau. Si le Nil refuse de monter, l'Empire s'affame, et les dieux nous retirent leur faveur.
À chaque escale, le temps semble remonter sa propre source. Nous visitons les pyramides de Gizeh, ces montagnes de pierre qui défient l'éternité. Devant le Sphinx, dont le visage de calcaire semble nous juger, Hadrien se tait. Nous explorons les temples millénaires, guidés par des prêtres aux crânes rasés qui nous accueillent comme un Pharaon et son double mystique. Je porte désormais le lin blanc, si fin qu'il est presque transparent sous le soleil de plomb. Je sens les regards des prêtres changer : ils ne voient plus en moi le favori grec, mais une créature liée au fleuve, un être dont la beauté semble être la condition même de l'harmonie.
Mais la chaleur d'août 130 devient une chape de plomb. Le jour, l'air brûle les poumons. La vie se retire, se terre, pour ne renaître qu'à la nuit tombée. C'est alors que le Thalamegos devient notre univers clos, une bulle de soie et de musique dérivant sous un dôme d'étoiles d'une clarté surnaturelle. Hadrien, passionné d'astronomie, m'enseigne à lire les constellations.
— Vois-tu Sirius, Antinoüs ? Son lever annonce la crue. Mais cette année... elle tarde. Le Nil reste bas. Trop bas.
L'inquiétude le ronge. Il reçoit des courriers de Judée, des rapports de Rome, des nouvelles d'un Empire qui craque de toutes parts. Ses cinquante-quatre ans pèsent sur ses épaules comme un manteau de plomb. Ma jeunesse, mon énergie, sont ses seuls remparts contre la paranoïa qui le guette. Nous sommes isolés du monde par les eaux brunes et les sables mouvants. Dans cette fusion totale, l'air se charge d'une tension noire, une électricité qui ne peut se résoudre que dans la chair.
Une nuit, au large d'Hermopolis, l'air est si lourd que la respiration est un effort. L'odeur de la myrrhe et du lotus en décomposition monte du fleuve. Hadrien est assis sur le pont supérieur, son regard fixé sur l'eau qui ne monte pas. Il semble plus vieux, plus marqué.
— Si le fleuve ne monte pas, murmure-t-il, c'est que les dieux demandent un prix que je n'ai pas encore payé.
Je m'approche de lui, laissant glisser ma tunique de lin au sol. Je suis nu sous la lune d'Égypte. Je m'agenouille entre ses jambes, posant mes mains sur ses cuisses brûlantes.
— Je suis là, Hadrien. Prends ce que tu veux.
Il me saisit les cheveux avec une violence soudaine, me forçant à lever la tête vers lui. Ses yeux sont hantés.
— Tu es ma seule certitude, mon seul talisman. Sans toi, je ne suis qu'une ombre.
Il m'attire sur le lit de repos recouvert de soies noires. L'intimité qui suit est d'une intensité sauvage, désespérée, comme si nous voulions arracher à la mort chaque seconde de plaisir. Ses mains parcourent mon corps avec une fureur de possédé. Il n'y a plus de douceur, seulement un besoin dévorant de s'oublier dans l'autre. Ses baisers sont des morsures sur mon cou, sur ma poitrine, marquant ma peau comme le sceau d'un propriétaire.
Il s'agenouille au-dessus de moi, son sexe dur et sombre se découpant contre la voie lactée. Il me force à me retourner, m'écrasant contre les coussins parfumés. Il m'ouvre avec une huile épaisse, presque noire, dont l'odeur de musc m'étourdit. Lorsqu'il entre en moi, c'est d'une poussée brutale, totale, qui me fait crier vers les astres. La douleur se mêle immédiatement à une jouissance sombre, viscérale. À chaque mouvement, le bois du navire gémit en écho à nos râles. Il me possède avec une rage de souverain déchu, cherchant dans mes entrailles la force de gouverner le monde.
— Dis-le, siffle-t-il en me saisissant les hanches pour s'enfoncer plus profondément encore. Dis que tu es à moi, jusqu'aux portes du royaume d'Osiris.
— Je suis à toi... je suis le Nil... je suis ton sacrifice... haletai-je, mon visage trempé de sueur pressé contre la soie.
— Je suis à toi... je suis le Nil... je suis ton sacrifice... haletai-je, mon visage trempé de sueur pressé contre la soie.
La cadence s'accélère, rythmée par le clapotis de l'eau contre la coque. C'est une danse macabre et sublime. Je sens son cœur cogner contre mon dos comme un tambour de guerre. La jouissance monte en moi, une marée noire et brûlante, alimentée par la peur de l'avenir et l'odeur de la mort qui rôde sur les rives. Je jouis violemment, mon cri se perdant dans le silence du désert, tandis qu'il se vide en moi avec un rugissement de bête blessée, m'inondant de sa chaleur impériale.
Nous restons ainsi, soudés, haletants, tandis que le navire dérive. Hadrien s'effondre sur moi, son souffle court sifflant dans l'obscurité.
— Le Nil doit monter, Antinoüs, murmure-t-il dans mon cou. Il doit monter.
Je sens ses larmes, ou peut-être est-ce seulement la sueur, couler sur mon épaule. L'été 130 touche à sa fin, et avec lui, le calme absolu de notre bulle. La sécheresse persiste. La mélancolie d'Hadrien devient une ombre physique qui ne me quitte plus. Je sais désormais que mon rôle de confident et d'amant a changé. Je ne suis plus seulement celui qui apaise, je suis celui qui porte le destin.
Alors que nous approchons de la Haute-Égypte, l'atmosphère sur le Thalamegos devient irrespirable de non-dits. Les prêtres nous regardent avec une attente dévorante. La crue tarde toujours. Et dans le silence des nuits étoilées, une idée commence à germer dans mon esprit, une pensée noire et fluide comme l'eau du fleuve : pour que l'Empereur vive, pour que le Nil monte, pour que l'éternité s'ouvre, le prix doit être payé.
L'air est une agonie. En ce mois d'octobre 130, l'Égypte ne respire plus ; elle suffoque dans l'attente d'un miracle qui ne vient pas. Le Nil, ce dieu dont la générosité fait la vie, est resté tapi dans son lit de boue craquelée. La crue est une insulte, un filet d'eau brune qui expose les racines dénudées des palmiers comme des ossements. Sur les rives, le peuple regarde notre passage avec une terreur muette. Pour les prêtres, le diagnostic est écrit dans le vol des oiseaux et le silence du fleuve : les dieux ont détourné leur visage. L'harmonie est rompue, et l'Empire, dans sa démesure, exige une rançon.
À bord du Thalamegos, le luxe des colonnades et des soies semble désormais indécent, comme une parure sur un cadavre. Hadrien se meurt. Non pas de cette mort rapide qui frappe sur le champ de bataille, mais d'une érosion lente, une toux sanglante qui lui déchire les poumons à chaque lever de soleil. Je le vois, mon colosse, mon maître, mon amour, se recroqueviller dans l'ombre de sa cabine. Sa paranoïa est devenue une fièvre. Il voit des complots dans le clapotis de l'eau, des spectres dans les rideaux qui s'agitent.
— Le Nil réclame mon sang, Antinoüs, murmure-t-il une nuit, sa main brûlante serrant la mienne avec une force désespérée. Les oracles l'ont dit. Une vie pour une vie. L'Empire ne survivra pas à mon hiver si le fleuve ne renaît pas.
Ses yeux, autrefois si clairs, sont voilés par la brume de la souffrance. Il me regarde comme si j'étais son dernier lien avec la terre, et cette détresse me transperce plus sûrement que n'importe quel glaive. Ma dévotion, nourrie durant des années de sa sagesse et de ses caresses, se transforme en une certitude glacée. Je sens le poids des millénaires égyptiens peser sur mes épaules. Je ne suis plus le jeune Bithynien de Claudiopolis ; je suis le don que le destin attend.
La nuit du 24 au 25 octobre tombe comme un linceul de poix. C'est la fête d'Osiris, le dieu dépecé, le dieu noyé qui doit mourir pour que le blé puisse germer. L'air est saturé d'encens et du chant monotone des prêtres qui s'élève des temples lointains.
Hadrien a fini par s'endormir, épuisé par une crise de toux qui a laissé des taches de pourpre sur son linge de lit. Je reste un long moment à le contempler. Son visage, marqué par les soucis du monde, semble retrouver une paix fragile dans le sommeil. Je caresse une dernière fois ses cheveux gris, déposant un baiser si léger sur son front qu'il ne s'éveille pas.
— Pour toi, murmure-t-il dans son rêve, ou peut-être est-ce moi qui l'imagine.
Je sors sur le pont. Le silence est absolu, seulement rompu par le battement de mon cœur, qui cogne contre mes côtes comme un oiseau en cage. Je retire ma tunique de lin, la laissant glisser sur le bois précieux du navire. Nu, je me tiens face au Nil. L'eau est une nappe d'encre mouvante, un abîme qui m'appelle. Je me souviens des paroles des prêtres d'Héliopolis : celui qui se noie dans le Nil devient Osiris. Il devient le fleuve. Il devient l'éternité.
Si je reste, il mourra. Si je reste, l'Égypte mourra de soif. Mais si je pars... si je m'offre à l'onde amère, les dieux seront apaisés. Le sang de ma jeunesse rachetera la fatigue de son règne. Mon amour n'a plus de mots, il n'a qu'un acte.
Je monte sur le bastingage. L'air nocturne frissonne sur ma peau. Je regarde les étoiles, ces constellations qu'il m'a appris à nommer. Elles semblent pleurer des larmes de lumière. Un dernier soupir, une pensée pour la douceur de ses bras, et je me laisse glisser.
Le choc est une déflagration de glace. L'eau du Nil m'enveloppe, m'aspire, m'étouffe. Le courant m'entraîne vers le fond, là où le limon est doux comme un lit de plumes. Je ne lutte pas. Mes poumons se remplissent de l'eau sacrée, une brûlure immense qui se transforme soudain en une chaleur surnaturelle. Je vois, dans un dernier éclair de conscience, le visage d'Hadrien sourire, guéri, souverain. Mon souffle s'échappe en une bulle d'argent qui remonte vers la surface, tandis que je m'enfonce dans le silence éternel du grand fleuve.
L'aube se lève, blafarde et cruelle. Le cri qui déchire le silence du matin n'a rien d'humain. C'est Hadrien. On a retrouvé mon corps, échoué sur un banc de sable, quelques stades en aval de Besa. Je suis blanc comme le marbre de Paros, les cheveux saturés de vase, les yeux clos sur un secret que lui seul pourra deviner.
Il s'effondre sur le sable, rampant vers ma dépouille. Il me saisit, me serre contre lui, hurlant mon nom jusqu'à se déchirer la gorge. Ses larmes, ces larmes d'empereur que le monde croyait de pierre, coulent sur mes joues froides. Il me berce comme un enfant, refusant que les gardes ou les prêtres m'approchent.
— Pourquoi ? Pourquoi m'as-tu laissé ce désert ? hurle-t-il vers le soleil qui se lève. Reviens ! Je te rends l'Empire, je te rends Rome, mais reviens !
Il embrasse mes lèvres sans vie, cherchant un souffle qui ne reviendra jamais. La douleur le brise, le fragmente. Dans son délire, il voit déjà la cité qu'il bâtira ici même, Antinoopolis. Il voit les temples, les statues, les prêtres qui chanteront mon nom à jamais.
— Tu seras un dieu, Antinoüs, sanglote-t-il en me serrant dans une étreinte de mort. Si le Nil a pris ta vie, je lui arracherai ton nom. Tu ne seras plus jamais un homme. Tu seras l'étoile, tu seras le fleuve, tu seras le monde.
Et tandis qu'il pleure sur mon corps de marbre, une rumeur monte du sud. Le Nil commence à frémir. L'eau monte. La crue arrive, impitoyable et fertile, nourrie par le sacrifice du lotus. Le prix est payé. Hadrien est vivant, l'Égypte est sauvée, mais l'homme qu'il aimait est devenu un dieu de pierre, perdu à jamais dans les eaux amères de l'éternité.
Je ne suis plus qu'un murmure dans le limon, une vibration dans l'air brûlant de l'Égypte. La mort, je l'ai découverte, n'est pas le grand silence noir que je redoutais ; c'est une symphonie de douleur et de marbre qui s'élève du rivage de Besa. Je dérive, invisible et fluide, au-dessus de ce corps que les prêtres s'acharnent à préparer pour l'éternité, et je regarde l'homme que j'ai aimé se briser contre les récifs de mon absence.
Le Nil est monté. À peine mes poumons s'étaient-ils emplis de l'onde sacrée que le fleuve a gonflé, charriant la vie et le limon vers les terres assoiffées. Mon sang a racheté le blé, ma mort a guéri l'Empereur. Mais à quel prix ?
Je vois Hadrien. Je voudrais poser une main de brume sur son front, mais je ne suis plus que l'ombre d'un souvenir. Il ne mange plus. Il ne dort plus. Il reste prostré devant ma dépouille, les mains tremblantes de vieillesse soudaine, accroché à mes doigts froids comme si, par la seule force de sa volonté, il pouvait insuffler la vie dans la pierre que je suis devenu.
— Antinoüs... murmure-t-il, et ce nom, qu'il prononçait autrefois avec la douceur d'une caresse, n'est plus qu'un râle de supplicié. Reviens. Je te donnerais le ciel, je te donnerais chaque province, chaque temple, si seulement tes paupières tressaillaient une dernière fois.
Ses larmes tombent sur mon visage de cire, lavant la vase du Nil qui s'est logée dans mes boucles. C'est la chose la plus terrible à voir pour un fantôme : un dieu qui pleure comme un enfant perdu. Lui, qui a ordonné le monde, est incapable de commander à mon cœur de battre.
Il devient fou de douleur, une folie sublime et terrifiante. Puisque je ne suis plus un homme, il décide que je serai un Dieu. Il convoque les architectes, les sculpteurs, les prêtres. Sur ce sol ingrat de Besa, il trace les plans d'une cité qui portera mon nom : Antinoopolis.
— Tu ne seras pas enterré dans l'ombre, siffle-t-il entre ses dents serrées par le chagrin. Tu seras l'étoile qui guide les marins. Tu seras le protecteur des amants. Je peuplerai l'Empire de ton visage pour que personne, jamais, n'oublie la courbe de ton épaule ou la tristesse de ton sourire.
C'est là que commence mon calvaire éternel. Je me vois naître sous le ciseau des sculpteurs par milliers. Partout, de Rome à Éphèse, de la Bithynie à l'Espagne, le marbre blanc se met à me ressembler. Je suis partout, figé dans une perfection glacée, les yeux vides, le menton baissé, portant pour l'éternité le poids de son deuil. Chaque coup de maillet sur la pierre résonne dans mon âme désincarnée comme un reproche. Il a fait de moi un dieu pour ne pas avoir à dire adieu à son amant.
Un soir, dans sa tente solitaire, je le vois tenir une petite statuette de moi. Il la serre contre son cœur, là où je reposais autrefois.
— Pourquoi m'as-tu fait cela ? demande-t-il à la pierre muette. Pourquoi m'as-tu laissé seul avec cet Empire de poussière ? Tu m'as sauvé, mais tu m'as tué aussi sûrement que si tu avais plongé un poignard dans ma poitrine.
Ses sanglots sont les seuls bruits qui troublent le silence du désert. Je suis là, juste à côté de lui, je hurle que je l'aime, que je ne voulais pas le faire souffrir, que je voulais seulement qu'il vive. Mais le vent du Nil emporte mes cris. Il ne sent qu'un courant d'air froid qui le fait frissonner.
Il passera le reste de sa vie à me chercher dans chaque bloc de marbre, dans chaque constellation nouvelle qu'il nommera en mon honneur. Il construira des villas, des jardins, des panthéons, tout cela pour combler le vide immense que mon corps a laissé dans le fleuve. Mais rien n'y fera. L'homme qui a tout possédé passera ses dernières années à n'être que le veuf d'un mirage.
Je dérive maintenant vers le large, emporté par le courant du temps. Je reste le jeune homme qui s'est noyé par amour, et lui reste l'Empereur qui a divinisé sa peine. Notre histoire finit dans le sel et la pierre, sous le regard indifférent des étoiles d'Égypte. J'ai gagné l'éternité, mais j'ai perdu le droit de vieillir à ses côtés, de voir ses cheveux blanchir tout à fait, de sentir sa main s'éteindre dans la mienne.
Le Nil coule toujours. Les temples s'effondrent. Les statues finissent par se briser. Mais dans le silence des nuits d'octobre, si vous écoutez bien, vous entendrez encore le bruit de l'eau qui se referme sur un secret, et le cri d'un homme qui, il y a deux mille ans, a aimé au-delà de la raison et de la mort.
Adieu, Hadrien. Je t'attends sur l'autre rive, là où le marbre redevient chair.
Fin du chapitre 7.
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