Sigrún la louve
Chapitre 1
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Couverture de Sigrún la louve, par Monsieur Sylvestre
Couverture de Sigrún la louve, par Monsieur Sylvestre
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Sigrún la louve — Chapitre 1

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Monsieur Sylvestre
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Ce qui happe dès les premières lignes, c'est le rythme : des phrases courtes et sèches qui claquent comme une hache dans le bois, puis de longues coulées qui laissent souffler. La relation entre Sigrún et Kjartan se construit avec une vraie patience — des regards volés, une question posée au coin du feu — et l'écriture sait tenir la corde entre violence et désir sans jamais lâcher. Le décor nordique n'est pas un décor : il pèse, il respire, il change le sens des gestes.

Sigrún la louve

Chapitre 1

Le fjord gelait par plaques, et sous la glace, l'eau noire respirait encore, lente, comme une bête qui attend son heure. Sigrún connaissait ce souffle. Elle avait grandi sur cette rive, entre le cri des mouettes et le grondement du vent, et elle savait que la mer ne dort jamais vraiment. Mais ce matin-là, ce n'était pas la mer qui grondait. C'étaient les hommes.
Elle se tenait à la lisière du rivage, les pieds plantés dans la neige durcie comme du sel, et devant elle la flotte du clan Varg s'était échouée sur le sable gelé, dix-sept coques noires, dressées, immobiles, pareilles à des bêtes arrachées au fond du monde. Les boucliers ronds luisaient dans la lumière blafarde, ronds comme des lunes tombées du ciel. Le vent portait l'odeur du fer, de la fumée et de la peur.
Sigrún avait vingt-six hivers. De loin, on voyait une femme grande, large d'épaules, les cheveux d'un blond de paille vieillie tressés serrés contre le crâne, deux lourdes nattes tombant sur une poitrine cuirassée de cuir bouilli. De près, peu d'hommes s'approchaient assez près pour en témoigner, on voyait autre chose. On voyait la marque.
Le tatouage naissait à la tempe gauche, à la racine des cheveux, et descendait en éclats bleu-noir, runes brisées et branches de frêne enchevêtrées, du front jusqu'au haut de la joue, là où l'os saillait sous la peau claire. Une main d'encre y avait tracé un alphabet de guerre, un avertissement. Les vieilles du village y lisaient le nom de Freya, la déesse qui prend la moitié des morts et qui choisit ses louves. Sigrún n'y lisait rien. On l'avait marquée à treize ans, sous l'aiguille et le marteau, un jour de sang et de suie, et depuis, elle portait ce fleuve noir sur son visage comme une promesse qu'elle n'avait pas faite elle-même.
L'aube montait, grise et grasse, quand les Varg frappèrent les premiers. Ils déferlèrent sur la plage en hurlant, une vague de fourrures et d'acier. Sigrún ne hurla pas. Elle attendit. C'était sa force, l'attente ; c'était ce qui la distinguait des hommes qui criaient pour se donner du courage. Elle laissa venir, laissa la première ligne ennemie s'enliser dans le sable gelé, et quand le premier Varg fut à portée, elle frappa.
Sa hache fendit l'air dans un sifflement court et entra dans le thorax de l'homme avec un bruit de bois qu'on brise. Elle retira l'arme d'un coup sec, un jet de sang noir jaillit sur la neige, et Sigrún sourit. Un sourire froid et tranquille qui terrifiait plus que les cris. Autour d'elle, les siens tenaient bon. Les boucliers claquaient, se heurtaient, se mordaient ; le rivage devint une marmite de fer, de sueur et de cris.
Elle tua trois hommes en moins de temps qu'il n'en faut pour réciter une prière. Le quatrième l'atteignit à l'épaule, une entaille qui mordit le cuir et la chair sous le cuir, et elle sentit la chaleur du sang couler sous sa manche. Elle ne ralentit pas. Elle ne ralentissait jamais.
C'est alors qu'elle le vit. Il se tenait au milieu du carnage comme un rocher au milieu d'un torrent. Un homme immense, une tête et demie de plus que les autres, la barbe rousse tressée de perles d'os, les épaules larges comme une porte de halle, un marteau de guerre à la main. Il ne portait pas de casque. Il n'en avait pas besoin, les coups semblaient glisser sur lui comme la pluie sur un toit. Autour de lui, ses propres hommes tombaient, et lui avançait, imperturbable, un sourire tranquille aux lèvres.
Sigrún comprit qu'elle regardait le chef. Et le chef, comprit-elle, la regardait aussi.
Leurs yeux se croisèrent par-dessus la mêlée. Quelque chose passa entre eux, plus tranchant qu'une lame, c'était une reconnaissance. La reconnaissance que se portent deux prédateurs qui se savent de la même espèce.
Il écarta deux combattants d'un revers de bras, comme on écarte des herbes, et se dirigea droit vers elle.
Il s'appelait Kjartan, et on l'avait surnommé l'Ours, non pour sa taille, disait-on, mais pour ce qu'il devenait quand la fureur le prenait.
Il s'arrêta à trois pas d'elle. Le vacarme de la bataille semblait s'éloigner, se fondre en un bruit de fond lointain. Le souffle des deux corps faisait de la buée dans l'air glacé.
— Femme, dit-il d'une voix grave et calme. Les femmes de Hrafn Fjord se battent-elles aussi mal que leurs hommes ?
— Viens voir, répondit Sigrún.
Il rit. Un rire bas, sincère, qui remonta du ventre. Puis il chargea.
Le marteau descendit. Sigrún roula sur le côté, la neige explosa là où elle s'était tenue une seconde plus tôt, et elle riposta au flanc. Il para avec l'avant-bras. Le choc lui engourdit les doigts et il enchaîna d'un revers qui l'aurait décapitée si elle n'avait pas plongé. Elle plongea, glissa, se releva dans le même mouvement, et lui envoya son bouclier dans la mâchoire. Il recula d'un pas. Un seul. Il cracha du sang dans la neige et son sourire s'élargit.
— Bien, dit-il. Très bien.
Ils tournèrent l'un autour de l'autre, et le monde autour d'eux n'existait plus. Les hommes s'étaient tus, quelques-uns s'étaient écartés pour les regarder. On ne voyait plus qu'eux deux : la femme blonde au visage marqué de noir, et l'ours roux, et leurs souffles, et la neige qui tournoyait.
Il était plus fort. Elle était plus rapide. Il frappait comme la foudre, elle esquivait comme l'eau. Mais la fatigue gagnait, et le sang de son épaule coulait, coulait, et sa vue commençait à se troubler aux bords. Elle le savait : elle n'avait plus longtemps. Alors elle fit la seule chose qu'une louve sait faire quand elle est acculée. Elle cessa de se défendre et se jeta entièrement en avant.
Le marteau monta. Elle ne l'évita pas. Elle encaissa le coup sur son bouclier. Le bois craqua, son bras s'engourdit jusqu'à l'épaule et dans le même temps où il était ouvert, elle glissa sous sa garde et planta la pointe de sa hache dans le gras de sa cuisse. Kjartan rugit et il tomba à genoux.
Sigrún se redressa, posa le fil de son épée dégainée contre sa gorge, et s'arrêta. La respiration lui brûlait la poitrine. Le sang battait à ses tempes. Elle aurait pu le tuer. Tout le monde s'attendait à ce qu'elle le tue lui un chef ennemi, un géant, un ours.
— Rends-toi, dit-elle.
Il leva les yeux vers elle. Le visage de la femme était penché sur lui, et pour la première fois il la vit vraiment : la bouche ferme, les yeux d'un bleu d'acier, et cette marque noire qui courait de sa tempe à sa joue comme un ruisseau d'encre gelée. Quelque chose remua dans sa poitrine, une chose ancienne et chaude qu'il n'avait pas sentie depuis des années.
— Je me rends, dit-il.
Sigrún retira la lame. Elle fit signe à ses hommes, qui vinrent lier les poignets de l'Ours avec des cordes de cuir.
— Il est à moi, dit-elle. C'est mon butin. Personne ne le touche.
Les hommes murmurèrent. Une femme qui réclamait un chef ennemi comme prise de guerre, c'était une chose qu'on raconterait longtemps dans les halles, au bord du feu, en vidant les cornes. Mais personne ne discuta. On ne discutait pas avec Sigrún.
Le chemin du retour traversait la forêt de bouleaux et la lande gelée, et il dura trois jours. Trois jours pendant lesquels Kjartan, les poignets liés, marcha à la hauteur de la femme qui l'avait vaincu et trois jours pendant lesquels il ne cessa de l'observer.
Elle ne le regardait presque jamais. C'était lui, toujours lui qui cherchait son visage. Il étudiait la façon dont elle marchait. Les épaules droites, la démarche longue, le poids du corps toujours prêt à basculer. Il étudiait la façon dont elle parlait à ses hommes : des mots courts, nets, sans flatterie, et pourtant les hommes l'écoutaient comme on écoute le tonnerre approcher. Il étudiait surtout la marque.
Le soir, autour du feu, la lumière dansait sur son visage et faisait vivre le tatouage, l'animait, comme si les runes respiraient. Kjartan, qui savait lire, s'efforça d'y déchiffrer un sens. Il reconnut deux signes : celui du loup, et celui de la déesse qui prend les morts. Le reste lui échappait.
Le deuxième soir, alors que la soupe de poisson fumait et que les hommes s'affairaient, il parla.
— Qui t'a marquée ?
Sigrún tourna la tête. Elle le regarda longuement, comme si elle pesait si oui ou non il méritait une réponse.
— Une vieille. Elle s'appelait Gríma. Elle est morte l'hiver suivant.
— Pourquoi ?
— Parce que j'avais treize ans et que je voulais tuer des hommes, et qu'on m'a dit qu'aucune femme ne peut tuer des hommes sans porter un signe. Alors on m'a fait le signe. Avec une aiguille d'os et de la suie, treize fois treize piqûres. Elle se tut, puis ajouta, plus bas, comme pour elle-même :
— Ça a duré toute une nuit. J'ai pleuré une seule fois, au début. Après, plus jamais.
Kjartan regarda la marque. Il imagina l'aiguille entrant dans cette peau d'enfant, encore lisse, encore sans cicatrices. Il imagina la gamine serrant les dents dans la nuit, sous la main de la vieille. Et quelque chose, dans sa poitrine, se serra.
— C'est beau, dit-il.
Elle haussa les épaules, comme si elle ne savait pas quoi faire des compliments.
— C'est un signe, dit-elle. Ça n'a pas à être beau.
Le troisième soir, ils atteignirent Hrafn Fjord. La halle du jarl se dressait au fond du vallon, longue maison de bois noir coiffée de tourbe, la fumée s'élevant droit dans le ciel pâle. Les chiens aboyèrent. Les enfants sortirent en courant. Le père de Sigrún, le vieux jarl Óttar, se tenait sur le seuil, appuyé sur sa canne, et il regarda sa fille ramener un géant attaché, et il sourit de toutes ses dents usées.
— Ma louve, dit-il. Toujours ma louve.
L'hiver tomba sur Hrafn Fjord comme une main refermée. La neige monta jusqu'aux fenêtres, les nuits durèrent des jours, et dans la grande halle, les hommes de Sigrún attendaient que le printemps revienne, tuant le temps avec de la bière, des histoires et des querelles.
Kjartan avait été délié. On ne garde pas un homme de sa taille enchaîné éternellement, et il s'était montré docile ou du moins en apparence. Il dormait près du feu, dans les fourrures, avec les autres. Il mangeait avec eux. Il coupait du bois, portait l'eau, réparait les filets. Et lentement, jour après jour, semaine après semaine, il prit sa place dans la maison comme s'il y était né.
Mais il n'était pas docile. Il attendait. Il guettait. Il guettait Sigrún. Il la voyait se lever avant tous, sortir dans le froid pour s'entraîner, la hache à la main, la buée de son souffle comme une fumée. Il la voyait revenir le visage rougi, les cheveux humides de neige fondue, et la marque noire se détachant plus sombre encore sur la peau chauffée. Il la voyait s'asseoir au haut bout de la table, à la droite de son père, et parler avec les anciens, et rire parfois. D'un rire rare, court, qu'elle jetait comme on jette une pièce.
Une nuit, on mangea moins. Les réserves fondaient. Un hiver long, c'était la faim qui rôdait au bout. Les hommes grognèrent. Une bagarre éclata entre deux d'entre eux pour un quignon. Sigrún se leva et les sépara d'une voix qui claqua comme un fouet, et Kjartan, qui observait, comprit soudain quelque chose.
Cette femme n'était pas seulement forte. Elle était le centre. Sans elle, la maison se disloquerait. Elle portait tout : la discipline, la mémoire, la faim de vivre. Il la regarda reprendre sa place, le visage fermé, et il sentit monter en lui une chose qui n'était plus de l'admiration. Ce n'était pas de l'admiration, non. C'était du désir. Un désir lourd, ancien, qui lui chauffait le ventre et lui serrait la gorge.
Il se leva, cette nuit-là, et alla s'asseoir près du feu, non loin d'elle. Elle cousait, réparant une manche, le fil passant entre ses doigts habiles. La flamme éclairait son profil, et la marque.
— Tu me regardes, dit-elle sans lever les yeux.
— Oui.
— Depuis trois lunes.
— Oui.
Elle piqua son aiguille dans le cuir et leva enfin les yeux vers lui.
— Et ?
Kjartan se pencha. La chaleur du feu montait entre eux.
— Et je me demande, dit-il lentement, si une femme qui a vaincu un homme sait ce qu'elle veut faire de lui.
Le fil tomba. Sigrún resta immobile une longue seconde, puis elle se leva, plia son ouvrage, et sans un mot, elle regagna l'ombre de sa couche, derrière les peaux tendues. Kjartan resta près du feu. Il ne dormit pas de la nuit.
Quelques jours plus tard, la neige cessa, et le soleil revint, bas et blanc, éclairant la lande comme une nappe de verre. C'était un de ces jours où la lumière, dans le Nord, ment à la peau et fait croire à la chaleur. Sigrún décida qu'on chaufferait la badstue, la petite maison de pierre, au bord du ruisseau, où l'on suait et où l'on se lavait, et où l'on oubliait pour une heure la morsure du froid.
Le soir, la vapeur monta. Les pierres rouges crachèrent leur chaleur dans l'eau, et la badstue devint un ventre de pierre tiède, tapissé de bancs de bois. Les gens y entrèrent, se dévêtirent, s'assirent, et la sueur perla sur les peaux. C'était un lieu simple, sans pudeur : les corps s'y côtoyaient comme des corps, sans qu'on s'en étonne.
Sigrún entra la dernière. Elle dénoua ses tresses, et le blond tomba en cascade sur ses épaules, longue jusqu'aux reins. Elle ôta sa tunique et la posa. La chaleur l'enveloppa. Elle s'assit sur le banc haut, jambes croisées, et ferma les yeux.
Kjartan était là, à deux bancs d'elle. Il la voyait par la fente de ses cils baissés. Il voyait la ligne de son dos, la force des épaules, les seins lourds, le ventre ferme, et sur le haut de son bras gauche, là où le sang avait coulé l'autre jour, une longue cicatrice fraîche, encore rosée.
— Ta blessure, dit-il. Elle n'a pas été soignée comme il faut.
Sigrún ouvrit les yeux, regarda son propre bras, et haussa les épaules.
— Elle guérit.
— Elle guérirait mieux si on la pansait.
Elle ne répondit pas, mais elle ne dit pas non. Alors Kjartan se leva, prit un linge, le trempa dans l'eau tiède, et s'approcha. Il s'assit près d'elle. La vapeur les enveloppait tous les deux, et la sueur luisait sur leurs peaux, et sous la chaleur leurs deux corps semblaient plus proches qu'ils ne l'étaient.
Il posa le linge sur la cicatrice. Elle tressaillit mais pas à cause de la douleur, mais du contact en lui-même. Sa main était large et chaude, et elle se posa là, sur le bras de la femme, et elle ne bougeait plus.
— Pourquoi fais-tu ça ? demanda Sigrún. Tu es mon prisonnier.
— Je suis ton prisonnier, dit-il. Et je suis aussi l'homme que tu n'as pas tué.
— Pourquoi ne m'as-tu pas tuée, toi, quand tu le pouvais ?
Il la regarda droit dans les yeux.
— Parce que je voulais voir ce que ça donnerait, de ne pas te tuer.
Quelque chose se tendit entre eux, fin comme un fil de lin. Kjartan laissa glisser le linge. Sa main monta, lentement, le long du bras, jusqu'à l'épaule. Puis plus haut. Puis sur la tempe. Il toucha la marque.
Sigrún ferma les yeux. Sa peau se hérissa sous les doigts de l'homme. Personne, depuis des années, ne l'avait touchée là, sur cette marque, à cet endroit où elle était le plus nue. Elle sentait la chaleur de la paume de Kjartan remonter de sa tempe à sa joue, suivant le fleuve d'encre, l'effleurant, le réapprenant.
— Elle descend jusqu'ici, murmura-t-il.
— Oui.
— Et elle dit quoi ?
— Elle dit que je suis à la déesse.
— Non, dit-il, la voix rauque. Elle dit autre chose.
Il se pencha. Sa bouche se posa, tout doucement, tout au bout de la marque, sur le haut de la joue, là où le tatouage s'arrêtait contre l'os. Sigrún retint son souffle. Autour d'eux, la badstue s'était vidée sans qu'ils s'en aperçoivent. Ils étaient seuls. La vapeur montait. Les pierres craquaient.
Il l'embrassa encore, au coin de la joue, puis sur la tempe, puis sur le front, et chaque baiser était plus lent, plus appuyé, et la bouche de l'homme descendait à présent vers la bouche de la femme, et quand enfin leurs lèvres se rencontrèrent, ce fut comme si un barrage cédait.
La bouche de Kjartan était chaude et ferme, et Sigrún, qui n'avait embrassé personne depuis plus d'un an, crut d'abord avoir oublié comment on faisait. Puis son corps se souvint. Ses lèvres s'ouvrirent, et leurs langues se trouvèrent, et le baiser devint profond, avide, presque brutal. C'était un baiser de gens qui ont attendu et qui ne veulent plus attendre.
Il la prit par la taille. Sa main s'écrasa contre les reins de Sigrún, et il l'attira contre lui, et sous la vapeur leurs peaux nues se touchèrent. Le torse de l'homme était brûlant, dur, couvert d'un duvet roux ; les seins de la femme s'y pressèrent, et le contact de ce corps d'homme contre ses seins lui arracha un gémissement sourd qu'elle n'eut pas le temps de retenir.
Kjartan s'enfonça dans ce gémissement comme dans une porte ouverte. Sa bouche quitta celle de Sigrún et descendit, mordit sa mâchoire, sa gorge, la naissance de son cou. Il laissa des marques chaudes sur la peau claire. Il descendit plus bas, vers la clavicule, vers la courbe du sein. Quand sa bouche se referma sur le mamelon, Sigrún laissa échapper un cri et noua ses doigts dans la tignasse rousse de l'homme.
— Là, souffla-t-elle. Reste là.
Il resta. Il lécha, il suça, il mordilla la pointe durcie, et sous sa langue la femme se cambrait, les jambes tremblantes, le souffle rompu. Sa main libre remonta le long de la cuisse de Sigrún, s'insinua entre ses jambes, et quand ses doigts la trouvèrent, ils la trouvèrent brûlante et trempée, et tous deux gémirent à l'unisson.
— Déjà ? murmura-t-il, émerveillé.
— Tais-toi, dit Sigrún, et elle lui saisit la tête à deux mains pour l'embrasser à pleine bouche.
Il la fit basculer sur le banc. La pierre était chaude sous son dos, la vapeur ruisselait autour d'eux comme une eau suspendue, et le corps de l'homme se dressa au-dessus d'elle, immense, ruisselant, et elle le regarda attentivement. Les épaules, la poitrine, le ventre, et plus bas, ce qu'elle vit et qui la fit sourire.
— Tu es fait comme un taureau, dit-elle.
— Est-ce un reproche ?
— C'est un constat.
Il rit, se pencha, et sa main revint entre ses cuisses, et ses doigts se mirent à travailler la femme avec une patience qui la rendait folle. Une lenteur calculée, un va-et-vient sûr, un doigt qui tournait là où le plaisir se noue, et Sigrún, qui avait connu des hommes pressés et brutaux, découvrait une autre manière. Elle se cambrait, elle se tordait sur le banc de bois, elle sentait monter en elle une vague qu'elle connaissait mais qui, cette fois, montait plus haut que jamais.
— Arrête, dit-elle enfin, à bout de souffle. Arrête, sinon je…
— Sinon quoi ?
— Sinon tu n'auras plus rien à faire.
Il rit encore, et se retira. Il se redressa, la prit par les hanches, l'attira vers le bord du banc, et se plaça entre ses jambes. Elle le sentit contre elle, chaud, dur, prêt. Il attendit une seconde, juste une seule, pour la regarder, pour graver dans sa mémoire ce visage de louve renversée, les cheveux blonds répandus, la marque noire vivante sous la sueur puis il entra en elle.
Sigrún poussa un long cri. Il entrait lentement, mais sa taille était telle que la femme dut s'ouvrir à lui par degrés, et chaque degré était une déchirure et un plaisir mêlés. Elle sentit ses ongles se planter dans les épaules de l'homme. Elle sentit sa propre chair l'accueillir, l'engloutir, le serrer. Quand il fut tout entier en elle, ils restèrent un instant immobiles, front contre front, souffle contre souffle, comme deux bêtes qui se reconnaissent.
Puis il commença à bouger. D'abord lentement, de longs mouvements profonds qui la remplissaient jusqu'au fond et se retiraient presque entièrement, pour revenir. Puis plus vite, plus fort, un rythme qui trouvait son point à chaque poussée, et Sigrún, accrochée au corps de l'homme, les jambes nouées autour de ses reins, oubliait tout. Le fjord, la guerre, l'hiver, la faim. Il ne restait plus que ce va-et-vient, ce feu, cette montée.
La badstue claquait de leurs deux corps. La sueur ruisselait. Kjartan haletait, la bouche contre l'oreille de la femme, et il murmurait des mots bas, des mots dans sa langue à lui, des mots qu'elle ne comprenait pas tous mais dont elle sentait le sens au creux de son ventre.
— Encore, souffla-t-elle.
Il obéit. Il l'empoigna plus fort, la souleva presque, et la pilonna avec une ardeur qui fit trembler les bancs. La vague monta, monta, énorme et se brisa. Sigrún se raidit tout entière, les dents serrées, un cri étranglé au fond de la gorge, et le plaisir la traversa comme une décharge de foudre, la secouant de la tête aux pieds, serrant tout son corps autour de l'homme. Elle crut qu'elle allait se fendre.
Kjartan tint bon. Il la regarda jouir, il regarda ce visage de guerrière se briser et s'ouvrir, et il sentit sa propre fin approcher. Il poussa encore trois fois, quatre, et se vida en elle avec un rugissement qui remplit la petite maison de pierre, un rugissement d'ours, profond, déchirant, et la femme sentit la chaleur de l'homme se répandre en elle par vagues.
Ils restèrent là, enlacés, tremblants, le souffle court. La vapeur montait autour d'eux comme une bénédiction. Dehors, la nuit était noire et sans étoiles, et la neige recommençait à tomber, doucement, sur le monde entier.
Ils ne rentrèrent pas tout de suite à la halle. Ils restèrent dans la badstue jusqu'à ce que la chaleur baisse, et quand elle baissa trop, ils sortirent, nus, dans la neige, et le choc du froid sur leur peau brûlante les fit crier et rire comme des enfants. Puis ils rentrèrent, en courant, et ils se glissèrent sous les fourrures de la couche de Sigrún, derrière les peaux tendues, et là, à l'abri du monde, ils recommencèrent.
Cette fois, ce fut plus lent, plus tendre, plus long. Il n'y avait plus la fièvre du premier assaut, mais une faim plus profonde, une faim qui voulait tout explorer. Kjartan fit l'amour à Sigrún comme on découvre une terre, avec attention, avec respect, et avec une gourmandise sans fin.
Il la retourna sur le ventre, la tira par les hanches, et la prit ainsi, lentement, en laissant ses mains courir sur le dos de la femme, sur les reins, sur les fesses fermes, sur les cuisses dures d'un corps qui s'entraînait chaque jour. Sigrún, le visage enfoui dans la fourrure, gémissait à chaque poussée. Il se pencha, l'embrassa entre les omoplates, remonta jusqu'à la nuque, jusqu'à la tempe, cette marque et il murmura contre elle des choses qu'elle ne cherchait plus à comprendre.
Elle le fit basculer à son tour. Elle voulut être au-dessus. Elle s'assit sur lui, l'engloba, et le chevaucha. Une louve à cheval sur son ours, les mains plantées sur le torse de l'homme, les cheveux blonds tombant en rideau sur son visage marqué. Kjartan, sous elle, les mains sur ses hanches, la regardait aller et venir, et il crut n'avoir jamais rien vu de plus beau au monde que cette femme en train de le prendre.
— Regarde-moi, dit-elle.
— Je te regarde.
— Regarde la marque.
Il la regarda. La marque, sous la lumière basse de la lampe à huile, palpitait avec le plaisir, vivait avec lui, comme si elle était l'âme visible de cette femme, son signe de guerre et son signe d'amour mêlés. Kjartan tendit la main, et posa ses doigts dessus, du front jusqu'à la joue, suivant le fleuve d'encre, et sous ce geste Sigrún ferma les yeux et accéléra, et gémit, et vint une seconde fois, plus longuement, plus profondément, le corps arqué, la gorge offerte.
Puis ce fut lui. Elle le sentit se tendre sous elle, elle le sentit gémir, et elle se pencha, l'embrassa, et le reçut jusqu'au bout. Ils s'écroulèrent l'un sur l'autre. Le silence se referma sur la halle. Dehors, un chien aboyait quelque part dans la nuit. À l'autre bout de la maison, quelqu'un ronflait. Et sous les fourrures, deux corps en sueur, deux ennemis d'hier, se tenaient serrés l'un contre l'autre comme s'ils avaient peur de se perdre.
Sigrún posa sa tête sur le torse de l'homme et écouta battre son cœur. C'était un son lent, fort, tranquille. Elle pensa à Gríma, la vieille qui l'avait marquée, et à ce qu'elle lui avait dit, un soir, alors que l'aiguille entrait dans sa chair : "Un jour, la marque te trouvera un homme qui saura la lire." Sigrún, à treize ans, n'y avait pas cru. Sigrún, à vingt-six ans, commençait à y croire.
— Kjartan, dit-elle.
— Oui.
— Tu n'es plus mon prisonnier.
Il ouvrit les yeux.
— Non ?
— Non. À partir de demain, tu es mon homme. Si tu le veux.
Il ne répondit pas tout de suite. Il prit le visage de la femme dans ses grandes mains, écarta les cheveux blonds, et l'embrassa sur la bouche, longuement, puis sur la marque, tendrement.
— Je le veux, dit-il.
Le jour se leva, blanc et pur, et la neige avait tout recouvert, la cour, le toit de tourbe, les barques renversées. Le monde était neuf. On aurait dit que la nuit l'avait lavé.
Sigrún sortit la première. Elle portait une simple tunique de laine, les cheveux dénoués, et le froid lui mordit les joues, et elle respira l'air glacé à pleins poumons, comme si elle venait de naître. Derrière elle, Kjartan sortit à son tour, et il s'arrêta sur le seuil, clignant des yeux dans la lumière.
Le vieux jarl Óttar était déjà assis dehors, sur son banc, une peau sur les genoux, sa canne entre les mains. Il les regarda tous les deux, l'un après l'autre. Il ne dit rien d'abord. Il cracha dans la neige, comme il faisait toujours, et il attendit.
— Père, dit Sigrún.
— Fille.
— Kjartan reste. Il n'est plus prisonnier. Il est des nôtres.
Le vieil homme regarda le géant roux. Il regarda le visage de sa fille. Il était vieux, et il avait vu beaucoup de choses, et il savait lire sur un visage quand une femme a passé la nuit à changer de vie.
— Il est grand, dit-il enfin.
— Oui.
— Il mangera beaucoup.
— Oui.
— Et il te battra à l'entraînement ?
Sigrún eut un sourire lent, féroce, ce sourire qui terrifiait les hommes.
— Il essaiera.
Le vieux jarl rit. Un rire sec, abîmé, qui se termina en quinte. Puis il fit signe à Kjartan d'approcher, et quand le géant fut devant lui, il leva la main et lui posa deux doigts sur le front, là où l'on bénit les hommes d'une maison.
— Alors sois des nôtres, dit-il. Mais souviens-toi d'une chose, l'Ours. Ici, c'est elle qui commande. La maison, c'est elle. Le fjord, c'est elle. Toi, tu es son homme. Et si tu la fais pleurer une seule fois, tu auras affaire à moi et même je suis vieux, il me reste assez de force dans les bras pour casser un nez.
Kjartan s'inclina. Il ne souriait plus. Il y avait dans sa nuque une fierté d'homme qui n'aimait pas obéir, mais quand il regarda Sigrún, debout dans la neige, la marque noire sur le visage, le menton haut, la lumière blanche dans ses cheveux blonds, il comprit que obéir à cette femme, serait son plaisir.
— Je m'en souviendrai, dit-il.
Sigrún s'approcha, et, devant tous, sans pudeur, elle passa son bras autour de la taille de l'homme et posa sa tête contre son épaule. Les hommes de la halle sortaient un à un, et ils les regardaient, et ils murmuraient, et certains souriaient. Une femme qui ramène un chef ennemi, qui l'épargne, qui le prend pour homme que ce serait une histoire à raconter. Une histoire de louve et d'ours. Une histoire d'hiver et de feu.
Le soleil montait sur le fjord gelé. Au loin, la mer respirait sous la glace, patiente, comme toujours. Et sur la rive, deux prédateurs de la même espèce se tenaient l'un contre l'autre, et le monde, pour eux, venait de recommencer. Sigrún leva la tête et regarda Kjartan.
— Viens, dit-elle. On s'entraîne.
— Maintenant ?
— Maintenant.
Il rit. Elle aussi. Et ils marchèrent côte à côte vers la lande blanche, laissant derrière eux la halle, la fumée, et le vieux jarl qui les suivait des yeux, hochant la tête, et qui se dit, pour lui-même, que sa fille avait enfin trouvé un homme digne de la marque.
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MAUDARD
16 octobre 2026 à 07:41
Malgré la rudesse des temps et des hommes, belle et tendre émotion de cet accouplement

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