Elle reprit enfin sa marche, lentement, mécaniquement. Chaque pas semblait lui coûter un effort. Elle sentait encore la chaleur entre ses cuisses, cette sensation humide et gênante qui lui rappelait à chaque seconde ce qui venait de se passer.
Arrivée chez elle, un petit studio au troisième étage d’un immeuble gris du côté de Flagey, elle claqua la porte, posa les livres dégoulinants sur la table de la cuisine sans même les essuyer, et s’adossa au mur.
Elle glissa lentement jusqu’à s’asseoir par terre, dos contre le placard, genoux remontés contre la poitrine.
Et là, seule dans le silence de son appartement, elle posa une main tremblante entre ses jambes, par-dessus le jean.
Elle était trempée.
Pas à cause de la pluie.
Elle ferma les yeux.
L’image de l’ange s’imposa immédiatement : les yeux verts, le sourire, la courbe de sa bouche quand elle avait ri, la façon dont ses cheveux humides collaient à ses tempes, la douceur de sa voix.
Nina pressa plus fort.
Un gémissement lui échappa.
Elle n’avait jamais fait ça. Jamais fantasmé sur une femme. Jamais imaginé ce que ça ferait de toucher une peau douce, de sentir des seins contre les siens, de goûter une bouche qui n’était pas celle d’un homme.
Pourtant là, maintenant, elle ne pouvait penser à rien d’autre.
Elle défit le bouton de son jean, glissa sa main à l’intérieur.
Ses doigts trouvèrent sa culotte trempée, puis sa chair gonflée, sensible.
Elle se caressa lentement, d’abord hésitante, puis plus assurée.
Dans sa tête, c’était elle. L’ange. Ses mains à elle. Sa bouche. Sa langue.
L’orgasme arriva vite. Trop vite. Violent, presque douloureux. Elle se mordit la lèvre pour ne pas crier, le corps secoué de spasmes.
Quand ce fut fini, elle resta là, pantelante, la main encore dans sa culotte, les larmes aux yeux.
Pas des larmes de tristesse.
Des larmes de confusion.
De peur.
Et d’autre chose aussi. Quelque chose de plus grand, de plus profond, qu’elle n’était pas prête à nommer.
Elle retira sa main, la regarda comme si elle ne la reconnaissait pas.
Puis elle murmura, dans le silence de la pièce :
« Putain… mais qu’est-ce qui m’arrive ? »
Nina devait se calmer. Pour l’instant, elle ne pensait qu’à une chose : faire taire ce corps qui la trahissait.
Elle traversa la pièce en trois enjambées, alluma la lumière crue de la salle de bain, une ampoule nue qui pendait au plafond et jetait des ombres sur les carreaux blancs. Elle se déshabilla sans même prendre la peine de plier ses vêtements. Le jean mouillé colla à ses cuisses quand elle le descendit ; le pull noir atterrit en boule sur le carrelage. Elle retira sa culotte en dernier, lentement, presque avec appréhension. Le tissu était trempé, collant, imprégné d’une humidité qui n’avait rien à voir avec la pluie. Elle le laissa tomber par terre comme s’il la brûlait.
Elle ouvrit le robinet d’eau froide à fond. Pas de tiédeur réconfortante. Juste le jet glacé qui jaillit du pommeau rouillé. Elle entra sous la douche sans attendre que l’eau ait le temps de couler un peu. Le froid la frappa comme une gifle. Elle retint un cri. L’eau lui coupa le souffle, fit durcir ses tétons en pointes douloureuses, contracta chaque muscle de son ventre. Elle serra les dents, ferma les yeux, laissa le jet lui marteler le visage, le cou, les épaules.
« Allez, reprends-toi, » murmura-t-elle entre ses lèvres bleuies.
« C’est rien. C’est juste… un moment de fatigue. Le stress. La rupture. La fatigue. »
Elle resta là dix minutes, peut-être quinze. Le froid s’insinua partout : dans ses os, dans sa poitrine, dans son crâne. Petit à petit, la chaleur traîtresse entre ses cuisses diminua, se mua en simple engourdissement. Son pouls ralentit. La tension qui lui tordait le bas-ventre s’estompa, comme aspirée par le froid. Quand elle coupa enfin l’eau, elle tremblait de tous ses membres, les lèvres violettes, la peau couverte de chair de poule.
Elle s’enroula dans la serviette rêche qui pendait derrière la porte, celle qu’elle n’avait pas lavée depuis deux semaines, et se frotta vigoureusement. Elle évita de regarder son reflet dans le miroir. Elle ne voulait pas voir ses joues encore rougies, ni ses yeux brillants d’une confusion qu’elle refusait d’admettre.
Dans la cuisine, elle se força à manger. Pas grand-chose : deux tranches de pain de mie un peu sèches, du fromage en tranche industrielle, une tomate molle qu’elle coupa en quartiers sans conviction. Elle mâcha mécaniquement, assise sur le bord du lit, le regard perdu sur le mur en face. Elle mit de la musique en fond, une playlist Spotify qu’elle écoutait quand elle voulait s’endormir, des morceaux doux, presque inaudibles. Elle ne voulait plus penser. Surtout pas à des yeux verts. Surtout pas à un sourire qui creusait des fossettes. Surtout pas à cette sensation de courant électrique quand leurs doigts s’étaient frôlés.
Elle se coucha tôt. Vingt-et-une heures trente. Elle enfila un vieux t-shirt trop grand, un truc à Théo qu’elle n’avait jamais rendu, et un short en coton gris. Elle éteignit la lumière, tira la couette sur elle. Le froid de la douche l’avait engourdie, elle sombra presque immédiatement.
Au début, le sommeil fut noir et vide.
Un trou sans rêves.
Puis, vers trois heures du matin, elle se réveilla en sursaut.
Elle était en sueur.
Le t-shirt collait à sa peau, humide du haut des seins jusqu’au nombril. Son short était trempé entre les cuisses. Elle haletait, le cœur cognant comme si elle avait couru un sprint. Elle resta immobile un instant, les yeux grands ouverts dans le noir, essayant de comprendre ce qui l’avait tirée du sommeil.
Des images. Des flashs. Des fragments de rêve qui s’accrochaient encore à l’intérieur de ses paupières.
Elle était nue. Allongée sur des draps blancs, dans une pièce qu’elle ne reconnaissait pas, peut-être une chambre d’hôtel, peut-être un loft avec de grandes fenêtres. Des mains la caressaient. Des mains fines, douces, aux ongles courts et vernis de noir discret. Ces mains glissaient sur ses seins, pinçaient légèrement ses tétons, descendaient sur son ventre, écartaient ses cuisses avec une assurance tranquille. Une bouche suivait. Une bouche chaude, humide. Une langue qui traçait des cercles lents autour de son clitoris, puis plongeait plus bas, explorait, goûtait. Nina se cambrait dans le rêve, gémissait, agrippait des cheveux châtain clair, ondulés, humides de sueur.
Et puis un flash plus net : un visage. Des yeux verts qui la regardaient, brillants, malicieux. Un sourire. Ces fossettes. Cette femme, l’ange, entre ses jambes, la langue en elle, les doigts qui la pénétraient lentement, profondément, pendant que sa bouche aspirait son clitoris avec une précision diabolique.
Nina ferma les yeux très fort, comme si ça pouvait chasser les images.
Ça ne les chassa pas.
Au contraire.
Son corps réagit instantanément. Une nouvelle vague de chaleur envahit son bas-ventre. Ses tétons durcirent sous le t-shirt mouillé. Elle sentit son sexe pulser, gonfler, réclamer.
« Non… » murmura-t-elle dans le noir. « Pas encore… »
Mais sa main droite descendit déjà, presque malgré elle. Elle glissa sous l’élastique du short, trouva son sexe déjà trempé, encore plus que tout à l’heure. Elle était trempée comme jamais. Pas juste humide. Détrempée. Les lèvres gonflées, le clitoris dur comme une petite perle douloureuse.
Elle hésita une seconde.
Puis elle céda.
Elle se caressa d’abord doucement, du bout des doigts, en cercles lents autour du clitoris, comme dans le rêve. Elle revit la langue de l’ange, non, pas l’ange, la femme, la fille aux yeux verts, qui la léchait exactement au même rythme. Elle accéléra. Ses hanches se soulevèrent du matelas. Elle enfonça deux doigts en elle, profondément, les courba pour trouver ce point qui la faisait toujours chavirer. Elle les fit aller et venir, vite, fort, pendant que son pouce frottait son clitoris sans relâche.
Les flashs revenaient par saccades.
Elle voyait maintenant l’ange au-dessus d’elle.
Nue.
Corps parfait, seins ronds aux tétons roses, ventre plat, hanches dessinées.
Elle se penchait pour l’embrasser. Leurs langues se mêlaient, goût de sel et de désir. Puis l’ange descendait à nouveau, embrassait ses seins, mordillait ses tétons, descendait plus bas, écartait ses cuisses d’un geste ferme et reprenait sa langue là où elle l’avait laissée.
Nina gémit plus fort. Elle ne se retenait plus. Le lit grinçait sous ses mouvements. Elle enfonça un troisième doigt, étira son sexe, sentit la brûlure délicieuse de la plénitude. Elle imaginait maintenant les doigts de l’ange en elle, longs, fins, experts. Elle imaginait sa bouche sur son cou, murmurant des mots qu’elle n’entendait pas mais qu’elle comprenait.
« Laisse-toi aller… jouis pour moi… »
L’orgasme arriva comme une déflagration.
Plus violent que quand elle était rentrée chez elle.
Plus violent que tout ce qu’elle avait connu ces derniers mois.
Son corps se contracta violemment, ses cuisses se serrèrent autour de sa main, son dos se cambra si fort qu’elle crut qu’elle allait se briser. Un cri rauque lui échappa, pas un gémissement discret, un vrai cri, primal, presque animal. Elle sentit son sexe se contracter autour de ses doigts, spasme après spasme, une jouissance qui semblait ne jamais vouloir s’arrêter. Du liquide chaud coula entre ses cuisses, trempa le short, la couette, le matelas.
Quand ça se calma enfin, elle resta là, pantelante, les doigts encore en elle, le cœur battant à tout rompre.
Et puis les larmes arrivèrent.
Pas des larmes discrètes, non. De grosses larmes chaudes qui roulèrent sur ses tempes, trempèrent l’oreiller. Elle pleurait franchement maintenant, le corps secoué de sanglots qu’elle ne contrôlait plus.
« Qu’est-ce qui m’arrive… » chuchota-t-elle entre deux hoquets.
« Qu’est-ce qui m’arrive, putain… »
Elle retira sa main, la regarda dans la pénombre. Ses doigts brillaient de mouille. Elle les essuya sur le t-shirt, dégoûtée d’elle-même.
Elle n’avait jamais pleuré après un orgasme. Jamais.
Elle se sentait sale. Pas physiquement, enfin, pas seulement.
Sale dans sa tête. Sale dans son corps qui avait réagi comme ça, deux fois en quelques heures, à l’idée d’une femme. Une femme qu’elle ne connaissait même pas. Une femme dont elle ignorait jusqu’au prénom.
Elle roula sur le côté, remonta les genoux contre sa poitrine, serra les bras autour d’elle comme pour se protéger d’elle-même. Les sanglots continuaient, plus faibles maintenant, mais toujours là, comme une pluie intérieure qui refusait de s’arrêter.
Elle pensa à Théo. À ses baisers un peu maladroits, à ses mains qui ne savaient jamais vraiment où aller, à son sexe qui la faisait jouir, oui, mais jamais comme ça. Jamais avec cette intensité brute, presque douloureuse.
Elle pensa à Marie, sa meilleure amie, qui lui avait dit un jour, en riant :
« Tu sais, Nina, l’amour, ça n’a pas de genre. Ça arrive, c’est tout. »
Elle avait levé les yeux au ciel à l’époque.
« Ouais, ben moi c’est avec les mecs, point barre. »
Et maintenant ?
Maintenant elle pleurait dans son lit, après avoir joui en pensant à une inconnue, en imaginant son corps contre le sien, sa bouche sur son sexe, ses doigts en elle.
Elle ne comprenait rien.
Rien du tout.
Elle finit par se rendormir, épuisée, le visage encore humide de larmes, le corps encore secoué de petits frissons résiduels.
Dehors, la pluie avait cessé.
Mais en elle, la tempête ne faisait que commencer.
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