Porno amateur : la voisine veut me faire jouir face caméra.
Note de l'auteur
Il y a ceux qui font l'amour, et ceux qui font l'amour avec l'objectif. Les seconds méritent plus de respect qu'on ne leur en donne : ils partagent leur intimité, gèrent une audience, et arrivent quand même à s'envoyer en l'air comme des bêtes.
Les couples qui se filment sur les réseaux forment une catégorie à part : à la fois amants, associés et acteurs, unis par un abonnement mensuel et une confiance qu'aucun contrat ne mesure.
Ceci est leur histoire.
— Deux fois, dit-elle.
— Deux fois quoi.
— Deux fois plus de vues que d'habitude. En vingt heures. Une de mes vidéos solo met une semaine pour arriver là où celle-là est arrivée en une nuit.
— Félicitations.
— Ce n'est pas moi qu'il faut féliciter.
Elle est assise sur ma table de cuisine. Pas sur une chaise. Sur la table. Les pieds nus sur le dossier d'une chaise, le téléphone dans une main, une de mes bières dans l'autre, ouverte sans demander. Elle a mis un jean et un t-shirt blanc trop fin, et c'est la première fois que je la vois habillée depuis qu'elle m'a ouvert sa porte en satin, et c'est pire. Habillée, on sait exactement ce qu'il y a dessous. On l'a vu. On a un fichier.
— Je ne pensais pas que ma bite avait le pouvoir de doubler une audience.
— Ta bite est banale.
Elle boit une gorgée.
— Non, je suis sérieuse. Longueur moyenne, courbure légère à gauche, gland proportionné. J'ai vu passer des centaines de mecs sur la Plateforme, je pourrais dessiner la queue moyenne les yeux fermés. Et si je la dessinais, ce serait la tienne. Pile dedans. Ni un phénomène de foire, ni un truc qui fait fuir. C'est ça, ton pouvoir. Être exactement ce à quoi les gens s'attendent.
— Tu sais parler aux hommes.
— C'est ce qu'elle représente qui compte.
Voilà ce que fait Jade : elle vous mesure, elle vous classe, et elle vous explique ensuite pourquoi votre classement est une bonne nouvelle.
Mon appartement est plus petit que le sien et il ne sent rien. Pas de cannelle, pas de linge propre, pas de plante. L'odeur d'un endroit où quelqu'un dort. C'est tout. Sous le lit, il y a vingt-deux pochettes numérotées, et elles sentent quelque chose, elles, mais je ne les sors jamais quand il y a du monde.
Elle sait qu'elles existent. Elle n'a jamais vu les pochettes. Elle ne sait pas qu'elles sont sous le lit. Mais en entrant, elle a balayé la chambre du regard, deux secondes, comme on inspecte une pièce où on sait qu'un objet est caché sans savoir lequel ni où. Elle n'a rien dit. Moi non plus. J'avais regardé ailleurs, vers la fenêtre, vers rien — ce réflexe idiot de quelqu'un qui pense que ne pas croiser un regard suffit à effacer ce qu'il y a dans la pièce d'à côté.
— Elle sert d'ancrage, continue-t-elle. Le type qui regarde, il ne te regarde pas. Il se met à ta place. Il prend tes cuisses, tes couilles, ta queue, et il les enfile comme un costume. Et il se dit : c'est à moi qu'elle fait ça. C'est moi qu'elle branle avec ses mains expertes.
— Expertes ?
— C'est dans les commentaires. Je cite.
Les gens regardent du porno pour se souvenir qu'ils ont un corps.
C'est ma première théorie de la soirée. J'en aurai d'autres.
— Arrête, je dis. Ma bite est parfaite et c'est mon ami pour la vie. Prends un gode si tu veux un support — ils en font des moulés maintenant, avec les veines et tout. Le type enfilerait le costume pareil.
— Non.
— Non ?
— Il faut que ce soit vrai pour que ça marche.
Elle pose la bière. Elle descend de la table. Elle a laissé une marque de condensation sur le bois et je la regarde plutôt que de la regarder elle, parce qu'elle vient vers moi et que je suis assis sur mon propre canapé, qui n'est pas mou, qui est un mauvais canapé, dur, acheté pour ne pas s'y attarder.
— Rien n'est vrai dans ce qu'on fait, je dis. Ton visage est faux. Le mien sera faux. Le titre est putaclic. Ça n'a aucun sens.
— C'est vrai pour eux.
Elle s'assied à côté de moi. Pas en face. À côté, la cuisse contre la mienne, et elle tourne l'écran vers moi. Une liste. Des pseudonymes, des lignes. Elle fait défiler avec le pouce.
encore la suite, baise là, elle a les mains parfaites, plus fort la prochaine fois.
— Ils en veulent plus, dit-elle.
Voilà le truc avec la quantité : les gens croient qu'elle est le contraire du manque. C'est faux. La quantité, c'est le manque qui s'est organisé.
Je regarde la liste, et je pense aux singes, nos plus proches parents. Il y a une étude, je ne sais plus où, des macaques en captivité. Quand on leur donne le choix entre un écran ou des fruits savoureux, ils choisissent de regarder l'écran, les vidéos d'autres macaques en liberté, en train de copuler dans la jungle, dans l'herbe, sous un ciel qu'ils ne reverront jamais.
Ils paient en fruits pour ça. Ils ont faim et ils regardent quand même.
Ce n'est pas le sexe qu'ils achètent. C'est la jungle. La reproduction leur rappelle qu'un monde existe où on n'est pas dans une cage, où le corps fait encore ce qu'il est censé faire sans qu'on lui demande de permission. Les gens qui regardent nos vidéos à trois heures du matin, dans leur appartement de trente mètres carrés, avec leur réveil qui sonne à sept heures, ils ne cherchent pas de la chair. Ils cherchent la preuve que quelque chose, quelque part, est encore sauvage. Nous sommes leur jungle.
— Tu sais ce qu'ils veulent, je dis.
— Dis-moi.
— Ils veulent redevenir des bêtes. Ils passent la journée assis, un badge autour du cou, à sourire à des gens qu'ils étrangleraient. Ils tapent des mails avec « bien cordialement » à la fin. Ils font la queue. Ils trient leurs déchets. Ils ne se sont pas battus depuis le collège, ils n'ont pas couru depuis dix ans, ils n'ont jamais tué quelque chose qu'ils ont mangé. Et le soir, seuls, ils regardent deux corps se cogner. Parce qu'au moins là, personne ne dit merci.
Elle ne répond pas tout de suite. Sa cuisse est toujours contre la mienne. Elle a posé le téléphone sur ses genoux, écran vers le haut, et la liste continue de défiler toute seule, doucement, parce qu'il en arrive de nouveaux.
— Qu'est-ce que tu as en tête, dit-elle.
Je bande. Pas parce qu'elle est belle. Parce qu'elle a la voix qu'elle avait hier, celle qui descend d'un ton, celle qui dit « ta queue » comme « ta clé ». Elle l'a rallumée. Comme le point rouge.
— Une levrette, je dis. Pas une gentille. Brutale. Toi à quatre pattes et moi qui te défonce comme si j'avais quelque chose à te reprocher. Sans te demander si ça va. Sans ralentir.
— Continue.
— Ta tête vers le bas. Tes seins qui claquent. Mes mains sur tes hanches, assez fort pour que ça marque. Et tu ne fais pas ta voix de doublage. Tu gueules pour de vrai ou tu la fermes.
Sa main est sur ma cuisse. Je ne l'ai pas vue arriver. Elle est là, chaude, à plat, exactement où elle était hier avant qu'elle prenne mes couilles dans sa paume pour les soupeser.
— Ça me plaît, dit-elle.
Elle appuie un peu.
— Deux angles. Le premier, face caméra. Moi de face, toi derrière. On verrait ma poitrine bouger à chaque coup. Ils adorent ça, les seins qui bougent. C'est presque tout ce qu'ils regardent, en fait. On a fait des cartes de chaleur des zones où l'œil se pose, sur une vidéo. Le visage, les seins, le point de pénétration. Dans cet ordre. Le reste, c'est du décor.
— Et le deuxième ?
— De profil. On verrait ta tête.
Elle remonte la main. Elle s'arrête sur la bosse, à travers le jean. Elle ne serre pas, elle caresse.
— Je suis curieuse de voir le visage que la Plateforme va te donner.
Le visage ment, le corps jamais. Hier, c'était une règle. Aujourd'hui, ça sonne comme une promesse.
— Une tête de plombier de film X des années quatre-vingt, je dis. Moustache, mâchoire carrée, l'air de sortir d'un camion. C'est possible ?
— Tout est possible.
Elle repose son téléphone sur la table basse, écran vers le haut. Il y a un nouveau commentaire.
plus
Elle ne répond pas tout de suite. Elle me regarde, et il y a ce truc dans son œil, ce calcul silencieux que je commence à reconnaître.
— Ce soir, dit-elle. Pas ici.
Elle se lève, ramasse le téléphone, le glisse dans sa poche arrière.
— Fais comme hier. Tu te douches, et tu me rejoins chez moi dans une heure. J'ai des choses à préparer.
Elle est déjà à la porte, la main sur la poignée, quand elle se retourne enfin.
— Et prends ton plus beau caleçon, cette fois.
Elle sort. La porte se referme, pas fort, juste assez pour que je comprenne que la discussion est terminée. Je reste là, avec cette sensation précise que le compte à rebours vient de commencer, et que je connais déjà, plus ou moins, comment il va finir.
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