Réel
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Avant que le fleuve nous sépare — Chapitre 1
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Avant que le fleuve nous sépare
Chapitre 1
Chapitre 1
Le soleil de juin 123 frappe les toits de tuiles rouges de Claudiopolis comme une caresse insistante, presque possessive. Mon cœur cogne dans ma poitrine avec une violence que je ne lui connaissais pas, plus fort que les trompettes qui hurlent déjà au loin sur la Via Sebaste, plus fort que les tambours qui font trembler la terre sous mes sandales. Aujourd'hui, l'empereur Hadrien entre dans notre ville. Et quelque chose en moi, une intuition muette et brûlante, me souffle que ce jour va tout changer, que je ne serai plus jamais le même après l'avoir vu.
Ce matin, bien avant que le ciel ne passe du violet au rose, je me lève dans la petite maison accolée au mur du temple d'Apollon. L'air sent déjà le pain frais et l'huile d'olive chaude. Ma mère se tient penchée sur le four, les mains blanches de farine. Elle se redresse quand j'entre, me regarde longtemps sans rien dire, puis tend la main pour lisser une mèche rebelle sur mon front.
— Les dieux t'ont fait pour être vu, murmure-t-elle, la voix basse, presque tremblante, comme si elle prononce une prière plutôt qu'une simple phrase.
Je sens mes joues s'enflammer. Les heures passées à la palestre ont durci mes épaules, mes avant-bras portent les marques des lancers de disque et des luttes au corps à corps, et mes jambes savent courir des heures dans les collines sans faiblir. Mais ce matin-là, sous son regard, je me sens nu, vulnérable, comme si elle voit déjà ce que je refuse encore de nommer.
Claudiopolis est une cité modeste mais fière, grecque jusqu'à la moelle malgré les aigles romains qui flottent sur les portes. Nous parlons grec chez nous, nous offrons des libations à Zeus et à Apollon, nous célébrons les mystères dionysiaques quand la vigne donne ses fruits. Mon père, Xénophon, vend du vin – pas le meilleur, mais un vin honnête qui voyage jusqu'à Nicomédie et parfois plus loin. Il a des contacts avec des affranchis riches, des intendants de villas, et c'est grâce à cela qu'il obtient pour moi une place parmi les éphèbes choisis pour accueillir l'empereur. Hier soir, en versant du vin coupé d'eau dans ma coupe, il me dit :
— C'est une chance rare, mon fils. Hadrien n'est pas comme les autres. Il aime les Grecs. Il parle notre langue sans accent, il lit Platon, il restaure les temples, il chasse comme un héros d'Homère. Si tu te montres digne, qui sait ce qui peut arriver à notre famille ?
Je ne ferme pas l'œil de la nuit. Allongé sur ma couche étroite, je fixe les poutres du plafond en repensant à tout ce que les marchands, les voyageurs, les prêtres racontent depuis des mois. Hadrien voyage sans relâche depuis qu'il prend le pouvoir. Il quitte Rome peu après son adoption par Trajan sur son lit de mort. Il pacifie la Bretagne, fait construire un mur de pierre et de tourbe qui coupe l'île en deux pour tenir les barbares à distance. Il visite l'Égypte, la Syrie, la Grèce. On dit qu'il pleure sur la tombe d'Antigone à Thèbes, qu'il gravit l'Etna en pleine nuit pour voir le lever du soleil sur la lave, qu'il compose des vers en latin et en grec. On dit surtout qu'il porte la barbe longue à la manière des philosophes, qu'il méprise les sénateurs ventrus et qu'il préfère la compagnie des jeunes gens cultivés, des éphèbes aux corps harmonieux et à l'esprit vif.
Chaque rumeur ajoute une couche à l'image que je me fais de lui : un dieu vivant, un restaurateur de l'hellénisme, un homme qui peut, d'un regard, faire basculer une vie entière.
Maintenant je me tiens sur l'agora aux dalles de marbre blanc encore fraîches de la rosée matinale, au premier rang des garçons sélectionnés. Ma tunique courte est d'un lin blanc immaculé, bordée d'un fin liseré pourpre que mon père paie cher ; mes cheveux sont huilés, bouclés avec soin, retenus par un mince bandeau de cuir. Autour de moi, les autres éphèbes redressent les épaules, ajustent leur posture, chuchotent nerveusement. Derrière nous, la foule se presse : marchands aux tuniques tachées de sueur, artisans aux mains calleuses, prêtres en robes safran qui balancent des encensoirs, femmes voilées qui se haussent sur la pointe des pieds pour mieux voir. Les bannières pourpres claquent au vent tiède. Des guirlandes de laurier et de roses blanches sont nouées autour des colonnes du temple de Zeus qui domine la place.
Ce matin, les prêtres immolent un taureau blanc aux cornes dorées ; l'odeur lourde du sang, du suif brûlé et de l'encens plane encore dans l'air, se mêle à celle des fleurs écrasées sous les pieds.
Mes paumes sont moites. Je serre les poings pour cacher le tremblement. Ne pas baisser les yeux. Ne pas rougir. Être digne.
Les trompettes éclatent plus près. Les tambours martèlent un rythme sourd, martial. Le sol vibre. La procession apparaît enfin au bout de la longue voie bordée de cyprès sombres. D'abord les cavaliers de la garde prétorienne, casques de bronze étincelants sous le soleil, manteaux écarlates gonflés par le vent. Puis les licteurs, leurs faisceaux d'un rouge sang sur l'épaule. Et enfin, au centre de tout, lui.
Hadrien.
Il monte un cheval blanc aux naseaux roses, assis droit, sans la moindre mollesse. Il n'a pas choisi la litière fermée comme tant d'empereurs ; il veut être vu, touché du regard par son peuple. Sa barbe courte, taillée avec soin, est déjà striée de fils d'argent, mais son visage reste ferme, anguleux, presque sévère. Ses yeux sont sombres, perçants, mobiles comme ceux d'un rapace qui cherche sa proie. Il porte une cuirasse de bronze doré gravée de scènes de chasse – un lion terrassé, un cerf aux abois – et par-dessus un paludamentum pourpre bordé d'or qui flotte derrière lui comme une aile vivante. Il dégage une énergie presque juvénile, une vitalité qui semble défier le temps.
Son regard balaie la foule avec une curiosité attentive, presque amusée. Il s'arrête un instant près du gouverneur de la province de Bithynie, qui s'incline si bas que son front frôle presque le sabot du cheval. Les discours commencent : compliments ampoulés, promesses de travaux, invocations aux dieux. Hadrien répond en grec parfait, sans la moindre trace d'accent latin, sa voix grave et posée porte loin au-dessus des têtes. Chaque mot est pesé, chaque phrase sonne comme une sentence d'Apollon. La foule acclame, hurle son nom. Moi, je reste immobile, le souffle court, incapable de détacher mes yeux de lui.
Il descend de cheval d'un mouvement fluide, presque athlétique. Le gouverneur le conduit vers nous, les éphèbes alignés comme des statues vivantes. Hadrien s'approche lentement, s'arrête devant le premier garçon, pose une question sur la frise du temple voisin. Le garçon bégaie une réponse. Hadrien incline la tête, sourit – un sourire bref, chaleureux, qui illumine son visage un instant – puis passe au suivant.
Mon tour arrive.
Il s'arrête devant moi. Le monde se rétrécit soudain : plus de foule, plus de trompettes, plus que lui et moi. Son parfum me parvient – cuir chauffé par le soleil, sueur légère, myrrhe et quelque chose de plus sauvage, de plus animal. Il me regarde vraiment, pas comme on regarde un ornement de cérémonie. Ses yeux noirs plongent dans les miens et y restent.
Il s'arrête devant moi. Le monde se rétrécit soudain : plus de foule, plus de trompettes, plus que lui et moi. Son parfum me parvient – cuir chauffé par le soleil, sueur légère, myrrhe et quelque chose de plus sauvage, de plus animal. Il me regarde vraiment, pas comme on regarde un ornement de cérémonie. Ses yeux noirs plongent dans les miens et y restent.
— Quel est ton nom, jeune homme ?
Sa voix est douce, presque basse, comme s'il me parle seul dans une pièce vide.
Je déglutis. Ma gorge est sèche, mais ma voix sort claire, plus assurée que je ne l'espérais :
Je déglutis. Ma gorge est sèche, mais ma voix sort claire, plus assurée que je ne l'espérais :
— Antinoüs, fils de Xénophon.
Un silence. Puis il penche légèrement la tête sur le côté, comme s'il étudie une œuvre d'art.
— Antinoüs… Un nom qui résonne comme une note de lyre. Et que sais-tu des dieux de ta cité ?
— Apollon nous protège depuis que Trajan a fondé la ville sous son patronage. Zeus Olympien veille sur nos récoltes et sur nos serments. Et toi, César, tu veilles sur nous tous comme un dieu descendu parmi les mortels.
— Apollon nous protège depuis que Trajan a fondé la ville sous son patronage. Zeus Olympien veille sur nos récoltes et sur nos serments. Et toi, César, tu veilles sur nous tous comme un dieu descendu parmi les mortels.
Il reste silencieux un instant. Puis sa main se pose sur mon épaule – une main large, chaude, calleuse par endroits, celle d'un homme qui tient les rênes, l'épée, le stylet. Le contact me traverse comme une décharge.
— Tu parles bien. Et tes yeux… ils disent que tu as déjà vu plus loin que les collines de Bithynie. Reste près de moi aujourd'hui, Antinoüs. J'ai envie d'entendre d'autres paroles de toi.
La foule murmure. Mon père, quelque part derrière, doit être figé de stupeur et d'orgueil mêlés. Hadrien retire sa main, mais la chaleur reste imprimée sur ma peau. Il continue son inspection, mais je sens son regard revenir vers moi à plusieurs reprises, comme une caresse invisible.
Les discours s'achèvent. De nouveaux sacrifices sont offerts. Hadrien dépose lui-même une couronne de laurier sur l'autel de Zeus, verse du vin pur sur les braises. Puis il se tourne vers le gouverneur et déclare, d'une voix qui coupe net les conversations :
— Que ce garçon, Antinoüs, m'accompagne jusqu'à la villa. J'ai besoin d'un guide qui connaît les sentiers, les temples cachés et les sources des collines.
Mon sang se glace puis bouillonne. Les autres éphèbes me dévisagent avec un mélange d'envie, de jalousie et d'incrédulité. Je marche à ses côtés, deux pas derrière la garde prétorienne, mes sandales claquent sur le marbre comme dans un rêve éveillé. Le soleil est plus haut maintenant, impitoyable, mais je ne sens plus sa brûlure. Seulement la présence de cet homme à quelques centimètres de moi, son ombre qui parfois recouvre la mienne.
Nous traversons la ville. Il me pose des questions : sur les vignes qui grimpent sur les coteaux, sur les fêtes d'Artémis au printemps, sur les légendes des nymphes qui hantent les gorges. Je réponds de mon mieux, la voix plus assurée à chaque phrase. Il rit une fois – un rire bas, sincère – quand je lui raconte comment je poursuis un cerf blessé pendant des heures l'automne dernier, jusqu'à ce qu'il s'effondre au bord d'une source.
— Tu as le cœur d'un chasseur, dit-il simplement.
À la villa réquisitionnée pour son séjour – une grande maison aux fresques encore humides, aux fontaines murmurantes –, il me fait asseoir près de lui sur un lit de parade pendant qu'on lui sert du vin coupé d'eau fraîche. Les courtisans et les officiers nous observent de loin, chuchotent. Hadrien parle : de Rome qu'il trouve trop étroite pour ses rêves, de la Grèce qu'il veut faire revivre dans tout l'Empire, de la beauté qu'il cherche partout – dans les statues, dans les paysages, dans les visages.
— Les Romains conquièrent par la force, murmure-t-il. Moi, je veux conquérir par la raison et par l'amour de la beauté.
Ses yeux reviennent sans cesse sur moi. Chaque fois que nos regards se croisent, quelque chose se noue en moi, quelque chose d'immense, de silencieux, de terrifiant et d'exaltant à la fois.
La journée s'étire interminablement. Il visite les temples, gravit les marches du sanctuaire d'Apollon, me demande mon avis sur une statue ébréchée par le temps. Je parle. Il écoute. Il effleure mon bras pour me montrer un détail sur une frise, et ce contact – innocent, presque paternel – fait naître une chaleur qui descend jusqu'à mon ventre.
Le soir tombe quand il me congédie enfin. Mais avant de me laisser partir, il se penche légèrement vers moi et murmure, si bas que je suis le seul à l'entendre :
— Demain, Antinoüs, nous chasserons ensemble dans les collines. Sois prêt à l'aube. Apporte ton arc.
Je rentre chez moi dans la nuit tiède, les jambes molles, l'esprit en feu. Ma mère me serre contre elle sans poser de question. Mon père reste muet, les yeux brillants de larmes contenues. Allongé sur ma couche, je fixe le plafond et je revis chaque seconde : son regard qui me trouve dans la foule, sa main sur mon épaule, sa voix qui murmure mon nom comme une invocation. Le présent palpite en moi, vivant, douloureux, magnifique. Hadrien est là. Et moi, je suis déjà captif de son orbite, sans retour possible.
La nuit enveloppe Claudiopolis comme un manteau lourd de velours noir. Les grillons chantent dans les oliviers derrière la maison, un chant incessant et monocorde qui fait écho au tumulte dans ma poitrine. Je suis allongé sur ma couche étroite, les yeux grands ouverts dans l'obscurité. Le plafond de bois semble plus bas ce soir, comme s'il pesait sur moi, sur mes pensées qui tourbillonnent sans répit. Hadrien. Son nom seul suffit à faire accélérer mon pouls. Hadrien qui m'a regardé, qui m'a touché, qui m'a choisi.
Je revois sans cesse le moment où sa main s'est posée sur mon épaule. Chaude. Ferme. Presque possessive. Je ferme les yeux et je sens encore la pression exacte de ses doigts, la rugosité légère de sa paume – celle d'un homme qui tient l'arc, les rênes, le pouvoir du monde entier. Ce contact innocent en apparence a allumé quelque chose en moi, une braise qui refuse de s'éteindre. Elle brûle doucement, profondément, dans mon ventre, dans ma gorge, derrière mes paupières. Je roule sur le côté, le drap glisse sur ma peau nue. Je suis en sueur malgré la fraîcheur qui descend des collines.
Pourquoi moi ? Je ne suis que le fils d'un marchand de vin. Mon père vend des amphores qui voyagent jusqu'à Nicomédie, parfois jusqu'à Byzance. Ma vie se résume à la palestre le matin, aux leçons de rhétorique l'après-midi, aux courses dans les gorges quand le soleil baisse. Je sais lire Homère, je sais réciter des vers de Pindare, je sais bander un arc et viser juste. Mais je ne suis personne. Et pourtant, ses yeux sombres se sont attardés sur moi. Il a dit mon nom – Antinoüs – comme s'il le goûtait, comme s'il le savourait. Comme si ce nom avait déjà une place dans sa bouche.
Je me redresse, les coudes sur les genoux, le visage dans les mains. Mon cœur bat trop fort. Je respire lentement, j'essaie de calmer cette tempête. Mais les images reviennent : sa barbe courte striée d'argent sous le soleil de l'agora, sa voix grave qui porte sans effort au-dessus de la foule, son rire bas quand je lui raconte la chasse au cerf. Tu as le cœur d'un chasseur, a-t-il dit. Et dans ces mots simples, j'ai entendu autre chose. Une promesse ? Une invitation ? Une reconnaissance ?
Je me lève. Mes pieds nus touchent le sol de terre battue, frais et rassurant. Je marche jusqu'à la petite fenêtre ouverte sur la cour. La lune est presque pleine ; elle éclaire les feuilles des figuiers d'un argent pâle. Au loin, le temple d'Apollon se dresse, silhouette noire contre le ciel étoilé. Apollon, dieu de la lumière, de la beauté, de la musique… et des jeunes garçons qu'il aime. Je pense à Hyacinthe, à Cyparissos. Les mythes que les prêtres racontent lors des fêtes. Des amours divins, tragiques, éternels. Est-ce blasphème de me demander si un empereur peut ressembler à un dieu ? Hadrien porte la barbe des philosophes grecs, il honore nos temples, il parle notre langue. Il nous regarde – il me regarde – comme si nous étions plus que des sujets. Comme si nous pouvions être… autre chose.
Je pose mon front contre le chambranle de bois. Le bois sent la résine et le soleil emmagasiné. Demain. À l'aube. Nous chasserons ensemble dans les collines. Seuls, ou presque. Les gardes seront là, sans doute, mais à distance. Il me l'a dit lui-même : Apporte ton arc. Je sens déjà le poids de mon arc dans ma main gauche, la corde qui vibre contre mes doigts quand je bande. Je nous imagine tous les deux sur un sentier étroit, le brouillard matinal autour de nos chevilles, le silence seulement rompu par le craquement des branches et nos respirations. Lui devant, moi derrière, observant la largeur de ses épaules sous la tunique de chasse, la façon dont ses muscles roulent quand il progresse. Je rougis dans le noir rien qu'à cette pensée.
Et s'il me parle encore ? S'il me pose des questions sur moi, sur mes rêves, sur ce que je veux pour ma vie ? Que répondrai-je ? Je ne sais même pas ce que je veux. Jusqu'à aujourd'hui, je voulais simplement être digne de mon père, honorer les dieux, peut-être un jour ouvrir ma propre petite officine de vin à Nicomédie. Maintenant, tout cela semble minuscule, ridicule. Hadrien parle de conquérir par la beauté, par la raison. Il voit l'Empire comme un immense poème grec à réécrire. Et moi, je suis là, dans ce poème soudain, une syllabe inattendue.
Je retourne m'allonger. Le drap colle à ma peau moite. Je ferme les yeux et j'essaie de dormir, mais le sommeil me fuit. À la place, je revois la villa ce soir : les lampes à huile qui dansent sur les fresques neuves, le vin frais dans les coupes d'argent, les courtisans qui nous observent de loin avec des regards curieux, presque jaloux. Hadrien m'a gardé près de lui plus longtemps que nécessaire. Il m'a parlé de Rome, de son mur en Bretagne, de la façon dont il veut unir l'Orient et l'Occident par des ponts de marbre et de culture. À un moment, il s'est tourné vers moi et a dit :
— La beauté est fragile, Antinoüs. Elle demande à être protégée, célébrée, aimée avant qu'elle ne s'efface.
Ses yeux étaient fixés sur moi quand il prononçait ces mots. Pas sur la fresque derrière moi, pas sur la fontaine. Sur moi. J'ai senti mes joues brûler. J'ai baissé les yeux sur ma coupe, mais il a souri – ce sourire bref, presque tendre – et il a continué comme si de rien n'était.
Je roule sur le ventre, enfouis mon visage dans le coussin de laine. L'odeur de ma propre sueur, de l'huile que j'ai mise dans mes cheveux ce matin, me ramène à la réalité. Demain, je dois être prêt. Propre, rasé de près, les cheveux huilés, l'arc bien graissé, les sandales solides. Je dois être digne de marcher à ses côtés. Je dois chasser comme un héros, parler comme un érudit, écouter comme un disciple. Mais surtout, je dois comprendre ce qui se passe en moi. Cette chaleur qui monte quand il me regarde, cette envie folle de lui plaire, de le faire sourire, de l'entendre prononcer mon nom encore et encore.
Je pense à ma mère. Elle n'a rien dit ce soir en me voyant rentrer, les yeux brillants, les joues rougies. Elle m'a seulement serré contre elle, longtemps, comme si elle sentait déjà l'adieu approcher. Mon père non plus n'a pas parlé. Il m'a regardé avec un mélange de fierté et d'inquiétude, puis il est allé vérifier les amphores dans la cour, comme pour se donner une contenance. Ils savent. Ils sentent que quelque chose d'irréversible a commencé.
Les premières lueurs grises apparaissent à la fenêtre. L'aube n'est plus très loin. Je me lève d'un bond. Mon corps est tendu, vibrant, comme la corde d'un arc juste avant le tir. Je verse de l'eau dans la bassine de terre cuite, me lave le visage, le torse, les bras. L'eau est froide ; elle me réveille, me purifie. Je passe de l'huile sur ma peau, je coiffe mes boucles avec soin. Je prends mon arc, mes flèches dans leur carquois de cuir, ma courte tunique de chasse, mes sandales lacées haut sur les mollets.
Je sors dans la cour. Le ciel vire au rose pâle. Les coqs chantent au loin. Ma mère est déjà debout ; elle m'attend près de la porte avec un petit pain chaud, une poignée d'olives, une outre d'eau.
— Que les dieux te gardent, murmure-t-elle en posant sa main sur ma joue.
Je hoche la tête, incapable de parler. Mon père apparaît derrière elle, les bras croisés.
— Reviens-nous entier, dit-il simplement.
Je les embrasse tous les deux. Puis je m'éloigne dans la rue encore déserte. Mes pas résonnent sur les pavés. Le palais – la villa – n'est pas loin. Des torches brûlent encore aux portes. Les gardes me reconnaissent ; ils me laissent passer sans un mot. Hadrien est déjà là, dans la cour intérieure, vêtu d'une tunique courte de lin vert sombre, un manteau de chasse jeté sur les épaules, son arc à la main. Il se retourne quand il m'entend approcher. Ses yeux trouvent les miens immédiatement.
— Antinoüs, dit-il avec ce sourire qui fait fondre quelque chose en moi. Tu es ponctuel. Bien.
Il s'approche, pose une main sur mon épaule – encore cette main, encore cette chaleur.
— Allons-y. Les collines nous attendent.
Nous partons. Les gardes nous suivent à distance respectable. Le sentier monte doucement entre les oliviers et les pins. Le brouillard matinal flotte autour de nos jambes. L'air sent la terre humide, la résine, la promesse du jour. Hadrien marche devant, souple, silencieux. Je le suis, le cœur battant à tout rompre. Chaque pas nous éloigne de la ville, nous rapproche l'un de l'autre. Et dans ce silence chargé, je sens que quelque chose commence vraiment. Quelque chose que les dieux seuls pourraient nommer.
Le brouillard matinal s'accroche aux pins comme un voile de gaze blanche. Nos pas crissent sur les aiguilles sèches, étouffés, presque secrets. Hadrien marche devant moi, son arc en bandoulière, sa silhouette large et assurée découpe l'air frais. Je le suis à quelques pas, mon propre arc dans la main gauche, le carquois qui bat doucement contre ma hanche à chaque foulée. Les gardes sont restés en contrebas, près du premier virage du sentier ; il les a écartés d'un geste discret, presque impatient.
— Plus loin, avait-il dit simplement. Nous n'avons pas besoin d'yeux indiscrets pour chasser.
Maintenant nous sommes seuls. Vraiment seuls. Le silence des collines nous enveloppe, seulement rompu par le chant lointain d'un merle et le souffle régulier de nos respirations. Je sens chaque détail de sa présence : la façon dont ses muscles roulent sous la tunique de lin vert sombre quand il enjambe une racine, la courbe de son dos quand il s'arrête pour écouter, la mèche grise qui s'échappe de sa coiffure et colle à sa tempe moite. Mon cœur cogne si fort que je crains qu'il l'entende.
Nous grimpons pendant une heure peut-être. Le soleil perce enfin le brouillard, jette des lances d'or entre les troncs. Hadrien s'arrête près d'un rocher moussu, pose un genou à terre, examine des traces fraîches dans la terre humide.
— Un sanglier, murmure-t-il sans lever les yeux. Gros. Pas très loin.
Il trace du doigt le contour d'une empreinte profonde.
— Regarde, Antinoüs. Les griffes sont écartées, il est nerveux. Il nous a sentis.
Je m'accroupis à côté de lui. Nos épaules se frôlent. Sa chaleur irradie vers moi comme un feu de camp invisible. Je tends la main pour toucher la trace moi aussi ; nos doigts se touchent un instant sur la terre froide. Il ne retire pas sa main tout de suite. Nos regards se croisent. Ses yeux sombres brillent d'une lueur nouvelle – pas seulement celle du chasseur, mais quelque chose de plus profond, de plus intime.
— Tu sais lire les traces mieux que beaucoup, dit-il à voix basse.
— J'ai passé des heures ici, seul, à observer.
— Seul… répète-t-il comme s'il goûte le mot. Tu aimes la solitude ?
— Parfois. Elle permet de penser.
— J'ai passé des heures ici, seul, à observer.
— Seul… répète-t-il comme s'il goûte le mot. Tu aimes la solitude ?
— Parfois. Elle permet de penser.
Il sourit, un sourire lent, presque triste.
— Moi aussi. Mais la solitude pèse quand elle dure trop longtemps.
Il se redresse, me tend la main pour m'aider à me relever. Je la prends. Sa paume est chaude, calleuse, forte. Il ne la lâche pas immédiatement. Nos doigts restent enlacés une seconde de trop. Mon pouls s'affole. Je sens la pression légère de son pouce sur le dos de ma main avant qu'il ne rompe le contact.
Nous reprenons la traque. Le sanglier nous mène vers une clairière bordée de chênes-lièges. Hadrien s'arrête, lève la main. Je m'immobilise derrière lui. À travers les branches, je le vois : massif, noir, les défenses luisantes, il fouille le sol de son groin. Hadrien bande son arc lentement, sans un bruit. Je fais de même. Nos regards se croisent à nouveau ; il hoche la tête imperceptiblement. Nous tirons presque en même temps. Deux flèches sifflent. L'une – la sienne – se plante dans le flanc de la bête. La mienne frôle l'épaule, ricoche sur un os. Le sanglier pousse un grognement furieux, charge dans notre direction.
Hadrien me pousse derrière un tronc d'un geste vif.
— Reste là !
Il recharge, vise à nouveau. La seconde flèche touche juste derrière l'oreille. La bête s'effondre dans un fracas de branches cassées. Le silence retombe, lourd, chargé de l'odeur du sang et de la sueur.
Hadrien s'approche de la carcasse, pose un genou à terre, murmure une prière rapide à Artémis. Puis il se tourne vers moi.
— Tu as bien visé. Presque parfait.
— Presque, dis-je en essayant de cacher mon tremblement.
— Presque, dis-je en essayant de cacher mon tremblement.
Il rit doucement, s'approche, essuie une goutte de sueur sur ma tempe avec son pouce.
— Presque suffit quand c'est avec moi.
Son pouce s'attarde sur ma peau. Je ne respire plus. Il est si proche que je sens son souffle sur mon visage, l'odeur de cuir, de pin, de lui. Ses yeux descendent sur mes lèvres un instant, remontent.
— Viens, dit-il enfin d'une voix rauque. Allons-nous reposer près de la source.
Nous marchons jusqu'à une petite cascade qui jaillit d'un rocher fissuré. L'eau est claire, glacée. Hadrien s'assoit sur une pierre plate, enlève ses sandales, trempe ses pieds. Je fais de même. L'eau mord ma peau. Nous restons silencieux un moment, à écouter le murmure de l'eau.
Puis il parle, sans me regarder.
— Je voyage depuis des années, Antinoüs. Je construis des murs, des temples, des routes. Mais parfois… je me sens vide. Comme si tout cela n'était qu'une armure.
Il tourne la tête vers moi.
— Et toi ? Qu'est-ce qui te vide, qu'est-ce qui te remplit ?
Je déglutis.
— Jusqu'à hier… je ne savais pas que quelque chose me manquait.
Il sourit, mais cette fois c'est un sourire vulnérable.
— Et maintenant ?
— Maintenant… je sais que quelque chose peut me remplir.
— Maintenant… je sais que quelque chose peut me remplir.
Il tend la main, effleure mes doigts posés sur la pierre. Cette fois, il entrelace nos doigts. Lentement. Délibérément. Mon cœur explose.
— Tu es dangereux, Antinoüs, murmure-t-il. Parce que tu me fais oublier que je suis César.
Il porte ma main à ses lèvres, y dépose un baiser léger, presque chaste. Mais ce geste brûle comme du feu. Je ferme les yeux, submergé.
Nous restons ainsi longtemps. Le soleil monte, réchauffe nos épaules. Hadrien parle encore, de ses voyages, de la Grèce qu'il porte dans son cœur, de la façon dont il veut que l'Empire respire au rythme des anciens poètes. Je l'écoute, fasciné, et je sens que chaque mot creuse un peu plus le lien entre nous. À un moment, il se penche, pose son front contre le mien.
— Je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme toi, dit-il tout bas. Tu es… comme un vers inachevé que j'ai toujours cherché sans le savoir.
Je ne réponds pas avec des mots. Je pose ma main sur sa nuque, glisse mes doigts dans ses cheveux courts et grisonnants. Il ferme les yeux, soupire contre ma bouche. Nous restons front contre front, respirations mêlées, jusqu'à ce que le soleil devienne trop chaud.
— Rentrons, murmure-t-il enfin. Mais ce n'est pas fini.
Le retour est plus lent que l'aller. Nous parlons peu, mais nos épaules se frôlent souvent, nos regards se cherchent. À chaque fois que nos doigts s'effleurent, une étincelle remonte le long de mon bras. À la villa, les gardes reprennent leur poste sans poser de questions. Hadrien ordonne qu'on prépare un bain chaud, puis un repas léger dans ses appartements privés. Il insiste pour que je reste.
Le soir tombe. Les lampes à huile diffusent une lumière dorée sur les fresques encore fraîches. Hadrien a renvoyé les serviteurs. Nous sommes seuls dans la pièce. Il est allongé sur un lit de parade, une coupe de vin à la main. Il m'invite à m'asseoir près de lui.
— Reste, dit-il simplement.
Je m'assois au bord du lit. Il me tend sa coupe ; je bois une gorgée au même endroit que ses lèvres. Le vin est doux, capiteux, chargé de son goût.
Il sort un petit rouleau de papyrus de sous un coussin.
— Mes vers, murmure-t-il. Peu de gens les ont lus.
Il déroule le papyrus, lit à voix basse un poème en grec – des mots sur la beauté fugitive d'un jeune visage, sur le désir qui naît dans le silence des collines, sur l'amour qui défie les dieux et les hommes. Sa voix tremble légèrement sur les derniers vers, comme s'il les découvrait en même temps que moi.
Quand il termine, il roule le papyrus, le pose de côté.
— C'est pour toi que j'ai écrit cela aujourd'hui, dans ma tête, pendant que nous chassions.
Je ne trouve pas de mots. Je tends la main, touche sa barbe, suis du doigt la ligne de sa mâchoire. Il ferme les yeux, appuie sa joue contre ma paume.
— Antinoüs… murmure-t-il.
Il se redresse, me prend dans ses bras. Pas comme un empereur. Comme un homme qui a attendu trop longtemps. Ses lèvres effleurent mon front, descendent sur ma tempe, s'arrêtent près de ma bouche. Il attend. Je ferme les yeux, avance les lèvres. Notre premier baiser est doux, hésitant, puis plus profond, plus urgent. Ses mains glissent dans mon dos, sous ma tunique. Je tremble. Il tremble aussi.
Nous nous séparons à peine, front contre front.
— Je ne veux pas te presser, dit-il d'une voix rauque. Mais je ne veux pas te perdre non plus.
— Tu ne me perdras pas, dis-je simplement.
— Tu ne me perdras pas, dis-je simplement.
Il sourit, m'attire contre lui. Nous restons enlacés sur le lit, habillés encore, mais plus proches que je ne l'ai jamais été de quiconque. Ses doigts caressent mes cheveux, mon dos, descendent le long de ma colonne vertébrale avec une lenteur qui me fait frissonner. Je pose ma tête sur sa poitrine, écoute les battements forts et réguliers de son cœur.
La nuit avance. Les lampes baissent. Il me parle de ses rêves : un Empire uni par la culture grecque, des villes nouvelles, des mystères partagés. Mais surtout, il me parle de moi. De ce qu'il a vu en moi dès le premier regard sur l'agora. De la façon dont je le fais se sentir vivant, jeune, humain.
— Avant toi, je collectionnais les statues, les poèmes, les paysages, dit-il tout bas. Maintenant, je veux seulement collectionner les instants avec toi.
Je relève la tête, pose mes lèvres sur les siennes. Cette fois, le baiser est plus long, plus audacieux. Ses mains explorent ma peau nue sous la tunique, suivent les lignes de mes muscles encore tendus par la chasse. Je glisse mes doigts sous son vêtement, touche la chaleur de son torse, la cicatrice ancienne sur son épaule. Il gémit doucement contre ma bouche.
Nous ne franchissons pas toutes les limites cette nuit-là – pas encore. Mais chaque caresse, chaque murmure, chaque regard resserre le fil qui nous unit. Quand l'aube pointe à nouveau, il me serre contre lui, enfoui dans mes cheveux.
— Reste avec moi, Antinoüs. Pas seulement aujourd'hui. Viens à Rome. Viens partout où j'irai.
Je lève les yeux vers lui.
— Oui.
Un seul mot. Mais il contient tout l'avenir.
Les jours suivants à Claudiopolis s'étirent comme un rêve fiévreux où chaque heure semble à la fois trop courte et infinie. Hadrien prolonge officiellement son séjour pour « inspections des travaux publics et des temples », annonce-t-il au gouverneur d'une voix ferme qui ne souffre aucune question. Personne n'ose protester. Les courtisans murmurent dans les couloirs de la villa, les gardes échangent des regards en coin, mais moi, je sais la vérité : c'est pour moi qu'il reste. Pour nous. Chaque matin, je me glisse jusqu'à la villa avant l'aube, le cœur battant, et chaque soir je repars à la nuit tombée, les lèvres gonflées de ses baisers et la peau encore marquée par ses caresses.
Les premiers jours sont faits de moments volés. Nous nous retrouvons dans les collines, loin des yeux indiscrets. Hadrien m'emmène sur un sentier caché qui mène à une petite grotte tapissée de mousse. Là, à l'abri du soleil, il m'allonge sur son manteau étendu et m'embrasse lentement, profondément, comme s'il voulait apprendre par cœur le goût de ma bouche. Ses mains glissent sous ma tunique, explorent mon torse, pincent doucement mes tétons jusqu'à ce que je gémisse contre ses lèvres.
— Tu es si sensible, murmure-t-il en souriant contre ma peau. Chaque réaction de ton corps est un poème.
Je rougis, mais je ne me cache pas. Je laisse mes doigts courir sur sa barbe, descendre sur son cou, ouvrir sa tunique pour toucher la chaleur de son torse large, la cicatrice ancienne sur son épaule. Nous restons ainsi des heures, à nous caresser, à nous découvrir sans aller jusqu'au bout, comme si nous voulions faire durer le plaisir de l'attente.
À la villa, les rumeurs commencent à circuler. Un jeune courtisan, un certain Lucius, me lance un regard noir un soir pendant que je traverse la cour intérieure.
— Le favori du César… crache-t-il entre ses dents quand il croit que je ne l'entends pas. Un petit Grec de rien du tout qui pense pouvoir prendre la place des vrais hommes.
Hadrien l'entend aussi. Il se raidit à mes côtés, mais il ne dit rien sur le moment. Plus tard, dans ses appartements, il me serre contre lui et murmure :
— Ignore-les. Ils sont jaloux parce qu'ils voient ce que je vois : toi, Antinoüs, tu illumines tout ce que tu touches.
Ses mots me réchauffent plus que le vin qu'il me fait boire à ses lèvres. Nous passons la soirée, enlacés sur le lit, à parler bas. Il me raconte ses projets pour l'Empire, les temples qu'il veut reconstruire en Grèce, les villes nouvelles qu'il rêve de fonder. Moi, je lui parle de mes nuits d'avant, de la palestre, des courses dans les gorges, de ce vide que je ne savais pas nommer avant lui. Chaque confession resserre le lien, comme un fil d'or qu'on tisse entre nous.
Le troisième jour, nous retournons dans les collines. Cette fois, la tension est plus lourde. Nous nous embrassons contre un tronc d'arbre, ses mains descendent sur mes hanches, pressent mon sexe déjà dur à travers le tissu de ma tunique. Je halète, je me cambre contre lui.
— Je te veux, Antinoüs, souffle-t-il contre mon oreille. Je veux te sentir autour de moi, te remplir, te faire mien complètement.
Je réponds en glissant ma main entre nous, en caressant son membre gonflé, épais et brûlant. Il gémit, un son rauque qui me fait trembler. Nous nous arrêtons juste avant d'aller trop loin, haletants, les yeux brillants. Le retour à la villa est silencieux, chargé d'électricité.
Les courtisans deviennent plus audacieux. Un officier de la garde me bloque le passage un après-midi près des fontaines.
— Fais attention, petit. Le César se lasse vite de ses jouets.
Hadrien surgit derrière moi, pose une main possessive sur ma nuque.
— Cet « objet » vaut plus que tous tes services réunis, réplique-t-il d'une voix glaciale. Et toi, tu es relevé de tes fonctions dès ce soir.
L'homme pâlit et s'incline. Hadrien m'entraîne dans ses appartements sans un mot de plus. Une fois la porte fermée, il me pousse contre le mur et m'embrasse avec une urgence nouvelle, comme s'il voulait effacer toutes les paroles venimeuses par le feu de sa bouche.
— Ils ne comprennent pas, grogne-t-il entre deux baisers. Ils ne sauront jamais ce que tu es pour moi.
Cette nuit-là, nous franchissons enfin l'étape que nous attendions tous les deux. Les serviteurs sont renvoyés. Les lampes à huile diffusent une lumière chaude et tremblante. Hadrien me déshabille lentement, comme s'il déballait un cadeau précieux. Il fait glisser ma tunique sur mes épaules, embrasse chaque centimètre de peau révélée : mes clavicules, mes tétons qu'il suce doucement jusqu'à ce qu'ils durcissent, mon ventre qui se contracte sous sa langue. Quand il arrive à mon sexe, déjà dressé et luisant d'une première goutte, il le caresse du bout des doigts, puis le prend en bouche, lentement, profondément. Sa langue tourne autour du gland, lèche la fente, descend le long de la veine palpitante. Je gémis fort, mes mains plongent dans ses cheveux. Il me suce avec une avidité contrôlée, sa gorge se contracte autour de moi, ses mains massent mes testicules avec une pression parfaite. Je tremble, je sens l'orgasme monter trop vite.
— Pas encore, murmure-t-il en se retirant avec un sourire. Je veux être en toi quand tu jouiras.
Il me renverse sur le lit, m'écarte les jambes avec une tendresse possessive. Il verse de l'huile parfumée sur ses doigts, puis sur mon entrée. Il commence par un doigt, puis deux, tournant lentement, étirant mes chairs avec une patience infinie. Je halète, je me cambre, je pousse contre sa main pour en avoir plus.
— Tu es si serré, si parfait, souffle-t-il. Regarde-moi, Antinoüs. Je veux voir tes yeux quand je te prendrai.
Il retire ses doigts, se place entre mes cuisses. Son membre est dur, épais, veiné, le gland brillant d'huile et de sa propre excitation. Il presse contre mon entrée, pousse doucement. La pression est intense, presque douloureuse au début, puis se transforme en une chaleur brûlante, pleine. Il rentre centimètre par centimètre, grognant de plaisir à chaque poussée.
— Oui… comme ça… ouvre-toi pour moi…
Quand il est entièrement en moi, il s'immobilise un instant, front contre le mien, nos respirations mêlées. Puis il commence à bouger, d'abord lentement, des va-et-vient profonds qui me font gémir à chaque fois qu'il touche ce point sensible en moi. Je m'accroche à ses épaules, mes ongles s'enfoncent dans sa peau. Il accélère, ses hanches claquent contre les miennes, son sexe glisse en moi avec une friction délicieuse, lubrifiée par l'huile et notre sueur.
— Tu es à moi, Antinoüs, grogne-t-il. Dis-le.
— Je suis à toi… Hadrien… prends-moi… plus fort…
— Je suis à toi… Hadrien… prends-moi… plus fort…
Il obéit. Ses coups de reins deviennent puissants, profonds, presque brutaux. Je sens chaque veine de son membre frotter contre mes parois, chaque poussée faire naître des étincelles dans mon ventre. Il se penche, suce mon téton, mordille la peau de mon cou. Sa main descend entre nous, enveloppe mon sexe dur et le caresse au rythme de ses mouvements.
Je jouis le premier, violemment, mon sperme jaillit entre nos ventres en jets chauds et épais. Mes muscles se contractent autour de lui, le serrent comme un étau. Hadrien gémit mon nom, ses coups deviennent erratiques. Il se vide en moi par longues saccades brûlantes, son corps tremblant contre le mien, son membre palpitant profondément enfoui.
Nous restons unis un long moment, haletants, enlacés. Il caresse mes cheveux, embrasse mon front trempé.
— Je t'aime, Antinoüs. Pas comme un empereur aime un favori. Comme un homme aime l'autre moitié de son âme.
Je pose ma tête sur sa poitrine, écoute son cœur qui ralentit.
— Et moi, je t'appartiens. Pour toujours.
La nuit s'étire. Nous nous lavons mutuellement dans le bassin attenant, puis nous recouchons, nus, peau contre peau. Il me prend encore une fois, plus lentement cette fois, en me regardant dans les yeux, en murmurant des mots d'amour en grec ancien. Il entre en moi avec une douceur infinie, bouge en longs va-et-vient languides, sa main caressant mon sexe jusqu'à ce que nous jouissions ensemble, nos corps tremblants, nos souffles mêlés en un seul cri étouffé.
Quand l'aube arrive, nous sommes épuisés, heureux, liés d'une manière que rien ni personne ne pourra jamais briser.
Les rumeurs continuent dehors, mais ici, dans cette chambre, il n'y a que nous. Et c'est tout ce qui compte.
Fin du chapitre 1.
Ce chapitre vous a plu ? Encouragez l'auteur en un geste.
ou laissez un mot
Restez informé des nouvelles histoires
Recevez les dernières publications directement dans votre boîte mail
Explorez les catégories
Parcourez notre vaste sélection d'histoires érotiques classées par catégories pour trouver exactement ce qui éveille votre désir
Ce chapitre vous a plu ?
Vous venez de le lire en entier. Prenez un instant pour encourager l'auteur : un petit geste qui fait toujours plaisir et donne envie d'écrire la suite.
Laissez une réaction
Commentaires ()