L'éducation de Noé
Chapitre 3
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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L'éducation de Noé — Chapitre 3

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Ce qui accroche d'emblée, c'est le décalage : un cours de droit des obligations, l'article 1128, et en dessous du pantalon, une réalité bien plus compliquée. L'auteur tire une tension subtile de presque rien — un élastique qui remonte, une main glissée sous la table, une question à laquelle on ne peut pas vraiment répondre. On suit Noé qui se raccroche au quotidien — Hugo, le café brûlant, les frites — pour tenir debout, et la voix intérieure qui s'invite entre deux prises de notes est rendue avec une économie de mots remarquable.

L'éducation de Noé

Chapitre 3

Le premier cours commença à neuf heures, et à neuf heures dix je savais déjà que la journée serait longue.
L’amphi était à moitié vide, comme tous les mardis. Je m’installai au quatrième rang, côté allée, la place que je prenais toujours. Je posai mon sac sur mes genoux, sortis mon ordinateur, ouvris un document vierge. Tout cela, je l’avais fait cent fois. Mes gestes étaient exactement ceux de la veille, et de toutes les semaines d’avant.
Sauf que la chaise en plastique était froide. Le tissu du string, lui, ne l’était pas, et le contraste m’arracha une grimace que je transformai en bâillement.
— Tu fais la gueule ? souffla Hugo en se laissant tomber à côté de moi.
— Je dors pas.
— Ça se voit.
Il sortit un paquet de chewing-gums, m’en proposa un. J’en pris un. Mâcher m’occupa la bouche, ce qui était déjà ça.
La professeure de procédure civile commença à parler du délai d’appel. Je notai le titre, la date, le premier article. Mes doigts tapaient, réguliers, sans une faute. Sous mon pantalon, l’élastique remontait sur ma hanche gauche. Quelques millimètres. Je les sentais comme un gravillon dans une chaussure.
Je glissai une main sous la table. Je tirai sur ma ceinture, juste assez, d’un geste que je voulus anodin, celui d’un type qui se met à l’aise. Le tissu redescendit. Je restai immobile deux secondes, le cœur un peu trop rapide, et je regardai autour de moi. Hugo recopiait un schéma. La fille devant moi jouait avec ses cheveux. Personne.
Dix minutes plus tard, je recommençai.
À la pause, je pris la direction des toilettes en marchant d’un pas ordinaire, les mains dans les poches de ma parka que je n’avais pas quittée. Le couloir sentait le café brûlé et la vieille moquette. Je poussai la porte du dernier box, rabattit le loquet, et je baissai les yeux sur moi.
Rien ne dépassait. Rien. Le gris anthracite disparaissait entièrement sous la toile du pantalon, et mon tee-shirt tombait assez bas pour tout couvrir. Je me redressai, tirai la chasse par principe, et ressortis. Devant le miroir, je me lavai les mains plus longtemps que nécessaire, en vérifiant mon profil du coin de l’œil. Un garçon de vingt ans, cerné, les cheveux en désordre, qui avait l’air d’avoir mal dormi. Ce qui était exact.
— T’es là ? lança une voix dans mon dos.
Sam se tenait dans l’encadrement de la porte, deux gobelets en carton à la main. Il m’en tendit un.
— On t’a pris un café. T’as une tête de déterré.
— Merci.
— T’as fait quoi de ta nuit ?
— Console. Jusqu’à minuit passé. Mon père a ramené sa… enfin, une amie qui joue, et on a enchaîné.
— Une amie qui joue ? Sérieux ?
— Elle est nulle, dis-je. Elle se fait sauter avec ses propres grenades.
Sam rit. Je ris avec lui, d’un rire correct, juste, presque sincère. Je bus une gorgée de café brûlant en regardant le sol, et je me demandai comment on faisait pour avoir l’air de quelqu’un qui n’a rien à cacher. Il suffisait, apparemment, de ne rien changer. De parler comme d’habitude, de rire aux mêmes endroits, de marcher au même rythme. Seulement, à chaque pas, je sentais un pli se déplacer.
Le deuxième cours fut pire. Droit des obligations, une heure et demie sans pause, un prof qui n’autorisait pas qu’on sorte avant la fin. Je pris la place habituelle, côté allée, et je vis que Léa s’était assise juste derrière moi. Elle posa son sac sur mon dossier.
— Salut, Noé. T’as pas tes notes d’hier ? J’ai raté la fin.
— Si. Je te les envoie ce soir.
— Génial.
Elle se pencha pour attraper sa trousse. Sa tête passa à quelques centimètres de mon épaule. Je crus sentir son regard descendre le long de mon dos jusqu’à ma ceinture. Je me raidis. Mon tee-shirt, tiré trop haut, découvrait-il quelque chose ? Je ne voyais pas, je ne pouvais pas me retourner. Je me redressai lentement, glissai ma main derrière moi, tirai le tissu vers le bas d’un coup sec, et croisai les bras sur ma poitrine comme si j’avais froid.
— Ça va ? murmura Léa.
— Ouais. Un courant d’air.
— Il fait vingt-cinq degrés dans cet amphi.
— Alors c’est moi.
Elle ricana, retourna à ses affaires. Je ne respirai pas pendant une bonne minute.
Je ne sais pas à quel moment ça commença. Vers onze heures et demie, peut-être. Le prof parlait du contenu du contrat, du consentement vicié, et j’écoutais, vraiment, je tapais. Puis une phrase passa, un mot, je ne sais plus lequel, et dans ma tête un fil de nylon noir courut le long de mon bras. Rien de plus. Une image. Mais mon corps répondit avant que je comprenne, avec cette docilité qui m’humiliait.
Je serrai les cuisses. Je fixai l’écran du prof. Ce n’était pas le moment. Ce n’était jamais le moment, mais surtout pas là, entre deux cents étudiants, avec ce string trop petit pour contenir quoi que ce soit. Le matin, devant le miroir, il couvrait. Plus maintenant.
Car c’était cela, le vrai problème : il n’y avait pas de place. Le caleçon, d’habitude, retenait tout, maintenait tout. Là, le tissu cédait à la moindre pression. Ce qui devait rester en place s’échappait par le côté et se coinçait contre la toile du pantalon. Je sentais le bord de l’élastique, la chaleur, la contrainte. Je devais être gêné. Seulement gêné. Je me répétai ce mot comme une consigne : gêné, gêné, gêné.
Je pensai à la déclaration d’impôts. À l’article 1128 du Code civil, dans l’ordre : consentement, capacité, contenu licite et certain. Je récitai les trois conditions dans ma tête. Je pensai à mon oncle Bernard qui postait des chaînes de messages à la famille. Je pensai à mes dents. Rien ne marchait mieux que la douleur : je pinçai l’intérieur de ma cuisse, discrètement, à travers la poche.
— Noé ? chuchota Hugo.
— Quoi ?
— T’es tout rouge.
— J’ai chaud.
— Tout à l’heure t’avais froid
— Les deux.
Il haussa un sourcil, mais le prof haussa la voix et il se tut. Je gardai le sac sur mes genoux jusqu’à la fin du cours. Je ne me levai pas quand les autres se levèrent. Je rangeai mon ordinateur au ralenti, vérifiai trois fois que mon chargeur n’était pas resté sous la table, et j’attendis que la rangée se vide.
À midi, quelque chose en moi céda.
Je ne décidai pas d’arrêter, je cessai simplement. Je fus tout à coup très fatigué de me surveiller, de glisser ma main, de lisser mon tee-shirt. Je me dis que le tissu faisait ce qu’il faisait, que personne ne regardait mon pantalon, que j’avais assez d’ennuis avec mon propre visage.
À la cafétéria, on s’installa au fond, près de la vitre, à notre table. Hugo avait commandé trois frites pour tout le monde, Sam racontait une histoire de colocataire, Léa riait. Je m’assis, le sac sous la chaise, les jambes écartées juste ce qu’il fallait. Je mangeai. Je répondis. Je plaisantai deux fois.
Pourtant, chaque fois que je me levais pour chercher un verre d’eau, une serviette, du sel, mon corps se rappelait la présence du string. Le tissu avait glissé. Il avait pris sa propre route, quelque part entre mes cuisses et mes hanches, et il y avait des endroits où il ne voulait plus rester. Je marchai jusqu’au distributeur de boissons comme on traverse un pont de singe, avec une dignité de façade, le dos raide, en essayant de ne pas me pencher.
— Tu boites ? demanda Sam à mon retour.
— Non.
— T’as une façon de marcher bizarre.
— J’ai dormi sur le côté.
— Ah ouais, ça arrive.
Il n’insista pas. J’éprouvai pour lui une reconnaissance ridicule.
— Sérieux, dit Léa en piquant une frite dans mon assiette, t’es sûr que ça va ? Depuis ce matin, t’es à côté de tes pompes.
— Je suis crevé.
— Sam nous a raconté. C’est ta nouvelle copine du jeu vidéo qui te fatigue ?
— C’est pas ma copine. C’est la compagne de mon père.
La phrase tomba un peu trop sèchement. Léa leva les mains.
— OK, OK. Désolée.
— Non, c’est moi. Pardon.
Je souris. Un vrai sourire, que je réussis à tenir jusqu’au bout. Dans ma tête, une voix calme comme un satin noir me demandait : pourquoi tu ne veux pas te faire plaisir tous les jours ? Je poussai l’assiette de frites vers le centre de la table.
L’après-midi passa mieux. Séminaire, puis TD, puis une heure de trou à la bibliothèque, un manuel ouvert devant moi, sans lire une ligne. Le string était toujours là. Je le sentais chaque fois que je croisais les jambes. Mais je ne vérifiais plus rien. Dans la vitre qui donnait sur la cour, mon reflet avait l’air de n’importe qui.
Autour de moi, des étudiants dormaient sur leur table, d’autres révisaient en chuchotant. Une fille en jupe courte passa devant moi pour aller chercher un livre. Je ne baissai pas les yeux tout de suite. Ce n’était pas ce qu’on aurait pu croire. Je regardais ses collants, et je me demandais s’ils glissaient autant que le string, si elle sentait tout, si elle avait appris à faire semblant. Cette pensée m’étonna. Je ne m’étais jamais demandé comment elles faisaient.
À dix-sept heures, je sortis du bâtiment avec les autres, au milieu du flot. Hugo me donna une tape sur l’épaule.
— À demain. Dors, hein.
— Promis.
— Et dis à ta copine de console qu’elle nous laisse un peu de toi.
— C’est pas ma copine.
— Je sais, je sais.
Il s’éloigna en riant. Je restai quelques secondes sur le parvis, la main dans la poche de ma parka, à regarder les silhouettes se disperser. Puis je me dirigeai vers l’arrêt de bus. Personne ne m’avait regardé de toute la journée. Personne n’avait rien vu.
Je m’assis sur le banc de l’abribus, le sac entre mes pieds, et je fermai les yeux. Dans ma tête, je fis l’inventaire. Un string gris anthracite. Une marque rouge sur la hanche, là où l’élastique avait frotté toute la journée. Une envie de rentrer, de l’arracher, de le remplacer par n’importe quoi. Un vieux caleçon troué. Un maillot de bain.
Mais je savais déjà ce que je trouverais en ouvrant le tiroir. Deux strings. Pas un seul bout de coton. Restait le caleçon de lundi, au pied du lit, si Camille ne l’avait pas ramassé. Je savais qu’elle l’avait ramassé. Elle avait tout jeté, avec la même tranquillité qu’elle avait mise à ranger ma chambre, à me tendre deux feuilles d’essuie-tout, à me dire que ça ne faisait de mal à personne.
Le bus arriva dans un chuintement de freins. Je me levai. Le string, au même instant, trouva une nouvelle façon d’être insupportable.
Je montai quand même.
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