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Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Avant que le fleuve nous sépare — Chapitre 4
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Avant que le fleuve nous sépare
Chapitre 4
Chapitre 4
Le printemps 127 s'éveille sur l'Italie comme une promesse dorée, balayant les derniers frimas de l'hiver pour laisser place à une explosion de genêts d'or et de coquelicots sanglants le long des routes consulaires. L'air sent la terre mouillée, le pin parasol et cette odeur d'aventure qui accompagne toujours les grands départs. Mais ce voyage-ci est différent de tous les autres. Ce n'est plus le départ précipité d'un empereur soldat vers des frontières menaçantes, c'est une procession lente, majestueuse, presque nuptiale, à travers le cœur même de l'Empire.
Je ne suis plus l'ombre cachée derrière les rideaux d'une litière fermée, ni le pupille que l'on dissimule aux regards des curieux. Je fais désormais partie intégrante du comitatus, la suite sacrée. Je chevauche à sa droite, sur un étalon thrace à la robe sombre dont les muscles puissants roulent sous moi à chaque foulée. Je sens sur ma peau, comme une brûlure, les regards des notables locaux, des magistrats en toges immaculées et des foules massées aux portes des cités. Pour eux, je suis une énigme de chair et de marbre : le « favori bithynien » dont on murmure le nom avec crainte et fascination jusqu'au fond des tavernes de Rome. Je parais enfin au grand jour, vêtu d'une tunique de soie légère, la pourpre impériale soulignant la ligne de mes épaules, affirmant ma place aux côtés du maître du monde.
Hadrien semble transformé par ce retour aux sources latines. Je l'observe avec une fascination sans cesse renouvelée tandis qu'il s'arrête dans chaque cité, de Tibur à Ostie, pour superviser des travaux publics ou réorganiser l'administration. Sa voix est ferme, ses gestes précis lorsqu'il installe les quatre juges consulaires, une réforme qui fait trembler les anciens privilèges. Il est l'architecte, le juge, le souverain. Mais dès que la foule s'écarte, son regard ne cherche que le mien.
— Regarde-les, Antinoüs, me murmure-t-il un soir, alors que nous surplombons les chantiers de reconstruction d'un temple à Antium. Ils attendent de moi des lois, du pain et des pierres. Mais toi, je veux que tu comprennes ce qui soutient ces pierres. L'histoire n'est pas une suite de dates, c'est une volonté.
Le voyage devient, sous son impulsion, une école à ciel ouvert. Hadrien se fait mon guide personnel à travers les vestiges du passé. Nous nous arrêtons dans des sanctuaires étrusques dont les murs sont peints de scènes de banquets aux couleurs de terre et de sang. Il me prend la main, ignorant les regards de ses secrétaires qui s'empressent de noter ses ordres, pour me faire toucher la pierre froide des autels antiques. Il m'explique les rituels oubliés, le vol des oiseaux que les augures scrutaient autrefois pour lire l'avenir, les racines profondes de ce peuple mystérieux qui a régné ici bien avant Rome. Sous son enseignement, l'Italie n'est plus une province, c'est un livre vivant.
Pourtant, même ici, au cœur du pays latin, il exige que je reste le gardien de l'hellénisme. Il veut que j'incarne l'idéal grec aux yeux de tous. Le soir, sous la tente impériale parfumée au bois de cèdre, il m'oblige à déclamer des vers d'Homère ou à parfaire ma maîtrise de la rhétorique.
— Tu es l'image de la Grèce en terre latine, me dit-il en lissant mes boucles du bout des doigts, alors que la fatigue du voyage pèse sur mes paupières. Ta beauté est un langage, Antinoüs. Elle doit s'accompagner de la maîtrise de l'esprit pour être immortelle.
Mais le véritable visage de notre passion se révèle lors des grandes chasses en Étrurie. La Toscane sauvage nous offre ses forêts denses, ses ravins profonds où le silence n'est rompu que par le cri des rapaces. C'est là, loin des toges blanches et du protocole étouffant des cités, que nous retrouvons notre liberté la plus brute. La chasse est pour Hadrien une forme de prière sauvage, un affrontement nécessaire avec la mort.
Je me souviens d'une aube particulièrement fraîche, où la brume s'accroche aux chênes centenaires comme des lambeaux de laine. Nous traquons un sanglier massif, une bête noire et rageuse qui nous a échappé la veille. Le sang bat avec violence dans mes tempes, l'excitation du danger se mêlant à la présence physique, écrasante, de l'homme que j'aime. Quand l'animal surgit enfin des fourrés, Hadrien ne bouge pas. Il me laisse porter le coup de lance final. Je sens le choc vibrer dans mes bras, la résistance de la chair, puis le cri de la bête qui déchire le silence de la forêt. Je suis couvert de sueur et de boue, mais son regard de fierté vaut tous les triomphes.
Le soir même, dans l'isolement du pavillon de chasse, l'adrénaline de la traque se mue en une faim dévorante. Nous sommes seuls, à peine lavés de la poussière de la journée. Le feu crépite dans l'âtre, projetant des ombres dansantes sur nos corps. Hadrien me pousse contre les peaux de bêtes jetées au sol, ses mains, durcies par les rênes et l'effort, sont impatientes.
— Tu as eu le courage d'un lion aujourd'hui, souffle-t-il contre mon oreille, son souffle chaud déclenchant un frisson qui me parcourt l'échine.
Il me dévêtit avec une lenteur calculée, ses yeux sombres dévorant chaque parcelle de ma peau que le soleil du printemps a déjà commencé à dorer. Lorsqu'il entre en moi, c'est avec une force brute, une possession totale qui semble crier au monde que je n'appartiens qu'à lui seul. Nos corps s'unissent dans un rythme sauvage, écho des chasses de la journée. Je m'agrippe à ses épaules puissantes, mes ongles s'enfonçant dans sa peau tandis que je jouis bruyamment, mon front contre le sien. Il se vide en moi par longues saccades brûlantes, m'appelant de ce nom qu'il est le seul à prononcer avec tant de dévotion. Nous restons ainsi, enlacés sur les fourrures, nos souffles se calmant lentement sous les étoiles étrusques qui veillent sur notre secret.
À la fin du printemps, le retour à Rome marque un tournant irréversible. Je ne suis plus simplement l'amant favori ; je suis devenu une puissance. Dans les couloirs du palais, l'atmosphère est lourde de cette nouvelle réalité. Les hauts fonctionnaires, les sénateurs autrefois si distants, s'inclinent désormais sur mon passage avec une déférence qui me glace le sang. Je vois des hommes dont l'âge et le rang imposent le respect attendre des heures dans l'antichambre, espérant m'adresser une parole, me glisser une requête, sachant que les faveurs de l'empereur transitent désormais par mon lit.
Hadrien s'en amuse, mais son regard reste vigilant, déjà tourné vers l'horizon. Il prépare déjà le grand voyage vers les provinces d'Afrique.
— Ils commencent à comprendre, Antinoüs, me dit-il un soir alors que nous regardons le soleil s'enfoncer dans le Tibre. Tu n'es plus une distraction. Tu es le cœur de mon empire. Et partout où j'irai, des monts de l'Atlas aux sables de l'Égypte, tu seras le miroir de ma gloire.
Je sens peser sur moi le poids de cette responsabilité, cette chaîne d'or qui me lie à son destin. J'apprends à naviguer dans ces eaux troubles, conscient que chaque geste, chaque sourire est désormais scruté. Nous sommes à l'aube de nos plus grands périples, et dans le silence de Rome qui s'endort, je sais que mon nom est désormais gravé dans le marbre du temps, aussi indélébile que celui de l'empereur lui-même.
Le soleil de juin 127 embrase l'Étrurie d'une lumière blanche, presque solide, qui fait vibrer l'horizon au-dessus des champs de blé déjà mûrs. Nous remontons vers le nord, vers la plaine du Pô, dans un nuage de poussière dorée soulevé par les sabots de nos montures. Je ne suis plus le spectateur de sa gloire, je suis l'acteur qui partage son estrade. À Vercellae, comme dans chaque cité que nous traversons, le protocole a changé. Les magistrats s'inclinent devant moi avec une déférence qui ne laisse plus de place au doute : je suis traité avec les égards d'un prince de la famille impériale.
Hadrien est un maître exigeant, implacable sous la canicule. Il chevauche tête nue, défiant les rayons d'Apollon, sa barbe grisonnante couverte de la fine poussière des routes. Il exige de moi la même endurance, la même discipline de soldat.
— Tiens tes rênes plus fermement, Antinoüs. Un cavalier fatigué est une proie, me lance-t-il sans se retourner, sa voix dominant le fracas des gardes prétoriens.
— Je ne suis pas fatigué, Hadrien. Je savoure cette chaleur, elle me rappelle la Bithynie. Il ralentit son cheval pour se porter à ma hauteur. Ses yeux brillent d'une fierté sauvage sous la sueur qui perle à ses tempes.
— Bien. Car l'Afrique nous attend l'an prochain. Là-bas, le soleil ne caresse pas, il dévore. Tu dois être prêt à le braver.
— Je ne suis pas fatigué, Hadrien. Je savoure cette chaleur, elle me rappelle la Bithynie. Il ralentit son cheval pour se porter à ma hauteur. Ses yeux brillent d'une fierté sauvage sous la sueur qui perle à ses tempes.
— Bien. Car l'Afrique nous attend l'an prochain. Là-bas, le soleil ne caresse pas, il dévore. Tu dois être prêt à le braver.
Le soir, dans les villas de passage, cette tension guerrière se mue en une passion dévorante. La fatigue de la route semble agir sur lui comme un aphrodisiaque. Dès que la porte de nos quartiers se referme, il m'arrache ma tunique encore humide de sueur. Ses mains calleuses, marquées par les rênes, parcourent mon corps avec une urgence nouvelle. Il me pousse contre la table de marbre où gisent des cartes de l'Empire. Ses lèvres s'écrasent sur les miennes, un baiser qui goûte le vin et le sel.
— Tu as été parfait aujourd'hui, murmure-t-il contre ma bouche. Ton dos droit, ton regard fier... ils t'ont tous admiré.
Il me retourne brusquement, m'obligeant à m'appuyer contre la fraîcheur du marbre. Je sens son sexe dur et brûlant se presser contre mes fesses. Il ne prend pas le temps de la tendresse. Ses doigts m'ouvrent avec une hâte fébrile, lubrifiés par un reste d'huile parfumée. Lorsqu'il entre en moi, c'est d'un coup sec, profond, qui m'arrache un cri de surprise et de plaisir. Je m'agrippe au bord de la table, mes jointures blanchissant sous l'effort. Chaque va-et-vient est une conquête. Il me possède avec la même rigueur qu'il inspecte ses légions. Je sens ses mains me broyer les hanches, me marquant de ses doigts tandis qu'il accélère la cadence. Je jouis contre le marbre froid, le corps secoué de spasmes, alors qu'il se vide en moi dans un grognement sourd, son front appuyé entre mes omoplates.
En août, nous retrouvons la Villa Adriana pour échapper à la fournaise romaine. Ici, la vie s'inverse. Nous dormons le jour et nous vivons la nuit, quand la lune d'argent remplace le soleil d'or. Le Serapeum, ce pavillon au bout du long canal du Canope, devient notre refuge. Nous soupons sur le stibadium, ce lit de banquet en demi-cercle conçu par Hadrien lui-même. L'eau coule tout autour de nous, chutant dans des petits canaux qui créent une climatisation naturelle, un murmure constant qui apaise les esprits.
Hadrien m'incite à déclamer des vers grecs devant un cercle d'intimes.
— Chante pour nous, Antinoüs. Montre-leur que la beauté n'est rien sans la Muse. Je me lève, ma lyre à la main, et ma voix s'élève sous la voûte du Serapeum. Je vois son regard s'adoucir, s'emplir d'une mélancolie qu'il ne montre à personne d'autre. Car sous le faste, je sens sa faiblesse poindre. Parfois, son souffle devient court, une oppression dans la poitrine qui le fait pâlir au milieu d'un banquet. Je deviens alors son veilleur, son remède. La nuit, je ne dors que d'un œil, prêt à lui tendre une coupe d'eau ou à masser ses poumons oppressés. Ma présence est devenue médicinale ; je suis le garde du corps de son âme.
C'est lors d'une de ces nuits étouffantes, dans le secret de nos appartements privés, que je sens son besoin de moi changer. Il n'est plus seulement le conquérant, il est l'homme qui cherche le repos. Il s'allonge sur le dos, sa poitrine soulevant avec peine le drap de lin. Je m'approche, nu, et commence à masser son torse avec un baume de nard et de myrrhe. Mes doigts parcourent les cicatrices de ses anciennes campagnes, apaisant ses muscles tendus.
— Tu es mon seul calme, Antinoüs, souffle-t-il, les yeux clos. Je descends lentement le long de son corps. Ma bouche remplace mes mains.
Je prends son membre entre mes lèvres, avec une lenteur infinie, savourant chaque tressaillement de sa peau. Il gémit, ses mains s'enfonçant dans mes boucles. Je le travaille avec ma langue, entourant sa base de mes doigts, montant et descendant jusqu'à ce que je sente son plaisir monter. Il se redresse brusquement, me saisit par les aisselles et me soulage de tout mon poids sur lui. Je m'assois sur son sexe, le recevant jusqu'au fond de mes entrailles. Je commence à bouger, un balancement lent, hypnotique, suivant le rythme de la fontaine qui coule au dehors. Ses mains encadrent mon visage.
— Regarde-moi, me dit-il. Nos regards se clouent l'un à l'autre. Dans ses yeux, je vois l'empereur, l'homme et le dieu en devenir.
Je chevauche son corps avec une ferveur religieuse, sentant mon plaisir et le sien s'entrelacer jusqu'à l'explosion finale. Nous restons ainsi, soudés, mon visage niché dans le creux de son cou, tandis que son cœur ralentit enfin sous ma poitrine.
Mais l'été n'est pas fait que de langueur. Hadrien veut m'aguerrir pour l'Afrique. Un matin, nous partons pour la grande chasse au sanglier. La bête est énorme, un monstre de muscles et de soies noires acculé au fond d'un ravin. Les chiens hurlent, la tension est à son comble. Hadrien, la lance au poing, fait soudain un pas de côté.
— À toi, Antinoüs. Frappe !
La peur me glace un instant, puis je vois son regard, impérieux, qui ne doute pas de moi. Je m'élance. La bête charge. Je sens le choc brutal de la rencontre, le poids de l'animal qui tente de me renverser. Mais je tiens bon. Ma lance s'enfonce dans l'épaule, trouvant le cœur. Le sang jaillit, chaud, maculant ma tunique et mon visage. Le sanglier s'effondre dans un dernier râle. Hadrien s'approche, ne dit mot, mais pose sa main lourde sur mon épaule ensanglantée. Il me regarde comme on regarde un homme qui vient de naître.
Le soir même, alors que nous préparons les rituels des Decennalia, il me fait entrer dans le secret des dieux romains. Il m'initie à des gestes, à des prières que seul l'empereur doit connaître.
— Tu dois comprendre les rouages du ciel comme ceux de la terre, m'explique-t-il alors que nous brûlons l'encens devant l'autel domestique.
Le pouvoir est une liturgie. Je l'écoute, conscient que chaque leçon, chaque caresse et chaque goutte de sang versée cet été-là nous préparent à l'immensité des déserts d'Afrique. Je suis l'ombre, je suis l'amant, mais je deviens, sous son regard de feu, la moitié nécessaire de son règne.
L'automne 127 s'abat sur Rome avec une lourdeur impériale, une saison de transition où l'or des feuilles semble vouloir rivaliser avec celui des statues. Le ciel, d'un bleu d'acier, pèse sur les sept collines tandis que la ville s'enivre des célébrations des Decennalia. Dix ans de règne pour Hadrien. Dix ans que le monde est courbé sous sa volonté. C'est le temps de la démesure : le Colisée vomit des flots de sang sous les acclamations de la plèbe, et les distributions d'argent, les congiaria, transforment les rues en un chaos de gratitude bruyante. Mais pour moi, c'est le temps d'une épreuve plus intime, une confrontation frontale avec le cœur même de la puissance romaine.
Bien que je n'aie aucun titre officiel, je suis partout. Je suis l'ombre qui ne quitte pas le soleil. Lors des spectacles au Cirque Maxime, je suis là, assis dans la loge impériale, à un souffle seulement du trône d'ivoire. Je sens, comme une morsure sur ma nuque, les regards de l'aristocratie. Pour ces sénateurs imbus de leurs lignées, je suis l'intrus, le provincial grec dont la beauté insolente insulte la vieille austérité latine. Voir un enfant de Bithynie si proche du pouvoir, durant une fête nationale, est un scandale qu'ils ne peuvent étouffer qu'avec des murmures venimeux.
Hadrien, lui, savoure ce malaise. Il utilise ma présence comme un manifeste vivant, une preuve de la vitalité de son empire hellénisé. Il pose parfois sa main sur mon épaule en plein sacrifice public, défiant les traditions. — Regarde-les, Antinoüs, me murmure-t-il alors que la fumée de l'encens monte vers les dieux. Ils voient en toi une menace pour leur Rome de marbre. Ils ne comprennent pas que tu es le sang neuf qui empêche ce marbre de s'effriter.
Mais cet automne marque aussi l'entrée en scène d'une ombre plus glacée encore : l'impératrice Sabina. Pour les cérémonies officielles, la mise en scène est impitoyable. Hadrien et Sabina doivent apparaître comme un couple uni devant le Sénat et le peuple. Ils président ensemble les sacrifices, leurs mains se frôlant sur les coupes de libation. Mais je suis le témoin privilégié de leur désert intérieur. Sabina est une colonne de glace. Elle remplit son rôle de souveraine avec une rigueur cadavérique, mais ses échanges avec Hadrien sont d'une froideur qui me glace le sang. Elle a compris, cet automne-là, que sa place affective était définitivement perdue, qu'elle n'était plus qu'une relique nécessaire à la façade. Elle se réfugie dans une dévotion fanatique, se rapprochant des Vestales, incarnant la « vieille Rome » face à ma « nouvelle Grèce ». Nos regards se croisent parfois dans les couloirs du Palatin : le sien est un gouffre de ressentiment où je vois mourir l'espoir.
Dès que les fêtes s'achèvent, nous fuyons Rome. L'Étrurie nous appelle avec ses forêts d'ocre et de rouille. C'est là, loin des protocoles, que se déroule la grande chasse au sanglier, celle que les artistes esquissent déjà pour l'éternité. La bête est une masse de muscles noirs et de fureur, acculée contre une paroi rocheuse. Hadrien recule d'un pas, sa lance levée, mais il ne frappe pas.
— À toi, Antinoüs ! Montre-moi que tu es prêt pour les bêtes d'Afrique !
Le danger est réel. Je sens l'odeur fétide du sanglier, je vois l'étincelle sauvage dans son œil. Je m'élance, je plonge ma lance avec toute la force que l'amour et la peur me donnent. Le sang jaillit, chaud, poisseux, m'éclaboussant le visage. Je suis le sacrificateur. Hadrien s'approche et, devant les esquisses des artistes qui nous suivent, il me fait sacrifier à Diane. Ma main tremble encore de l'effort, mais son regard de feu m'absout de tout.
Ce soir-là, dans le pavillon de chasse, l'adrénaline se mue en une faim dévastatrice. Le feu crépite, jetant des reflets fauves sur les murs. Hadrien me saisit avec une violence qui me coupe le souffle, m'arrachant ma tunique encore souillée par le sang de la bête.
Ce soir-là, dans le pavillon de chasse, l'adrénaline se mue en une faim dévastatrice. Le feu crépite, jetant des reflets fauves sur les murs. Hadrien me saisit avec une violence qui me coupe le souffle, m'arrachant ma tunique encore souillée par le sang de la bête.
— Tu as été magnifique, grogne-t-il, ses mains me pétrissant les hanches.
Il me plaque sur la table de chêne massif. Ses lèvres dévorent les miennes avec une urgence qui conforte mon importance. Il descend entre mes jambes, son visage s'enfouissant dans mon intimité. Sa langue, savante et impitoyable, explore chaque repli de ma peau. Je sens mon sexe durcir entre ses mains, tandis qu'il me lèche avec une dévotion de prêtre. Ses doigts, lubrifiés par l'huile de nard, pénètrent en moi pour me préparer. La sensation est un mélange de douleur sourde et de plaisir fulgurant.
Lorsqu'il se relève, son sexe est une colonne de fer. Il me retourne, m'imposant la position de la bête que j'ai tué le matin même. Je m'agrippe au bord de la table, les yeux clos, le souffle court. Il entre en moi d'un coup, sans transition, me remplissant totalement. Je pousse un cri qui se perd dans le crépitement des flammes. À chaque coup de rein, il semble vouloir graver son nom dans mes entrailles. C'est une possession totale, politique, charnelle. Ses mains me broient les épaules. Je sens sa sueur couler sur mon dos, se mêler à la mienne.
— Tu es mon empire... ma vie... murmure-t-il dans un râle.
Je jouis violemment, mon sperme éclaboussant le bois sombre de la table, au moment même où il se vide en moi dans une ultime secousse, son corps s'effondrant contre le mien, nous laissant tous deux brisés et unis dans le silence de la forêt.
Le retour à la Villa Adriana est marqué par la logistique du grand voyage en Afrique. Hadrien m'impose des journées harassantes. Je participe aux revues de la Garde Prétorienne, apprenant à vivre comme un soldat parmi les soldats. Le soir, dans son cabinet, il me dicte ses réformes, me confiant des secrets d'État qui font de moi son seul véritable confident. Mais l'ambiance est lourde. Les rumeurs d'un statut officiel pour moi font trembler le Sénat.
Et puis, il y a sa santé. L'humidité de l'automne pèse sur sa poitrine. Je l'entends tousser, une toux sèche qui l'épuise. Je deviens son soigneur. Je prépare les onguents, je veille sur ses nuits. Un soir, alors que la fatigue l'accable, il m'attire à lui sur son lit de repos.
— Reste, Antinoüs. Ton souffle est le seul qui me redonne le mien.
Je me glisse sur lui, nu, cherchant à lui transmettre ma jeunesse. Mes mains massent son torse oppressé. Je descends lentement, ma bouche cherchant son sexe pour lui redonner le goût de la vie. Je le prends avec une douceur infinie, sentant son désir renaître malgré la maladie. Il me fait alors monter sur lui. Je m'assois sur son membre, le recevant avec une lenteur de rituel. Je bouge avec une précaution amoureuse, mes mains encadrant son visage fatigué. C'est une union médicinale, un acte de foi. Sous mes mouvements, je vois ses traits se détendre, sa respiration devenir plus fluide. Nous jouissons ensemble, dans un soupir de soulagement, tandis que dehors, le vent d'automne hurle la fin d'une ère et le début de notre voyage vers les sables de l'Afrique.
L'hiver 127 s'abat sur le Latium comme un linceul de brume et de fer. Tandis que Rome s'enfonce dans une humidité perçante qui fait grincer les os des vieux sénateurs, nous nous retranchons dans la Villa Adriana. Ici, le monde s'arrête aux frontières de nos jardins embrumés. La Villa n'est plus un chantier, elle est un sanctuaire de briques et de silence où chaque couloir semble protéger le secret de notre souffle.
C'est la saison où le corps d'Hadrien commence à le trahir. Je vois ses chevilles gonfler sous les lanières de ses sandales, j'entends son souffle se briser comme une vague contre un rocher lorsqu'il monte un escalier trop abrupt. Les Petits Thermes deviennent notre refuge quotidien.
Dans l'étuve du caldarium, au milieu des vapeurs de soufre et de nard qui saturent l'air, je le vois redevenir un homme.
— Approche, Antinoüs, murmure-t-il, sa voix étouffée par la vapeur. La chaleur est la seule chose qui me rappelle que je suis encore en vie.
Je m'approche, nu, la peau luisante de sueur. Je prends le strigile pour racler l'huile sur son dos puissant mais fatigué. Ma main s'attarde sur ses muscles, cherchant à masser la douleur, à chasser l'œdème qui le tourmente. Sa vulnérabilité me bouleverse ; elle me donne un rôle que personne d'autre ne peut tenir. Je suis son soigneur, son pilier de chair. Dans la pénombre des thermes, nos corps se cherchent avec une urgence née de la peur de l'hiver.
Il me tire à lui, me faisant asseoir sur ses genoux tandis que l'eau chaude nous submerge jusqu'à la taille. Ses mains parcourent mon torse avec une ferveur désespérée.
— Tu es mon printemps éternel, souffle-t-il contre mon cou.
Il me retourne brusquement, m'appuyant contre le rebord de marbre brûlant du bassin. Je sens son sexe, durci par la chaleur et le désir, se frayer un chemin entre mes cuisses. Il entre en moi avec une lenteur de rituel, chaque mouvement amplifié par le glissement de l'eau et de l'huile. Je gémis, ma voix résonnant contre les voûtes de mosaïques, tandis que ses mains me broient les hanches pour m'ancrer contre lui. Nous faisons l'amour dans cette eau fumante jusqu'à l'épuisement, unissant nos souffles courts dans un acte de défi contre la maladie qui le guette. Je jouis dans un cri étouffé, sentant sa semence brûlante se mêler à l'eau du bain, tandis qu'il s'effondre contre mon dos, le cœur battant la chamade.
Les après-midis se passent dans son cabinet de travail, devant de grandes tables où sont déployées les cartes de l'Empire. Hadrien a une précision maniaque. Il me montre les sables de la Maurétanie, les montagnes de la Numidie, les cités de l'Atlas.
— Ici, Antinoüs, nous marcherons là où les sables chantent. Tu ne seras pas un simple page. Tu seras mes yeux quand les miens fatigueront.
Il m'enseigne la géographie, les routes, les noms des chefs de tribus. Il fait de moi son compagnon de route éclairé, m'initiant aux rouages d'un pouvoir qu'il ne partage plus avec personne d'autre. Il se méfie du Sénat, de leurs poignards cachés sous les sourires de marbre. Il me confie ses secrets de succession, ses projets de réformes, faisant de moi le dépositaire de l'avenir de Rome.
Mais l'entraînement est rude. Hadrien veut que je sois prêt pour les déserts d'Afrique. Par des matins de givre, il m'oblige à chevaucher des heures durant, le visage fouetté par le vent froid. Il supervise mes exercices d'escrime, me corrigeant sans pitié.
— Plus bas ! Tes pieds doivent être racines, ton bras doit être foudre !
Quand je rentre, épuisé et grelottant, c'est dans son lit qu'il me réchauffe.
Un soir de janvier, alors que la neige tombe sur les hauteurs de Tibur, nous restons seuls devant le feu. Hadrien est d'humeur sombre, obsédé par l'au-delà. Il me parle des mystères d'Eleusis, de la lumière de Mithra, de l'immortalité de l'âme.
— Qu'est-ce que notre union, Antinoüs, si elle ne survit pas à la cendre ? Je veux que nos noms soient écrits dans les étoiles.
Sa main cherche la mienne. Il y a dans ses yeux une dimension spirituelle qui m'effraie autant qu'elle m'honore. Il semble vouloir sacraliser notre amour, lui donner une dimension divine.
Cette nuit-là, l'intimité prend une tournure mystique. Il me fait m'allonger sur un lit de peaux de panthère, allumant des encens dont l'odeur entête. Il me contemple comme une idole sacrée.
— Tu es le réceptacle des dieux, murmure-t-il.
Il commence à m'embrasser avec une dévotion de prêtre, chaque baiser sur ma peau étant une prière. Ses lèvres descendent lentement le long de mon ventre, s'attardant sur chaque muscle, chaque cicatrice de nos entraînements. Lorsqu'il me prend enfin, c'est avec une ferveur qui dépasse le simple plaisir charnel. Je me sens devenir une partie de lui, une extension de son âme impériale. Je chevauche son corps avec une force renouvelée, guidant nos mouvements vers une extase qui nous arrache à la terre. Sous les draps de pourpre, nos corps s'entrelacent dans une danse désespérée pour l'éternité. Je sens son plaisir exploser en moi, une décharge de vie pure, tandis que je me vide sur son torse, nos regards rivés l'un à l'autre dans une promesse silencieuse de ne jamais nous quitter, même au-delà du Styx.
En février 128, le signal est donné. Hadrien annonce officiellement son départ pour l'Afrique. La Villa s'anime d'une frénésie logistique. Les navires se préparent à Ostie, chargés de grains, d'armes et de trésors. Sur les registres de la suite impériale, mon nom figure désormais au rang le plus élevé, juste après les parents de sang. C'est un scandale pour la cour, mais un triomphe pour nous.
Pour marquer ce passage, Hadrien m'offre mes premiers bijoux personnels : un torque d'or massif représentant deux lions s'affrontant, et une bague gravée de son propre sceau.
— Ceci scelle ton rang, me dit-il en passant la chaîne autour de mon cou. Tu n'es plus le favori. Tu es la moitié de l'Empereur.
Je touche l'or froid contre ma peau, sentant le poids de mon nouveau destin. L'hiver se meurt, et avec lui les derniers restes de mon innocence. Devant nous s'ouvrent les sables brûlants de l'Afrique et les mystères de l'Égypte. Je suis prêt. Je suis son ombre, son amant, et désormais, son égal devant les hommes et les dieux. Nous quittons la Villa sous un soleil de fin d'hiver, laissant derrière nous les murmures de Sabina et les complots de Rome, vers une lumière qui, je le pressens, sera aussi éblouissante que tragique.
Fin du chapitre 4.
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