Réel
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Avant que le fleuve nous sépare — Chapitre 2
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Avant que le fleuve nous sépare
Chapitre 2
Chapitre 2
Le soleil de fin d'été 124 décline sur Nicomédie, teignant la Propontide d'un orange profond et lourd. Nous sommes dans les appartements privés d'Hadrien, après une journée interminable d'inspections au port et sur les remparts. L'air sent le sel et la résine des cyprès qui bordent la terrasse. Hadrien est assis sur le bord du lit, les coudes posés sur les genoux, le regard fixé sur le sol de mosaïque comme s'il y cherchait une réponse gravée dans les tesselles. Je reste debout près de la fenêtre, encore en tunique poussiéreuse de la route, les muscles fatigués mais le cœur alerte.
Il relève enfin la tête. Ses yeux sombres me trouvent immédiatement.
— Antinoüs, je ne t'emmène pas plus loin. Pas maintenant.
Les mots tombent nets, sans préambule. Je sens une lame froide glisser entre mes côtes.
— Le Pont m'attend, puis la frontière parthe. Les légions sont nerveuses, les satrapes intraitables, les négociations délicates. Ce n'est pas un voyage pour un jeune homme qui n'a pas encore appris à naviguer dans la cour de Rome. Tu n'es pas prêt. Pas encore.
Je fais un pas vers lui, la voix rauque.
— Je peux apprendre sur la route. Je suivrai ton rythme. Je resterai silencieux quand il le faut, je parlerai quand tu me le demanderas. Je ne serai pas un poids.
Il secoue la tête, lentement, presque avec regret.
— Tu ne serais jamais un poids. C'est précisément parce que tu comptes que je refuse de t'exposer maintenant. À Rome, au Paedagogium du Palatin, on t'enseignera ce que je ne peux pas t'apprendre en galopant d'une province à l'autre : le grec des philosophes, la rhétorique qui désarme un sénateur arrogant, la musique qui apaise un empereur, l'étiquette qui fait plier un regard sans un mot. Quand tu reviendras à mes côtés, ce ne sera pas comme le fils d'un marchand de Bithynie. Ce sera comme un homme capable de tenir tête à n'importe qui… et de me tenir tête à moi, si je le mérite.
Il se lève, s'approche. Ses mains se posent sur mes épaules, ses pouces caressent doucement la peau nue au-dessus de ma clavicule.
— C'est une année. Une seule. Tu seras sous ma protection directe. Sabina veillera sur toi de loin, les maîtres du Paedagogium ont reçu des ordres précis. Personne ne te touchera. Tu seras… mis en réserve. Pour moi.
Je ferme les yeux. Une année. Sans lui. Sans sa voix grave dans le noir, sans ses mains qui savent exactement où me toucher pour me faire trembler, sans son corps lourd et chaud contre le mien. L'idée me coupe les jambes.
— Et toi ? dis-je dans un souffle. Tu vas… m'oublier ?
Il rit doucement, un rire triste et bas.
— T'oublier ? Antinoüs, je t'ai vu sur l'agora de Claudiopolis et depuis ce jour ton nom est gravé dans ma poitrine comme une inscription sur du marbre. Une année ne changera rien. Au contraire. Quand je reviendrai te chercher, tu seras encore plus beau, encore plus fort, encore plus mien.
Il m'attire contre lui. Nous nous embrassons longuement, lentement, comme si nous pouvions emmagasiner chaque sensation pour les mois à venir. Ses lèvres sont chaudes, familières, son goût de vin coupé d'eau et de myrrhe me remplit la bouche. Ses mains glissent dans mon dos, sous ma tunique, suivent la ligne de ma colonne vertébrale. Il me serre fort, presque à me faire mal, comme s'il voulait m'imprimer dans sa peau.
— Écris-moi, murmure-t-il contre ma tempe. Chaque semaine. Et lis mes lettres comme si je te parlais dans le noir.
Je hoche la tête, incapable de parler. Les larmes montent, mais je les retiens. Pas ici. Pas maintenant.
Le lendemain matin, tout est organisé avec la précision impériale. Un navire rapide attend au port, escorté par une trière de la flotte. Hadrien me conduit lui-même jusqu'au quai. La procession est réduite : quelques officiers, des gardes prétoriens, pas de foule. Il descend de cheval le premier, me tend la main pour que je descende du mien. Devant tout le monde, il me serre brièvement contre lui – un geste public, rapide, mais chargé de tout ce que nous avons partagé en secret. Puis il se penche à mon oreille, si près que seul moi peux l'entendre :
— Sois patient. Grandis. Deviens l'homme que je veux à mes côtés pour le reste de ma vie. Je reviendrai te chercher.
Il recule d'un pas. Ses yeux restent fixés sur les miens jusqu'à ce que je monte à bord. Le vent gonfle les voiles. Le navire s'éloigne lentement du quai. Hadrien reste immobile sur la pierre blanche, les bras croisés, le manteau pourpre claquant derrière lui. Je reste à la poupe, les mains crispées sur la rambarde, les yeux rivés sur sa silhouette qui rapetisse, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'un point sombre contre le ciel clair. Puis plus rien.
Le bateau fend les vagues. Nicomédie disparaît derrière les collines. Rome m'attend, trois semaines plus tard.
Je passe ces semaines sur le pont, à fixer l'horizon, à revivre chaque instant passé avec lui : la première rencontre sur l'agora, la chasse dans les collines, les nuits sur la route, ses mains sur moi, sa voix qui murmure mon nom comme une invocation. Je touche parfois la petite amulette d'Apollon qu'il m'a donnée avant de partir, un disque d'or gravé d'une lyre. Je la serre fort, comme si elle pouvait me garder près de lui.
Le vent salé sèche mes larmes avant qu'elles ne tombent.
Le navire jette l'ancre dans le port d'Ostie sous un ciel gris et bas, chargé de nuages qui annoncent l'automne romain. Trois semaines de mer : trois semaines de vent salé, de vagues qui cognent la coque, de nuits où je reste éveillé à fixer les étoiles en repensant à chaque seconde passée avec Hadrien. Le dernier jour, une tempête légère nous secoue au large de la côte campanienne ; les marins crient, les voiles claquent, et moi je m'accroche à la rambarde, l'amulette d'Apollon serrée dans mon poing, comme si elle pouvait me protéger de l'absence autant que des flots.
À Ostie, un chariot impérial m'attend déjà. Pas de cérémonie, pas de foule. Un centurion taciturne me salue d'un hochement de tête, vérifie le sceau sur mon ordre de mission, et nous partons sans un mot de plus. La Via Ostiensis est encombrée de charrettes, de mules, de marchands qui hurlent leurs prix. Rome apparaît au loin : les collines, les temples, les aqueducs qui coupent le ciel comme des cicatrices blanches. Mon cœur bat fort, mais pas d'excitation – de vide. Chaque borne milliaire nous rapproche de la ville, et m'éloigne un peu plus de lui.
Le mont Palatin domine la ville comme un lion couché. Le Paedagogium est niché contre les murailles du palais impérial, un bâtiment austère de brique et de marbre, entouré de hauts murs et de cyprès sombres. On me fait entrer par une petite porte latérale, loin des grandes avenues. Un esclave me conduit directement à la salle du magister sans me laisser le temps de regarder autour de moi.
Philon, le maître principal, est un Grec d'Alexandrie, maigre, chauve, les yeux perçants derrière des lunettes d'os. Il me toise de haut en bas comme on examine une marchandise.
— Antinoüs de Claudiopolis. L'empereur a été clair dans sa lettre : discipline absolue, progression rapide, silence sur tes origines. Tu n'es pas ici pour briller. Tu es ici pour devenir digne de briller.
Il me tend une tablette de cire gravée de mon emploi du temps. Je la prends sans un mot.
Le dortoir est une longue pièce voûtée, douze paillasses alignées, un petit autel aux Lares dans un coin. Les autres pages me regardent entrer. Certains murmurent, d'autres détournent les yeux. Je suis l'intrus, celui qui arrive avec un ordre impérial direct, sans avoir passé les épreuves d'entrée comme eux. Je pose mon sac au pied de la paillasse qui m'est désignée, la plus proche de la porte. Personne ne m'aide.
Le premier matin commence avant l'aube. Une cloche retentit dans le couloir. Nous nous levons d'un bond, plions nos couvertures avec une précision militaire, nous lavons à l'eau froide dans une cour intérieure. Prière collective devant l'autel : invocation à Apollon, à Jupiter Optimus Maximus, aux divinités impériales. Puis gymnase : course autour de la cour, lutte au corps à corps sur le sable, lancer du disque. Les maîtres crient des ordres en latin pur ; je réponds en grec instinctif au début, et on me reprend sèchement.
— Latin ici, garçon. Rome parle latin.
Midi : études. Salle aux murs blanchis à la chaux, bancs de bois, tablettes et stylets. Grec classique d'abord : Homère, Platon, extraits de la République. Je suis bon, mais pas assez précis ; Philon me fait relire dix fois une phrase jusqu'à ce que l'accent soit parfait. Rhétorique ensuite : declamatio sur des thèmes absurdes – « Doit-on sacrifier un fils pour sauver la patrie ? » – devant un auditoire de garçons qui jugent sans pitié. Je parle, ma voix tremble au début, puis se raffermit. Un maître hoche la tête : « Pas mal pour un provincial. »
Musique l'après-midi : lyre et cithare dans une petite salle aux fenêtres grillagées. Mes doigts, habitués à l'arc et aux rênes, peinent sur les cordes. Le professeur, un vieil Égyptien nommé Ammon, me corrige sans cesse : « Plus de douceur, pas de force brute. Tu joues pour un empereur, pas pour chasser le cerf. »
Étiquette en fin de journée : comment saluer un sénateur (légère inclinaison, regard baissé trois secondes), comment verser le vin (main gauche derrière le dos, coude plié à quarante-cinq degrés), comment sourire sans montrer les dents, comment écouter sans interrompre. Je répète les gestes des dizaines de fois, jusqu'à ce que mes muscles se souviennent.
Les nuits sont les pires. Le dortoir est silencieux après l'extinction des lampes, mais je n'arrive pas à dormir. Je fixe le plafond, touche l'amulette sous ma tunique, revis chaque nuit avec Hadrien : ses mains sur mes hanches, sa voix rauque quand il murmurait mon nom, son corps qui me remplissait jusqu'à ce que je tremble. Ici, personne ne me touche. Personne ne me parle vraiment. Je suis seul avec mes souvenirs, et ils me brûlent.
Les lettres arrivent tous les quinze ou vingt jours, portées par des courriers impériaux. La première vient du Pont, écrite sur un papyrus fin, l'encre encore fraîche.
— Antinoüs, Le vent du nord est froid, les légions grognent, mais je pense à toi chaque soir. Apprends vite. Deviens plus grand que les collines de Bithynie. Quand je reviendrai, je veux te voir entrer dans une pièce et faire taire les murmures par ta seule présence. Hadrien.
Je la relis cent fois, caché sous ma couverture. Je réponds sur des tablettes que je fais porter au palais : je lui raconte les leçons, les fautes corrigées, les nuits où je ne dors pas, les progrès que je fais pour lui.
Les semaines passent dans une routine implacable. Je grandis : mes épaules s'élargissent aux exercices, ma voix mue complètement, mes boucles sont coupées plus courtes, à la mode romaine. Mes mains deviennent plus fines, plus habiles à la lyre. Je parle latin sans accent grec, je déclame Cicéron sans hésiter, je joue des mélodies qui font hocher la tête aux maîtres.
Mais je reste isolé. Je refuse les amitiés superficielles. Quand un garçon essaie de me parler une nuit, je réponds poliment mais je coupe court. Je suis « mis en réserve ». Je suis à Rome pour devenir l'homme qu'Hadrien veut à ses côtés. Pas pour me faire des amis.
Un soir d'hiver, alors que la pluie bat les tuiles du toit, je reçois une seconde lettre. Elle est plus longue.
— Les Parthes négocient, mais ils mentent comme ils respirent. Je rêve de tes collines, de ton rire, de ta peau. Continue. Grandis. Je compte les mois. Hadrien.
Je serre la lettre contre ma poitrine. Une année. Une seule année. Je ferme les yeux et je l'imagine : lui sur son cheval, la barbe striée d'argent, les yeux fixés sur l'horizon. Il pense à moi. Il reviendra.
Et moi, je serai prêt.
L'hiver 124 s'installe sur Rome comme une cape de plomb. La pluie tombe sans discontinuer, transforme les rues du Palatin en ruisseaux boueux, infiltre les murs du Paedagogium jusqu'à ce que les dalles soient toujours humides sous nos pieds nus le matin. La routine est devenue ma seconde peau : cloche avant l'aube, prière, gymnase, études, musique, étiquette, extinction des lampes. Chaque jour identique au précédent, chaque jour un pas de plus vers l'homme qu'Hadrien attend.
Philon, le magister, ne me lâche pas. Il sent que je porte une attente plus lourde que les autres pages ; il en profite pour me pousser plus loin. En rhétorique, il me donne les thèmes les plus ardus : défendre Catilina contre Cicéron, plaider pour la clémence envers un traître. Je passe des nuits entières à polir mes arguments sur des tablettes usées, à répéter à voix basse jusqu'à ce que ma gorge soit rauque. Quand je déclame devant le groupe, il m'interrompt sans cesse :
— Plus de feu, Antinoüs ! Tu parles comme si tu récitais une liste de courses. Imagine que tu défends ta vie devant l'empereur.
Je ferme les yeux, je pense à Hadrien sur son trône, à son regard sombre qui me fixe. Alors les mots sortent plus forts, plus tranchants. Philon hoche la tête, presque à contrecœur.
— Mieux. Continue.
En musique, Ammon me fait travailler les modes phrygien et dorien jusqu'à ce que mes doigts saignent sur les cordes de la cithare. Il veut que je joue pour « apaiser les dieux et les hommes ». Un soir, il me fait répéter un hymne à Apollon pendant deux heures. À la fin, mes phalanges sont rouges, mais la mélodie coule enfin sans accroc. Ammon pose une main sur mon épaule – un geste rare.
— Tu commences à comprendre que la musique n'est pas un jeu. C'est une arme douce.
Les exercices physiques deviennent plus intenses. Le maître de gymnase, un ancien légionnaire nommé Quintus, me fait courir avec des poids aux chevilles, lutter jusqu'à l'épuisement. Mes épaules s'élargissent, mes jambes gagnent en puissance. Je grandis encore, mes tuniques deviennent trop courtes, on m'en donne de nouvelles. Mon corps change, mais c'est mon esprit que je forge le plus durement.
Je reste distant des autres pages. Ils parlent entre eux de leurs familles, de leurs rêves de devenir affranchis riches ou secrétaires impériaux. Moi, je garde le silence. Quand Marcus, le plus bavard, essaie encore une nuit de me poser des questions sur Bithynie, je réponds poliment :
— Je suis ici pour apprendre, pas pour raconter.
Il hausse les épaules et n'insiste pas. Ils me surnomment « le Silencieux » ou « l'Impérial ». Je m'en moque. Mon monde est ailleurs.
Les lettres d'Hadrien arrivent comme des éclats de lumière dans l'obscurité. La troisième, venue d'Antioche, est la plus longue.
— Antinoüs, Les Syriens sont rusés, les Parthes patients. Je négocie la paix comme on négocie une danse mortelle. Mais chaque soir, quand les lampes baissent, je pense à toi. À tes yeux qui me regardaient comme si j'étais le seul homme au monde. Continue à grandir. Je sens déjà, à travers tes mots, que tu changes. Quand je reviendrai, je veux te voir marcher dans une pièce et que le silence tombe parce que tu es là. Ne doute pas. Je compte les jours comme un amant compte les battements de cœur. Hadrien.
Je relis ces lignes jusqu'à les savoir par cœur. Je réponds en détail : je lui parle de mes progrès en rhétorique, de la façon dont je déclame maintenant sans trembler, de la mélodie que j'ai apprise pour Apollon. Je lui dis que je grandis pour lui, que chaque leçon est un pas vers le jour où je serai à nouveau dans ses bras.
Un événement marque l'hiver. Un matin de décembre, une litière impériale arrive au Paedagogium. Sabina Augusta, l'épouse d'Hadrien, descend, voilée de pourpre, accompagnée de deux matrones et d'un tribun. Philon nous fait aligner dans la cour, immobiles sous la pluie fine. Elle passe lentement devant nous, s'arrête devant moi.
— Antinoüs, dit-elle d'une voix neutre mais claire.
Je m'incline profondément, comme on me l'a appris.
— Augusta.
Elle me regarde un long moment, les yeux cachés par le voile.
— Mon mari parle souvent de toi dans ses lettres. Il dit que tu progresses. Continue. Il n'aime pas attendre.
Elle repart sans un mot de plus. Les autres pages me regardent avec un mélange de stupeur et d'envie. Philon me fait signe de le suivre dans son bureau.
— L'impératrice t'a vu. C'est un honneur… et une pression. Ne faiblis pas.
Je ne faiblis pas. Au contraire. Cette visite me rappelle que je ne suis pas oublié. Que Hadrien pense à moi-même à travers sa femme. Que je suis toujours « mis en réserve ».
Le printemps 125 arrive timidement. Les orangers du Palatin fleurissent, le vent sent le miel et la pierre chauffée. Mes progrès deviennent visibles. En rhétorique, je gagne un exercice public devant des sénateurs invités : je défends la clémence d'Octave après Philippes avec une telle force que Philon me félicite devant tout le groupe. En musique, je joue un air de Sappho qui fait taire la salle. En gymnase, je bats Quintus lui-même à la lutte – il rit en se relevant.
— Tu n'es plus le provincial maigre qui est arrivé ici.
Je souris pour la première fois depuis des mois.
— Non. Je ne le suis plus.
Les nuits restent dures. Je touche encore l'amulette, je relis les lettres. Mais je sens que quelque chose change en moi. Je grandis non seulement pour survivre à l'attente, mais pour être digne du moment où il reviendra. Je deviens plus calme, plus assuré, plus raffiné. Mes gestes sont mesurés, ma voix posée, mon regard direct sans insolence.
Un soir de mars, une nouvelle lettre arrive, plus courte mais plus brûlante.
— Antinoüs, La frontière tient. Je rentre bientôt. Je sens dans tes mots que tu es prêt. Je veux te voir. Hadrien.
Mon cœur explose. Bientôt. Il rentre bientôt.
Je ferme les yeux, pose la lettre contre mes lèvres. L'année touche à sa fin. Je suis presque prêt.
Et quand il reviendra, je serai là.
Le soleil de juin 125 frappe le mont Palatin comme une lame d'or. Rome étouffe déjà sous la chaleur précoce ; l'air tremble au-dessus des toits de tuiles, chargé d'odeurs de pain cuit, de sueur et de poussière soulevée par les chars. Dans la cour intérieure du Paedagogium, les pages sont alignés en rangs parfaits, tuniques blanches impeccables, cheveux huilés, regards baissés. Philon arpente la ligne, corrige une posture d'un geste sec du bâton. Nous attendons depuis l'aube. L'empereur revient aujourd'hui.
Je suis au centre du rang, troisième à partir de la gauche. Un an a passé depuis le quai de Nicomédie. Un an de discipline implacable, de nuits où le sommeil me fuyait, de lettres relues jusqu'à ce que le papyrus s'use sous mes doigts. Mon corps a changé : je suis plus grand, mes épaules plus larges, ma voix grave et assurée, mes gestes mesurés et précis. La tunique courte des pages épouse maintenant un torse sculpté par le gymnase quotidien, des bras solides forgés par la lutte et le lancer, des jambes qui portent encore le souvenir des courses dans les collines de Bithynie. Mes boucles sont coupées court, à la romaine, mais je garde une mèche plus longue sur le front – un vestige discret de Claudiopolis que personne n'a osé me faire raser.
La cloche sonne. Des trompettes éclatent au loin, sur la Via Sacra. Le cortège impérial approche. Philon nous fait redresser le menton.
— Tête haute. L'empereur inspecte ses protégés. Ne le décevez pas.
Les portes s'ouvrent. Hadrien entre le premier, sans escorte massive – juste quelques prétoriens discrets et deux secrétaires. Il porte une tunique grecque simple de lin blanc, un manteau pourpre jeté sur les épaules, la barbe plus longue qu'avant, striée de fils d'argent supplémentaires. Il a quarante-neuf ans maintenant, mais son pas reste celui d'un chasseur, souple et décidé. Ses yeux balaient la cour, passent sur les rangs alignés. Puis ils s'arrêtent sur moi.
Un silence tombe, plus lourd que la chaleur. Il ne sourit pas tout de suite. Il avance lentement, s'arrête devant Philon qui s'incline profondément.
— Magister.
— César.
— César.
Hadrien incline légèrement la tête, puis se tourne vers nous. Sa voix grave porte sans effort au-dessus de la cour.
— Un an. Un an d'efforts. Montrez-moi ce que Rome a fait de vous.
Il commence l'inspection. Il passe devant chaque page, pose une question brève : un vers d'Homère, une maxime de Platon, un geste d'étiquette. Les réponses fusent, précises, nerveuses. Quand il arrive devant moi, il s'arrête plus longtemps. Ses yeux noirs plongent dans les miens. Je sens mon pouls s'accélérer, mais je reste immobile, le regard droit, comme on me l'a enseigné.
— Antinoüs.
— César.
— César.
Un sourire très bref, presque invisible, passe sur ses lèvres.
— Récite-moi le début du chant IX de l'Iliade. En grec.
Je prends une inspiration calme, et les mots sortent clairs, sans hésitation, avec l'accent attique que j'ai travaillé des centaines d'heures :
— ὣς ἔφαθ', οἱ δ' ἄρα πάντες ἐπῄνεον· αὐτὰρ Ἀχιλλεύς ἀμφὶ δέ μιν φίλοι ἄνδρες ἑταῖροι ἀμφὶ ἔχοντες… (Ainsi parla-t-il, et tous l'approuvèrent ; mais Achille, autour de lui, ses chers compagnons l'entouraient…)
Hadrien écoute, tête légèrement inclinée. Quand je termine, il hoche la tête lentement.
— Parfait. Accent impeccable. Prononciation attique pure.
Il passe à la rhétorique.
— Défends la clémence d'Auguste après Philippes, en trois phrases.
Je parle sans trembler, voix posée, arguments ciselés comme on me l'a appris : la nécessité de la paix après la guerre civile, la grandeur d'un vainqueur qui pardonne, l'exemple pour l'avenir de l'Empire. Il écoute, immobile. À la fin :
— Bien. Tu as appris à manier les mots comme une arme, pas comme un outil.
Puis il se tourne vers Philon.
— Il est prêt.
Philon s'incline profondément.
— Il l'est, César.
Hadrien se tourne vers moi, voix plus basse mais toujours audible pour tous :
— Antinoüs de Claudiopolis, tu ne retournes pas au rang des pages. À partir de ce jour, tu intègres mon comitatus. Tu voyageras avec moi, tu seras à mes côtés dans les conseils, dans les chasses, dans les nuits. Tu n'es plus un pupille. Tu es mon compagnon.
Un murmure parcourt les rangs. Philon s'incline plus bas. Les pages me regardent avec stupeur et envie contenue. Hadrien pose une main sur mon épaule – un geste public, solennel, mais chargé de tout ce que nous avons partagé en secret et de tout ce que nous avons attendu.
— Prépare tes affaires. Nous partons ce soir pour la Villa Adriana. Rome est trop chaude, et j'ai besoin de calme pour réfléchir aux projets de demain.
Il s'éloigne sans un regard en arrière. Philon me fait signe de le suivre. Dans le dortoir, je rassemble mes maigres biens : tablettes usées, lyre, tuniques, l'amulette d'Apollon. Les autres pages me regardent en silence. Marcus murmure :
— Tu as de la chance.
Je ne réponds pas. Je sors.
Le soir même, un convoi discret quitte Rome par la Via Tiburtina. Hadrien chevauche devant, je suis à ses côtés sur un cheval bai. Les gardes sont à distance respectable. Nous parlons peu sur la route ; le silence est chargé, électrique, plein de tout ce qui n'a pas été dit depuis un an.
Le soir même, un convoi discret quitte Rome par la Via Tiburtina. Hadrien chevauche devant, je suis à ses côtés sur un cheval bai. Les gardes sont à distance respectable. Nous parlons peu sur la route ; le silence est chargé, électrique, plein de tout ce qui n'a pas été dit depuis un an.
À Tivoli, la Villa Adriana s'étend déjà comme un monde en miniature : jardins immenses, théâtres en construction, bibliothèques à moitié bâties, bassins qui reflètent les étoiles naissantes. Elle est loin d'être achevée – échafaudages partout, ouvriers qui travaillent même la nuit à la lueur des torches –, mais Hadrien a fait préparer un quartier privé, isolé, loin du bruit.
Nous entrons dans une chambre aux murs peints de fresques marines encore fraîches, éclairée par des lampes à huile. Les portes se ferment. Les gardes restent dehors.
Hadrien se tourne vers moi. Plus de masque impérial. Ses yeux brillent dans la pénombre.
— Un an, Antinoüs.
Il s'approche lentement, pose une main sur ma joue. Sa paume est chaude, calleuse, familière.
— Regarde-toi.
Il me fait pivoter doucement vers un miroir de bronze poli accroché au mur. Je me vois : plus grand, plus large, le visage affiné par la discipline romaine, le regard calme et direct, sans la timidité provinciale d'avant.
— Tu es devenu un homme.
Je me retourne vers lui.
— Pour toi.
Il sourit, un sourire vrai, presque douloureux de joie retenue.
— Viens.
Il m'attire contre lui. Nous nous embrassons enfin – pas un baiser timide de retrouvailles, mais un baiser d'un an d'attente accumulée. Sa bouche est exigeante, sa langue cherche la mienne avec urgence, ses mains glissent sous ma tunique, suivent les lignes nouvelles de mon torse, pincent mes tétons jusqu'à ce que je gémisse contre ses lèvres. Il gémit à son tour quand il sent mes muscles plus durs, mes épaules plus solides.
— Tu as changé… partout.
Il me déshabille avec une lenteur presque rituelle. Chaque pièce de vêtement tombe au sol. Il caresse mon torse, descend sur mon ventre, effleure mon sexe déjà dur et gonflé. Puis il s'agenouille – l'empereur à genoux devant moi. Il me prend en bouche, lentement, profondément, sa langue tournant autour du gland, ses yeux levés vers les miens. Je plonge les doigts dans ses cheveux, gémis son nom, les jambes tremblantes.
Quand il se relève, il me pousse sur le lit large aux draps de lin fin. Il s'allonge sur moi, nos corps se pressent peau contre peau. Il entre en moi avec une douceur infinie d'abord, centimètre par centimètre, nos regards rivés l'un à l'autre. Je m'ouvre à lui comme jamais, les jambes autour de sa taille, les mains agrippées à ses épaules. Il bouge lentement au début, savourant chaque sensation, puis plus fort, plus profond, ses coups de reins rythmés, puissants. Je m'accroche à lui, mes ongles marquent sa peau. Nous jouissons ensemble, nos cris étouffés dans un baiser, son sperme chaud qui me remplit profondément, mon plaisir qui éclabousse nos ventres.
Après, nous restons enlacés, haletants, sueur mêlée. Il caresse mes cheveux, embrasse mon front trempé.
— Tu es à moi maintenant. Pas un favori. Mon compagnon. Mon égal dans ce que nous allons construire.
Je pose ma tête sur sa poitrine, écoute les battements forts de son cœur.
— Pour toujours.
La Villa Adriana s'étend autour de nous comme un rêve en pierre et en eau. Ici, loin de Rome, loin des regards et des rumeurs, notre histoire recommence vraiment – non plus comme une curiosité impériale pour un bel enfant de province, mais comme une passion profonde entre deux hommes qui ont attendu, grandi, et choisi l'un l'autre.
La Villa Adriana, en cet été 125, est un chaos organisé de marbre et de rêves. Les ouvriers martèlent du matin au soir, les échafaudages grimpent le long des colonnades futures, les fontaines provisoires murmurent déjà dans les jardins en terrasses. Hadrien a choisi pour nous un quartier isolé au cœur du site : une petite villa grecque miniature, avec une cour à péristyle, une bibliothèque à moitié remplie de rouleaux, une chambre aux murs encore nus sauf pour une fresque marine à peine esquissée, et un lit large aux draps de lin brut. Ici, loin des regards de Rome, nous sommes seuls – ou presque. Les gardes sont postés à distance, les serviteurs renvoyés après le crépuscule. Le monde s'arrête aux murs de cette enclave.
Les journées s'écoulent dans une liberté que je n'ai jamais connue. Le matin, nous marchons ensemble dans les jardins en construction. Hadrien me montre les plans : un théâtre pour les tragédies grecques, une piscine qui imitera le Nil, un temple miniature à Vénus. Il parle avec passion, les mains qui tracent dans l'air, et je l'écoute, je pose des questions, je propose des détails tirés de mes lectures – un vers de Sappho pour une inscription, une idée de frise inspirée d'Homère. Il sourit souvent, me touche le bras, la nuque, comme pour vérifier que je suis bien réel.
L'après-midi, nous lisons dans la bibliothèque naissante. Il me fait découvrir des rouleaux qu'il a fait venir d'Alexandrie : fragments de Callimaque, poèmes d'Alcée, traités de philosophie stoïcienne. Nous débattons à voix basse, allongés sur des coussins, nos corps se frôlant sans cesse. Parfois il pose sa tête sur mes genoux, je passe les doigts dans ses cheveux grisonnants. Parfois c'est moi qui m'allonge contre lui, sa main posée sur mon ventre, possessive et tendre.
Mais c'est la nuit que tout se consume.
La première semaine, le désir accumulé pendant un an explose sans retenue. Ce soir-là, après un dîner léger sur la terrasse – vin coupé d'eau, olives, pain frais –, Hadrien ferme la porte de la chambre d'un geste sec. Les lampes à huile projettent des ombres longues sur les murs. Il me regarde comme un homme qui redécouvre un territoire conquis.
— Viens ici.
Je m'approche. Il m'attrape par la nuque, m'embrasse violemment, dents contre dents, langue qui envahit ma bouche comme s'il voulait me dévorer. Ses mains descendent, arrachent presque ma tunique. Le tissu tombe en tas. Il me pousse contre le mur, mes épaules heurtent la pierre fraîche. Il s'agenouille d'un mouvement fluide, prend mon sexe déjà dur dans sa bouche chaude et humide. Sa langue tourne autour du gland, lèche la fente, descend le long de la veine gonflée jusqu'à la base. Il aspire fort, ses joues se creusent, une main masse mes testicules tandis que l'autre me tient les hanches pour m'empêcher de bouger. Je gémis fort, mes doigts plongent dans ses cheveux, tirent. Il grogne autour de moi, le son vibre dans ma chair.
Il se relève, me retourne face au mur, plaque mon torse contre la pierre. Ses doigts, huilés d'une petite fiole qu'il garde toujours près du lit, entrent en moi sans préambule – deux, puis trois, tournant, étirant, préparant. Je halète, me cambre, pousse contre sa main.
— Tu es toujours aussi serré, murmure-t-il contre mon oreille, sa barbe qui gratte ma nuque. Mais tu t'ouvres mieux maintenant… comme si ton corps se souvenait de moi.
Il retire ses doigts, presse son gland contre mon entrée. Il entre d'un coup long et puissant, jusqu'à la garde. Je crie, le plaisir et la brûlure se mêlent. Il reste immobile un instant, profondément enfoui, son torse contre mon dos, ses mains sur mes hanches.
Puis il commence à bouger – des coups de reins lents d'abord, qui me font sentir chaque centimètre de son sexe épais glisser en moi, frotter contre mes parois, toucher ce point sensible qui me fait trembler. Il accélère progressivement, ses hanches claquent contre mes fesses, le son résonne dans la chambre. Chaque poussée est profonde, brutale, possessive. Il me pilonne sans relâche, une main autour de ma gorge – pas pour serrer, juste pour me tenir, pour sentir mon pouls affolé sous ses doigts. L'autre main descend, enveloppe mon sexe dur et le caresse au même rythme que ses coups.
— Dis-moi que tu es à moi, grogne-t-il, sa voix rauque contre mon oreille.
— Je suis à toi… Hadrien… prends-moi… plus fort…
— Je suis à toi… Hadrien… prends-moi… plus fort…
Il obéit. Ses coups deviennent sauvages, presque punitifs. Mon corps heurte le mur à chaque poussée, mes ongles griffent la pierre. Je sens son membre gonfler encore en moi, palpiter. Il atteint ce point précis en moi à chaque fois, et je jouis sans me toucher – un orgasme violent qui me fait convulser, mon sperme jaillit contre le mur en jets chauds et épais. Mes muscles se contractent autour de lui comme un étau. Hadrien gémit mon nom, un son guttural, presque animal. Il donne trois, quatre coups profonds, puis se vide en moi par saccades brûlantes, son sperme qui coule profondément, qui me remplit jusqu'à déborder.
Il reste en moi un long moment, haletant, son front contre ma nuque. Puis il se retire lentement, me retourne, me soulève comme si je ne pesais rien et me porte jusqu'au lit. Nous nous effondrons ensemble, membres emmêlés, sueur et sperme collés à nos peaux.
Il caresse mon visage, embrasse mes paupières, mes lèvres gonflées.
— Tu es plus beau qu'avant, murmure-t-il. Plus fort. Plus à moi.
Je pose ma main sur son torse, sens son cœur qui ralentit.
— Et toi… tu es toujours le même. Toujours celui qui me fait perdre la tête.
Les nuits suivantes sont semblables, mais variées dans leur intensité. Parfois il me prend lentement, face à face, nos regards rivés, ses mouvements languides, profonds, comme s'il voulait graver chaque sensation. Parfois c'est moi qui le chevauche, qui descends sur lui jusqu'à ce qu'il soit entièrement en moi, qui bouge sur lui en contrôlant le rythme, mes mains sur son torse, ses ongles qui griffent mes cuisses. Parfois nous restons enlacés sans aller jusqu'au bout, juste ses doigts en moi, sa bouche sur mon sexe, ou ma langue sur lui, jusqu'à ce que nous tremblions tous les deux dans un plaisir partagé.
Les jours passent dans une bulle. Nous parlons philosophie au lever du soleil, poésie au crépuscule, amour dans le noir. Il me lit des fragments qu'il écrit pour moi – des vers sur la beauté fugitive, sur le désir qui défie le temps. Je joue de la lyre pour lui, des airs que j'ai appris à Rome, et il ferme les yeux, la tête sur mes genoux.
Ici, dans ce palais en devenir, notre lien se scelle pour de bon. Ce n'est plus une curiosité, plus une attente. C'est une fusion. Deux hommes qui se sont choisis, qui se complètent, qui construisent quelque chose que ni l'Empire ni le temps ne pourront détruire.
Fin du chapitre 2.
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