Le vol avait été long, mais ce n'était pas la fatigue qui me tenait éveillé cette première nuit. C'était le silence de la maison de mes parents, le même depuis mon enfance, et cette odeur mêlée de menthe fraîche, de savon de Marseille et de terre cuite qui ne change jamais. J'avais posé ma valise dans ma vieille chambre. Le lit était trop petit, le matelas un peu affaissé au milieu. Dehors, la cour était plongée dans l'obscurité ; on entendait seulement le grillon obstiné et, très loin, une moto qui passait.
Ma mère m'avait attendu avec un tajine. Pendant le repas, elle m'avait posé cent questions sur la France, sur mon travail, sur « si j'avais trouvé quelqu'un ». Je répondais par monosyllabes, le sourire facile. Puis, au moment de débarrasser, elle avait lâché, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde :
— Tu devrais passer voir Fatima demain. Elle demande toujours de tes nouvelles. Elle est toujours seule, tu sais. Sa fille est à Fès maintenant. Apporte-lui des oranges du jardin.
Fatima.
Le nom avait fait vibrer quelque chose de très ancien dans ma poitrine. J'avais hoché la tête, l'air indifférent. Mais dans ma tête, les images étaient déjà revenues : elle à trente-cinq ans, djellaba bleue, riant dans sa cuisine ; moi à seize ans, caché derrière la haie, à la regarder danser seule quand elle croyait que personne ne la voyait. Ce fantasme-là ne m'avait jamais vraiment quitté. Il s'était juste endormi.
Le lendemain après-midi, le soleil tapait dur sur les ruelles. J'avais pris le panier d'oranges et le pot de miel. La porte bleue était à deux rues. Je connaissais chaque fissure du mur, chaque caillou qui roulait sous les pieds. Mon cœur battait plus vite que la normale. Je me disais que c'était ridicule. J'étais un homme de trente ans. Elle avait presque quarante. C'était juste une visite de politesse.
Je frappai.
La porte s'ouvrit après quelques secondes.
Elle portait une djellaba crème qui tombait droit, mais le tissu léger épousait quand même la rondeur de ses hanches et la naissance de sa poitrine. Son foulard était noué bas, deux mèches noires et argentées lui barraient la tempe. Elle avait mûri. Pas vieilli : mûri. Les traits plus affirmés, le regard plus profond, le corps plus présent.
— Amine ?
Sa voix était rauque de surprise. Ses yeux s'écarquillèrent, puis elle sourit. Ce sourire que je n'avais jamais oublié.
Nous nous embrassâmes.
Ce ne fut pas une bise. Ce fut une étreinte. Ses bras passèrent autour de mon cou, mes mains se posèrent naturellement sur ses reins. Son corps se colla au mien. Je sentis la chaleur de sa peau à travers le coton, la pression douce de ses seins contre ma poitrine, la courbe de son ventre, et plus bas, la rondeur de ses hanches qui s'appuyait juste assez longtemps. L'odeur de rose et d'argan monta jusqu'à moi. Je fermai les yeux une seconde. Mon corps réagit avant que je puisse le contrôler : un frisson bas dans le ventre, un durcissement subtil que j'espérai invisible.
Quand elle recula, ses joues étaient légèrement roses. Elle baissa les yeux vers le panier.
— Entre. Vite. Qu'est-ce que tu fais là ?
Le salon était exactement comme dans mon souvenir : le divan bas, les coussins brodés, le tapis usé aux mêmes endroits. Elle s'affaira à préparer le thé. Je la regardai bouger. Chaque geste était précis, féminin. Quand elle se pencha pour prendre les verres, la djellaba s'étira sur ses fesses. Je détournai le regard trop tard.
Elle revint avec le plateau. Le thé à la menthe fumait. Elle versa avec des mains qui tremblaient un peu.
Nous commençâmes par parler de choses légères. Je lui demandai des nouvelles de sa fille. Elle me répondit que tout allait bien, qu'elle travaillait dur à Fès, qu'elle appelait de temps en temps. Sa voix était calme, un peu distante. Elle ne s'étendit pas.
Je lui parlai un peu du quartier, des changements que j'avais remarqués en arrivant. Elle hocha la tête.
— Oui, il y a des nouvelles maisons. Des gens qui viennent d'ailleurs. C'est la vie.
Elle ne chercha pas à développer.
Je lui rappelai un vieux souvenir : quand j'étais gamin et que je venais souvent chez elle avec ma mère. Elle sourit un peu.
— Tu étais toujours dans mes jambes. Tu volais les biscuits quand je ne regardais pas.
Je ris. « Tu faisais exprès de les laisser à ma portée. »
Elle haussa les épaules, toujours avec ce petit sourire prudent.
— Peut-être.
Nous bûmes notre thé. Le silence qui suivit n'était pas gênant, mais il n'était pas non plus très ouvert. Elle regardait son verre plus souvent qu'elle ne me regardait.
Après un moment, je lui demandai comment elle occupait ses journées maintenant que sa fille était partie.
Elle répondit brièvement :
— Je fais ce qu'il y a à faire. Le ménage. La cuisine. Je vais au hammam le jeudi. Je vois ta mère de temps en temps. C'est comme ça.
— Tu n'as pas l'impression que c'est un peu vide parfois ? demandai-je.
Elle haussa les épaules.
— On s'habitue. Il y a pire.
Je ne la pressai pas. Nous parlâmes encore un peu du voisinage. Elle répondait par phrases courtes.
Puis je lui demandai si elle se sentait souvent seule.
Elle mit un peu de temps à répondre.
— Parfois, dit-elle enfin. « Mais on fait avec. »
— Et ça ne te pèse pas trop ?
— C'est comme ça. On n'a pas toujours le choix.
Je sentis qu'elle ne voulait pas en dire plus. Je changeai de sujet un moment. Nous parlâmes d'anciens voisins, de familles qui étaient parties. La conversation resta légère.
Puis, naturellement, je revins.
— Tu restes beaucoup ici, dans la maison. Tu ne sors pas beaucoup ?
Elle secoua la tête.
— Pas vraiment. Je n'ai pas beaucoup de raisons de sortir.
— Et ça ne te manque pas ? De voir du monde, de parler avec des gens ?
Elle resta silencieuse un instant.
— Je parle avec ta mère. Et avec quelques voisines. C'est suffisant.
Je la regardai un moment.
— Rester seule comme ça... ça ne t'a jamais donné envie de refaire un peu ta vie ?
Elle leva les yeux vers moi. Elle mit du temps à répondre.
— Refaire ma vie... C'est compliqué.
— Compliqué comment ?
— Les choses sont comme elles sont. On ne peut pas tout changer.
Je me levai pour aller à la cuisine.
— Tu veux que je t'aide à préparer quelque chose ?
Elle hésita une seconde, puis accepta.
— Si tu veux. J'allais réchauffer du couscous. Tu peux couper le pain si tu veux.
Je la suivis dans la petite cuisine. L'espace était étroit. Nous nous retrouvâmes côte à côte. Nos bras se frôlèrent quand je pris le pain. Elle ne recula pas. Elle continua à remuer le couscous.
Je coupai le pain en silence un moment.
— J'ai l'impression que tu es différente, dis-je finalement. « Quand j'étais gamin, tu riais plus souvent. »
Elle s'arrêta de remuer. Elle ne me regarda pas tout de suite.
— C'est peut-être toi qui as changé, répondit-elle.
Je posai le couteau.
— Peut-être. Mais j'ai l'impression que quelque chose a changé ici aussi. Dans la façon dont tu parles. Dans la façon dont tu es.
Elle reprit la cuillère. Elle remua plus lentement.
— Tu ne peux pas comprendre complètement, Amine. Tu es parti. Tu as vécu ailleurs. Ici c'est différent.
— Différent comment ?
Elle haussa les épaules.
— La réputation compte. La famille compte. Ce que les gens disent compte. Tu ne peux pas tout ignorer.
Je m'appuyai contre le plan de travail, tout près d'elle.
— Et toi ? Tu passes ta vie à faire attention à ce que tout le monde pense ? Et toi, dans tout ça ?
Elle resta longtemps sans répondre. Elle remuait le couscous.
— Je ne sais pas, dit-elle enfin. « Je n'y pense pas comme ça d'habitude. »
— Et si tu y pensais ?
Elle s'arrêta. Elle tourna légèrement la tête vers moi. Nos visages étaient proches.
— Ce n'est pas si simple. Si je commence à changer, même un peu, il y a des conséquences. Les gens parlent. Ma belle-famille. Ma fille. Tout le monde regarde.
— Les gens parlent toujours, Fatima. Ils ont toujours parlé. Ils parleront toujours. Tu ne peux pas passer ta vie à vivre seulement pour qu'ils n'aient rien à dire.
Elle me regarda. Ses yeux étaient calmes, mais il y avait quelque chose derrière.
— Tu dis ça parce que tu es parti. Tu ne vis plus ici. Tu ne mesures pas ce que ça peut coûter vraiment.
— Peut-être. Mais je vois aussi que tu n'es pas heureuse comme ça. Tu passes tes journées à faire ce qu'il faut faire... et tu dis que c'est comme ça. Que tu t'habitues. Que tu fais avec. C'est ça que tu appelles une vie ?
Elle baissa les yeux. Elle reprit la cuillère.
— Tu es dur, murmura-t-elle.
— Je ne suis pas dur. J'essaie juste de comprendre. Quand j'étais gamin, tu riais plus. Tu dansais parfois dans la cuisine quand tu croyais que personne ne te voyait. Maintenant, tu dis que tu t'habitues. Que tu fais avec. J'ai du mal à croire que c'est ce que tu veux vraiment.
Elle resta silencieuse longtemps. Le couscous frémissait dans la casserole.
Puis elle parla, la voix basse.
— Ce n'est pas que je ne veux pas. C'est que... je ne sais pas comment faire autrement. J'ai toujours vécu comme ça. La réputation, la famille, le regard des autres... c'est tout ce que j'ai. Si je perds ça, qu'est-ce qu'il me reste ?
Je posai ma main sur son épaule. Le contact dura. Elle ne bougea pas. Elle ne retira pas son épaule.
— Tu as toi, dis-je. « Tu as le droit d'être heureuse. Pas seulement respectable. »
Elle resta sous ma main. Elle ne dit rien pendant plusieurs secondes.
Puis elle murmura :
— Tu parles comme quelqu'un qui n'a jamais eu à choisir entre les deux.
Je laissai ma main sur son épaule encore un moment.
— Et si on n'était pas obligé de choisir ? Et si on pouvait avoir une partie de sa vie qui reste visible, comme tout le monde s'y attend... et une autre partie, plus petite, qu'on garde pour soi ?
Elle tourna la tête vers moi. Nos visages étaient très proches.
— Tu crois vraiment que ça existe ?
— Quoi ?
— Quelque chose qui reste seulement entre deux personnes. Sans que les autres aient besoin de savoir.
— Je ne crois pas qu'il existe des choses sans conséquence. Mais je crois qu'il existe des conséquences qu'on peut accepter.
Elle resta silencieuse un instant. Elle baissa légèrement les yeux.
— Et si les gens apprennent quand même ?
— Alors on assume. Ou on arrête. Mais au moins, on aura essayé au lieu de renoncer avant même d'avoir commencé.
Elle releva les yeux vers moi. Le regard dura plus longtemps que d'habitude.
— Tu as toujours réponse à tout ?
— Non. Mais j'ai toujours trouvé triste de renoncer avant même d'avoir essayé.
Elle ne répondit pas tout de suite. Ma main était toujours sur son épaule. Elle ne la retira pas.
— Tu dis ça facilement, murmura-t-elle. « Toi tu peux repartir. Moi je reste ici. Tout ce que je fais ou ne fais pas reste ici. Les gens regardent. Ma belle-famille regarde. Ma fille, même si elle est loin, elle entendra parler. Tu ne peux pas savoir ce que ça pèse vraiment. »
— Je ne dis pas que c'est facile. Je dis que peut-être, il existe un espace entre tout exposer et tout renoncer. Un espace où on peut respirer un peu. Où on peut être soi sans tout détruire.
Elle resta longtemps sans rien dire. Je sentis son épaule sous ma main. Elle semblait réfléchir.
— Et si cet espace n'existe pas vraiment ? demanda-t-elle doucement. « Et si tout finit toujours par se savoir ? »
— Alors au moins on aura su qu'on a essayé. Au lieu de passer des années à se demander ce qu'on aurait pu vivre si on avait osé.
Elle baissa les yeux. Elle semblait peser mes mots.
Je retirai ma main doucement de son épaule. Elle ne bougea pas tout de suite.
Nous mangeâmes dans la cuisine. L'espace était petit. Nos genoux se touchaient sous la table. Elle ne les écarta pas.
Le repas se passa avec peu de mots. Mais plusieurs fois, je la surpris en train de me regarder un peu plus longtemps que d'habitude, avant de baisser les yeux sur son assiette.
Elle se surprenait à se sentir détendue. Elle n'avait pas peur qu'il la juge. Elle n'avait pas peur qu'il répète ce qu'elle disait. Elle se souvenait vaguement qu'adolescent déjà, il n'était pas du genre à bavarder. Il écoutait davantage qu'il ne parlait. Elle n'avait jamais vraiment eu peur de son jugement. Peut-être était-ce pour cela qu'elle lui avait répondu avec autant de sincérité aujourd'hui. Cette pensée la troubla davantage qu'elle ne l'aurait voulu.
Après le repas, nous restâmes un moment assis. Elle jouait avec le bord de son verre. Elle semblait tourner quelque chose dans sa tête.
Puis je me levai pour partir. Elle me raccompagna à la porte.
Dans le couloir étroit, nous nous retrouvâmes face à face. Je lui ouvris les bras pour une dernière étreinte. Elle s'approcha. L'étreinte fut longue. Son corps se colla au mien. Je sentis toute sa chaleur contre moi. Mes mains restèrent dans son dos. Elle ne bougea pas. Elle laissa faire. Son visage resta près du mien. Je sentis son souffle chaud et un peu rapide contre ma peau.
Elle ne dit rien. Elle resta là, contre moi, plus longtemps que nécessaire.
Quand elle recula enfin, ses yeux étaient brillants. Elle avait l'air troublée.
Elle ne dit rien. Juste :
— Reviens quand tu veux.
Je hochai la tête. Ma voix était un peu rauque.
— Je reviendrai.
La porte se referma.
Fatima resta un moment dans le couloir, la main encore sur la poignée. Le silence de la maison lui parut différent. Elle repensa à certaines paroles d'Amine, à sa manière d'écouter sans l'interrompre, à cette sensation étrange qu'elle avait ressentie toute la soirée : celle de pouvoir parler librement sans craindre d'être jugée. Cela faisait longtemps qu'elle ne s'était pas sentie aussi légère après une conversation. Elle essaya de chasser cette pensée. Mais elle n'y parvint pas complètement. Sans se l'avouer vraiment, elle se surprit à se demander quand elle le reverrait.
Dehors, la nuit était tombée. Je marchai lentement vers la maison de mes parents. Mon corps était encore chaud de son contact. Dans ma tête, tout tournait : la façon dont elle avait résisté, puis la façon dont elle avait commencé à poser des questions sur ce qui pouvait exister entre tout exposer et tout renoncer, la façon dont elle m'avait regardé pendant le repas, et ce regard troublé qu'elle m'avait lancé en me raccompagnant.
Dans ma chambre, la fenêtre ouverte, je m'assis sur le lit. Le même lit qu'à seize ans. Mais plus rien n'était pareil.
Le fantasme n'était plus un fantasme figé dans le passé.
C'était elle, maintenant, en chair et en os.
Une femme qui commençait à se poser des questions qu'elle évitait depuis longtemps.
Et qui semblait troublée par ma présence, sans encore savoir exactement pourquoi.
Commentaires ()