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✦ tounet777 Les murmures de Phobetor XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Les murmures de Phobetor — Chapitre 3

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3
Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Les murmures de Phobetor

Chapitre 3

Chapitre 3
La nuit est tombée sur Paris comme un linceul de plomb, étouffant les derniers bruits du boulevard Saint-Michel. Dans mon 28 m², l'atmosphère est devenue si dense qu'elle semble solide, presque palpable. Le jeûne a atteint son paroxysme ; mon corps n'est plus qu'une enveloppe légère, vibrante, purifiée par trois jours de vide absolu. Je ne ressens plus la faim, seulement une clarté mentale terrifiante, comme si mes nerfs étaient à vif, exposés à chaque vibration de l'air.
J'ai poussé mes meubles contre les murs pour dégager le centre de la pièce. Au sol, j'ai disposé la peau de mouton noire, orientée vers l'est, là où le soleil doit renaître. Autour, j'ai tracé un cercle parfait avec le sel de mer et les feuilles de laurier, entremêlant les éléments selon le diagramme de Trézène. La bougie de cire d'abeille, unique source de lumière, projette des ombres démesurées sur le plafond, transformant les moindres fissures du plâtre en racines mouvantes qui semblent vouloir descendre vers moi.
Je me déshabille avec une lenteur rituelle, chaque geste étant une prière silencieuse. Le mouvement des muscles fait tirer les marques de mon dos, mais la douleur est désormais une boussole. Je suis nu, vulnérable, dépouillé de mon identité d'étudiant pour ne devenir qu'un corps offert. Je m'agenouille devant le bol en terre cuite.
Mes mains ne tremblent pas alors que je commence le mélange. Je verse l'eau de source pure de Saint-Sulpice, puis le miel de châtaignier qui s'étire en un ruban visqueux et sombre, et enfin la Mavrodaphne dont l'odeur sucrée et ferreuse me monte à la tête. Le vin se lie aux autres fluides dans un tourbillon pourpre qui semble absorber la faible lueur de la bougie. J'y jette une pincée de sel de mer pour la purification, puis j'allume la résine de pin sur le charbon ardent. Une fumée blanche, épaisse, sature l'air de cette odeur de forêt brûlée, de résine et d'ancienneté.
Je m'allonge sur la peau de mouton, sentant le cuir rude contre ma colonne vertébrale. Je saisis l'amulette d'Asclepios, la serrant si fort dans ma paume que le serpent gravé semble mordre ma chair. Enfin, je noue le bandeau de lin noir sur mes yeux.
L'obscurité totale m'engloutit. Je ne suis plus à Paris, je suis dans l'antre.
Alors, je commence l'incantation. Ma voix s'élève, basse, monocorde, récitant le grec ancien avec une précision de scalpel, chaque syllabe étant un pas de plus vers l'abîme :
— Hypnos, doux maître du repos, jette ton voile sur mes yeux mortels. Apaise les vagues de l'esprit pour que l'abîme s'entrouvre.
Je marque une pause, sentant mon cœur battre contre le plancher, un tambour sourd qui semble appeler les profondeurs de la terre. Je poursuis, plus fort, la voix vibrant dans ma poitrine :
— J'appelle celui qui change de forme. J'appelle celui qui marche entre les mondes. Phobétôr, Ikélos, ô Oneiros des bêtes et des ombres, je ne te fuis plus. Le cercle est tracé, l'offrande est versée, le sang est marqué. Par les rites de Trézène et le silence d'Épidaure, je t'adjure : sors de la forêt. Franchis le seuil. Entre dans ce temple de chair. Viens à moi, Phobétôr ! Élthe ! Élthe !
Le dernier mot résonne longuement dans le silence de l'appartement. Puis, un calme absolu s'installe. Pendant quelques secondes, je crois avoir échoué.
C'est alors que le son arrive.
Clic. Clic. Clic.
Ce n'est pas un bruit de rêve. C'est le bruit de griffes massives martelant le parquet de ma chambre, juste là, à quelques centimètres de mon crâne. La peau de mouton s'affaisse brusquement sous un poids colossal. Une odeur de musc animal, de terre humide et de pourriture sucrée m'assaille, si réelle qu'elle me soulève le cœur.
Je sens un souffle brûlant, chargé d'un goût métallique de sang, s'écraser contre ma nuque. Les marques de crocs dans mon dos se mettent à irradier une chaleur insupportable, comme si on y enfonçait des tisons ardents à travers la peau.
— Kallias a eu peur, murmure une voix qui n'a rien d'humain, une voix faite de craquements de bois mort et de grondements profonds, résonnant directement dans mon cerveau. Kallias s'est enfui dans le néant avant de terminer l'appel. Mais toi, Colin... toi, tu as ouvert la porte de ton plein gré jusqu'à la dernière syllabe.
Une main — ou une griffe — se pose sur ma gorge. Elle est immense, entourant presque toute ma trachée. Je sens les tatouages d'ombres sur sa peau bouger contre ma propre chair, tels des insectes rampants sous la surface.
— Tu as invoqué la bête, poursuit Phobetor, sa voix se faisant plus suave, plus prédatrice. Maintenant, l'étudiant est mort. Il ne reste que l'initié. Veux-tu voir ce que je vois, Colin ? Veux-tu cesser d'être la proie pour enfin chasser à mes côtés ?
Sous le bandeau de lin, une vision m'arrache violemment à la réalité de mon appartement. Je vois une plaine de cendres infinie sous un ciel de sang, où le loup se tient debout, sa silhouette immense dévorant l'horizon.
— Donne-moi ton nom pour sceller ce que tu as commencé, ordonne l'entité. Ou laisse-moi te consumer ici, sur ce sol de poussière.
La pression sur ma gorge ne faiblit pas, mais elle change de nature. Ce n'est plus la poigne d'un prédateur sur sa proie, mais celle d'un naufragé qui s'accroche avec une force désespérée à la seule bouée dans un océan de vide. Le souffle de Phobetor contre ma joue n'est plus fétide ; il est erratique, presque tremblant, chargé d'une odeur de laurier et de terre fraîche, étrangement vivante.
Je sens le froid de l'amulette d'Asclepios contre ma paume, une ancre, une voie de retour, une protection contre ce que j'ai volontairement invoqué. Mais je n'en veux pas. Je n'ai pas passé vingt-quatre ans à être traqué, à vivre dans cette angoisse perpétuelle, pour finir cette nuit sur un bannissement. Je ne veux pas le renvoyer. Je veux savoir. Je veux être celui qui reste, celui qui ne fuit pas, qui a enfin le courage de regarder en face ce qui me hante.
Mes lèvres sont sèches, collées par le jeûne et la peur, mais une détermination nouvelle les écarte. Je force ma voix, rauque et fragile, à franchir la barrière de mes dents.
— Je m'appelle Colin. Colin Morgan.
Le nom résonne dans la pièce vide, puis s'éteint, absorbé par l'atmosphère lourde. À l'instant même où la dernière syllabe s'échappe de ma bouche, la sensation de froid intense qui glaçait mon corps disparaît. La main sur ma gorge se détend imperceptiblement, les griffes acérées se rétractent pour laisser place à des doigts longs, fins, qui commencent à caresser ma trachée. C'est un mouvement lent, incertain, comme si l'entité redécouvrait la douceur de la peau humaine.
— Colin...
Le dieu prononce mon nom. Le son est une caresse rauque, une litanie oubliée qui fait frissonner chaque pore de ma peau. Il prononce chaque syllabe avec une curiosité presque enfantine, comme s'il réapprenait à parler après un long silence. Il le répète, encore, plus bas, plus proche, un murmure profond qui semble résonner directement dans mes os :
— Colin...
Soudain, le poids sur la peau de mouton se déplace. Je sens son corps s'allonger le long du mien, sa masse musclée épousant ma propre forme. Il est immense, d'une chaleur animale enveloppante, mais son contact est d'une douceur désespérée, une tendresse presque implorante qui se répand sur mon dos. Ses mains — je ne sens plus les griffes, seulement des doigts — commencent à parcourir mon corps. Elles effleurent mes épaules, suivent la ligne de mes bras, remontent le long de mes flancs avec une délicatesse inouïe. Chaque frôlement est électrique, une décharge qui mélange la peur ancestrale à une fascination interdite.
Son souffle se fait plus régulier contre ma joue. Je sens ses lèvres se rapprocher des miennes. Un frisson me parcourt. J'ai le bandeau, je ne vois rien, mais je devine la proximité. Sa langue chaude et hésitante effleure mes lèvres sèches, un contact inattendu, une invitation muette. Mon corps répond sans ma volonté ; mes lèvres s'entrouvrent légèrement. La langue de Phobetor s'aventure plus profondément, explorant ma bouche avec une curiosité insatiable, une faim qui n'est pas celle du loup de mes cauchemars, mais celle d'un être assoiffé de sensation. C'est un baiser lent, dévorant, qui consume ma terreur.
Mes mains, encore serrées sur l'amulette, se détendent. L'amulette glisse de ma paume pour tomber mollement sur la peau de mouton. Je lève mes bras, d'abord hésitant, puis je les enroule autour du cou du dieu. Ma peau nue contre la sienne est une symphonie de sensations. Je sens les muscles de son dos sous mes doigts, la texture de ses tatouages sombres qui semblent bouger, prendre vie sous mon contact. Mon corps réagit à sa présence. Mon membre durcit, et je sens, contre ma cuisse, la dureté de son propre désir. Le baiser s'intensifie, devient plus profond, plus ardent. Il presse son corps contre le mien, un contact total, brûlant.
Il retire sa bouche de la mienne à contrecœur, un soupir rauque s'échappant de ses lèvres. Ses mains continuent leur exploration, parcourant mes cuisses, mes hanches, remontant vers ma poitrine.
— Quinze siècles, Colin, murmure-t-il, sa voix tremblante d'une émotion brute, d'une solitude enfin brisée. Quinze siècles à errer dans les recoins sombres des esprits, à n'être qu'un cri dans la nuit, une image que l'on oublie au réveil. Tu es le premier... le premier à m'avoir appelé par mon nom de dieu, et à m'offrir le tien d'homme, et ton corps en réponse.
Sa main remonte vers ma poitrine, son pouce effleurant mon mamelon. Un frisson me secoue.
— Je t'ai traqué parce que tu étais le seul à pouvoir me contenir, poursuit-il dans un souffle rauque. Le seul dont l'âme n'avait pas peur de l'obscurité. Tu es ma fin, et mon commencement. Ne me renvoie pas, Colin. Pas encore. Ce lien... cette connexion... elle est puissante. Elle est ancienne.
Je lève ma main, non plus pour le repousser, mais pour le retenir. Mes doigts se posent sur la nuque du dieu, sentant la chaleur de sa peau. Une étrange ivresse, mêlant peur et désir, remplace ma terreur initiale. Ce n'est plus le monstre de mes cauchemars, c'est un dieu déchu, affamé de présence, affamé de sensation.
— Je ne te renverrai pas, dis-je, la voix encore instable, mais plus ferme.
Il ferme les yeux, laissant échapper un soupir qui ressemble à un gémissement de soulagement. Il se serre plus fort contre moi, sa tête trouvant sa place dans le creux de mon épaule. Pour la première fois de ma vie, dans cette petite chambre à Paris, le silence de la nuit n'est plus menaçant. Il est habité. Il est doux.
Il recule légèrement, juste assez pour que je sente son poids se décoller un peu du mien. Ses doigts délicats se posent sur le bandeau de lin, à la hauteur de mes tempes. Mon cœur s'accélère.
— As-tu... as-tu envie de moi, Colin ? Me sens-tu, maintenant, comme je te sens ?
D'un geste lent, il défait le nœud du bandeau.
Le bandeau glisse. Le tissu de lin, qui était ma seule protection contre l'indicible, tombe sur la peau de mouton dans un froissement feutré. Je cligne des paupières, les yeux brûlants, le souffle court. La lumière de la bougie de cire d'abeille est à l'agonie, mais elle suffit à illuminer l'être qui me surplombe.
Je laisse échapper un soupir de stupeur. Ce n'est pas un monstre. C'est une vision de perfection sauvage. Il est grand, d'une carrure imposante qui semble remplir tout l'espace de ma petite chambre. Sa peau est d'une pâleur lunaire, presque éthérée, contrastant violemment avec la masse de ses cheveux noirs qui cascadent en boucles indomptées sur ses épaules larges. Mais ce sont ses yeux qui me clouent sur place : deux orbes d'or pur, dépourvus de pupilles humaines, brillant d'une lueur animale, prédatrice et pourtant chargée d'une tristesse millénaire. Son corps est une œuvre d'art anatomique, chaque muscle dessiné avec une précision divine. Et sur cette peau de marbre, les tatouages s'animent : un serpent d'ombre ondule le long de son biceps, tandis qu'un corbeau aux ailes déployées semble vouloir s'envoler de son torse puissant à chaque inspiration.
— Oui, murmuré-je, la voix brisée par le désir. Oui, j'ai envie de toi.
Il ne répond pas par des mots. Il plonge. Ses lèvres retrouvent les miennes avec une fureur renouvelée, mais cette fois, il n'y a plus de barrière. C'est un choc électrique, un incendie qui se propage de ma bouche à mes entrailles. Phobetor me saisit, ses mains puissantes ancrées sous mes fesses pour me soulever et me presser contre son torse brûlant. Je sens la dureté de son sexe contre le mien, un contact qui me tire un premier gémissement rauque. Il me bascule sur la peau de mouton, son corps pesant de tout son poids divin sur le mien.
Ses mains parcourent chaque centimètre de ma peau avec une faim dévorante. Il ne se contente pas de me toucher ; il me revendique. Ses doigts tracent les lignes de mes muscles, s'attardent sur les marques de griffures qu'il a lui-même laissées, et là où il passe, la douleur se transforme en un plaisir si aigu qu'il en devient insupportable. Il descend vers mon cou, mordillant la peau tendre juste au-dessus de ma clavicule, marquant son territoire. Ses dents effleurent ma chair, provoquant des décharges de chaleur qui font cambrer mon dos.
— Tu es à moi, Colin Morgan, grogne-t-il contre ma peau, sa voix vibrant comme un orage lointain. Plus personne d'autre. Plus jamais.
Il écarte mes jambes d'un geste autoritaire, s'installant entre mes cuisses. Je le sens, chaud et impérieux, contre mon entrée. Je n'ai jamais ressenti une telle urgence, une telle nécessité. Je m'accroche à ses épaules, mes ongles s'enfonçant dans sa peau pâle, cherchant un point d'appui dans cet océan de sensations. Phobetor se redresse, ses yeux dorés plongeant dans les miens, me forçant à ne pas détourner le regard.
Puis, d'une poussée lente et dévastatrice, il me pénètre.
Le cri qui s'échappe de ma gorge n'a rien d'humain. C'est une déchirure, une explosion. Il est immense, trop grand pour un simple mortel, mais mon corps s'ouvre, s'étire, l'accueille dans une agonie délicieuse. Il s'arrête un instant, me laissant le temps de m'habituer à sa plénitude divine, son visage crispé par un effort de retenue surhumain. Les tatouages sur son torse s'agitent frénétiquement, le serpent s'enroulant autour de son cou, le corbeau battant des ailes sur son cœur.
Puis le mouvement commence.
C'est une danse brutale, primitive. Chaque coup de rein de Phobetor me soulève du sol, me projetant contre lui. Il me prend avec une force qui brise toutes mes défenses, une intensité que jamais aucun homme ne pourrait égaler. Je gémis, je hurle son nom, mes sens saturés par l'odeur du laurier, de la sueur et du musc. C'est une transe. Je perds la notion de qui je suis, de l'endroit où je me trouve. Il n'y a plus que cet homme-dieu, ce rythme implacable qui me consume, et cette électricité qui s'accumule à chaque va-et-vient.
Ses mains saisissent mes poignets, les clouant au-dessus de ma tête, m'obligeant à subir chaque assaut. Sa langue retrouve la mienne, étouffant mes cris de plaisir alors qu'il accélère la cadence. La peau de mouton sous nous est trempée de notre sueur mêlée. Je sens le plaisir monter, une vague de fond qui menace de tout emporter. Phobetor rugit, un son purement animal, alors qu'il atteint lui aussi ses limites. Il se cambre, ses muscles saillants sous la lueur rouge de la lampe, et dans une ultime poussée qui semble vouloir me transpercer l'âme, il se libère.
Je sens sa semence divine, brûlante comme de la lave, m'inonder de l'intérieur. C'est un flot interminable, une marque indélébile qu'il dépose au plus profond de moi. Au même instant, je jouis avec une violence qui me laisse sans souffle, le corps secoué de spasmes incontrôlables, les yeux révulsés.
Le silence retombe brutalement, seulement troublé par nos respirations hachées. Il reste sur moi un long moment, son front contre le mien, son cœur battant comme un tambour contre ma poitrine. Puis, lentement, il se retire. Je me sens vide, froid sans son contact immédiat. Il se redresse, magnifique dans sa nudité marquée par l'acte, ses yeux dorés brillant d'une satisfaction sauvage.
Il se penche une dernière fois, déposant un baiser possessif sur mon front trempé.
— Je reviendrai demain soir, Colin, murmure-t-il d'une voix qui porte encore les échos de la bête. Ne m'oublie pas.
Avant que je puisse répondre, il se dissipe comme une brume sous le soleil, ne laissant derrière lui que l'odeur persistante du laurier et de la forêt. Je reste là, étendu nu sur la peau de bête, le corps lourd, rempli de lui, l'esprit en lambeaux. Mes muscles tremblent encore, ma peau est brûlante. Sans même avoir la force de me couvrir, je sombre dans un sommeil sans rêves, protégé par l'ombre de celui que je n'ai plus peur d'appeler mon dieu.
Le lendemain matin, une lumière crue, presque agressive, s'infiltre par la fenêtre de la cour intérieure, découpant des rectangles de poussière dorée dans l'air immobile de mon petit appartement. Je m'éveille avec une sensation de plénitude que je n'ai jamais connue de toute mon existence. Pour la première fois depuis mes six ans, mon réveil n'est pas un sursaut de terreur, une fuite désespérée hors d'un cauchemar sanglant, mais une lente et délicieuse émergence hors d'un sommeil de plomb, profond et réparateur. Je me sens incroyablement bien, une chaleur diffuse circulant encore dans mes veines, comme si chaque fibre de mon être, chaque cellule de mon corps avait été réparée, polie, nourrie par une force ancienne et régénératrice.
Je me redresse lentement sur la peau de mouton noire qui porte encore l'empreinte de nos corps entrelacés, l'odeur du sexe et du divin. Les événements de la nuit me reviennent en mémoire avec une clarté foudroyante, presque insoutenable : le goût du miel et du vin sur sa langue, le parfum enivrant du laurier et de la résine, la peau d'une pâleur lunaire de Phobetor, la puissance dévastatrice de son étreinte et cette promesse murmurée contre mon oreille, une vibration qui semble encore habiter mon canal auditif. Je porte instinctivement la main à mon dos, m'attendant à sentir les croûtes rugueuses des morsures ou l'enflure douloureuse des griffures.
Rien. La peau est d'une lissitude absolue.
Je me lève, les jambes encore un peu flageolantes sous le coup de l'émotion et de l'intensité physique, et je me précipite vers le miroir de la minuscule salle de bain. Je me tourne, contorsionnant mon cou pour observer mon dos sous la lumière crue du néon. Ma peau est immaculée. Mieux que cela, elle semble n'avoir jamais connu la moindre imperfection. Les stigmates violacés qui me marquaient depuis des jours, les trous de crocs pourpres qui suintaient, les boursouflures enflammées... tout a totalement disparu. Il ne reste pas même une cicatrice, pas une rougeur. Je suis comme un homme neuf, lavé de son passé.
C'est alors que je baisse les yeux sur mon torse. Là, juste au-dessus de mon cœur, une marque d'un noir d'encre se détache violemment sur ma peau redevenue pâle. Ce n'est pas une blessure, pas une ecchymose. C'est un tatouage d'une précision chirurgicale, d'une finesse que nulle aiguille humaine ne pourrait atteindre : un corbeau aux ailes déployées, dont chaque plume est dessinée avec une netteté effrayante. À ma grande stupeur, les plumes semblent vibrer imperceptiblement à chaque battement de mon pouls, comme si l'oiseau de l'ombre respirait en moi. C'est le signe qui bougeait sur le corps du dieu. Une marque de propriété. Un sceau de reconnaissance.
Je jette un coup d'œil à l'horloge : 8 h 15. Le temps presse. Je n'ai plus le temps de contempler ce miracle. Je choisis avec soin une chemise en coton blanc, dont le tissu épais couvrira le corbeau. Je boutonne chaque bouton un à un, jusqu'au col que je serre, et j'ajuste mes poignets. Je prépare un café noir, brûlant, que j'avale debout, sentant une énergie étrange, presque électrique, crépiter sous ma peau. Je quitte l'appartement, marchant dans les rues de Paris comme un étranger parmi les mortels.
La matinée à la Sorbonne se déroule dans un brouillard onirique. À la fin de la séance, la voix de M. Valenti résonne, impérieuse :
— Colin, un instant je vous prie. Venez avec moi.
Je le suis jusqu'à son bureau, encombré de livres et sentant le papier vieux. Il semble chercher la trace d'un effondrement sur mon visage, mais il ne trouve qu'un rayonnement calme, une force tranquille.
— Vous avez une mine... déconcertante, Colin. Très loin de l'épuisement de ces derniers jours. Dites-moi : avez-vous accompli l'incantation hier soir ?
— Oui, je l'ai faite, finis-je par lâcher.
Valenti pâlit. Il allume immédiatement son ordinateur et appelle Yves De Bourges en visioconférence. Le visage sec du vieux professeur apparaît à l'écran. Valenti ferme la porte à double tour et s'assoit.
— Colin a survécu, Yves, annonce Valenti.
De Bourges se rapproche de la caméra, ses yeux perçants fixés sur moi.
— Racontez-nous tout, Colin. Ne nous cachez rien. Les anciens parlaient de la hiérogamie... Dites-moi, y a-t-il eu une union ? Est-ce que le daimôn a exigé votre corps ?
Je marque un long temps d'arrêt. L'hésitation me noue la gorge. La pudeur me paralyse. Comment leur avouer la vérité de cette chair possédée sans profaner le souvenir de la nuit ? Je baisse les yeux sur mes mains, puis je les relève.
— Oui, je commence, la voix basse. Il s'est manifesté sous une forme humaine. Magnifique. Et oui, il y a eu une union. C'était... total. Plus intense que tout ce que j'ai pu imaginer.
Les deux professeurs échangent un regard lourd de sens. Valenti semble presque avoir le vertige. De Bourges, lui, est fébrile.
— Et vos blessures ? demande De Bourges. Les stigmates atroces que Valenti a décrits ? Les griffures, les morsures ? Dans quel état est votre corps ?
— Elles ont disparu, je réponds simplement.
Valenti fronce les sourcils, totalement incrédule.
— Colin, c'est impossible. Hier, vous étiez couvert de plaies suintantes. Montrez-nous. Je veux voir votre peau.
Je me lève lentement. Je déboutonne mes poignets de ma chemise blanche, remonte mes manches jusqu'aux coudes. Mes avant-bras sont lisses, d'une pureté insolente. Puis, sous leurs regards suspendus, je commence à déboutonner ma chemise, bouton après bouton, du col jusqu'au milieu du torse. J'écarte le tissu de coton blanc.
Valenti se lève brusquement, manquant de renverser sa chaise. Il s'approche, ajuste ses lunettes. Ses yeux s'écarquillent devant cette peau encore plus saine qu'avant, sans la moindre cicatrice. Mais ses yeux se fixent sur le corbeau noir, au-dessus de mon cœur. Hésitant, il tend la main et effleure la marque du bout de l'index. Il retire sa main aussitôt, comme s'il avait touché un charbon ardent.
— Mais... ce n'est pas une encre habituelle, Colin, souffle Valenti. Elle est chaude. Elle vibre sous mon doigt. Ce n'est pas un pigment de ce monde.
À l'écran, De Bourges semble plonger dans ses dossiers, ses mains tremblant sur les vieux parchemins et ses notes personnelles qu'il feuillette avec une frénésie académique.
— Mon Dieu... murmure De Bourges d'une voix hachée par l'émotion. Un corbeau. Colin, c'est du jamais vu. Dans toutes mes années d'études, je n'ai jamais vu de récit de stigmates permanents pour un simple suppliant. Mais ici...
Il s'arrête sur une page jaunie, ses yeux parcourant les lignes avec une attention maniaque.
— J'ai trouvé quelque chose ! Dans certains textes orphiques perdus, on mentionne un sceau réservé uniquement aux Compagnons ou aux Compagnes des dieux. À ceux que les divinités choisissaient pour partager leur couche et leur éternité. Les textes disent que celui qui porte la marque du dieu devient à jamais son compagnon lié. Ce n'est pas une marque d'esclave, Colin. C'est un signe d'appartenance à la sphère divine, un honneur terrifiant.
Il lève les yeux vers la caméra, le visage déformé par la stupéfaction.
— Ce qui est du jamais vu, c'est que cette marque soit accordée à un humain de notre temps. Les textes suggèrent que le porteur du sceau recevra certains pouvoirs que le dieu choisira de lui insuffler, non pour l'asservir, mais pour montrer qu'il appartient désormais à son rang, pour le protéger de l'énergie brute du divin. Je promets de me renseigner davantage, je dois fouiller les archives de Thèbes.
Un silence pesant s'installe. Valenti me regarde comme si je n'étais plus tout à fait humain.
— Colin... j'ai besoin de comprendre, reprend De Bourges. Nous devons savoir comment il se manifeste. S'il vous plaît... posez une caméra chez vous. Si nous pouvions le voir, ne serait-ce qu'une image de lui... cela changerait l'histoire de l'humanité.
Je sens une révolte sourde. L'idée de transformer mes nuits de passion en sujet d'étude me répugne. Mais avant que je ne puisse refuser, je sens le corbeau sur ma poitrine pulser avec une force nouvelle.
— Il a dit qu'il reviendrait ce soir, dis-je simplement en reboutonnant ma chemise.
Je quitte le bureau sans donner de réponse pour la caméra. Dehors, le soleil commence déjà sa course vers l'horizon, et je sens l'appel de l'ombre monter en moi.
Fin du chapitre 3.
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