Les tilleuls de la rue des Lilas empestent l'air de leur sucre poisseux. Le soleil tape sur mes épaules, à travers le coton blanc du t-shirt qui épouse mes seins sans les écraser. Mes pieds avancent sur le trottoir, mes Converse écrasant les pétales tombés, et ma langue — ma foutue langue — glisse encore sur ma lèvre inférieure, la rendant luisante. Je m'en rends compte et je me stoppe net, au milieu du trottoir, juste là, devant la boulangerie qui sent le pain tiède.
Comment faire pour vivre mon fétichisme à fond ?
La question me frappe en pleine poitrine, nette, sans détour. Pas une question vague qui flotte dans le brouillard de mes pensées — non, une question précise, aiguisée, qui me scie en deux. Je suis debout sur un trottoir parisien un matin de juin, les bras ballants, et cette question remplit tout l'espace entre mes tempes. Comment. Faire. Pour vivre. Mon fétichisme. À fond.
Une femme sort de la boulangerie avec sa baguette sous le bras. Elle me frôle. Je ne la vois pas. Je vois des bouches. Je vois des bites. Je vois ma propre bouche autour de bites, et ce vide béant entre ce que je suis et ce que je montre au monde.
Il est évident qu'une relation ordinaire ne me correspond pas. Ça, c'est clair comme de l'eau de roche. Une relation ordinaire, c'est un mec, une fille, des dîners, des films, du sexe le soir sous la couette — et ce sexe-là, ce sexe ordinaire, me laisse froide comme une carpette. Je l'ai vérifié trois fois. Thomas, rien. Maxime, la révélation de ma bouche mais le reste ? Du vide. Antoine, pareil. Le schéma se répète comme un tampon encreur sur la même ligne, et je suis la seule à voir l'encre.
Une relation ordinaire ne me suffit pas. Je veux plus. Beaucoup plus. Et ce "plus" doit correspondre à mes envies, à mes besoins — pas à ceux que la société décrète normaux, pas à ceux que mes copines racontent autour d'un verre le samedi soir en gloussant. Les miens. Ceux qui me font saliver littéralement, ceux qui me nouent le ventre et me mouillent les culottes pas parce qu'on me pénètre mais parce qu'on me met une bite dans la bouche et que ma gorge s'ouvre comme une fleur.
Je me remets à marcher. Le mouvement m'aide à penser. Mes fesses serrent le derrière du jean à chaque pas, et la friction du tissu contre mon sexe me rappelle que je suis vivante, que mon corps réclame, que six mois d'abstinence n'ont rien éteint — au contraire, ils ont attisé. Comme un feu couvert de cendres qui attend qu'on souffle dessus.
Est-ce que j'ai envie d'une relation, même si celle-ci sort de l'ordinaire ?
Je passe devant le tabac-presse du coin. Le type derrière le comptoir, la cinquantaine, bave littéralement quand je franchis la porte pour acheter un paquet de chewing-gums. Ses yeux glissent de mon visage à ma poitrine, puis à mes hanches, puis reviennent à mes lèvres. Il me dévisage comme un morceau de viande. Et moi, au lieu de m'en offusquer, je regarde ses mains sur le comptoir, ses doigts épais qui tapent le prix sur la caisse, et je me demande ce que ces doigts feraient en se crispant dans mes cheveux pendant que je le suce. La pensée me traverse comme un éclair. Je pose les pièces, prends mon paquet, sors. Mon cœur cogne.
Non, pas lui. Pas comme ça. Pas dans un tabac à dix heures du matin.
Mais la question reste. Est-ce qu'un homme à lui seul pourrait subvenir à mes envies sexuelles particulières ? Un seul homme. Un seul sexe. Une seule bite à sucer, encore et encore, jusqu'à ce que ma faim se taise. Est-ce que c'est possible ? Est-ce qu'un seul mec pourrait me donner ce qu'il me faut — sa bite dans ma bouche quand je le veux, comme je le veux, aussi souvent que je le veux — sans que ça dérape, sans que ça devienne autre chose, sans qu'il réclame sa part de pénétration, sa part de normalité, sa part de "viens on fait l'amour maintenant" ?
Pas évident. Pas évident du tout.
Parce qu'aborder quelqu'un et lui dire qu'on ne voit le sexe que par le prisme de la fellation, c'est pas une phrase qui sort comme ça, entre deux gorgées de bière, les yeux dans les yeux. "Salut, je m'appelle Laura, je suce des bites comme d'autres respirent, et la pénétration me fait autant d'effet qu'un coup de tampon." Non. Ça se dit pas. Ça se pose pas sur une table de café comme un menu du jour.
Je m'assois sur un banc, face au square des Lilas. Les enfants crient sur les toboggans. Une mère pousse une poussette. Un vieux lit le journal. Le monde est normal, ordonné, prévisible. Et moi, sur ce banc, je suis un trouble dans la force. Mes lèvres pleines, rosées, naturellement ourlées — cet arc de Cupidon net que les gens remarquent — sont faites pour ça. Pour envelopper. Pour aspirer. Pour glisser le long d'un gland jusqu'à la base, sentir les veines gonfler sous ma langue, la chair tiède et pulsante contre mon palais. Ma bouche est un outil. Ma bouche est mon sexe. Le reste, c'est du décor.
Il semble évident que je ne peux pas tout dévoiler de but en blanc. Pas à un inconnu. Pas à un mec rencontré dans un bar qui s'attend à une meuf normale, avec une libido normale, des envies normales. Si je lâche ça d'emblée, je passe pour une malade. Ou pour une meuf facile. Ou pour une excitée qui dit n'importe quoi pour attirer l'attention. Et c'est aucune de ces choses. C'est ma sexualité. C'est moi. C'est aussi profond et aussi vrai que l'orientation sexuelle de n'importe qui.
Je déchire l'emballage du chewing-gum, en met un dans ma bouche. La menthe envahit mon palais. Je mâche, machinalement, et la mastication me calme un peu. La tension dans ma mâchoire se redistribue. Mes dents travaillent la gomme, et quelque part dans ce geste répétitif, il y a un écho de ce que ma bouche réclame vraiment — quelque chose de ferme à presser, à travailler, à faire fondre.
Faut-il enchaîner les mecs jusqu'à ce que, par le plus pur des hasards, je tombe sur le mec qu'il me faut ? Celui qui correspond à mes envies et mes désirs, à ma sexualité particulière ? L'idée me traverse et me laisse un goût amer. Enchaîner les mecs. Comme des perles sur un fil, une bite après l'autre, jusqu'à ce que l'une d'elles soit la bonne. Est-ce que c'est ça, ma vie ? Une quête sérielle, un filtrage par l'échantillonnage ? Sucer pour tester, tester pour sucer, jusqu'à ce que la bonne bite se présente — celle qui viendra avec un homme capable de comprendre que ma bouche est le centre de tout ?
L'idée est épuisante. Je la repousse mentalement comme on repousse une assiette trop pleine.
Ou peut-être que je dois simplement me faire bercer par le cours des événements. Laisser faire. Ne pas chercher. Attendre que la vie me présente l'homme qu'il me faut, comme un plat sur un plateau, au détour d'une rue, d'une conversation, d'un regard échangé. Cette pensée est tiède, réconfortante, lisse comme un caillou de rivière. Elle me berce. Elle me dit : patience, Laura, patience.
Mais jusqu'ici, ça n'a pas beaucoup fonctionné. Et c'est peu de le dire.
Vingt-deux ans. Trois mecs. Zéro satisfaction sexuelle. Thomas, qui ne m'a même pas peloté. Maxime, qui m'éveille sexuellement en me glissant sa bite entre les lèvres un soir de terminale, et dont le souvenir me hante encore — la première fois où ma bouche a trouvé sa raison d'exister. Antoine, qui accepte mes fellations sans comprendre que c'est tout mon sexe, pas un préliminaire, pas un cadeau, pas une faveur. Trois mecs. Trois versions du même échec. Trois fois où je me suis mentie à moi-même, où j'ai simulé des jouissances qui n'existaient pas, où j'ai fait semblant de gémir quand il me prenait, alors que tout ce que mon corps réclamait, c'était de me mettre à genoux, la bouche ouverte, la langue prête.
Je me cachais. Sous des vêtements amples. Sous des simulacres. Sous des sourires polis et des "oui, ça va, c'était bien". Je me cachais derrière le masque d'une fille normale avec une sexualité normale, et ce masque me collait à la peau comme une seconde face qui m'étouffait.
Et là, je ne veux plus me cacher.
Je le dis dans ma tête, et la phrase résonne comme un coup de gong. Je ne veux plus me cacher. Plus jamais. Fini. Le masque est tombé ce matin, devant mon miroir, et il est par terre, dans ma salle de bain, et je ne vais pas le ramasser. Mes cheveux sont attachés, mon t-shirt épouse mes seins, mon jean moule mes fesses, et ma bouche est là, entrouverte, humide, visible, assumée.
Le chewing-gum a perdu son goût. Je le crache dans la poubelle du banc et je me lève. Mes pas reprennent leur rythme. Je longe le square, tourne à droite sur l'avenue, passe devant la pharmacie, la poste, le coiffeur où une femme se fait couper les cheveux et où le miroir reflète ma silhouette qui passe. Je me vois de l'extérieur — blonde, courbes sous le coton, démarche décidée — et je sais que les gens qui me croisent voient une jolie fille, rien de plus. Ils ne voient pas la bête qui habite ma bouche. Ils ne voient pas les nuits passées à me demander si je suis brisée, anormale, tordue. Ils ne voient pas les six mois de sécheresse qui ont transformé ma faim en gouffre.
Dois-je regarder sur Internet ?
La question s'impose comme un panneau publicitaire au milieu de mes pensées. Internet. Le grand tout. L'océan numérique où tout se trouve, tout s'affiche, tout se vend et s'achète, se montre et se consomme. Est-ce qu'il existe des sites de rencontre un peu particuliers, des plateformes où les fétichismes s'expriment librement et sans tabou ? Des endroits où une femme qui veut uniquement sucer des bites pourrait dire "je veux uniquement sucer des bites" sans qu'on la prenne pour une tarée ou une salope à abattre ?
L'idée me titille. Elle me gratte là où ça démange. Mais en même temps, elle me glace.
Je dois avouer que j'ai un peu peur. Peur du genre de tarés que je pourrais rencontrer comme ça. Les sites de rencontre spécialisés, les trucs pour fétichistes, les plateformes où les gens étalent leurs désirs sans filtre — c'est aussi un terra incognita peuplé de prédateurs, de mystérieux, de mecs qui confondent "fétichisme" et "absence de limites", qui entendent "j'aime sucer" et comprennent "fais-moi tout ce que tu veux". Et ça, ça me terrifie plus que le silence, plus que l'abstinence, plus que la faim.
Déjà que sur les sites de rencontres ordinaires, ça pullule. Les tarés, les relous, les mecs qui envoient des photos de leur bite avant même de dire bonjour, les "salut ça va" lancés comme des bouteilles à la mer par des types qui n'ont rien à dire d'autre. Les propositions crasses, les "tu suces ?", les "viens chez moi", les "t'es chaude ?" — tout ce bruit numérique, cette marée de merde qui submerge toute tentative de vraie conversation.
Moi, je n'ai jamais éprouvé le besoin d'arpenter les sites de rencontre. C'est pas mon truc. Ça n'a jamais été mon truc. J'ai toujours préféré la rencontre en chair et en os — le regard, l'odeur, la tension physique, la façon dont une mâchoire se crispe ou dont des doigts se tendent. Le numérique, c'est froid. C'est plat. Ça ne donne ni le goût de la peau ni la chaleur d'un souffle.
Mais mes copines, elles, ont expérimenté. Et c'est un sujet qui revient régulièrement dans nos conversations. Le jeudi soir, au café de la place, autour d'un verre de sauvignon blanc, elles racontent. Camille et son mec de Tinder qui s'est révélé être un éjaculateur précoce. Sarah et son plan cul d'un soir qui lui a envoyé dix-sept messages en deux heures après leur coup. Léa et son rendez-vous raté avec un type marié qui avait oublié de mentionner sa femme sur son profil. Elles en parlent, rient, se plaignent, comparent. Et moi, je reste là, silencieuse, à écouter, à hocher la tête, à sourire aux bons moments, sans jamais rien dire de mes six mois de sécheresse ni de la vraie raison pour laquelle les sites ne m'ont jamais intéressée.
Ce que je ne leur dis pas, c'est que le problème, ce n'est pas les mecs. C'est moi. C'est que ce que je cherche — une bite dans ma bouche comme fondement d'une relation sexuelle exclusive — ne tient dans aucune case des sites ordinaires. Tinder, Bumble, Happn — ces trucs-là sont conçus pour des gens qui veulent du sexe "normal", c'est-à-dire de la pénétration, du missionnaire, de la levrette, du truc qu'on met là-dedans et qui bouge. Moi, je veux autre chose. Je veux une bite entre mes lèvres, sur ma langue, dans ma gorge, et je veux que ça soit le cœur du dispositif, pas l'entracte.
Mes copines ne le savent pas. Elles ne savent pas que quand elles racontent leurs plans cul, quand elles décrivent comment un mec les a prises, comment il les a pénétrées, comment ça faisait mal ou comment c'était bien — quand elles racontent tout ça, moi je pense à la fellation. À la façon dont la chair gonfle dans ma bouche. À la texture du prépuce qui glisse sous ma langue. À la tension dans les cuisses d'un homme quand il approche de l'orgasme et que ses mains se crispent dans mes cheveux. À ce moment précis où il éjacule et où je sens le jet chaud frapper mon palais, glisser dans ma gorge, et où tout mon corps se contracte de plaisir — un plaisir que la pénétration ne m'a jamais donné.
Je ne leur dis rien. Je souris. Je bois mon vin. Je rentre seule.
Moi, personnellement, j'ai juste créé quelques comptes par curiosité. Pas par besoin. Par curiosité. Un compte sur Tinder, un jour d'ennui, supprimé au bout d'une semaine. Un compte sur Bumble, par mimétisme avec Sarah, désinstallé en trois jours. Un profil sur un site de rencontres plus sérieux — le genre qui propose des "compatibilités affinitaires" — créé un soir de solitude, abandonné au bout d'un mois sans avoir répondu à plus de deux messages. Rien de tout ça n'a accroché. Rien de tout ça n'a fait tilt.
Les quelques discussions entamées étaient vraiment sans aucun intérêt. Des "salut comment ça va" qui se prolongent en "tu fais quoi dans la vie" qui s'éteignent en "on se voit un de ces jours" qui ne mènent à rien. Aucune étincelle. Aucune tension. Aucun moment où je sens, derrière l'écran, que l'homme en face pourrait comprendre ce que ma bouche réclame. Aucun indice, dans leurs mots, dans leur façon de me parler, dans les sujets qu'ils abordent, qui me ferait penser : lui. Lui, peut-être. Lui, il pourrait.
Et puis le nombre de sollicitations que j'avais — ça n'arrêtait pas. Des dizaines de messages par jour. Des matchs qui s'accumulent. Des "like" qui pleuvent. Ma photo suffit. Blonde, yeux bleus, courbes — je suis un aimant numérique. Les mecs cliquent sans lire, likent sans regarder, écrivent sans penser. Et moi, derrière mon écran, je me sens comme un morceau de viande suspendu au-dessus d'une fosse aux lions. Le bruit est assourdissant. Le signal est noyé dans le bruit.
J'ai peut-être dû répondre à un pour cent des messages reçus. Un pour cent. Pas plus. Et parmi ce un pour cent, aucune conversation qui ait dépassé la dizaine d'échanges. Parce que tout ce que les mecs voulaient, c'était me rencontrer, me tester, me jauger — et ce qu'ils voulaient tester, au fond, c'était la même chose que tous les autres : est-ce qu'elle est baisable ? Est-ce qu'elle va me laisser la pénétrer ? Est-ce qu'elle est assez jolie, assez chaude, assez soumise pour entrer dans le scénario classique ?
Et moi, je ne peux pas leur dire. Pas sur Tinder. Pas dans un message. Pas avant le premier verre, pas pendant le premier verre, pas après le premier verre. Le moment idéal pour dire "écoute, je suis une fille qui aime sucer des bites et uniquement sucer des bites, la pénétration me laisse de marbre et je veux qu'on bâtisse notre sexualité autour de ma bouche" — ce moment n'existe pas. Il n'existe dans aucune conversation normale. Il n'existe dans aucun cadre social acceptable. C'est une bombe qu'on lâche sur la table, et tout le monde recule.
Je tourne au coin de la rue des Lilas et débouche sur le boulevard. Le trafic est dense, les voitures crachent leur chaleur, les scooters zigzaguent. Je m'arrête au feu piéton. À côté de moi, un mec — trente ans peut-être, chemise blanche, mâchoire carrée, mains dans les poches — attend aussi. Il sent le santal et le cuir. Je le regarde du coin de l'œil. Il est beau. Pas beau comme un acteur — beau comme un homme dont les mains pourraient tenir ma tête pendant que je le suce. Il me regarde aussi. Son regard descend de mes yeux à mes lèvres, s'attarde une fraction de seconde sur ma bouche, remonte. Je vois la dilation de ses pupilles. Je vois le mouvement infime de sa mâchoire qui se tend.
Le feu passe au vert. Il traverse. Je traverse. Nos chemins se séparent à la prochaine intersection. Il tourne à gauche, je continue tout droit. Et c'est tout. C'est toujours tout. Un regard, une seconde de tension, et puis la séparation, le flot de la ville qui nous emporte chacun dans notre direction, et la question qui reste — comment ? Comment transformer cette seconde en quelque chose ? Comment dire, à cet inconnu dont je ne connais même pas le prénom : "Ta bite, dans ma bouche, maintenant, et rien d'autre" ?
Impossible.
Tels sont mes questionnements. Ils s'enchevêtrent dans ma tête comme des fils emmêlés que je ne sais pas démêler. La faim d'un côté, la honte de l'autre — non, plus la honte, je l'ai enterrée ce matin. Mais la prudence, la peur, le risque de mal tomber, de tomber sur un taré, sur un prédateur, sur un mec qui entend "j'aime sucer" et comprend "je n'ai aucune limite, fais de moi ce que tu veux". Cette peur-là est légitime. Cette peur-là me protège.
Mais elle me paralyse aussi.
Je longe le boulevard, passe devant la vitrine d'un magasin de téléphones, et mon reflet apparaît dans la glace — blonde, queue de cheval haute, t-shirt blanc moulant, jean serré, lèvres entrouvertes. Je me vois comme les autres me voient. Une jolie fille. Ordinaire. Et en même temps, je sais que sous cette surface, il y a une femme dont la sexualité entière est concentrée dans la cavité de sa bouche, dans la chaleur de sa langue, dans la profondeur de sa gorge. Une femme qui a passé des années à simuler, à mentir, à se tordre dans des positions qui ne lui donnaient rien, pendant que tout son corps criait : en bas, à genoux, la bouche pleine, les yeux levés.
La réponse est sûrement de partir dans toutes ces directions à la fois.
L'idée se forme lentement, comme une image qui se développe dans un bain chimique. Pas une seule voie. Pas un seul chemin. Pas "les sites OU les rencontres OU le hasard". Tout. Tout en même temps. Créer un profil sur un site de rencontres ordinaire, mais cette fois sans masque — ou avec un masque plus fin, un masque qui laisse filtrer des indices, des allusions, des sous-entendus qui parlent à ceux qui savent lire. Fouiller les sites spécialisés, les plateformes de fétichistes, les forums où les gens parlent de leurs désirs sans détour, et tenter l'aventure malgré la peur des tarés. Et en même temps, rester ouverte au hasard, aux regards échangés sur un trottoir, aux rencontres qui se font dans un café, dans une file d'attente, dans un wagon de métro. Multiplier les chances. Lancer les dés encore et encore, jusqu'à ce que la combinaison sorte.
Je verrai bien où le vent m'emportera.
Cette pensée me plaît. Elle est à la fois active et lâche — active parce que je bouge, je cherche, j'explore ; lâche parce que je ne contrôle pas le résultat, parce que je laisse la place au hasard, à la chance, à ce que la vie décide de me présenter. C'est un compromis entre ma faim qui veut tout, tout de suite, et ma prudence qui dit attention, doucement, pas n'importe qui, pas n'importe comment.
Je m'arrête devant le café de la place. La terrasse est à moitié pleine. Des gens boivent leur café, lisent leur journal, tapotent leur téléphone. Je connais ce café — c'est celui où je viens avec mes copines le jeudi soir. C'est aussi le café où, il y a trois mois, un serveur m'a regardée pendant tout le service avec une insistance qui m'a fait rougir, et où j'ai failli — failli — lui demander s'il voulait que je le suce dans les toilettes. Failli. Je n'ai rien fait. J'ai payé, laissé un pourboire, et je suis partie avec mes copines, la bouche vide, la faim intacte.
Aujourd'hui, je m'assois à la terrasse. Je commande un café noir. Le serveur — pas le même, un nouveau, plus jeune, brun, les avant-bras nerveux — me le pose devant. Ses doigts frôlent les miens sur la table. Un contact d'une seconde. La chaleur de sa peau sur ma phalange. Mon cœur fait un bond. Ma langue presse contre mon palais.
Je le regarde. Il me regarde. Il y a un truc dans ses yeux — pas du désir franc, pas de la convoitise évidente, mais un truc. Une curiosité. Une question non posée. Le genre de regard qui dit : je te vois. Je te vois vraiment.
Et je me dis : peut-être que c'est comme ça que ça commence. Pas sur un site. Pas dans une conversation planifiée. Pas avec un discours préparé sur ma sexualité. Mais comme ça — un regard, un contact de peau, un café noir à la terrasse d'un café parisien un matin de juin, et la lente, patiente, terrifiante découverte de ce que l'autre est, de ce que je suis, de ce que nous pourrions être ensemble.
Je porte le café à mes lèvres. Le liquide amer envahit ma bouche. Je le garde sur la langue une seconde de plus que nécessaire, sentant la chaleur, le goût, la texture — et je pense à autre chose, à quelqu'un d'autre, à ce que ma bouche pourrait contenir au lieu de ce café noir, et le frisson qui me traverse est si intense que mes doigts tremblent sur la tasse.
Le vent souffle dans les branches des tilleuls. L'air sucré se mêle à l'amertume du café sur ma langue. Je ne sais pas où je vais. Je ne sais pas qui je vais trouver. Je ne sais pas comment je vais lui dire. Mais je sais une chose : je ne me cache plus. Ma bouche est ouverte. Ma faim est là, visible, palpitante, assumée.
Je verrai bien où le vent m'emportera.
Le serveur revient. "Vous désirez autre chose ?" Sa voix est grave, un peu rauque. Je regarde sa bouche quand il parle — ses lèvres, sa langue, ses dents. Et puis je regarde ses mains, posées sur le plateau. Et puis je le regarde dans les yeux.
"Non," je dis. "Juste le café, merci."
Mais je reste assise là. Je ne pars pas. Et quand il se retourne vers le comptoir, il jette un regard par-dessus son épaule. Vers moi. Vers ma bouche.
Le vent m'emporte. Je ne sais pas encore où. Mais je suis en mouvement, enfin, et c'est tout ce qui compte.
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