Je ne me retourne pas tout de suite. C'est un vieux réflexe, quelque chose que le corps apprend avant la tête et qu'il n'oublie jamais vraiment : laisser venir, ne pas montrer qu'on a entendu, compter les pas. Deux, trois, quatre. La voix est arrivée avant la silhouette, une voix claire, avec un accent qui s'entend sur les voyelles, un accent qu'on ne place pas immédiatement mais qui rend chaque mot un peu plus rond qu'il ne devrait être.
Sur la table, mon café refroidit dans sa grande tasse blanche. La lumière de juin danse sur le bois verni, ces taches dorées qui glissent quand un nuage passe au-dessus du lac et que le soleil se décide enfin. Dehors, l'eau d'Évian est si lisse qu'on dirait qu'elle a été repassée, et l'air sent la crème brûlée et le fond un peu vert du large.
Quand je lève les yeux, elle est déjà là, debout entre ma table et la vitre, un carnet de croquis serré contre elle comme quelqu'un qui tient un peu trop fort ce qu'il a de plus précieux. Une robe claire. Un pendentif qui pend à son cou, une petite forme que je n'identifie pas tout de suite. Et cet air de quelqu'un qui a pris une décision en traversant la salle et qui ne redescendra pas.
— Est-ce que je peux m'asseoir ici ? Toutes les autres tables sont prises, tu vois.
Je regarde la salle, par habitude. Elle ment mal. Il y a au moins trois tables libres derrière elle, près du comptoir, celle sous l'affiche des thermes, celle devant la plante. Elle a choisi la mienne longtemps avant d'entrer.
— Hum, drôle de façon d'aborder un inconnu.
Elle rit. Pas une manière polie de rire, pas ce petit son qu'on fabrique pour ne pas vexer. Un vrai rire, la tête qui part sur le côté, la main qui se pose à plat sur le dossier de la chaise libre, les doigts écartés.
— C'est pas drôle, c'est direct.
Elle s'assoit quand même. Elle pose son carnet sur la table, bien au centre, comme si elle installait un drapeau. Puis elle me regarde franchement, sans baisser les yeux une seconde, et je comprends que le mensonge des tables n'était pas un mensonge de timidité.
— Tu es plus beau vu de près, en plus. Ça valait le coup de prendre le risque.
Je ne relève pas le compliment. Je souris, c'est plus fort que moi, et quelque chose dans ma nuque se détend d'un cran que je n'avais pas autorisé.
— Que puis-je t'offrir à boire pour féliciter ton audace ?
Ses yeux s'écarquillent, brillants, puis elle se mord la lèvre inférieure pour retenir le rire qui monte, et elle agite doucement la main, le geste de quelqu'un qui refuse et qui insiste en même temps.
— Oh non, c'est moi qui dois t'inviter. C'est mon moyen de me faire pardonner de t'avoir dérangé. Un café crème, ça me va très bien. Tu veux quoi ?
— Je vais prendre un latte caramel.
— Un latte caramel, c'est noté !
Elle se lève d'un mouvement, ajuste la bandoulière de son sac sur son épaule, et le bout de sa basket effleure ma chaise en passant, un effleurement qu'on ne peut pas ne pas sentir. Elle est déjà tournée vers le comptoir quand elle s'arrête, glisse un regard par-dessus son épaule.
— Ne t'en va pas avant que je revienne, d'accord ?
— Non, je compte bien boire mon café avant. Et je suis du genre curieux.
Elle disparaît dans son propre rire, un rire clair qui s'envole jusqu'au comptoir. Elle parle au barista avec les mains, elle gesticule, elle se penche, elle recule. Et toutes les dix secondes, sans se cacher, elle jette un regard vers ma table. Comme si elle vérifiait que je suis toujours là. Comme si j'étais un objet qu'elle a trouvé et qu'elle craint de perdre entre deux allers-retours.
Il y a le carnet.
Il est resté ouvert sur la table, à moitié rabattu, la couverture cartonnée marron, les pages légèrement gonflées comme un carnet qu'on traîne partout. Je le regarde trop longtemps. C'est mon métier de regarder les choses trop longtemps — ma vie entière consiste à vérifier ce qui cloche, à repérer la porte mal fermée avant qu'elle ne s'ouvre, à lire une scène avant d'y entrer. Alors je fais ce que je fais toujours. Je me penche. Je tourne une page du bout du doigt.
Des vieilles façades d'abord. Des balcons en fer forgé d'un Évian que je connais par cœur, dessinés d'un trait rapide, un peu dur. Des passants attablés, vus de dos, épaules baissées. Le lac, esquissé à grands traits croisés, jamais fini, comme si l'eau refusait de se laisser fermer. Je tourne encore. Une main. Un chat. Une bicyclette contre un mur ocre. Cette fille voit le monde en morceaux et elle le recolle à sa manière.
Et puis je tombe sur moi.
Je suis là, sur la page, assis seul à cette table, le regard tourné vers la fenêtre. Elle m'a pris de profil, le coude sur la table, la tasse devant moi. Le trait n'est pas flatteur — c'est mieux que flatteur. Le trait est *vrai*. Elle a dessiné la ligne de mon dos telle qu'elle est, un peu raide, cette raideur que je garde même quand je crois me reposer. Elle a dessiné une main qui tient une tasse comme on tient un geste appris.
— Je dessinais ce que je voyais de plus intéressant, tu sais.
Sa voix me tombe juste à l'oreille, chaude, tout près. Je n'ai pas entendu les deux tasses se poser sur la table. Je n'ai entendu qu'elle et elle était déjà derrière moi, penchée, et je sens maintenant son souffle une seconde sur la peau de mon cou, à l'endroit exact où l'on n'a pas de défense.
Je referme le carnet. Trop vite. Mes doigts laissent une marque humide sur le carton.
— J'en suis flatté.
C'est tout ce que je trouve. Elle se rassoit en tirant sa chaise, remet une mèche rebelle derrière son oreille, le bout des doigts sur le bord brûlant de sa tasse.
— Tu as l'air très… quelqu'un de plutôt ouvert aux autres. J'aime ta franchise. Et ton toupet.
Le mot la fait pouffer.
— Mon toupet ?
— Ton culot.
— Ah. *Mon culot.*
Elle rougit un peu, la couleur monte sur ses pommettes et elle ne cherche pas à la cacher, elle la laisse faire son travail, la tête penchée, le sourire qui s'étend lentement sur ses lèvres comme quelque chose qui se décide.
— Merci. Je voulais pratiquer mon français, mais tu es déjà beaucoup plus agréable que tous les exercices de l'université.
— Que fais-tu par ici, si loin de ta fac ?
— Je suis étudiante à Paris, mais je suis originaire de Roumanie.
Elle remue son café, un petit tour de cuillère, deux, et son regard s'allume quand elle parle de ça.
— Je profite des vacances d'été ici, jusqu'à septembre. Pour découvrir la région et dessiner tous les beaux endroits.
— Je m'en doutais, à l'accent. Tu parles bien le français, c'est bien.
Elle éclate de rire, se frappe la cuisse, s'incline dans un petit salut théâtral, et son accent s'épaissit d'un coup quand elle rit de bon cœur, comme si le rire relâchait la langue et lui rendait le pays.
— Merci, c'est gentil ! J'ai travaillé dur, tu sais. Je me trompe encore souvent. Mais tu ne te moques pas de moi, c'est déjà beaucoup.
— Comment t'appelles-tu ?
Elle tend la main par-dessus la table, et je vois enfin le pendentif : un petit pinceau, minuscule, en métal fin.
— Je m'appelle Kate. Et toi, comment tu t'appelles, monsieur au latte caramel qui laisse une inconnue s'asseoir à sa table ?
Je ris. Je tends la main. Sa paume est chaude, un peu humide du verre de sa tasse, et serrée fermement, sans mollesse. Je m'appelle Aurélien. Et le prénom me sort de la bouche en même temps que mes doigts entourent les siens parce que je n'ai pas décidé le geste, il m'a échappé. Enchanté Kate.
Elle ne lâche pas ma main tout de suite.
— Enchantée, Aurélien. C'est un très joli prénom, ça me plaît beaucoup.
Elle le dit comme si elle jugeait le mot, comme si elle le pesait, et elle le garde encore une seconde de trop dans sa bouche. Puis elle retire sa main lentement, trop lentement, et la ramène vers sa tasse, le regard qui reste accroché au mien, et je réalise que c'est elle qui a interrompu le contact, pas moi. Elle reprend son souffle.
— Tu viens souvent dans ce café ?
— Oui, j'aime bien venir prendre mon café ici le matin, avec la vue sur le lac. Et toi, depuis combien de temps es-tu là ?
— Ça fait seulement une semaine que je suis arrivée. Et je suis déjà complètement tombée amoureuse de cet endroit.
Elle souffle sur sa tasse, boit une petite gorgée, et son regard s'en va vers le lac derrière moi, ce lac que je connais depuis que je marche, cette ligne d'eau qui a vu toutes les étés de ma vie déborder et se retirer.
— Oui, ça fait ça, ici. C'est pour ça que tant de gens nés ici refusent de partir.
Son doigt trace un cercle lent sur la couverture de son carnet, deux cercles, trois.
— Tu viens d'ici, alors ? Tu as toujours vécu ici, pas vrai ?
— Oui. Je suis né ici, et j'ai monté mon entreprise ici. Je m'en sors pas mal.
— C'est trop impressionnant ! Créer sa propre entreprise, sur une terre qu'on connaît par cœur, il faut beaucoup de courage. Tu fais quoi, si je peux demander ?
— Conseil en sécurité. J'ai mis mon expérience de l'armée au service des autres.
Son visage change. La légèreté reste, le rire est toujours là, mais il y passe autre chose, une attention sérieuse, une façon de me regarder qui n'est plus celle d'une fille qui drague à une terrasse.
— C'est un vrai métier, ça. Tu aides les gens à rester en sécurité. C'est pas rien du tout.
— Non, c'est pas rien.
— Tu aimes ce que tu fais ?
— Oui. J'ai de la chance de faire un métier qui est aussi une passion.
Elle pose sa main sur mon poignet. Un geste spontané, léger, le bout des doigts sur la veine, la chaleur de sa paume jusqu'à mon pouls. Elle ne le retire pas tout de suite. Elle ne le retire pas du tout, pendant un moment qui dure plus longtemps qu'une politesse.
— C'est la plus belle chose qui existe. Faire ce qu'on aime, dans l'endroit qu'on aime. Je suis un peu jalouse, tu sais.
— Tu risques de ne pas repartir en septembre. En deux mois, ici, on tombe amoureux.
Je laisse la fin de la phrase en suspens. Je ne sais pas pourquoi je la laisse en suspens. Ou je sais parfaitement : c'est une question cachée, et j'attends qu'elle décide, elle, si elle veut y répondre.
Elle rit. Son rire ralentit peu à peu, et son regard repart sur le lac, plus rêveur qu'avant, son doigt qui frôle mon poignet, là, posé, insupportablement tranquille. Puis elle me regarde à nouveau, et le sourire revient, plus doux, plus malin.
— Et si je tombais amoureuse avant septembre, tu me conseillerais de rester, Aurélien ?
La question reste posée entre nous sur le bois de la table, à côté des tasses. Je pourrais dire beaucoup de choses. Je pourrais dire ce qu'un homme bien dirait, ce qu'un homme prudent dirait, la phrase propre, la phrase qui ne s'engage pas.
— Je ne peux pas faire de choix à ta place.
Voilà. La phrase tombe. Elle n'est ni tendre, ni dure. C'est ma vraie phrase, et elle est peut-être la moins gentille de toutes, parce qu'elle renvoie à elle ce qu'elle n'a pas demandé à porter seule.
Kate retire sa main de mon poignet, doucement. Un peu trop rapidement. Ses joues rosissent, une seconde, deux. Elle se remet à tourner sa cuillère dans son café, les yeux sur le fond de la tasse, comme si quelque chose d'important s'y était noyé.
— Désolée. Je suis un peu trop impulsive, parfois.
Elle s'éclaircit la gorge, reprend un ton plus léger, lève les yeux sur moi comme on rouvre une fenêtre.
— Tu dessines toi aussi, de temps en temps ?
— Non, je suis plutôt dans la photo.
Sa main s'arrête sur le manche de la cuillère. Je continue.
— Pas de retouche informatique. J'aime prendre le temps.
Je marque une pause. Je ne sais pas pourquoi je fais cette pause. Je la fais.
— S'il faut, je refais plusieurs fois la photo, jusqu'à avoir le rendu que je veux.
Elle ne sourit pas tout de suite. Elle entend mesurer le poids de ce que je viens de dire — elle mesure vraiment, je le vois, il se passe quelque chose entre les mots — et puis le sourire lui remonte du fond, large, lumineux, et elle se penche en avant, les coudes sur la table, le souffle un peu plus court.
— C'est exactement ce que je fais avec mes croquis ! On a la même passion, en quelque sorte, non ? Tu devrais me montrer une de tes photos, un de ces jours. Je serais vraiment curieuse de voir ce que tu photographies.
— Je pourrais, oui.
Je regarde ma montre. Vingt minutes perdues, que je n'ai pas senties passer. Le rendez-vous de onze heures m'attend de l'autre côté de la ville, mais l'information me parvient de loin, comme une voix dans une autre pièce.
— Mais là, je dois aller travailler. J'ai un rendez-vous important.
Elle se redresse tout de suite. Pas de geste de regret, pas de moue. Elle attrape un stylo dans son sac, déchire une page de son carnet — la page suivante, celle qui vient juste après mon portrait — et écrit quelque chose dessus, rapidement, la langue légèrement tirée hors des lèvres comme font certains enfants quand ils écrivent.
— Pas de problème. Le travail, c'est important.
Elle me tend le papier. Je le prends. L'écriture est penchée, un peu serrée, avec le neuf de quelqu'un qui tient son stylo trop fort.
— Voilà mon numéro. Pour que tu me préviennes quand tu veux me montrer tes photos. D'accord ?
Je plie la feuille en deux. Je la mets dans la poche de ma veste de travail, à côté du stylo que je perds toujours. Je ne regarde pas le numéro tout de suite. Je sais que je le regarderai dans la voiture, au feu rouge, avant d'avoir fait un mètre dehors.
Je me lève. Elle reste assise, le menton sur la main, les yeux qui me suivent, et elle ne fait pas mine de partir — elle commande un autre café, je le vois du coin de l'œil, elle rouvre son carnet à la page suivante, elle recommence à dessiner.
À la porte, l'air de juin me frappe au visage, chaud, avec l'odeur du lac et un peu de l'eau froide qui monte du large. Deux cigarettes éteintes traînent dans le cendrier extérieur. La rue descend vers les thermes. Quelque part, mon rendez-vous de onze heures m'attend, ponctuel, le genre de rendez-vous où il faut arriver à l'heure et dire les choses bien.
Dans ma poche, la page déchirée repose contre mon stylo. Je marche vite. Je ne me retourne pas.
Pas tout de suite. Il y a une vitre, quand même, à cinq mètres derrière moi, et j'ai cette chose que j'ai toujours eue, même avant l'armée, ce défaut qui fait que je vérifie. Je jette un regard en arrière. Elle est là, penchée sur son carnet, le pinceau au bout de son cou qui pend dans le vide quand elle se penche, et elle dessine — pas moi, cette fois, mais la terrasse, la vitre, la rue, quelque chose devant elle, quelque chose que je ne verrai pas.
Je remets ma main dans ma poche. Le papier est tiède. Je ne l'ai pas encore lu, et je sais déjà que je vais le faire dans dix minutes, et que ce sera trop tôt, et que je le ferai quand même.
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