La pluie avait commencé par quelques gouttes éparses. À peine de quoi faire briller le plancher de la piste de danse et pousser les derniers courageux à chercher un abri.
Le DJ, lui, ne semblait pas décidé à renoncer. Il lança un slow, et, contre toute attente, un couple revint sur la piste, attirant l'attention d'Amandine.
La fille portait un débardeur gris qui épousait sa silhouette et un pantalon aux motifs floraux, ample mais étonnamment flatteur. Elle n'avait rien d'une beauté inaccessible. Elle avait simplement quelque chose de vivant, de naturel, qui faisait qu'on avait envie de la regarder.
Et puis... elle avait retiré ses chaussures. Elle dansait pieds nus.
Ce détail troubla Amandine, sans qu'elle ne sache dire pourquoi. Peut-être parce que la scène avait soudain quelque chose d'intime. Comme si, avec la pluie et la piste presque vide, le bal n'était plus vraiment un bal. Comme si le couple s'était retrouvé dans une petite bulle à l'écart du reste du monde.
L'homme passa un bras autour de sa partenaire qui se rapprocha de lui avec un sourire. Ils commencèrent à danser lentement, presque sans bouger, leurs corps suivant naturellement le rythme de la musique. Elle semblait parfaitement à l'aise contre lui, sans chercher à se donner en spectacle.
Par moments, leurs pas les faisaient simplement pivoter sur eux-mêmes. Elle levait légèrement le visage lorsqu'il se penchait vers elle, puis retrouvait son épaule avec une sorte d'abandon tranquille. Ses mains glissaient sur son dos au gré du mouvement, tandis qu'il la maintenait contre lui avec une assurance douce.
Amandine remarqua la façon dont ils se rapprochaient chaque fois que la musique ralentissait, puis se séparaient à peine avant de se retrouver aussitôt. Rien n'était vraiment chorégraphié. Tout semblait instinctif.
Une nouvelle averse se mit à tomber, une pluie fine qui collait à la peau. Ils auraient pu partir, personne ne les aurait regardés de travers. Mais ils restèrent.
Elle leva le visage vers lui en souriant tendrement lorsqu'une goutte lui glissa sur le nez. Il se pencha vers elle et l'embrassa. Ce n'était pas un baiser théâtral, ni une démonstration destinée à être remarquée et c'était justement ce qui le rendait troublant. Un baiser simple, spontané, presque évident.
L'homme posa ses mains sur sa taille, puis l'attira un peu plus contre lui. L'une de ses mains glissa lentement le long de sa hanche avant de venir se poser sur ses fesses, par-dessus le tissu mouillé de son pantalon. Le geste était tendre, presque instinctif. La jeune danseuse ne s'en étonna pas. Au contraire, elle se rapprocha encore de lui, comme si cette caresse faisait naturellement partie de leur façon de danser. Il l'embrassa de nouveau et, cette fois, leur baiser dura un peu plus longtemps. Ses mains restèrent posées sur ses fesses, accompagnant doucement le mouvement de son corps au rythme du slow. Elle sourit contre ses lèvres, passa ses bras autour de son cou et se pressa davantage contre lui.
La pluie continuait de tomber sur eux. Le tissu humide de leurs vêtements accentuait la proximité de leurs corps, mais rien dans leur attitude ne semblait calculé. Il y avait simplement cette façon qu'ils avaient de se toucher avec une familiarité tranquille, comme s'ils avaient oublié jusqu'à la présence des autres.
Amandine sentit quelque chose se nouer en elle. Elle ne savait plus très bien si elle observait la scène parce qu'elle la trouvait belle ou parce qu'elle réveillait en elle quelque chose de plus difficile à nommer. Elle se demanda ce qu'elle aurait ressenti, elle, si quelqu'un la regardait avec cette même tendresse. Si elle oserait, elle aussi, oublier le monde autour d'elle au point de ne plus se demander si ses gestes pouvaient être vus.
Cette pensée la fit presque rougir. Elle détourna brièvement les yeux, comme prise en faute, puis regarda de nouveau le couple.
Leurs gestes, si simples en apparence, lui parurent soudain infiniment plus érotiques que n'importe quelle démonstration volontairement provocante. Peut-être parce qu'il n'avait rien de spectaculaire, il était intime. Et parce que la femme, loin de chercher à s'en éloigner, semblait l'accueillir avec un naturel désarmant. Puis l'homme releva légèrement la tête pour la regarder. Elle lui répondit par un sourire avant de venir chercher ses lèvres une nouvelle fois.
Elle avait toujours les pieds nus sur le sol détrempé et semblait n'en avoir absolument rien à faire.
Amandine les regardait, sans parvenir à détourner les yeux. Elle se surprit même à sourire.
Il y avait quelque chose de terriblement romantique dans cette scène.
Deux adultes, seuls au milieu d'une piste presque déserte, sous une pluie qui devenait de plus en plus forte, continuant à danser comme si le reste du monde n'existait plus.
À un moment, la femme leva les yeux vers son compagnon. Il lui murmura quelque chose qu'Amandine n'entendit pas. Elle éclata d'un petit rire, puis posa simplement son front contre le sien.
Ils ne dansaient presque plus.
Ils restèrent ainsi quelques secondes, immobiles, les bras l'un autour de l'autre, à se regarder tandis que la pluie continuait de tomber.
Amandine sentit alors que quelque chose en elle venait de changer.
Elle avait d'abord remarqué cette femme parce qu'elle la trouvait jolie. Puis elle avait été troublée par ses pieds nus, par ses vêtements mouillés, par la proximité évidente du couple.
Mais ce n'était pas cela, finalement.
Ce qui la touchait réellement, c'était leur abandon. Cette manière qu'ils avaient de ne plus se soucier de savoir qui pouvait les observer. Ils étaient simplement ensemble. Et, pendant quelques instants, rien d'autre ne semblait avoir d'importance.
Le déluge menaçait maintenant de commencer pour de bon. Pourtant, pendant quelques secondes encore, Amandine continua à les regarder. Elle se surprit alors à imaginer ce que ce serait d'être à la place de cette femme. Sentir la présence de Didier contre elle, se laisser guider par le rythme, oublier les autres et danser comme si le reste du monde avait disparu. L'idée la troubla davantage qu'elle ne voulait se l'avouer.
Elle détourna enfin les yeux, avec cette étrange impression d'avoir surpris quelque chose qui ne lui était pas destiné. Et elle comprit que certaines scènes n'avaient pas besoin d'être plus explicites pour être profondément sensuelles et troublantes.
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