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Couverture de Emma, offerte à la montagne, par Galaxie rouge
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Hétéro Orientation principale dans ce chapitre

Emma, offerte à la montagne — Chapitre 2 · Le silence du militaire

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Galaxie rouge
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Emma, offerte à la montagne

Chapitre 2 · Le silence du militaire

Note de l'auteur

Résumé du chapitre précédent : Alors que l'orage menace les hauteurs, Tristan, entame une retraite volontaire en montagne. Isolé, marqué par ses missions passées, il observe la vallée depuis un surplomb lorsqu'il repère une silhouette erratique : une jeune femme en fuite. En contrebas, Emma, épuisée, trempée et affolée, tente d'échapper à deux 4x4 lancés à sa poursuite. En tenue légère, elle lutte contre le froid, la peur et l'épuisement. Sa course désespérée la mène jusqu'à une cabane isolée, la même que Tristan a rejoint pour se mettre à l'abri. Au moment où il referme la porte, leurs regards se croisent dans un éclair. Trempée, méfiante, Emma hésite. Tristan, calme, recule et l'invite à entrer d'une phrase aux accents militaires. Elle accepte, portée par l'instinct de survie. La tension est palpable. Aucun mot n'est prononcé.
L'air dans le cabanon est tiède, chargé de l'odeur du bois, de la suie, de la fumée qui s'élève lentement dans la cheminée. Dehors, le vent hurle, gifle la structure de bourrasques épaisses, comme si la montagne elle-même voulait les chasser. Par instants, un éclair lacère le ciel, et l'intérieur s'embrase d'une lumière crue, révélant les ombres anguleuses des poutres, des silhouettes figées, comme des souvenirs arrachés à la guerre. Puis vient le grondement, profond, assourdissant, qui fait vibrer les murs. L'orage n'est plus dans la vallée : il est là, juste au-dessus, massif, animal, enveloppant.
Emma reste debout près de la porte, aussi immobile qu'une statue de chair figée dans l'effroi. Raide, l'œil aux aguets, elle ne s'appuie pas. Ne cède rien. Chaque muscle reste bandé, noué par la fuite, la peur, le froid. Mais ce froid-là n'est plus celui de l'air : c'est un froid insidieux, reptilien, qui s'est glissé sous la peau pour ronger l'intérieur.
Sa robe, lourde de pluie, colle à elle comme une étreinte hostile. Une seconde peau glacée, moite, impudique. L'eau ruisselle encore entre ses cuisses, glisse le long de ses jambes nues en frissons liquides. Ses bras croisés sur sa poitrine ne sont qu'un rempart dérisoire. Elle grelotte de tout son être. Ses lèvres bleuissent, sa mâchoire tremble, mais ce n'est pas que le froid qui la secoue c'est aussi quelque chose de plus profond. Une conscience nue. Une attente. Une brûlure.
Tristan ne dit rien. Il s'active devant la cheminée, concentré sur la flamme qui peine à prendre. Deux bûches posées avec méthode, un souffle précis, une vérification du tirage. Son visage est fermé, impassible, ancré dans une routine vitale. Aucun mot n'a été échangé.
Il remplit une vieille gamelle cabossée et la glisse sur une dalle, au cœur même de l'âtre, là où la chaleur est la plus directe. Il ajuste, sans précipitation, comme s'il obéissait à un rituel appris. Il ne la regarde pas. Tout en lui parle : calme, solidité, distance. Pas d'hostilité. Juste ce silence d'un homme qui a trop longtemps survécu seul.
Elle claque des dents. La fatigue, l'humidité, le choc. Elle sent son corps lâcher. L'adrénaline s'effondre. Le froid s'infiltre. Elle essuie ses yeux d'un geste tremblant, chassant les larmes plus gênantes que libératrices.
Tristan, fouille dans son sac. Il en sort une serviette, un t-shirt kaki, une chemise à carreaux rouge et gris. Il les garde un instant dans ses mains, bras écartés, pesant les options. Son regard glisse de ses vêtements à Emma, puis revient. Il semble mesurer. Ce qui conviendrait. Ce qui serait acceptable. Puis il choisit. Il tend la chemise, d'un geste calme, presque solennel, comme on transmet une consigne.
— Tiens, soldat… déshabille-toi. Tu vas choper la mort. Enfile ça.
Le ton est sec, militaire. Mais sans moquerie. Sans mépris.
Emma ne bouge pas. Son regard descend sur la chemise, puis remonte lentement à ses propres bras repliés, à ses jambes nues sous la robe trempée. Ses lèvres tremblent. Elle serre la mâchoire.
— T'es en stand-by, soldat. Je n'impose rien à une recrue frigorifiée. C'est à toi de choisir ton protocole.
Il pose la chemise sur la table, avec calme. Comme on dépose une arme désarmée.
Puis, il attache une cordelette entre une poutre et un crochet, tendue à hauteur d'homme, juste devant le feu.
— Accroche ton barda ici, soldat. Opération séchage toute la nuit. Ligne directe devant le foyer.
Elle ne répond pas.
Quand il retire lentement sa chemise humide, le tissu colle à sa peau avant de céder dans un bruissement sourd. Emma ne peut s'empêcher de le regarder. Ses yeux glissent, attirés, fascinés. Ils s'arrêtent d'abord sur son bras gauche : une cicatrice longue et fine le traverse en diagonale, comme le souvenir d'une entaille chirurgicale, maîtrisée, presque belle dans sa brutalité.
Puis son regard se perd sur la ligne puissante de son dos, sculpté, tendu, et s'arrête sur trois marques circulaires, nettes, creusées dans la chair de l'omoplate. Des impacts ? Des fragments ? Elle n'ose deviner. Mais ces stigmates parlent. D'un passé de feu, de violence. D'un corps qui a encaissé, résisté, survécu. Et tout cela la bouleverse. Il est plus qu'un homme : il est une énigme blessée. Et cette douleur, muette et nue devant elle, la trouble plus encore que sa force.
Elle reste figée. Ces cicatrices la fascinent. Elles disent plus que n'importe quel aveu. Elles expliquent ce ton sec, ce calme sous contrôle, cette solitude si rigide. Et elle comprend. Il n'est pas juste un homme reclus. C'est un soldat blessé. Un homme qui recolle ses morceaux, loin du tumulte. Et cette idée, silencieuse, la touche.
Elle sent une brûlure dans sa gorge. Une colère sourde, contre elle-même. Dépendre d'un homme. Être là, debout, glacée, vulnérable. Mais elle n'a pas le choix.
Elle l'observe pendant qu'il étend sur la cordelette sa chemise mouillée, mais pas n'importe où : à l'extrémité, à l'endroit le plus éloigné de la cheminée. Un geste simple, presque anodin, mais qui la frappe. Il vient de lui laisser instinctivement la meilleure place, celle où la chaleur fera effet en premier. Ce n'est pas un mot, c'est un réflexe.
Elle pense alors : il est un peu bourru, mais il fait attention aux autres.
Elle l'imagine sans mal avec ses frères d'armes, silencieux, rugueux, mais toujours là pour couvrir les arrières des siens. Et ça la touche plus qu'elle ne veut l'admettre.
— J'ai perdu Léa, dit-elle soudain.
Tristan, accroupi devant le feu, lève à peine les yeux.
— Mes condoléances, soldat. On ne laisse jamais un camarade derrière.
Il reprend sa tâche. Emma déglutit.
— Non… Je veux dire, je l'ai perdue de vue. Elle courait devant. Et… Je n'ai pas su où elle allait. C'est tout.
Il hoche simplement la tête.
— La mission continue, soldat. Tu vas la retrouver, alors.
Un silence. Puis un frémissement léger, presque imperceptible, s'élève de la casserole. L'eau commence à frissonner doucement, réchauffée à petit feu par les braises du foyer. Ce simple son, discret, mais vivant, tranche dans l'opacité de la nuit un rappel que, quelque chose tient encore debout.
Elle s'écarte de la porte et avance d'un pas dans le cabanon, comme on s'aventure dans une chambre inconnue, les sens aux aguets, la pudeur en alerte. Ses gestes sont ralentis, engourdis, mais chargés d'une solennité sourde. Elle glisse les mains sous la veste trempée, et retire lentement le vêtement. Les manches détrempées collent à ses bras nus, glacés. Chaque mouvement devient un effeuillage, chaque friction, une caresse involontaire de l'eau froide contre sa peau chaude. Le tissu libère peu à peu ses bras, dévoilant la pâleur frémissante de son épiderme.
Elle hésite un instant, suspendue entre pudeur et abandon. Ses doigts, raides, maladroits, tâtonnent le long de son dos jusqu'à trouver la fermeture éclair. Lorsqu'elle l'abaisse, un frisson la parcourt, mêlé de gêne et de soulagement. La robe d'été, détrempée jusqu'à la trame, épouse encore son ventre, ses seins, ses hanches, dans une étreinte moite et lascive. Le tissu colle à elle comme une seconde peau insistante, soulignant chaque courbe avec une indécence glacée. Enfin, il glisse dans un bruit mouillé, lent et obscène, le long de ses cuisses, s'enroule à ses chevilles, et tombe au sol dans un chuintement humide. Elle reste là, droite, les bras frôlant ses flancs nus, le cœur battant sous la peau comme s'il voulait jaillir, haletant contre l'air tiède du feu et l'attention muette derrière elle.
Elle garde sa culotte noire en satin, ultime vestige d'un monde effondré, fragile relique d'une féminité arrachée à la normalité. Le satin épouse ses hanches nues, souligne le galbe de son ventre, se tend à peine entre ses cuisses où l'eau a laissé des frissons persistants. Son corps tremble, non plus seulement de froid, mais d'un trouble plus diffus, d'un vertige intérieur. Chaque parcelle de peau, mise à nue, semble vibrer sous le regard qu'elle devine où qu'elle espère.
Tristan ne détourne pas le regard. Il l'observe avec la précision d'un homme forgé par la guerre, mais ce n'est plus tout à fait un regard de soldat. C'est une évaluation muette, physique, viscérale. Ses yeux descendent lentement, s'attardant sur chaque fragment d'elle comme on suit les lignes d'un territoire inconnu, fragile, exposé. Il détaille la pâleur de son visage, la teinte bleutée de ses lèvres, la montée et la chute irrégulière de sa poitrine nue, lourde et tendue, dont les pointes dressées, durcies par le froid ou par la tension, semblent implorer une chaleur qu'il ne sait s'il peut offrir. Il remarque la chair de poule qui dessine une topographie frémissante sur ses bras, la contraction légère de son ventre, la raideur contenue de ses jambes fines.
Et puis ses yeux s'arrêtent. Sur la culotte noire en satin. Légèrement transparente. Inadaptée. Séduisante. Un tissu de nuit, de peau, de lit pas de montagne. Ce détail, minuscule, le percute. Elle n'était pas censée fuir. Elle était probablement en train de séduire, ou d'être séduite, lorsque tout a basculé. Cette pensée s'infiltre en lui, le traverse, et laisse derrière elle une chaleur sourde. Une admiration involontaire. Un désir en veille.
Et soudain, cela le saisit, comme une gifle douce et inattendue : rien dans ce qu'elle porte n'a de logique ici. Cette robe d'été, cette petite veste, dépareillée, fragile, presque absurde dans ce décor de bois brut et de feu grondant. Elle a fui dans la panique, c'est évident.
Peut-être a-t-elle saisi ce qui traînait. Ou peut-être ces vêtements n'étaient même pas les siens. L'idée le trouble. Le fait vaciller. Il se surprend à la trouver belle, pas seulement jolie, mais belle d'une beauté nue, heurtée, discordante. Une beauté qui échappe aux codes, qui ne demande rien, qui surgit du chaos.
Elle a dû plaire, elle plaît encore. Peut-être un homme la cherche-t-il ? Un compagnon inquiet ? Un mari, un amant jaloux ? Il ne sait plus. Il tente de s'en détacher. De se rappeler que tout cela n'est pas son histoire. Qu'il est ici pour survivre, pas pour s'attacher. Pas pour frémir. Pas pour ressentir. Et pourtant, une phrase s'impose à lui, muette, chaude, dangereuse : elle est belle.
Elle a envie de dire : Mate si tu veux. Je n'ai plus rien à perdre.
Mais le mot meurt dans sa gorge. Elle croise son regard, et soudain tout vacille. Ce n'est pas un regard de prédateur. Ni celui d'un voyeur. Ce n'est pas un regard qui prend, c'est un regard qui traverse. Il ne s'arrête pas à sa nudité, il s'y appuie pour mieux lire au-delà. Comme si son corps, exposé, n'était qu'un prétexte, une enveloppe humide dissimulant un orage intérieur qu'il observe en silence.
Cette absence de convoitise la bouleverse plus que la plus intense des envies. Elle se sent vue, vraiment vue, sans masque ni défense. Une femme, nue, mais pas pour être prise. Juste pour être reconnue. Et pour la première fois, cette nudité-là ne lui fait pas peur. Elle l'ancre. Elle la rend réelle.
Il la rejoint doucement.
— Ton genou. Tu saignes.
Elle baisse les yeux. Une plaie, gonflée, un filet rouge le long du genou.
— Je peux te faire un bandage, propose-t-il. J'ai de quoi.
Elle hoche lentement la tête, en silence. Il ouvre la trousse, s'approche d'elle, et s'agenouille lentement, comme pour ne pas la brusquer. Ses gestes sont calmes, sûrs, enveloppés d'une douceur contenue. Puis, sans prévenir, il glisse une main ferme sous son mollet, soulève sa jambe dans un geste précis, mais presque intime. La chaleur de sa paume sur sa peau nue la fait frissonner plus sûrement qu'une caresse. Son pouce explore la zone avec minutie, appuie, palpe, effleure. Il ne cherche pas le contact, il cherche l'alerte, le moindre gonflement, le signe invisible. Mais dans cette rigueur, dans cette attention tactile, quelque chose se glisse : un trouble diffus.
Emma, le souffle suspendu, le regarde faire, comme hors d'elle, dédoublée. Elle est là, assise, vulnérable, presque offerte, en culotte face à un inconnu dont elle ne connaît que le prénom, la voix grave et les cicatrices muettes. Et pourtant, elle ne recule pas. Elle ne croise pas les bras. Elle ne cache rien. Elle pense : c'est insensé, irréel, et pourtant je suis là.
Depuis qu'elle a fui, depuis que la nuit l'a avalée, elle sait que les repères sont morts. Que les codes ont volé en éclats. Et dans ce flou étrange, cette scène d'elle, presque nue, soignée par cet homme silencieux lui semble curieusement logique. Comme si son corps avait compris avant elle que la survie se jouait aussi dans l'abandon. Elle n'est plus à une indécence près. Et cette pensée, au lieu de l'effrayer, la réchauffe.
Il verse un filet d'eau claire sur la blessure, puis applique l'antiseptique sans un mot.
Ses mains sont larges, mais étonnamment délicates. Il agit comme un homme habitué à soigner sur le terrain, à faire vite et bien, avec ce mélange de fermeté et de douceur qui ne se dit pas. Lorsqu'il appuie la compresse, elle retient un souffle. Quand il entoure son genou du bandage souple, ses doigts frôlent sa peau nue avec une précision presque respectueuse, presque absente.
Elle l'observe, le ventre noué d'un frisson qu'elle ne s'explique pas. Ce n'est pas le contact en lui-même qui la fait frémir, c'est cette attention silencieuse, cette maîtrise contenue, presque sensuelle dans sa retenue. Il agit sans détour, avec la gravité d'un homme qui a vu le sang, la peur, la perte, et qui n'en fait jamais un spectacle.
Elle attrape la serviette, nue jusqu'à la pointe des seins, silhouette fragile et vibrante dans la lumière dansante du feu. Elle saisit le tissu d'un geste soudain, presque animal, un réflexe de pudeur hérité d'un monde qui n'existe plus. Puis elle recule d'un pas, offerte à la chaleur, exposée au silence. Elle s'essuie de gestes courts, secs, nerveux, mais chaque contact du tissu contre sa peau nue déclenche un frisson inattendu. Le tissu caresse, efface l'humidité, mais réveille aussi la conscience aiguë de son propre corps. Elle sent son ventre se contracter, son souffle se raccourcir.
Elle ne cesse de l'observer, lui, l'homme au feu, comme si elle attendait qu'il parle, qu'il s'avance, qu'il franchisse cette ligne ténue entre l'attention et le désir. Comme si elle espérait, et redoutait, qu'enfin, quelque chose bascule.
Elle enfile lentement la chemise à carreaux. Elle l'enlace autour d'elle comme une carapace. Il retourne au feu.
— Ne reste pas devant la fenêtre, dit-il soudain. Avec la lumière, on ne verra que toi depuis l'extérieur.
Emma sursaute et se plaque aussitôt contre le mur. Réflexe. Comme si un tireur l'attendait dehors.
Elle reste là un instant, son souffle court, puis s'oblige à bouger. Lentement, elle se penche pour ramasser sa veste et sa robe détrempées, les tord avec difficulté entre ses mains engourdies. L'eau s'échappe en filets froids, épais, tombant au sol dans un bruit mou. Elle les suspend ensuite sur la cordelette, à côté de la chemise de Tristan.
Emma reste un instant debout, flottant littéralement dans la chemise à carreaux de Tristan, comme si elle avait enfilé un morceau de lui. Le tissu, ample, lui glisse jusqu'à mi-cuisses, frôle le haut de ses jambes nues dans un froissement doux qui la fait frissonner. La manche gauche engloutit presque toute sa main, et ce surplus de matière renforce encore l'impression d'abandon, d'asile trouvé dans cette étoffe masculine.
Elle s'essuie les cheveux lentement, sensuellement presque, la serviette frottant doucement son cuir chevelu, puis elle l'enroule autour de sa tête avec un geste maladroit, mais étrangement gracieux. Elle ressemble à une héroïne échappée d'un rêve brûlant ou d'un chaos lentement apprivoisé : nue sous la chemise, jambes offertes au feu, corps lavé de l'orage, fragile et forte à la fois.
— Ça vous dérange si je garde la serviette le temps de manger la soupe ? demande-t-elle doucement.
Tristan la regarde, son visage impassible, puis acquiesce simplement, sans détourner les yeux.
— Tant que tu la suspends sur la corde quand t'en auras plus besoin, ça me va, répond-il en hochant légèrement la tête.
Il la regarde encore un instant, happé malgré lui. Dans cette chemise trop grande, nue dessous, les jambes offertes à la lumière du feu et ce turban maladroit noué sur la tête, elle dégage une beauté troublante, presque irréelle. Une sensualité brute, désarmée, qui n'a rien de construit, rien d'affiché. C'est une beauté nue, âpre, qui jaillit du chaos et se tient là, droite, sans maquillage, sans défense, et pourtant invincible. Il ne sait pas l'expliquer, mais quelque chose en elle l'ébranle cette tension entre fragilité et force, entre ce qu'elle a perdu et ce qu'elle est encore capable de tenir. Et cette lumière-là, vacillant, mais intacte, lui parle plus fort que tout ce qu'il a entendu depuis longtemps.
Ils passent à table, l'un en face de l'autre, dans le silence crépitant du feu. Tristan verse la soupe dans deux bols émaillés, la tend à Emma sans un mot. Elle souffle un instant sur la surface fumante, puis goûte. Une gorgée, deux, et son visage se détend. Elle se resserre, presque aussitôt.
— Elle est vraiment bonne… murmure-t-elle.
Elle n'ose pas ajouter ce qu'elle pense : cette soupe a le goût de la liberté.
Elle sent la chaleur qui monte lentement dans son ventre, qui se diffuse dans ses bras, ses jambes, son dos. Le feu la réchauffe par-derrière, la soupe de l'intérieur. Elle ferme les yeux une seconde, juste pour ancrer ce moment dans sa mémoire. Après la fuite, la peur, le froid, ce bol de soupe simple, brûlant, est peut-être la chose la plus précieuse qu'elle ait reçue.
Elle garde la serviette sur la tête, la chemise trop grande glissant doucement sur l'épaule. Mais elle ne grelotte plus. Elle se sent presque bien. Elle regarde Tristan du coin de l'œil. Il mange en silence, comme un homme habitué à faire du repas un acte fonctionnel. Mais de temps en temps, il la regarde, et dans ses yeux, il y a moins de distance qu'au début.
Ils parlent peu, mais échangent quelques phrases. De la montagne, du col qu'il faudra franchir, de la météo à venir. Rien d'intime, rien d'engageant.
Il se lève lentement, un sourire en coin, et lance d'un ton léger :
— Bon, soldat… On passe aux choses sérieuses, si tu veux bien.
Emma le regarde, intriguée. Tristan s'avance vers un petit meuble en bois contre le mur. Il le déplace avec précaution, révélant une cavité dissimulée dans la pierre. Sans un mot, il y enfonce le bras jusqu'à l'épaule et en ressort une bouteille au trois quarts pleine, enveloppée de poussière et de mystère. Il lui tend la bouteille d'un geste complice.
— Tiens, sens-moi ça, dit-il en se dirigeant vers l'étagère au-dessus de l'évier en pierre pour prendre deux gobelets.
Emma ouvre la bouteille, la porte à son nez. Une bouffée puissante d'eau-de-vie de prune l'attaque aussitôt, lui vrille les narines, lui embrase les sinus. Elle recule d'un bond, les yeux écarquillés.
— Oh la vache…
Tristan rit doucement.
— Alors, ça décape hein ? Il n'y a que deux personnes à connaître cette cachette. Tu ne le diras à personne, hein ? C'est un secret.
Elle le regarde. Il a l'air sérieux. Ce n'est pas juste une blague. Il vient de lui faire une confidence. Une vraie. Un instant de confiance brute, offert sans fard. Elle est touchée. Il lui fait une place. Elle se dit qu'il doit vraiment la considérer. Et cette pensée la trouble plus qu'elle ne veut se l'avouer.
— Je ne pourrais jamais boire ça… C'est trop fort. Vous voulez me saouler ou quoi ?
Il s'arrête, un peu déçu. Il pose les deux gobelets sur la table en bois brut. Son regard s'adoucit, presque implorant.
— Allez, juste un doigt, soldat. Pour te tremper les lèvres. C'est tout.
Elle hésite. Il semble presque triste, comme s'il avait espéré partager un instant. Elle soupire, un sourire fin au coin des lèvres.
— D'accord… mais c'est moi qui verse. Sinon, vous allez vraiment me saouler.
Elle prend la bouteille, verse un filet dans son gobelet, et un peu plus dans celui de Tristan. Il sourit franchement. Elle joue le jeu. Et ça lui fait plaisir. Elle le sent.
Tristan lève son verre.
— Allez, cul sec. À nos frères d'armes. Et à Léa.
Il boit d'un trait. Emma ferme les yeux, inspire profondément, puis porte le gobelet à ses lèvres. L'odeur est terrible. Elle avale. Le liquide brûle, lacère sa gorge, embrase sa poitrine. Elle étouffe un cri, se penche sur le côté en cherchant de l'air, les yeux pleins de larmes.
— La vache… C'est un tord-boyaux, votre truc.
Tristan éclate de rire, fier.
— Bien joué, soldat. Tu as tenu bon. Je suis fier de toi.
Elle a les larmes aux yeux, mais pas que de l'alcool. Ses mots résonnent. Il l'a écoutée. Il a nommé Léa. Comme s'ils avaient vécu un combat côte à côte. Elle est émue. Un sentiment étrange, doux, inattendu, la traverse.
Alors elle attrape la bouteille, les joues encore en feu, et ressert un peu dans chaque gobelet. Puis elle lève son verre avec un éclat dans les yeux :
— À la destinée… Qui m'a mise sur votre chemin. À vous, soldat.
Il ne répond pas tout de suite. Il la regarde, et dans ce regard il y a un frémissement, une émotion retenue. Puis il incline la tête, sa voix plus douce, plus basse :
— À toi, Emma.
Elle reste figée, son verre à quelques centimètres de ses lèvres. Il vient de l'appeler par son prénom. Pour la première fois. Et ça lui fait quelque chose. Un frisson léger, inattendu, court sous sa peau. Elle le regarde, touche son gobelet au sien.
— Merci, Tristan.
Et elle boit. Cul sec. Le feu l'envahit de nouveau. Mais cette fois, elle rit. Un vrai rire. Libéré. Vif.
Alors lui, galvanisé, lève son verre vide et entonne un chant militaire à pleine voix. Sa voix porte, grave, puissante. Emma a des frissons. L'alcool lui monte à la tête. Le danger s'éloigne, l'orage aussi. Il ne reste que cette cabane, ce feu, cette voix, ce chant. Elle lève son gobelet vide pour l'accompagner, comme une coupe levée dans une cérémonie secrète.
Elle a chaud. Elle défait doucement les premiers boutons de la chemise à carreaux, respire plus librement. Elle est bien. Légèrement ivre, le cœur battant. Elle ne veut pas que ça s'arrête. Pas tout de suite. Peut-être même plus jamais.
Ses mains toujours serrées autour du gobelet vide. Le bois sous elle est glacé, mais elle ne s'en plaint pas. Elle agite la chemise qu'elle porte au-dessus de sa poitrine, comme pour chasser une chaleur trop vive, un trouble naissant. Il attrape la bouteille avec un petit sourire en coin et lui fait signe. Elle tend son bras, il verse un peu de prune dans son gobelet, puis se sert aussi.
Emma lève le verre, l'approche de son nez. L'odeur est toujours aussi brutale, corrosive.
— C'est un décapant, votre truc… C'est un truc de fou, lâche-t-elle.
Tristan, faussement sévère, lève un sourcil et reprend :
— C'est un truc de fou ton truc, soldat. Ok ?
Elle le regarde, les joues rosies, l'esprit un peu embrumé. L'alcool la réchauffe, la libère.
— Ouaaah… tu m'as soûlée, soldat, dit-elle dans un éclat de rire franc, sincère.
Il rit avec elle, sans retenue. Le froid, la peur, le monde dehors : tout semble loin, pour un moment. Et entre eux, il y a ce feu, cette bouteille, et ce lien naissant dans la chaleur de l'oubli.
— Merci.
Puis, sans qu'il n'ait rien demandé, elle parle. D'une voix calme, presque douce, alourdie par les vapeurs de l'alcool. Elle sent monter en elle une nécessité étrange, un besoin de déposer quelque chose, là, dans ce silence partagé. Comme si elle ne pouvait pas partir au matin sans lui confier un fragment de ce qu'elle porte en elle depuis trop longtemps.
— Tu sais, j'ai vécu une histoire… Un truc bizarre. Y a trois ans. Avec un homme plus vieux.
Il ne commente pas. Elle continue.
— Il s'appelait Alexandre. Photographe. Il m'a… Je ne sais pas. Ce n'était pas violent. Pas vraiment. Mais il m'a prise en photo nue. Pas porno. Pas comme ça. Des trucs… artistiques. Dans des lieux étranges. Il m'habillait. Me déshabillait. Me dirigeait. C'était comme un jeu, au début. Puis j'ai arrêté de savoir si c'était encore moi qui décidais.
Tristan ne dit rien, mais quelque chose se durcit dans son regard. Il n'aime pas cet homme, il le sent. Ce type qui joue à l'artiste pour mieux poser sa main sans qu'on l'accuse, ce manipulateur qui se drape d'esthétique pour contrôler.
Il en a croisé, des hommes comme ça. Pas sur les lignes de front, non. Plutôt dans les coulisses des bases, les cocktails, les bureaux, là où les ordres sont déguisés en suggestions. Il déteste ce genre de prédateurs raffinés. L'élégance en surface, et en dessous, la lâcheté pure. Il se dit que ce mec n'a jamais su ce qu'était le respect du corps juste la mise en scène de son pouvoir. Et cela lui donne envie de lui casser les dents.
Elle porte le gobelet à ses lèvres, hésite un instant, puis boit une gorgée. Aussitôt, elle tousse, prise de court par la brûlure vive de l'alcool.
— Putain, souffle-t-elle en hoquetant, je crois que je viens de perdre mon tube digestif. Elle s'affale en arrière, le regard brouillé par les larmes et la chaleur, puis reprend doucement, une main sur la poitrine. Le liquide achève sa course dans son ventre, y déposant une chaleur brute, presque animale. Elle ferme les yeux une seconde, laisse le feu s'installer, et murmure : — Mais bordel… c'est efficace.
— Il me demandait d'attendre. Nue. De ne pas bouger. De ne pas parler. Parfois, il venait. Et quelquefois non. Et quand il venait, c'était pour me faire prendre des poses… pas toujours confortables. Souvent, ça tirait, ça faisait mal dans les articulations, je devais rester figée. Mais le pire, c'est que généralement, les poses étaient… vulgaires. Limites. Des positions qu'aucune femme ne prendrait naturellement. Et il me prenait comme ça sans un mot. Je n'osais pas dire non. Je craignais de perdre ce lien, ce regard qu'il posait sur moi. Et puis, il disait que c'était de l'art. Que ça me révélait.
Elle lève les yeux. Il la regarde. Silencieux. Présent.
— Il est parti un jour. Sans un mot. Disparu.
Elle baisse la tête.
— Et maintenant, je suis là. Dans une cabane. Avec un inconnu. Et j'ai l'impression que je vais mourir cette nuit.
Il avale une gorgée d'eau-de-vie, pince les lèvres, et émet un léger claquement de langue, comme pour accompagner le passage brûlant du liquide dans sa gorge. Une expression fugace traverse son visage, un mélange de satisfaction rude et d'habitude forgée dans le froid. Il inspire profondément, le regard perdu un instant dans les flammes, avant de se tourner vers Emma.
Il pose sa main sur la sienne, la fixe intensément, et d'une voix grave, lente, chargée de vécu, il dit :
— On ne meurt pas si facilement, soldat.
Ses yeux ne fuient pas. Il ne plaisante plus. Dans ce simple mot "soldat" il y a un respect silencieux, une fraternité offerte, un engagement sans condition. Et elle comprend, dans ce regard droit, que malgré l'alcool, malgré la nuit, il est là. Entier. Prêt à tenir bon.
Elle sourit, malgré elle. Ses yeux descendent vers leurs mains jointes. La sienne semble disparaître sous la paume large de Tristan. Il ne bouge pas, ne presse pas. Elle non plus. Pendant un instant suspendu, elle se sent protégée, comme abritée dans un refuge silencieux. Elle ne retire pas sa main. Pas encore.
Il désigne l'échelle qui mène à la mezzanine.
— Tu dormiras là-haut. La chaleur monte. Tu seras mieux.
Elle acquiesce. Elle grimpe lentement l'échelle de meunier, chaque barreau grinçant doucement sous ses pieds. Arrivée à mi-hauteur, elle s'arrête un instant. Son regard glisse vers le bas. Tristan est là, devant la cheminée, accroupi, concentré sur le feu. La robe d'été qu'elle a laissée fume légèrement, suspendue à la cordelette.
Il est étrange, cet homme. Bourru, taiseux, presque rude dans ses mots. Mais il y a une rigueur dans ses gestes, une façon de toujours faire ce qu'il faut, sans frime, sans attente. Emma le regarde, silhouette massive et immobile dans la lumière dansante. Elle frissonne, mais pas seulement à cause du froid. Elle pense que, si elle le connaissait mieux, ce serait sûrement quelqu'un sur qui on peut compter. Quelqu'un qu'on aurait voulu avoir à ses côtés dans une fuite, dans une nuit comme celle-ci.
Elle reprend son ascension, sans bruit. Il ne lève même pas les yeux. Il remet une bûche. Ne dit plus rien.
La nuit peut venir. Ils sont deux. Et le silence du chasseur s'efface derrière la veille instinctive du soldat. Là, dans l'ombre mouvante, le feu crépite, et Tristan garde son poste, immobile, les sens ouverts. Rien ne passe. Pas même le doute. Ce n'est plus l'homme qui veille, c'est le militaire.
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Chapitre 3 · Les 4x4 noirs
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BluePanthere
18 novembre 2025 à 14:22
Récit brut, comme ses principaux acteurs, qui fait véritablement se demander où nous emmènera l'auteur : merci !
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