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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Sous les toits — Chapitre 4 · Chapitre 5

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Ce qui retient vraiment, c'est la précision avec laquelle le texte restitue les petites hésitations d'Elsa — ces fractions de seconde où quelque chose se joue sans qu'elle puisse encore le nommer. L'humour affleure là où on ne l'attend pas, désamorçant la tension sans jamais l'effacer. Le rythme alterne à merveille entre légèreté et trouble, et on tourne les pages sans s'en apercevoir.

Sous les toits

Chapitre 4 · Chapitre 5

Chapitre 5 — L’eau
Le lendemain matin, Elsa se réveilla avec la sensation d’avoir vécu quelque chose qu’elle ne pouvait raconter à personne. Rien, dans sa chambre, n’en portait la trace. Les vêtements prêtés par Camille étaient pliés sur la chaise, le tube de pommade reposait près du lavabo et Paris commençait à remuer derrière la fenêtre. Pourtant, elle se sentait différente. La nuit avait ôté une partie de l’ambiguïté derrière laquelle elle se protégeait depuis sa rencontre avec Camille. Elle ne pouvait plus prétendre qu’elle admirait seulement une belle femme. En même temps, les images de Nina et le souvenir d’Hugo lui avaient interdit une autre conclusion trop simple. Elle n’était pas soudain devenue indifférente aux hommes. Son désir semblait simplement avoir cessé d’obéir à la frontière qu’elle lui croyait naturelle.
Elle remit tout de même sa brassière pour aller à l’université. Le geste lui parut presque comique après la soirée de la veille, mais elle n’était pas prête à transformer chaque journée en défi. Le tissu frotta immédiatement sur les petites irritations du dos et elle grimaça en pensant à ce que Camille dirait si elle la voyait. Elle choisit néanmoins un modèle plus souple, desserra les bretelles et enfila un tee-shirt léger. L’idée de passer plusieurs heures au milieu d’étudiants sans aucune protection sur sa poitrine restait trop difficile. Elsa commençait peut-être à accepter son corps ; elle n’était pas encore devenue Camille.
Elle arriva à l’université avec quelques minutes d’avance et aperçut Nina près de l’amphithéâtre. Celle-ci discutait avec deux étudiants, un café à la main, son petit appareil photo accroché au poignet et ses cheveux bouclés encore légèrement humides. Elsa ralentit presque malgré elle. Après les images de la nuit, elle aurait préféré quelques secondes supplémentaires pour retrouver une attitude normale, mais Nina leva les yeux exactement à ce moment-là. Son visage s’éclaira immédiatement. Elle abandonna presque aussitôt la conversation qu’elle avait commencée et vint vers Elsa avec un sourire immense. Avant de la rejoindre, elle déclencha une fois. Elsa entendit le petit bruit sec et se raidit. Nina lui montra immédiatement l’écran : elle avait photographié seulement son reflet dans la vitre de l’entrée, coupé à hauteur des épaules, avec les étudiants flous derrière elle. « Je supprime si tu veux. » Elsa regarda l’image plus longtemps qu’elle ne l’aurait cru. Elle ne l’aimait pas encore assez pour la garder elle-même, mais elle ne la détestait pas. Elle répondit : « Non, garde. »
L’accueil fut beaucoup plus chaleureux qu’Elsa ne l’avait imaginé après seulement deux journées. Nina posa une main sur son bras puis l’attira spontanément contre elle dans une accolade brève. Elsa se raidit une fraction de seconde. Le geste n’avait probablement aucune signification particulière ; Nina était simplement tactile, généreuse dans sa manière d’être avec les autres. Pourtant, Elsa sentit la proximité de son corps, le parfum discret de ses cheveux et la chaleur de son bras autour de sa taille. Tout cela ne dura que quelques secondes, mais suffisamment pour faire resurgir dans son esprit des images qu’elle aurait préféré ne pas retrouver au milieu d’un couloir universitaire.
Quand elles se séparèrent, Nina garda encore une main sur son avant-bras et lui annonça qu’elle lui avait gardé une place. Cette simple attention troubla Elsa presque autant que l’accolade. Elle n’avait pas l’habitude qu’on l’attende aussi vite. Au lycée, les amitiés s’étaient construites lentement, sur des années. Nina semblait fonctionner autrement : elle décidait qu’elle appréciait quelqu’un et le lui faisait comprendre sans toutes les précautions dont Elsa entourait presque chaque relation. Elsa répondit avec un sourire qu’elle jugea maladroit et se demanda aussitôt si Nina avait remarqué son bref mouvement de recul.
Mathis arriva quelques minutes plus tard avec deux cafés, dont il tendit l’un à Nina avant de demander à Elsa ce qu’elle prenait habituellement. Il avait ce matin-là un pull sombre qui accentuait la largeur de ses épaules et des cheveux encore mal séchés. Elsa éprouva immédiatement le petit trouble familier de la veille. Elle le trouva beau, clairement et simplement beau, sans devoir analyser ce que cela signifiait. Lorsqu’il lui proposa de lui offrir un café à la pause suivante pour compenser le fait de ne pas avoir deviné sa commande, elle accepta avec un sourire. Nina leva les yeux au ciel et déclara qu’il flirtait déjà au deuxième jour. Mathis protesta en riant. Elsa sentit ses joues chauffer, mais la plaisanterie lui plut.
La matinée devint ainsi une étrange succession de sensations contradictoires. Nina se penchait vers elle pour lui montrer une note ou chuchoter un commentaire et leurs épaules se touchaient. Mathis, assis de l’autre côté, cherchait régulièrement son regard lorsqu’il plaisantait. Elsa se surprit à apprécier les deux proximités de façons différentes. Avec Mathis, elle retrouvait un langage connu : la possibilité d’un flirt, l’attention d’un garçon, l’idée simple qu’un baiser pourrait arriver un jour. Avec Nina, rien n’était clair. Le moindre contact semblait prendre un poids disproportionné précisément parce qu’Elsa ignorait s’il existait quelque chose à comprendre.
À la pause, ils descendirent tous les trois prendre un café. Mathis proposa une soirée étudiante prévue le vendredi. Nina accepta immédiatement puis se tourna vers Elsa avec une expression qui semblait considérer sa présence comme acquise. Elsa hésita. Elle n’avait aucune raison de refuser, mais l’idée d’une soirée où elle retrouverait à la fois Nina et Mathis lui donna soudain l’impression d’entrer dans une expérience dont elle ne maîtrisait pas les règles. Elle finit par dire qu’elle viendrait probablement. Mathis lui répondit qu’il la tiendrait responsable si elle se défilait. Nina ajouta qu’elle viendrait la chercher elle-même. Elsa rit, partagée entre l’envie de fuir cette attention et celle de ne surtout pas la perdre.
À midi, Nina découvrit avec consternation qu’Elsa n’aimait pas le fromage. Elle considéra cette information comme une trahison gastronomique majeure et entreprit de lui citer plusieurs plats susceptibles de la convertir. Elsa repoussa successivement raclette, tartiflette et gratins avec une fermeté qui fit rire Mathis. Elle pensa immédiatement à Camille et à leur soulagement commun devant le marché lorsqu’elles avaient découvert qu’aucune des deux n’aimait ces plats. Elle raconta cette coïncidence sans donner plus de détails, et Nina déclara qu’il faudrait donc qu’elle rencontre un jour cette mystérieuse propriétaire afin de les rééduquer toutes les deux. Elsa sentit quelque chose se nouer en elle à l’idée de voir Nina et Camille dans la même pièce.
Après le déjeuner, Nina fit défiler quelques images prises depuis la rentrée. Il n’y avait presque aucun portrait posé : des mains sur une table, une fille qui riait la tête rejetée en arrière, une paire de chaussures abandonnée sous un banc, le dos d’un garçon penché sur ses notes. Elsa comprit que Nina regardait moins les visages parfaits que les moments où les gens oubliaient leur propre apparence. Elle demanda pourquoi. Nina haussa les épaules. « Parce que dès qu’on sait qu’on est regardé, on commence à mentir un peu. » Elsa pensa à toutes les fois où elle rentrait le ventre ou baissait les épaules devant un miroir. La phrase resta avec elle.
L’après-midi passa vite. Avant de partir, Mathis marcha avec Elsa jusqu’au métro. Nina avait pris une autre direction et, pour la première fois, ils se retrouvèrent seuls. Il lui demanda d’où elle venait, si Paris lui plaisait vraiment, puis parla un peu de sa propre famille. La conversation n’avait rien d’exceptionnel, mais Elsa appréciait la facilité avec laquelle il se tenait près d’elle. Sur le quai, il se pencha pour entendre ce qu’elle disait au moment où une rame arrivait et son visage se retrouva à quelques centimètres du sien. Elsa ressentit très clairement l’envie qu’il se rapproche encore. Il ne le fit pas. Cette frustration légère la rassura presque : les hommes continuaient à lui plaire de la manière la plus concrète qui soit.
Quand elle rentra, Camille était dans le salon avec son sac de sport posé près du canapé. Elle allait à la piscine dans moins d’une heure. Elsa avait presque oublié la proposition faite quelques jours auparavant, mais Camille, elle, s’en souvenait parfaitement. Elle lui proposa de l’accompagner pour quelques longueurs, simplement afin d’observer sa technique et de commencer à renforcer son dos. Elsa hésita. La natation ne lui déplaisait pas ; ce qui la paralysait soudain était beaucoup plus simple : il faudrait se mettre en maillot devant Camille.
Elle passa une main machinale derrière son dos et sentit la bande de sa brassière. Camille remarqua le geste et sourit. Elle n’eut pas besoin de demander pour comprendre qu’Elsa l’avait remise. Au lieu de la gronder, elle observa seulement que la peau risquait de ne pas apprécier. Elsa admit qu’elle n’avait pas encore le courage d’aller en cours sans. Camille répondit que personne ne lui demandait de devenir quelqu’un d’autre en trois jours. Cette phrase eut plus d’effet sur Elsa que si elle lui avait lancé un défi. Elle monta chercher son maillot.
Elle possédait un bikini noir très simple acheté au début de l’été avec sa mère. Dans sa chambre, elle le regarda longtemps avant de l’enfiler. Le haut triangulaire couvrait suffisamment sa poitrine sans parvenir à créer le moindre volume. Elle se contempla de face puis de profil. Son ventre était parfaitement plat, ses longues jambes occupaient presque tout le miroir, mais son regard revenait encore à cette poitrine minuscule et aux tétons dont la forme restait parfois perceptible sous le tissu. Elle enfila par-dessus un jean et un sweat, glissa son maillot de rechange dans son sac avec une serviette et descendit. Dans sa précipitation, elle ne vérifia pas le reste.
Le trajet jusqu’à la piscine se fit à pied. Camille parla de technique, du crawl et surtout du dos crawlé, probablement le plus utile pour corriger sa posture. Elsa l’écoutait réellement, mais une partie de son esprit restait fixée sur ce qui allait se passer dans les vestiaires. La piscine possédait des cabines individuelles et elle aurait pu se changer seule. Pourtant, Camille posa naturellement son sac devant un banc de l’espace commun, exactement comme plusieurs femmes autour d’elles. Elsa resta quelques secondes debout avec sa serviette serrée contre elle, hésitant entre l’envie de disparaître derrière une porte et celle, beaucoup plus difficile à reconnaître, de rester.
Camille portait déjà son maillot sous ses vêtements. Elle retira son tee-shirt puis son pantalon avec un naturel absolu. Son maillot une pièce sombre soulignait son corps sans chercher à le transformer. Sur son mètre quatre-vingt-un, les années de natation apparaissaient plus nettement encore que sous une robe : les épaules étaient dessinées, le ventre ferme, les cuisses longues et musclées. Elsa sentit son regard descendre malgré elle. Elle s’était souvent demandé si elle enviait Camille ou si elle la désirait. Depuis la nuit précédente, cette distinction lui paraissait beaucoup moins mystérieuse. Elle pouvait envier sa confiance et, dans le même temps, avoir envie de son corps.
Dans l’eau, Camille devint presque une autre personne. Sa grande taille, si visible sur terre, semblait enfin appartenir exactement à l’élément pour lequel elle avait été construite. Elle nageait avec des mouvements longs, réguliers, silencieux. Elsa savait nager correctement mais sans technique particulière. Camille lui demanda quelques longueurs de crawl puis de dos, observa sa manière de crisper les épaules et commença à la corriger. Plusieurs fois, elle posa une main contre son omoplate ou son épaule pour lui faire sentir la position correcte. Dans l’eau, ces contacts avaient une intensité différente : il n’y avait plus entre elles l’épaisseur des vêtements, seulement la peau mouillée et le maillot.
Camille lui demanda de se mettre sur le dos et soutint quelques secondes le milieu de sa colonne pendant qu’Elsa cherchait son équilibre. Celle-ci fixa le plafond avec une concentration excessive. La main de Camille était sous son dos, l’autre stabilisait son épaule. Tout avait une justification parfaitement claire. Le corps d’Elsa, lui, semblait de moins en moins intéressé par les justifications. Le froid de l’eau avait déjà rendu ses tétons sensibles sous le maillot ; l’excitation qui se mêlait à cette réaction amplifia encore chaque frottement du tissu. Elle se retourna brusquement pour recommencer à nager, comme si l’effort pouvait remettre les choses à leur place.
Au bout de trois quarts d’heure, elle était épuisée et heureuse. L’exercice avait fini par occuper suffisamment son esprit pour qu’elle cesse de penser à chaque geste. Elle découvrait même un certain plaisir à utiliser son corps autrement qu’en l’observant dans un miroir. Ses longues jambes, qu’elle considérait surtout comme une caractéristique esthétique, devenaient un avantage. Ses bras trouvaient progressivement un rythme. Son dos travaillait. Camille lui fit remarquer qu’elle progressait vite, et Elsa ressentit une fierté simple, presque enfantine, qui n’avait rien à voir avec son attirance.
Le trouble revint dans les vestiaires. Camille posa ses affaires sur le même banc et commença à se sécher les cheveux. Elsa aurait pu choisir une cabine ; cette fois encore, elle resta. Camille abaissa les bretelles de son maillot avec ce naturel désarmant qui semblait rendre inutile toute cérémonie autour de la nudité. Elsa détourna d’abord les yeux puis les releva malgré elle. Cette fois, son regard fut moins abstrait que lors des jours précédents : il suivit la ligne des épaules encore humides, la poitrine pleine que le maillot venait de libérer, le ventre ferme, les hanches et les fesses marquées par les années de natation, avant de remonter avec une culpabilité presque immédiate vers le visage de Camille. Ce n’était pas une inspection ; c’était précisément ce qui la troublait. Elle avait envie de regarder une femme nue parce que ce corps lui plaisait, et la tranquillité avec laquelle Camille l’habitait rendait ce désir plus difficile encore à déguiser en simple admiration.
Quand vint son tour, Elsa sentit sa propre hésitation devenir presque physique. Le bikini mouillé collait à sa peau. Elle noua sa serviette autour de sa taille puis se tourna légèrement de façon à présenter son dos à Camille. Ses doigts défirent l’attache. Le tissu resta collé quelques secondes avant de se décoller. Elle passa une bretelle, puis l’autre, et sentit l’air plus frais du vestiaire atteindre sa poitrine. Ses tétons se dressèrent presque immédiatement. Elle maintint instinctivement le haut contre elle avant de comprendre qu’il faudrait bien le lâcher pour l’enlever complètement.
Elle aurait pu se cacher sous la serviette. Elle aurait pu rejoindre une cabine. Elle ne le fit pas. Très lentement, elle retira le haut et resta quelques secondes, dos tourné, les bras légèrement repliés devant sa poitrine. Ce qui la troublait n’était plus seulement la nudité. Elle voulait savoir si Camille la regardait. Cette pensée la bouleversa davantage que son propre corps découvert. Elle tourna légèrement la tête. Camille rangeait son maillot dans un sac plastique et leva les yeux exactement à cet instant. Leurs regards se rencontrèrent. Elsa ne sut pas si Camille avait regardé son corps auparavant. Elle vit seulement son attention rester une fraction de seconde avant de revenir vers son visage.
Camille lui demanda si son dos la démangeait après le chlore. Elsa répondit que oui, un peu. Elle se tourna davantage pour lui montrer les zones irritées, oubliant momentanément de protéger sa poitrine autrement que par ses bras croisés. Camille s’approcha et examina les rougeurs sans les toucher d’abord, puis posa deux doigts près de l’une d’elles. Elsa frissonna. La proximité de Camille, le froid du vestiaire et sa propre excitation rendaient ses tétons presque douloureusement sensibles. Elle craignit soudain que son corps ne révèle trop clairement ce qu’elle s’efforçait encore de garder pour elle. Camille attribua visiblement le frisson au froid et lui conseilla simplement de bien sécher sa peau.
Elsa s’enveloppa enfin dans sa serviette et ouvrit son sac pour se rhabiller. Elle trouva son tee-shirt, son jean, ses chaussettes, puis fouilla une première fois au fond. Elle recommença plus lentement, déplaça sa trousse, secoua la serviette de rechange et finit par comprendre ce qui manquait. Dans la précipitation du départ, elle avait oublié de prendre une culotte propre. Celle qu’elle portait avant la piscine était humide de transpiration et elle n’avait aucune envie de la remettre. Elle resta devant son sac ouvert comme si le vêtement pouvait apparaître par miracle.
Camille remarqua son immobilité et lui demanda ce qui se passait. Elsa hésita avant d’avouer son oubli, avec un embarras disproportionné. Elle expliqua à mi-voix qu’elle allait donc devoir remettre son jean sans rien dessous. Camille la regarda une seconde puis éclata franchement de rire. Ce n’était pas un rire moqueur ; il avait au contraire quelque chose de si spontané qu’Elsa finit par rire elle aussi. Toute l’importance qu’elle venait de donner au problème disparut presque immédiatement. Camille lui fit remarquer qu’elle survivrait probablement aux vingt minutes de marche jusqu’à l’appartement et qu’il existait des catastrophes plus graves dans la vie d’une étudiante.
Elsa enfila son tee-shirt puis resta avec la serviette autour de la taille devant le jean posé sur le banc. Camille, qui rangeait ses propres affaires, remarqua son hésitation et lui lança simplement : « Elsa, mets ton jean. » Le ton était si évident que la jeune femme leva les yeux au ciel avant de sourire. Elle se tourna légèrement, retira la serviette et enfila le pantalon. Le denim frais se posa directement contre ses fesses puis remonta entre ses cuisses ; lorsqu’elle tira le tissu jusqu’à la taille et ferma la braguette, elle sentit avec une précision nouvelle chaque endroit où le pantalon touchait d’ordinaire une culotte. Rien n’était réellement obscène dans cette sensation, mais l’absence de couche intermédiaire rendait chacun de ses mouvements plus intimes. Elle fit deux pas et comprit aussitôt pourquoi la marche jusqu’à l’appartement risquait de lui rappeler continuellement son oubli.
Camille continuait de sourire. Elle finit par avouer qu’elle était probablement mal placée pour se moquer. L’été, lorsqu’il faisait très chaud à Paris, il lui arrivait souvent de sortir sans sous-vêtements sous une robe. Elle aimait la sensation de liberté, le fait de n’avoir presque rien entre son corps et le tissu léger qui bougeait autour de ses jambes. Elle en parla comme d’une habitude parfaitement personnelle, presque d’un secret qu’elle gardait pour elle-même au milieu de la ville. Elsa pensa immédiatement aux robes qu’elle avait vues sur Camille et sentit son imagination les modifier malgré elle.
Camille ajouta qu’Elsa devrait essayer un jour si elle en avait envie. « On pourra le faire toutes les deux, tu verras, sous une robe c’est très agréable. » La proposition fut formulée avec suffisamment de légèreté pour ressembler davantage à un jeu qu’à un défi. Elsa, elle, ne sut pas immédiatement quoi répondre. Quelques jours auparavant, sortir sans brassière lui semblait déjà inconcevable ; Camille lui proposait maintenant de supprimer aussi l’autre sous-vêtement. Puis Camille regarda son jean et reconnut qu’elle n’avait jamais tenté l’expérience avec un pantalon. Sous une robe, le tissu ne touchait presque pas le corps ; sous un jean, ce devait être tout autre chose. Elle observa Elsa avec une lueur amusée et ajouta que le frottement devait peut-être être plutôt agréable, avant d’éclater de rire de sa propre remarque.
Elsa sentit son visage s’embraser mais se mit à rire elle aussi. Elle reprocha à Camille de ne penser à ce détail qu’après l’avoir laissée enfiler son pantalon, ce qui amusa encore davantage la jeune femme. L’humour changeait tout. Quelques minutes auparavant, Elsa avait vécu chaque seconde presque nue dans ce vestiaire avec une intensité déraisonnable. Maintenant elles plaisantaient simplement parce qu’elle avait oublié une culotte. Pour la première fois depuis longtemps, son corps devenait aussi le sujet d’une légèreté partagée et non uniquement d’une inquiétude.
Dans la rue, pourtant, la phrase de Camille lui resta en tête. Le contact du jean était effectivement inhabituel à chacun de ses pas. Elle l’aurait probablement oublié au bout de quelques minutes si Camille n’avait pas formulé son hypothèse. Désormais chaque mouvement lui rappelait leur conversation. Elsa marchait à côté d’elle en essayant de ne pas sourire toute seule. Quand Camille lui demanda ce qui l’amusait, elle ne répondit « rien » avec une rapidité tellement suspecte que Camille recommença à rire.
Sur le chemin du retour, elles parlèrent aussi de l’université. Elsa raconta l’accueil de Nina, l’accolade qui l’avait surprise, puis le café avec Mathis. Elle s’efforça de présenter les deux avec le même détachement, mais Camille remarqua visiblement sa gêne. Elle lui demanda lequel des deux l’impressionnait le plus. Elsa protesta aussitôt que la question était absurde. Camille haussa les épaules et répondit qu’elle n’avait pas demandé lequel elle voulait épouser, seulement lequel la troublait. Elsa resta silencieuse quelques secondes avant d’admettre, presque à contrecœur, qu’elle n’en savait rien. C’était précisément le problème.
Camille n’insista pas. Elle observa seulement que, lorsqu’on avait dix-huit ans, ne pas savoir pouvait être une réponse parfaitement acceptable. Elsa la regarda. Il était impossible de déterminer si Camille avait compris plus qu’elle ne disait. Elle connaissait l’existence de Mathis et de Nina, mais pas les images qui avaient peuplé la nuit précédente. Elle connaissait surtout, peut-être, les regards qu’Elsa posait sur elle. Cette possibilité rendit la marche silencieuse pendant quelques mètres.
De retour à l’appartement, Elsa proposa de cuisiner. Jean avait envoyé un message pour prévenir qu’il rentrerait tard, et Camille accepta avec l’enthousiasme désormais prévisible de quelqu’un qui considérait toute préparation maison comme un luxe. Pendant qu’Elsa découpait des légumes, Camille prit une douche puis revint dans une robe légère. Ses cheveux encore humides et la simplicité du vêtement suffirent à réveiller aussitôt le trouble du vestiaire. Elsa baissa les yeux vers sa planche et se concentra sur son couteau. Pour une fois, pourtant, c’était Camille qui la regardait travailler et Elsa qui savait exactement ce qu’elle faisait. Cette inversion lui plaisait.
Elles mangèrent dans la cuisine. Camille revint sur Nina, demanda si elle était toujours aussi chaleureuse avec tout le monde, puis sur Mathis, dont Elsa avait reconnu qu’il lui plaisait physiquement. Elsa finit par rire de sa propre situation. Quelques semaines auparavant, elle se demandait seulement si elle rencontrerait quelqu’un à Paris. À présent, elle n’était même plus certaine de savoir quel genre de personne elle cherchait. Camille répondit qu’elle n’était peut-être pas obligée de chercher une catégorie. La phrase fut prononcée presque distraitement, mais Elsa la conserva.
Après le repas, l’irritation de son dos recommença à la démanger légèrement, probablement à cause du chlore. Elsa monta chercher la pommade puis revint avec le tube. Elle aurait pu essayer de l’appliquer seule. Elle savait déjà qu’elle n’atteindrait pas correctement la zone. Camille le savait aussi. Elsa se tourna et releva son tee-shirt. Elle n’avait pas remis de brassière depuis la piscine et croisa les bras devant sa poitrine pour maintenir le tissu. Camille prit un peu de crème et commença à l’étaler avec des gestes lents et précis.
Le premier contact fut frais. Puis la chaleur de sa main suivit. Elsa ferma les yeux. Elle pensa à la nuit précédente, à Nina dans le couloir, à Mathis sur le quai du métro, puis à cette femme qui se trouvait maintenant juste derrière elle. Ses tétons se raffermirent sous le tee-shirt, non plus à cause du froid cette fois, et la sensibilité de sa poitrine rendit presque chaque mouvement de Camille plus présent. Elle inspira profondément. Camille s’arrêta une seconde et demanda si cela faisait mal. Elsa répondit que non, un peu trop vite. La main reprit son mouvement.
Lorsque le soin fut terminé, Elsa laissa retomber son tee-shirt mais ne bougea pas immédiatement. Elle se retourna lentement. Elles se retrouvèrent face à face, exactement à la même hauteur. Le regard de Camille resta dans le sien une seconde plus longtemps que ne l’exigeait la situation. Elsa pensa à la proposition du vestiaire, à cette future journée d’été où elles pourraient sortir toutes les deux sous une robe sans sous-vêtements, et sentit son imagination partir beaucoup trop loin. Camille lui tendit simplement le tube. Leurs doigts se touchèrent. Cette fois, Elsa ne fut pas certaine d’être la seule à sentir quelque chose.
Elle remonta dans sa chambre un peu plus tard. Son téléphone vibra avant même qu’elle ait fermé la porte. Nina lui avait envoyé deux messages : le premier lui rappelait qu’elle n’avait pas intérêt à manquer la soirée de vendredi ; le second contenait la photographie prise le matin dans la vitre de l’université. « Je te la rends quand même. » Elsa ouvrit l’image en grand. Elle se voyait de profil, très longue, un peu sérieuse, mais pas disgracieuse. Pour la première fois, une photographie d’elle ne lui donna pas immédiatement envie de chercher ce qui clochait. Quelques secondes après, Mathis écrivit lui aussi pour savoir s’il pouvait compter sur elle vendredi. Elsa répondit oui aux deux, avec un plaisir réel mais déjà différent.
Puis elle entendit Camille rire dans l’appartement en dessous. Jean venait probablement de rentrer. Ce troisième mouvement de son désir, le plus intense et le plus compliqué, se rappela aussitôt à elle. Elsa posa le téléphone sur le lit et s’allongea. Nina occupait désormais un endroit très concret de sa journée : une accolade, une photographie, une invitation. Mathis lui plaisait comme pouvait lui plaire un garçon aperçu trop souvent dans un couloir. Camille, elle, restait autre chose, plus profond et moins accessible. Le mot bisexualité ne lui parut plus une théorie tirée d’une nuit de fantasmes. Il décrivait peut-être simplement la possibilité d’éprouver plusieurs formes de désir sans avoir à les transformer toutes en histoires.
Elle ne se donna pourtant pas encore le mot comme une identité définitive. À dix-huit ans, elle n’en avait pas besoin. Une certitude lui suffisait : Paris lui apprenait que son corps, son regard et son désir avaient plus de possibilités qu’elle ne l’avait imaginé. Pour la première fois depuis son arrivée, cette découverte lui donna moins peur qu’envie de voir ce qui viendrait ensuite.
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