Le sentier longeait le gîte à une trentaine de mètres, suffisamment près pour qu'Hervé puisse en apercevoir la terrasse entre les arbres, mais suffisamment à l'écart pour que les occupants puissent profiter tranquillement de leur week-end.
À soixante et onze ans, Hervé connaissait ce petit chemin par cœur. Il l'empruntait régulièrement pour rejoindre la partie boisée de son terrain, vérifier l'état des clôtures ou couper quelques branches devenues trop envahissantes. Ce samedi après-midi, le soleil était généreux et l'air particulièrement agréable. C'était exactement le genre de journée où il préférait travailler dehors plutôt que de rester enfermé.
Il avançait donc tranquillement, son coupe-branches à la main, repérant déjà mentalement les arbres et les branches auxquels il allait devoir s'attaquer.
Lorsqu'il passa à hauteur du gîte, quelque chose attira son regard du côté de la terrasse.
Il ralentit.
Une jeune femme était à genoux sur la terrasse, au bord de la piscine. Elle portait un maillot de bain vert, bien échancré, qui mettait ses fesses généreuses en valeur. Devant elle, debout, se tenait un homme, dont le maillot gisait à ses pieds.
Hervé reconnut ses locataires arrivés la veille. Il ne connaissait pas leurs prénoms, il les avait simplement accueillis à leur arrivée, leur avait expliqué le fonctionnement du gîte, indiqué les clés et montré rapidement les lieux. C'était tout.
Il ne s'était pas attardé, mais il avait simplement remarqué leur différence d'âge. Sur le moment, il s'était même demandé, avec cette curiosité toute banale que peuvent provoquer certaines apparences, s'il avait affaire à un couple ou à un père accompagné de sa fille. L'homme paraissait nettement plus âgé que la jeune femme.
À présent, il n'avait plus vraiment de doute. Ce qu'il venait de voir ne laissait guère de place aux spéculations, il s'agissait bel et bien d'un couple. Et visiblement d'un couple particulièrement amoureux. La jeune femme était en train de faire une fellation à son homme, et ses réactions ne laissaient guère de doute sur le plaisir qu'il éprouvait.
Hervé s'immobilisa malgré lui. Il aurait pu continuer son chemin immédiatement. C'était d'ailleurs probablement ce qu'aurait fait quelqu'un de parfaitement raisonnable, mais la scène l'avait pris de court.
Il détourna les yeux, fit deux pas, puis s'arrêta encore. Il regarda une nouvelle fois.
— Eh bien...
Le mot lui échappa à mi-voix. Il secoua légèrement la tête, presque amusé par sa propre surprise. « Bon sang... je n'ai rien vu. »
C'était manifestement la meilleure attitude à adopter. Il reprit donc son chemin.
Pourtant, quelque chose dans l'attitude des deux amoureux le troubla suffisamment pour qu'il ne parvienne pas immédiatement à s'en désintéresser. Ce n'était pas seulement leur intimité. C'était la manière dont ils semblaient complètement absorbés l'un par l'autre, comme s'ils avaient oublié jusqu'à l'existence du reste du monde.
Hervé avait accueilli bien des couples au fil des années dans son gîte. Il savait reconnaître cette familiarité particulière qui s'installe entre deux personnes habituées à vivre ensemble. Il y avait dans leurs gestes une complicité évidente, une confiance tranquille, quelque chose qui ne ressemblait pas à une aventure improvisée entre deux personnes qui se connaissaient à peine.
Il eut un petit sourire. Il posa son coupe-branches contre le tronc d'un vieux chêne et lança un nouveau regard vers la terrasse.
Le couple avait changé de place. L'homme s'était installé sur un transat et la jeune femme, désormais débarrassée de son maillot, était en train de l'enjamber pour venir sur lui. Il la vit prendre le sexe de l'homme pour le guider en elle tandis qu'elle se plaçait à califourchon sur lui. Leur complicité semblait intacte. Ils échangeaient des caresses, des gestes tendres, des baisers.
Hervé n'avait aucune envie de devenir un voyeur mais il trouvait quelque chose de touchant dans cette scène. Il voyait la jeune femme onduler sur son amant, et il parvenait même à distinguer ses gémissements de plaisir. Elle semblait prendre beaucoup de plaisir et Hervé vit même l'homme lui donner quelques petites fessées, comme pour l'encourager. La jeune femme sembla y répondre aussitôt, les mouvements de ses hanches gagnant progressivement en assurance et en intensité.
Hervé ne put s'empêcher de sourire mais finalement, il décida qu'il était temps de les laisser dans leur intimité et il se remit au travail.
Le soleil traversait les branches au-dessus de lui et projetait des taches de lumière sur le chemin. Quelques minutes plus tard, il entendit un éclat de rire venant du gîte.
Cette fois, il ne regarda pas, il secoua simplement la tête avec un sourire amusé, puis il leva son coupe-branches vers une branche basse, faisant craquer le bois sous la lame.
Et tandis qu'il poursuivait son travail, il se dit qu'il avait finalement bien fait de ne poser aucune question la veille.
Certaines histoires appartenaient à ceux qui les vivaient.
Et celle-là, manifestement, ne le regardait pas.
***
Le lendemain matin, Hervé entra dans la petite boulangerie du village pour acheter son pain. Il y avait déjà quelques clients devant lui et une agréable odeur de viennoiseries flottait dans la boutique.
Il regardait distraitement les étagères lorsqu'une voix derrière lui attira son attention.
— Bonjour.
Il se retourna. C'était elle, la jeune femme du gîte.
Hervé resta parfaitement immobile pendant une fraction de seconde avant de lui adresser un sourire aussi naturel que possible. La jeune femme, elle, ne sembla absolument pas remarquer son hésitation.
— Vous êtes bien... le propriétaire du gîte, c'est ça ?
— C'est bien moi, répondit-il en hochant la tête.
Elle lui sourit gentiment.
— Je voulais justement vous remercier. On y est vraiment très bien.
Hervé sentit poindre malgré lui un souvenir de la veille et s'empressa de le repousser.
— Tant mieux. C'est le principal.
Amandine se tourna vers la boulangère.
— Je vais prendre deux pains au chocolat, s'il vous plaît.
Hervé hocha la tête avec un sérieux presque excessif.
— Vous avez raison. Il faut bien commencer la journée.
Amandine eut un petit rire.
— On a prévu une journée tranquille.
— Profitez-en. Le temps devrait être encore beau aujourd'hui.
— C'est parfait alors, répondit-elle avec un franc sourire.
Elle récupéra son sachet, puis se tourna une dernière fois vers lui.
— Bonne journée, monsieur.
— Bonne journée, mademoiselle.
Elle sortit tranquillement de la boulangerie. Hervé la suivit des yeux quelques secondes à travers la vitrine, puis baissa la tête vers son sac de pain. Il eut un petit sourire. « Ouf... elle ne sait rien. »
Et, pour la première fois de sa vie, il trouva particulièrement difficile de regarder quelqu'un acheter des viennoiseries avec un air parfaitement innocent.
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