Quelques jours avaient passé.
Fatima continuait sa vie comme avant. Elle se levait tôt, faisait le ménage, préparait à manger, allait au hammam le jeudi, rendait visite à la mère d'Amine de temps en temps. Les gestes étaient les mêmes. Les journées avaient la même forme.
Pourtant, certaines phrases revenaient.
Elle se surprenait parfois, en essuyant la table ou en remuant le couscous, à entendre la voix d'Amine dans sa tête. « Et si on n'était pas obligé de choisir ? » « Peut-être qu'il existe un espace entre tout exposer et tout renoncer. » « J'ai toujours trouvé triste de renoncer avant même d'avoir essayé. »
Elle s'agaçait alors. Elle secouait la tête, comme pour chasser une mouche. Ce n'était qu'une conversation. Un homme qui était revenu après dix ans et qui avait posé des questions. Rien de plus. Elle essayait de se convaincre que ces pensées n'avaient aucune importance.
Pourtant, le soir, quand la maison était silencieuse, les mots revenaient.
Elle repensait à la façon dont il l'avait écoutée. Sans l'interrompre. Sans chercher à la convaincre tout de suite. Sans la regarder comme si elle était en train de commettre une erreur. Elle se souvenait qu'adolescent déjà, il n'était pas du genre à répéter ce qu'on lui confiait. Il écoutait. Il gardait pour lui. Elle n'avait jamais eu peur qu'il juge ou qu'il parle.
Pourquoi est-ce que je pense à ça maintenant ? se demandait-elle parfois en rangeant la vaisselle.
Elle n'avait pas de réponse satisfaisante.
Le jeudi suivant, elle décida d'aller voir Leila.
Leila habitait à Marrakech depuis plusieurs années. Elles s'étaient connues très jeunes, avant le mariage de Fatima, avant tout. Leila avait divorcé, s'était remariée, avait divorcé à nouveau, avait vécu seule, avait travaillé, avait voyagé. Elle ne se souciait plus du regard des autres depuis longtemps. C'était la seule personne à qui Fatima pouvait tout dire sans filtre.
Fatima prit le bus tôt le matin. Elle arriva en fin de matinée. Leila l'attendait sur le pas de sa porte, les bras ouverts, un grand sourire.
— Entre, entre ! J'ai fait du thé et j'ai acheté des cornes de gazelle. Assieds-toi. Tu as l'air fatiguée.
Elles s'installèrent dans le petit salon. Les fenêtres donnaient sur une cour intérieure. On entendait les enfants jouer dans la ruelle voisine. Leila versa le thé avec des gestes précis, comme toujours.
Elles parlèrent d'abord de choses simples. La fille de Fatima. Le travail. La chaleur qui arrivait déjà. Puis Leila posa sa tasse et regarda son amie.
— Alors. Qu'est-ce qui se passe ?
Fatima haussa les épaules.
— Rien. Pourquoi ?
Leila sourit doucement.
— Parce que je te connais. Tu es venue sans prévenir. Tu as l'air ailleurs depuis que tu es arrivée. Et tu n'as pas encore parlé de ta vie. Tu parles du temps, de ma voisine, de la nouvelle boulangerie en bas. Pas de toi.
Fatima changea légèrement de position.
— C'est rien. Juste une période un peu... introspective. Ça arrive parfois.
Leila hocha la tête, mais ne sembla pas convaincue.
— Introspective sur quoi ?
Fatima haussa à nouveau les épaules.
— Sur la vie. Sur le temps qui passe. Des choses normales.
Elle détourna le regard vers la fenêtre.
Leila resta silencieuse un moment, observant son amie.
— Tu souris parfois quand tu parles de ces choses normales, dit-elle finalement. Comme si tu repensais à quelque chose de précis.
Fatima se raidit légèrement.
— Je ne souris pas. Je réfléchis, c'est tout.
Leila versa à nouveau du thé sans insister tout de suite.
Elles parlèrent encore un peu de la fille de Fatima, du travail, de choses concrètes. Puis Leila revint à la charge, plus doucement.
— Tu sais, quand tu es arrivée, j'ai eu l'impression que tu avais quelque chose à dire. Et maintenant j'ai l'impression que tu fais tout pour éviter d'en parler. C'est curieux.
Fatima resta silencieuse un instant.
— Il n'y a rien à dire, Leila. Vraiment. J'ai juste eu une conversation il y a quelques jours. C'est tout.
Leila haussa un sourcil.
— Une conversation qui t'a fait réfléchir à la vie, au temps qui passe, à tout ce que tu viens de me dire.
— Oui. C'est tout.
Leila sourit légèrement.
— Et tu continues à y penser plusieurs jours après. Au point de venir me voir à Marrakech.
Fatima changea de sujet.
— Comment va ta voisine du dessus ? Tu m'avais dit qu'elle avait des problèmes de santé.
Leila ne répondit pas tout de suite. Elle observa Fatima un long moment.
— Tu changes de sujet quand je parle de cette conversation, dit-elle enfin. C'est la troisième fois en dix minutes.
Fatima baissa les yeux sur son verre.
Leila continua, la voix douce mais précise :
— Tu souris parfois quand tu parles de cette conversation. Pas beaucoup. Juste un petit sourire involontaire. Et tu te tais juste après, comme si tu t'étais surprise toi-même.
Fatima ne répondit rien.
Leila attendit encore un peu.
— Tu veux me raconter ce qui s'est vraiment passé ? Ou tu préfères continuer à faire comme si ce n'était qu'une conversation ordinaire ?
Fatima resta silencieuse longtemps.
Puis elle parla.
Elle raconta d'abord la conversation sans donner de nom. Elle parla de solitude, du temps qui passe, des regrets, du bonheur, de la liberté, des choix de vie. Elle expliqua qu'elle s'était posé des questions sur ce qu'elle avait accepté, sur ce qu'elle avait renoncé à faire, sur ce qu'elle aurait pu vivre si elle avait osé davantage.
Leila l'écouta sans l'interrompre.
Quand Fatima se tut, Leila versa à nouveau du thé.
— Et cette conversation... c'était avec qui ? demanda-t-elle doucement.
Fatima haussa les épaules.
— Avec quelqu'un que je connais depuis longtemps.
Leila hocha la tête.
— Quelqu'un qui t'a fait réfléchir à tout ça.
— Oui.
Leila attendit.
Fatima finit par ajouter :
— C'est le fils de la mère d'Amine. Tu te souviens d'Amine ? Il est revenu après dix ans. On a parlé. C'est tout.
Leila ne sembla pas surprise.
— Amine, répéta-t-elle simplement.
Fatima hocha la tête.
— Oui. Amine.
Leila resta silencieuse un moment, observant son amie.
— Et cette conversation avec Amine t'a fait réfléchir à la solitude, au temps qui passe, au fait que tu as peut-être renoncé trop vite à certaines choses.
— Oui.
Leila hocha la tête.
— Et tu continues à y penser plusieurs jours après. Au point de venir me voir à Marrakech.
Fatima changea légèrement de position.
— Ce n'est pas seulement à cause de lui. C'est aussi parce que... ces idées m'ont fait réfléchir. C'est tout.
Leila sourit légèrement.
— Bien sûr. C'est tout.
Elle marqua une pause.
— Tu lui fais confiance ?
Fatima hocha la tête sans hésiter.
— Oui.
— Vraiment ?
— Oui.
— Tu te sens en sécurité avec lui ?
— Oui.
— Il te respecte ?
— Oui.
— Il t'écoute ?
— Oui.
— Il te juge ?
— Non.
Leila la regarda longuement.
— Alors pourquoi cherches-tu autant de raisons de t'en éloigner ?
Fatima resta incapable de répondre immédiatement.
Leila continua, la voix calme :
— Tu me parles beaucoup de ce qu'il a dit. Des idées. De l'espace entre tout exposer et tout renoncer. Du fait de ne pas renoncer avant d'avoir essayé. Mais tu ne me parles pas seulement de ses idées. Tu me parles de lui. De sa façon d'écouter. De sa manière de te regarder. De la façon dont il te répond. Tu te souviens de tout ça avec beaucoup de précision.
Fatima baissa les yeux.
— Je pense surtout à ce qu'il a dit, répéta-t-elle, mais sa voix était moins assurée.
Leila ne la contredit pas.
— Peut-être, dit-elle simplement.
Un long silence s'installa.
Fatima joua avec le bord de son verre.
— Je ne sais pas ce que je ressens, avoua-t-elle enfin. Je sais seulement que je me sens... différente quand je parle avec lui. Plus légère. Moins sur mes gardes. Comme si je n'avais pas besoin de me justifier tout le temps. Et ça me trouble. Parce que je ne comprends pas pourquoi je me sens aussi à l'aise avec lui. Pourquoi je lui parle aussi facilement. Pourquoi je n'ai pas peur qu'il répète ce que je dis.
Elle marqua une pause.
— Et je me demande parfois... pourquoi est-ce que ces paroles ont autant d'impact lorsqu'elles viennent de lui ? Pourquoi est-ce que je continue à repenser à cette conversation ? Pourquoi est-ce que je revois son visage lorsque je repense à ses paroles ? Pourquoi est-ce que je me souviens autant de sa manière d'écouter ?
Leila la regarda avec douceur.
— Peut-être que le problème n'est pas seulement ce qu'il a dit. Peut-être que le problème est que tu le pensais déjà avant lui. Et que ces paroles, venant de quelqu'un en qui tu as confiance, en qui tu te sens en sécurité, ont simplement réveillé quelque chose qui était déjà là.
Fatima resta silencieuse longtemps.
Leila versa à nouveau du thé.
— Je ne te dis pas de faire quoi que ce soit, reprit-elle. Je ne te dis pas d'aller vers lui. Je te dis seulement une chose. Si un jour tu décides enfin de penser un peu à toi... ne rejette pas une possibilité simplement parce qu'elle est inattendue. Parfois la vie nous présente une porte quand on a déjà passé des années à regarder le mur.
Fatima ne répondit pas.
Elles restèrent longtemps silencieuses.
Le soir, dans le bus qui la ramenait chez elle, Fatima regarda défiler les lumières. Elle repensait à la conversation avec Leila. À certaines phrases. À la façon dont son amie avait mis le doigt sur quelque chose qu'elle n'avait pas encore osé formuler clairement.
Elle repensait aussi à Amine.
Pas seulement à ce qu'il avait dit.
Elle repensait à sa façon d'écouter. À sa façon de répondre. À son absence de jugement. À sa discrétion. À la confiance qu'elle ressentait envers lui. Au sentiment de sécurité qu'elle éprouvait en sa présence.
Elle se souvenait qu'adolescent déjà, il n'était pas du genre à répéter ce qu'on lui confiait. Il écoutait davantage qu'il ne parlait. Elle n'avait jamais vraiment eu peur de son jugement.
Peut-être était-ce pour cela qu'elle lui avait répondu avec autant de sincérité ce jour-là.
Cette pensée la troubla davantage qu'elle ne l'aurait voulu.
Elle essaya de se convaincre que ce n'était rien. Qu'il s'agissait seulement d'une conversation qui l'avait fait réfléchir. Qu'elle allait rentrer, reprendre sa vie, et que tout redeviendrait comme avant.
Mais pour la première fois, elle ne rejeta pas complètement cette idée.
Elle se surprit à imaginer une nouvelle rencontre. Pas une relation. Pas une aventure. Simplement un café. Ou un repas. Ou une promenade. Quelques heures de discussion.
L'idée lui fit du bien.
Elle comprit alors, avec honnêteté et sans enthousiasme excessif, qu'elle avait sincèrement envie de le revoir.
Pas parce qu'elle était amoureuse.
Pas parce qu'elle désirait quelque chose de physique.
Simplement parce qu'elle avait envie de poursuivre cette conversation. Parce qu'elle avait envie de passer du temps avec lui. Parce qu'elle avait envie d'apprendre à connaître l'homme qu'il était devenu.
Elle appuya son front contre la vitre du bus et ferma les yeux.
Quelque chose avait commencé à changer.
Elle ne savait pas encore jusqu'où cela irait.
Mais elle sentait que ce n'était plus possible de faire comme si rien ne s'était passé.
Commentaires ()