Elle frappe deux coups. Le bois renvoie un son mat, ancien, un son qui n'a pas changé depuis quatre mois qu'elle fait ce métier.
La porte s'ouvre avant qu'elle ait fini de baisser la main.
Elle baisse les yeux tout de suite. C'est un réflexe, comme cligner des paupières, comme respirer. Quatre mois de porte-à-porte le lui ont appris. Cent quatre-vingts seuils, jamais un regard de trop. Elle connaît le carrelage des halls, la couleur des paillassons, le grain des poignées. Elle ne connaît pas les visages. Elle a appris à se tenir sur le seuil avec la précision d'un meuble ni trop près, ni trop loin. À ne pas voir. À ne pas sentir. À ne pas entendre les disputes derrière les cloisons, les télévisions qu'on éteint trop vite, les enfants qui demandent qui c'est. À être un uniforme. Une fonction. Un formulaire.
— Bonjour, c'est le service des eaux, je viens relever votre compteur d'eau.
Sa voix sort plate. Elle la connaît par cœur, cette phrase. Elle la dit comme on récite une prière qu'on ne comprend plus. Le carnet est serré contre elle, le coin du carton s'enfonce dans son sternum sous la toile de sa veste.
L'homme ne répond pas tout de suite. Elle entend le froissement d'un tissu. Une odeur de linge propre, de bois ciré, quelque chose de plus âpre en dessous, du cuir, peut-être, ou du tabac froid. Elle attend. Elle a appris à attendre.
Depuis quatre mois, elle rentre chez elle avec des images qu'elle ne choisit pas. Des mains sur des hanches. Des voix qui donnent des ordres. Des pièces sombres où quelqu'un, enfin, décide pour elle. Elle les garde pour la nuit. Elle les garde pour elle seule, parce qu'elles ne ressemblent à rien de ce qu'une femme doit vouloir, et parce que les avouer, ce serait se condamner.
— Oui, il est au sous-sol. Mais je vais aller vous prendre l'index. Attendez-moi là.
Elle relève la tête. Une seconde. Une demi-seconde, juste assez pour voir la chemise ouverte sur un torse que la pénombre du hall rend presque abstrait, juste assez pour voir qu'il ne souriait pas, qu'il n'était pas hostile non plus, qu'il se tenait dans l'embrasure avec une patience qui n'attendait aucune réponse de sa part.
— Je… je suis désolée, monsieur. Mais la réglementation m'oblige à vérifier moi-même. Sinon… je ne peux pas valider le relevé.
Les mots sont sortis plus forts qu'elle ne les avait prévus. Elle les regrette aussitôt. Ses joues chauffent. Elle sent la chaleur gagner la racine de ses cheveux, cette carte de honte que son corps dessine sans lui demander son avis.
L'homme la regarde. Elle le sent même sans le voir. Il réfléchit. Le petit silence avant la réponse a une texture, presque un poids. Il déplace son poids d'un pied sur l'autre. Le tissu de la chemise chuinte.
— D'après ce que je sais, vous avez un devoir de discrétion ? Vous n'êtes pas censée dire ce que vous voyez, sous peine de poursuites ?
Le carnet lui échappe presque. Elle le rattrape contre elle.
C'est un piège. Elle le sait. Mais elle ne sait pas de quel côté. Il y a la réglementation, qui est un mur. Et il y a autre chose dans sa voix, une pente douce, presque courtoise, qui ne ressemble à aucune des voix qu'elle a entendues derrière aucune des cent quatre-vingts portes.
— Bien sûr. Je suis tenue au secret professionnel. Je ne dirai rien à personne.
Elle a promis avant de savoir sur quoi.
C'est à ce moment que quelque chose se déplace dans son ventre. Une chaleur basse, presque douloureuse, qui monte le long de ses cuisses.
— Il n'y a rien d'illégal, ne vous inquiétez pas. Juste des affaires personnelles que j'aimerais garder secrètes.
Il fait un clin d'œil. Une lueur passe dans son regard, brève, précise, comme une allumette qu'on craque et qu'on souffle aussitôt.
Elle détourne les yeux vers le sol. Le carrelage du hall est gris, veiné de blanc. Elle fixe une veine, la suit du regard, s'y accroche.
— Je… je comprends. Votre vie privée, je… je respecte ça.
Il la précède. Elle descend derrière lui, une main sur la rampe de pierre, l'autre serrant le carnet. Les marches sont humides. L'air change, plus lourd, chargé de poussière et de quelque chose d'ancien, de tanné, une odeur de cave et de cire.
Elle frôle son épaule en passant. Le contact dure un dixième de seconde. Elle s'excuse dans sa tête : pardonnez-moi, pardon, je n'ai pas fait exprès, mais aucun son ne sort de sa bouche.
— C'est la pièce, juste là.
Sa main désigne une porte. Elle sent qu'il reste en arrière. Elle sent son regard entre ses omoplates, à la naissance de la nuque, à cet endroit que personne ne regarde jamais. Elle pose la main sur la poignée. Elle tremble. Ses doigts ont une légère saccade.
Elle ouvre.
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