La porte de la chambre de l'enseignante s'entrouvre et les gonds mal huilés tirent Mélanie de son sommeil. Maïlyne apparaît dans l'encadrement, ses mèches auburn en désordre autour d'un visage livide. Elle s'appuie contre le montant de bois, ses doigts blanchissant sur le chambranle, et sa respiration traîne, alourdie par l'alcool et la fatigue. Elle est toujours habillée.
— Madame ?
Sa voix sort rêche, éraillée pour avoir parlé trop fort au Pirate. Mélanie se relève sur son lit, ses pieds nus trouvant la stabilité du sol frais.
— Maïlyne ? Je croyais que tu...
— Les shooters, l'interrompt l'adolescente en fermant les paupières un instant. Je les regrette déjà. J'ai la tête qui tourne, et je... Elle avale avec difficulté. J'ai l'impression de puer, mais j'ai du mal à me tenir debout : j'ai peur de tomber sous la douche.
La jeune femme laisse ces mots s'évanouir dans le silence de l'appartement. Ses yeux, peu à peu habitués à l'obscurité, commencent à distinguer le corps de son élève en contre-jour de la lumière lunaire emplissant le salon. Soudainement engoncée dans sa robe noire qui lui colle aux reins, collée par la chaleur de la soirée, l'enseignante peine à respirer. L'absence de sous-vêtement lui donne comme une conscience accrue de sa propre peau.
— Maïlyne, je ne suis pas sûre que ce soit...
— S'il vous plaît.
L'adolescente ouvre les yeux, et dans l'éclat trouble de son regard, l'enseignante lit quelque chose de plus profond que la gueule de bois — une vulnérabilité nue. L'héritage des parents qu'elle a perdus, la peur chronique de déranger, de demander trop. Maïlyne se mord la lèvre inférieure, se tenant toujours au chambranle de la porte.
— Je ne veux pas vous mettre mal à l'aise, murmure-t-elle, et sa voix se brise sur la dernière syllabe. Mais je n'ai trouvé personne d'autre ici. Et je sens vraiment que je vais vomir ou m'évanouir si je reste comme ça.
La jeune femme sent ses ongles s'enfoncer dans ses paumes. Le collier en double hélice d'ADN lui écorche la nuque, sa gorge se serre. Elle pense aux frontières qu'elle a juré de respecter, aux concours qu'elle ne veut pas rater, aux regards des collègues si l'on savait. Puis elle pense à cette fille de dix-huit ans qui a embrassé une femme de vingt-trois ans dans une boîte de nuit, qui a osé demander, qui attend maintenant dans un couloir d'appartement avec la nausée au bord des lèvres. Appelant à l'aide.
Elle soupire. Un souffle long qui vide ses poumons de toute résistance, de tout principe bien ordonné.
— D'accord.
La jeune fille tremble en se redressant, et Mélanie doit la soutenir par le coude pour traverser le couloir. Le carrelage froid chuchote sous leurs pas désynchronisés : les pieds nus de l'une, les chaussettes de l'autre glissant sur le sol.
La salle de bain se révèle dans toute son étroitesse : une cabine de douche aux joints jaunis, un lavabo en porcelaine ébréchée, un miroir qui renvoie leurs silhouettes déformées par l'obscurité. Une main sur l'interrupteur principal, la maîtresse de maison hésite, puis pivote vers la petite lampe posée sur le rebord de la fenêtre. Le clic est sec, voire presque irritant.
L'orange inonde l'espace. Pas la violence des néons, mais quelque chose de presque sacré : comme les veilleuses qu'on laisse aux chevets des enfants terrifiés, chassant les cauchemars loin du sommeil. Les ombres s'allongent dans les coins, adoucissent les angles, font de la cabine de douche une alcôve secrète.
— Tu peux t'asseoir sur le rebord du lavabo, dit-elle en désignant la surface de porcelaine. Le temps que je trouve des serviettes propres.
Elle quitte la salle de bain pour aller rejoindre l'armoire de sa chambre. Ses doigts butent sur la pile de serviettes grises, élimées mais propres. Après avoir choisi la plus douce, elle retourne dans la salle de bain où Maïlyne a déjà commencé à se déshabiller.
Son pull en cachemire est accroché au radiateur, révélant une camisole collant à la peau. Les doigts de l'adolescente tremblent sur les boutons de son jean. L'enseignante détourne le regard, feignant de chercher quelque chose dans le panier à linge sale.
— Laisse, murmure-t-elle quand le silence s'éternise. Je vais... je vais t'aider.
Elle s'approche, et l'odeur de la soirée remonte : sueur, fumée, parfum bon marché qui s'est transformé en quelque chose de rance. Profitant des deux bas levés, Mélanie retire la camisole par la tête. Le tissu glisse sur des petits seins sans protection, s'accroche un instant sur le chignon désormais défait. Des mèches flamboyantes s'échappent, caressant leurs joues comme des doigts fantômes. Belle-mère, l'enseignante a connu cette scène de nombreuses fois : pourtant, quelque chose est différent. Incomparable. Impossible.
Le jean suit, puis les chaussettes : la jeune fille se tient devant elle en culotte rose, les hanches trop étroites, les côtes saillantes sous la peau de lait. Elle croise les bras sur sa poitrine modeste et ses coudes forment une barrière fragile.
— Tu peux entrer sous la douche, dit Mélanie en tournant le robinet pour masquer le tremblement de sa voix. Je reste là, de l'autre côté. Je te passerai le gel.
L'eau coule, bruissante contre le bac en porcelaine. Maïlyne franchit le seuil de la cabine alors que la vapeur commence déjà à voiler la vitre et le miroir, à créer des halos autour de la lampe orange. Elle se retourne, le dos contre le mur carrelé, et ses doigts hésitent sur l'élastique de sa culotte.
— Madame ?
Le mot résonne bizarrement dans cet espace clos, chargé de vapeur et de promesses non tenues. Mélanie a envie de dire « Mélanie, appelle-moi Mélanie » mais en même temps, cette situation lui paraitrait incongrue. Encore plus que la situation actuelle. Sa langue s'alourdit dans sa bouche.
— Oui ?
— Je ne peux pas... mes mains tremblent trop.
Maïlyne lève les poings devant elle, et effectivement, les phalanges s'agitent, des feuilles mortes dans un courant d'air. L'adolescente baisse les yeux, et dans la lueur orangée, Mélanie voit la honte lui monter aux joues : pas la pudeur du corps, mais la peur d'être pénible, d'exiger encore, toujours. Mélanie franchit le seuil de la cabine, habillée. Ses pieds sont assaillis par l'eau tiède qui remonte par capillarité sur ses collants. Elle éclabousse sa robe noire, créant des taches sombres qui s'étendent comme des îles volcaniques dans un océan d'encre. Ses doigts glissent sous l'élastique rose. La culotte descend, et Maïlyne soulève un pied, puis l'autre. Soudain elle est là, entière, dans la lumière tamisée.
Mélanie ne dit rien. Elle ne peut pas. Maïlyne est totalement épilée. Pas un poil sur le mont de Vénus, pas un duvet sur les cuisses, pas la moindre ombre sous les bras levés. La peau est lisse comme du marbre poli, comme la surface d'un agar préparé pour la culture bactérienne : uniforme, parfaite, dérangeante dans son absence totale de texture. Mélanie pense à ses propres séances de cire, à cette quête de lisse qui laisse toujours une trace, un poil rebelle. Pas ici. Pas sur ce corps de dix-huit ans qui se tend sous son regard : une simple rougeur témoigne d'une épilation trop récente.
— La température est bonne, murmure Maïlyne, et elle recule sous le jet, laissant le flux couler sur ses épaules, entre ses petits seins insolents, le long de ce ventre plat où Mélanie invente le battement d'un pouls rapide.
L'enseignante attrape le gel douche à l'huile d'argan sur le rebord de la fenêtre. L'étiquette bleue, le logo de la marque bio, tout est familier, peut-être trop familier. Des élèves l'ont remarqué, elle le sait, ces remarques dans les couloirs sur l'odeur de sa peau, ces questions indirectes sur ses habitudes de douche. Pourtant, elle semble ignorer que la jeune va porter cette même odeur.
Elle verse le gel dans sa paume. La texture est sirupeuse, dorée, et l'odeur monte immédiatement — noisette grillée, terre chaude, quelque chose de presque animal. Elle frotte ses mains pour créer une mousse et la pose sur l'épaule de Maïlyne qui sursaute. Cette dernière finit par se détendre, appuyant son front contre le carrelage froid.
— Désolée, souffle Mélanie.
Mais elle ne sait pas pourquoi elle s'excuse. Ses mains glissent. Elle commence par les épaules. Sous ses doigts, une peau vivante, chaude, qui se couvre de chair de poule. Elle suit la colonne vertébrale avec ses paumes, sentant chaque vertèbre dessinant le chemin qui descend jusqu'aux reins creux, remontant pour contourner les côtes. La mousse est emportée par le flux en traînées blanches, révélant constamment la peau qu'elle vient de couvrir.
— Vos mains sont froides, murmure Maïlyne.
Mélanie ne répond pas. Elle a atteint les hanches, et ses pouces s'attardent involontairement sur les fossettes qui s'y forment quand Maïlyne se cambre légèrement. L'élève ne dit rien, ne bouge pas, mais sa respiration s'est faite plus courte, plus audible par-dessus le bruit de l'eau.
La jeune femme descend vers les cuisses, s'agenouillant sur la porcelaine, ignorant sa robe de plus en plus lourde. La peau est si lisse, si dépourvue de tout relief, que ses doigts glissent presque trop vite. Une effluve corsée active ses sens : elle remonte le regard et se retrouve face à la vulve de son élève qui vient de se retourner, rose, palpitante, donnant presque l'impression d'être plus humide au-delà de l'eau qui ruisselle. Rougissant, elle descend son regard et ralentit ses gestes, saisit le mollet, remonte en spirale. Maïlyne gémit. Un son étouffé, immédiatement ravalé, qui résonne dans la cabine comme une confession.
Mélanie retire ses mains. Le gel continue de couler entre ses doigts, visqueux, gênant.
— Je peux... tu peux faire le reste, dit-elle, et sa voix sort plus rauque qu'elle ne l'aurait voulu. Je vais t'attendre dehors.
Elle recule, heurte le cadre de la porte. Dans le miroir voilé, elle aperçoit son reflet déformé : cheveux blonds plaqués sur le front, lunettes embuées, robe noire trempée qui lui colle aux seins et aux hanches comme une seconde peau. Elle ressemble à une autre femme, une femme qui touche ses élèves dans des douches étroites, qui respire l'odeur de leur peau, qui s'arrête à mi-chemin parce que continuer serait... Une femme qu'elle refuse d'être tant la possibilité d'une relation teintée d'autorité la repousse. Tant l'idée de pouvoir faire du mal lui est insupportable.
Elle ne sait pas ce que ce serait. Elle ne veut pas le savoir : cela l'emplit de terreur.
Maïlyne se savonne seule maintenant, ses gestes maladroits visibles à travers le rideau de vapeur. Mélanie pose la serviette sur le porte-manteau, à portée de main et profite pour retirer sa robe humide. Elle s'absente pour aller enfiler son pyjama, un ancien body de jour accompagné, pour l'occasion, d'un short. Elle s'assoit sur le lavabo, les bras croisés sous sa poitrine, les yeux perdus sur l'ombre mouvante derrière la barrière de verre rendue opaque de vapeur. L'eau continue de couler, et elle compte les secondes, les minutes, jusqu'à ce que le robinet se ferme et que Maïlyne émerge, ruisselante, les cheveux noircis par l'humidité, plaqués en mèches sur son front et ses joues.
— Merci, dit l'adolescente qui attrape la serviette, se frotte avec une énergie soudaine qui fait rougir sa peau.
Mélanie sort de la salle de bain, fermant doucement la porte pour respecter l'intimité de celle qui n'était, quelques heures avant, qu'une élève parmi d'autres. Ceci étant, l'avait-elle seulement été un jour ? Elle s'appuie contre le mur du couloir. Le carrelage frais sous ses pieds, elle ferme les yeux, compte jusqu'à dix, jusqu'à vingt, jusqu'à ce que son pouls ralentisse.
Quand elle reparaît, enveloppée dans la serviette grise qui lui arrive aux cuisses, Mélanie a déjà trouvé ce qu'elle cherchait. Un T-shirt de Marc, celui qu'il laisse chez elle pour les week-ends de visite, trop grand pour elle mais parfait pour une jeune fêtarde qui a besoin de se sentir protégée. Le coton bleu marine, usé aux coutures, qui sent encore vaguement son déodorant et le café du matin.
— Tiens, dit-elle en le tendant, sans regarder les épaules nues qui dépassent du bord de la serviette. Pour dormir, ajoute-t-elle devant le regard interrogatif de la jeune fille qui prend le vêtement, leurs doigts se frôlent une dernière fois.
— C'est à votre... à votre mari ?
— Mon conjoint. Marc.
La jeune fille hoche la tête, et quelque chose passe dans son regard : une ombre, une compréhension que Mélanie ne peut déchiffrer. Elle serre le T-shirt contre elle, comme une enfant serre une peluche, et ses épaules s'affaissent sous le poids de la fatigue soudaine.
— Je vais dormir, dit-elle. Bonne nuit, Madame. Merci... Mélanie.
Tandis que l'enseignante écoute résonner son prénom, Maïlyne s'éloigne dans le couloir, pieds nus silencieux sur le carrelage, et Mélanie la regarde disparaître vers la petite chambre où l'attend le lit défait. Elle attend que la porte se ferme — pas de claquement, juste un clic discret, respectueux. Puis elle retourne dans sa chambre, ferme sa propre porte, et s'appuie contre le bois lisse.
Sa tête tourne légèrement, étourdie par l'alcool et le tumulte de ses pensées qui s'entrechoquent. Elle sait que la situation n'est pas normale, que quelque chose cloche. Et pourtant, tout paraît si naturel, comme une vérité qui n'attendait que d'éclater. Devant son lit, elle contemple le drap encore froissé de son sommeil interrompu. Elle devrait dormir. Elle devrait oublier. Quelque chose a changé. Mélanie le sait sans parvenir, ou peut-être oser, mettre un mot dessus. Quelque chose a changé. Elle le sait, elle le sent dans la tension de ses cuisses, dans la chaleur qui ne veut pas se dissiper.
Dans la pièce voisine, plus aucun bruit. Maïlyne dort probablement déjà : elle devrait en faire autant. Elle s'allonge sur le dos et fixe le plafond où dansent les ombres de la rue, essayant de faire sienne la quiétude de l'appartement. Le battement de son propre cœur qui refuse de ralentir semble emplir l'espace, faisant vibrer l'air plus intensément que les basses du Pirate. Malgré la ventilation discrète, l'odeur de l'argan semble toujours flotter dans l'air, mêlée à celle plus douce de la vanille.
Elle finit par fermer les yeux mais le sommeil tarde à venir. Dans son esprit se forme une image qu'elle tente en vain de repousser : une forme mouvante à travers une vitre opacifiée par la buée. Alors elle pense au T-shirt bleu de son conjoint. Un vêtement banal qui l'avait sauvée en constituant une frontière physique à son trouble. Elle finit par s'endormir sans savoir vraiment à quel moment : sa conscience s'est effilochée par fragments.
Un laboratoire, des tubes à essai qui explosent, faisant jaillir de petites volutes odorantes. Le ronronnement d'une ventilation qui peine, Marc qui lui tend un T-shirt trop grand qu'elle ne parvient pas à enfiler. Et cette porte : une porte au bout du couloir interminable de son appartement. Elle pose la main sur la poignée alors que celle-ci pivote déjà : un souffle d'air effleure sa nuque.
Mélanie ne se réveille pas. Dans son sommeil, elle croit distinguer le grincement discret des gonds, puis un bruissement de draps, presque imperceptible. L'odeur d'argan et de vanille se fait soudain entêtante : elle fronce les sourcils. Elle se contente de fermer les yeux plus fort. Les draps se soulèvent et un corps s'insinue contre le sien, épousant la courbe de son ventre et de ses cuisses avec une précision qui suggère la volonté plutôt que le sommeil. Une main attire la sienne sur une douceur chaude. Mélanie soupire dans son rêve et sombre encore plus profondément dans ses rêves tandis que la réalité se brouille.
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