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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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L'éducation de Noé — Chapitre 4

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Ce qui retient, c'est la précision du regard de Noé sur lui-même : il compte ses propres hésitations, il les nomme, il les rate. La scène de la boutique tient en quelques gestes et quelques silences, et pourtant elle pèse bien plus que ce qu'elle montre. On aime cette façon qu'a le texte de laisser les moments lourds de sens passer sans les souligner — l'écriture avance, tranquille, et c'est justement ça qui fait mal.

L'éducation de Noé

Chapitre 4

Je poussai la porte à dix-sept heures trente, le dos moulu, le string toujours aussi présent. L’odeur du café me guida vers la cuisine avant même que j’aie posé mon sac.
Camille était assise au comptoir, une tasse devant elle, une tartine de confiture à moitié entamée dans une assiette. Elle portait une robe bleu nuit, à manches courtes, dont l’encolure plongeait si bas qu’elle suivait presque la ligne du sternum. Je m’efforçai de regarder ses mains. Mon regard glissa quand même. Elle avait très peu de poitrine, et le tissu n’essayait pas de le cacher. Il tombait droit, léger, avec une élégance qui n’avait rien à demander.
— Salut, Noé. Ta journée s’est bien passée ?
— Super !
Et toi ?
Le mot sortit tout seul, comme « merci » ou « s’il vous plaît ». Je l’avais dit à Hugo le matin, au prof à midi, à la caissière de la cafétéria. Je ne l’avais pas pensé une seule fois.
— Moi, j’ai galéré, dit-elle en essuyant ses doigts sur une serviette. Une traduction pour une maison d’édition très pointilleuse. Trois allers-retours pour une virgule. J’ai failli leur envoyer mon manuscrit relié en cuir pour qu’ils se calment.
Je ris. Elle but une gorgée de café, me regarda par-dessus la tasse.
— Super, vraiment ? demanda-t-elle. Avec tout ça, je veux dire.
Mon sac glissa de mon épaule et heurta le carrelage.
— Je… oui. Enfin. Ça va.
— Tu as dit « super ».
— Oui.
Elle reposa sa tasse. Elle prit son temps.
— Si c’était super, on pourrait faire les choses bien. Il y a une boutique à dix minutes d’ici, je connais la patronne. Ça te dirait de racheter de quoi tenir une semaine ?
Je compris le malentendu une demi-seconde trop tard. Elle croyait que j’avais apprécié. Il aurait suffi de dire non, que la journée avait été un calvaire, que j’avais passé six heures à guetter chaque pli. Mais elle avait dit « boutique », et dans ma tête, une porte s’était entrouverte. Mon ventre se contracta, d’une façon que je reconnaissais maintenant. Et puis il y avait l’autre chose : dire non, c’était lui avouer que « super » n’était qu’un mot de politesse. Je n’avais jamais su contredire quelqu’un qui sourit comme ça.
— D’accord, dis-je.
Elle finit son café en deux gorgées, rinça la tasse, attrapa son manteau noir et ses clés. Je la suivis jusqu’à la voiture, une petite berline grise, propre, qui sentait la vanille et l’ambre. Je m’assis côté passager, le sac entre les pieds. Camille conduisait les deux mains sur le volant, sans un geste en trop, sans jamais dépasser la limitation. Je la regardais de profil, les yeux posés sur la route avec une tranquillité que je lui enviais.
Nous ne parlâmes presque pas. Elle mit une radio à bas volume. Je regardai défiler les devantures, un pressing, une boulangerie, un coiffeur. Je n’osai pas demander ce que j’allais faire. Je me contentai de croiser les jambes pour que mon pantalon ne dise rien.
La boutique se trouvait entre un opticien et une agence immobilière. Une façade noire, une vitrine opaque, une enseigne discrète, en lettres rouges, que j’aurais prise pour celle d’un salon de coiffure si je ne l’avais pas lue. Camille se gara en double file un instant, puis trouva une place. Elle poussa la porte sans hésiter. Une clochette tinta.
À l’intérieur, la lumière était chaude, tamisée. Des présentoirs en bois sombre, des étagères alignées, des mannequins en lingerie, du cuir, des cordes enroulées, des boîtes dont je ne comprenais pas l’usage. Une musique lente, quelque part. Je restai près de l’entrée, les mains dans mes poches, le cœur trop fort.
— Salut Annabelle, lança Camille. Sympa, ta combinaison.
La femme derrière le comptoir leva la tête. Elle devait avoir une quarantaine d’années. Elle portait une combinaison intégrale noire, d’un matériau brillant et très fin, qui épousait chaque centimètre de son corps depuis le cou jusqu’aux chevilles, et jusqu’au bout des doigts. Ses mains étaient gainées de la même matière. Quand elle posa la paume à plat sur le comptoir, je vis le tissu se tendre sur les phalanges, et je détournai les yeux.
— Merci, répondit-elle. Elle est neuve, je la teste. Qui est-ce ?
— C’est Noé. Il lui faudrait des sous-vêtements.
Annabelle me regarda de haut en bas, avec une curiosité professionnelle, sans la moindre moquerie. Un sourcil se leva.
— Un soumis ?
Camille ne répondit ni oui ni non. Elle laissa la question en suspens, comme elle laissait les silences, et ne me regarda pas. Je ne dis rien non plus. Démentir, c’était la contredire, et je n’en avais ni la force ni, je m’en rendais compte, l’envie.
« Soumis ». J’aurais pu me sentir humilié, j’attendis que cette sensation arrive. Elle vint, bien sûr, une brûlure au creux de la nuque. Mais elle n’était pas seule. Juste derrière, plus lente et plus chaude, une autre sensation se glissait, et c’est elle qui me retint de protester. Ce que je cachais depuis des années dans ma chambre, derrière une porte fermée, et ce que je ne m’étais jamais avoué, venait de recevoir un nom prononcé à voix haute. Personne n’avait reculé.
— Tombe bien, dit Annabelle. J’ai reçu un carton hier. Des centaines de pièces, rien n’est encore en rayon. Venez.
Elle nous guida derrière le comptoir, à travers un rideau de perles, jusqu’à une arrière-boutique éclairée au néon. Au milieu des cartons empilés, un grand colis ouvert reposait sur le sol, rempli de sachets plastique, de dentelles, de satin, de couleurs.
— Prends ce qui te plaît, me dit Camille. Tu pourras les essayer, si tu veux. Il y a une cabine ici.
— Les essayer ? répétai-je.
— Ce serait dommage d’en ramener une dizaine et que la moitié ne tienne pas.
— Elle a raison, dit Annabelle. Les tailles varient beaucoup d’une marque à l’autre.
Je m’agenouillai devant le carton. Le sol de béton froid me mordit les rotules à travers le pantalon. Je plongeai les mains dans les sachets. Les doigts me tremblaient un peu. La plupart des pièces étaient roses, blanches, lavande, ornées de petits nœuds, de fines broderies, de rubans. Je cherchai des noirs, des gris, quelque chose de discret. Il n’y avait presque rien. Tout était mignon, doux, visible.
Derrière moi, les deux femmes s’éloignèrent de quelques pas. Elles parlaient bas. Leur amitié se devinait aux rires, aux phrases coupées en deux, à ce ton que prennent les gens qui se connaissent depuis longtemps. J’attrapai un sachet de dentelle rose, puis un autre, bleu ciel. Je les posai à côté de moi.
— Et avec Vincent…
La voix d’Annabelle s’était élevée d’un demi-ton. Je levai la tête. Camille la regarda. Rien d’autre : un regard, posé, qui dura à peine.
— Annabelle, dit-elle d’une voix plate.
Annabelle se tut. Elle jeta un coup d’œil vers moi par-dessus l’épaule, l’air d’une élève qui venait de lâcher un secret. Puis elles passèrent toutes deux derrière le rideau de perles, qui cliqueta, et leurs voix s’éteignirent.
Je restai immobile, un sachet à la main. « Et avec Vincent… » Avec Vincent quoi ? Je repensai à mon père, qui avait vidé trois verres sans réfléchir, qui avait posé la main sur l’épaule de Camille et l’avait laissée décider de qui rangerait. À la phrase qu’elle avait prononcée dans le salon, sur le ton de la météo. À la façon dont mon père, un homme qui dirigeait des salles de réunion entières, avait ri dans son verre, un peu trop court.
Je me demandai si mon père lui obéissait. Si ce que je venais de voir, dans cette boutique, avec ce mot posé si simplement, était exactement ce qui se jouait chez nous depuis des semaines, derrière des portes que je n’avais jamais ouvertes.
Je me forçai à arrêter. Je ne voulais pas savoir. Pas maintenant, pas à genoux devant un carton de dentelle. Je refermai la pensée, net, et je me remis à chercher.
Quelques minutes plus tard, j’avais six pièces à côté de moi, et aucune ne me ressemblait. Je ne savais pas combien j’avais le droit d’en prendre. Je n’osai pas compter.
La clochette de la porte tinta, loin devant. Une voix de client, un bonjour. Le rideau de perles cliqueta, et Camille revint seule.
— Annabelle a du monde, dit-elle. Alors ?
— J’en ai six.
— Moi, j’en prendrais douze, pour commencer. Mais c’est toi qui vois.
— D’accord.
Je me remis au travail, plus vite. Camille s’accroupit près de moi, sa robe bleue glissant sur ses genoux. Elle examina ce que j’avais mis de côté, un à un, avec le sérieux d’une couturière.
— Celui-ci te irait bien, je crois. Celui-là me semble fragile. La dentelle verte, peut-être ?
— Comment tu sais ?
— Je ne sais pas. Dis-moi si je me trompe.
Elle ne se trompait pas, et c’était bien ça le problème. Je pris la dentelle verte. Elle ajouta six pièces à ma pile, avec un soin si naturel que j’eus presque envie de la remercier. Quand nous eûmes réuni nos douze pièces, elle se releva et me tendit la main pour m’aider. Sa paume était sèche, fraîche. Je me levai sans y penser.
— Tu as fait des choix très justes, dit-elle en parcourant la pile des yeux.
Elle me conduisit vers une cabine, au fond de l’arrière-boutique, séparée du reste par un rideau de velours. Une chaise, un miroir en pied, un crochet. Elle s’arrêta devant l’ouverture.
— Je reste ou je t’attends dehors ?
Je cherchai la réponse qui ne la blesserait pas. Il n’y en avait qu’une.
— Tu peux rester.
Elle tira le rideau derrière nous deux.
— On peut commencer par le pantalon, si ça ne te dérange pas. Sinon on ne saura pas si ça tient.
Je dénouai ma ceinture. Mes doigts butèrent sur la boucle.
Ce n’était qu’une question. Quelques mots polis, un ton de réception. Mon corps n’attendit pas la fin de la phrase. Je récitai l’article 1128 : consentement, capacité, contenu licite et certain. Au deuxième mot, j’avais perdu. Mon corps, lui, avait déjà donné le sien.
Je fis glisser mon pantalon sur mes cuisses, et dans la lumière crue de la cabine, je vis ce que le tissu gris n’arrivait plus à contenir. Camille baissa les yeux, puis releva le regard vers mon visage. Elle ne dit rien. Il n’y eut même pas un sourire. C’était pire, et c’était mieux.
Je portai les mains à l’élastique pour retirer le string gris. Elle parla avant que j’aie fini.
— Tu peux garder ton tee-shirt. Mais j’ai toujours trouvé que ça se portait mieux sans rien d’autre. Comme un trophée. On le montre, on ne le cache pas. Qu’en penses-tu ?
Je cherchai une objection, quelque chose de logique, de solide, un argument juridique. Je trouvai plusieurs débuts de phrases. Aucun ne survivait à son regard, qui n’exigeait rien et qui attendait quand même. Lui dire non, c’était lui dire qu’elle avait tort devant un miroir et quatre mètres carrés de velours.
— Oui, bien sûr, dis-je. Ça se tient.
Je passai mon tee-shirt par-dessus ma tête. Puis le string. Je restai debout devant elle, nu, les bras ballants, le cœur battant dans la gorge. Je devais être gêné. Je l’étais. Mes joues brûlaient, mes épaules rentraient vers l’avant. Rien n’avait changé depuis l’amphi ce matin : mon corps décidait seul, et la pièce sembla soudain se rétrécir.
Camille ne commenta pas. Elle tendit la main vers la pile, sélectionna une culotte rose, en dentelle.
— Celle-ci est jolie. On pourrait commencer par elle.
— Oui.
Je l’enfilai. La dentelle était fraîche, souple, elle épousa mes hanches d’un seul mouvement. Je tirai l’avant, ajustai, et me tournai vers le miroir. Elle tenait. Elle tenait vraiment. On devinait tout, bien sûr, la forme restait nette sous le tissu, mais rien ne bougeait, rien ne se promenait. Sauf que ce n’était pas moi qui tenais : c’était la dentelle. Pour la première fois depuis ce matin, mon corps était à sa place, et je n’y étais pour rien.
Je croisai son regard dans la glace. Elle regardait la culotte, puis moi, et elle hocha la tête une seule fois, comme on valide une épreuve. Je n’aurais pas su dire si ce hochement m’était destiné.
Elle me passa la suivante. Je les essayai l’une après l’autre, dans le silence de la cabine, sous le regard patient de Camille, qui s’était assise sur la chaise, une jambe croisée sur l’autre. La verte, la lavande, la blanche à bordure de satin, la bleue. Les culottes tenaient toutes. Elles étaient opaques, sauf une, en dentelle fine, qui ne cachait presque rien. Camille la repoussa du bout du doigt vers le tas des refusées, puis la reprit, la posa de l’autre côté. Elle ne dit pas pourquoi.
Les strings, c’était une autre histoire. Le tissu étroit tirait, glissait, il fallait une patience que je n’avais plus. Je m’y repris quatre fois pour le premier. Chaque fois que je croyais avoir trouvé la bonne position, mon corps me trahissait, et tout recommençait. Je serrai les dents. J’en avais assez. J’en avais assez de cette impression de ne plus rien commander, de n’être qu’un spectateur de mes propres réactions.
Camille ne bougea pas de sa chaise. Elle ne proposa pas son aide, et je lui en fus reconnaissant. Elle regardait ses ongles, le plafond, le rideau, partout sauf là où j’aurais eu à rougir. J’aurais voulu m’excuser. Je ne savais pas de quoi.
Quand j’eus fini, elle se leva, prit la culotte rose en dentelle sur la pile, et la tint un instant entre ses doigts.
— On pourrait la garder. Ça t’éviterait de remettre l’autre.
— Si tu veux.
— C’est toi qui décides.
Elle sourit, à peine. Je me rhabillai. Le string gris finit au fond de mon sac, roulé en boule. La toile du pantalon par-dessus la dentelle me parut, pour la première fois, presque supportable. Camille ramassa le reste, tira le rideau, et nous retournâmes vers la boutique.
Annabelle nous attendait derrière la caisse, les mains gantées de noir croisées devant elle. Le client était parti. Elle regarda la pile de sachets que Camille déposa sur le comptoir, puis moi, puis Camille.
— Douze pièces, compta-t-elle. Il lui fallait vraiment des sous-vêtements.
— Je plaisante rarement, répondit Camille.
Elle sortit son téléphone, le posa sur le lecteur. Un petit bip. Annabelle glissa les sachets dans un sac noir, sans logo, et le tendit. Camille le prit, et le garda à la main, comme si c’était à elle.
Nous sortîmes. La clochette tinta derrière nous. Dehors, le jour baissait.
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