La cour des trois — Chapitre 2 · Le maâlem
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L'avis peut contenir des indices sur l'intrigue.
Ce qui retient d'emblée, c'est la précision sèche des dialogues d'Idriss — chaque réplique tient en deux mots, et ça fait plus d'effet qu'un long discours. Le dîner à trois est construit comme une joute tranquille où personne ne dit vraiment ce qu'il veut, et on sent le désir monter sans qu'il soit jamais nommé. L'auteur a une façon de laisser les silences travailler à la place des mots, et ça, ça reste.
La cour des trois
Chapitre 2 · Le maâlem
Brahim était petit, rond, méfiant, et il avait une voix de crécelle.
— Absolue de rose de mai, dit Léonie. Trente millilitres.
— Trente ? — Il fit mine d'être blessé. — Trente, c'est rien. C'est une goutte. Vous faites quoi, une goutte ?
— Un parfum.
— Un parfum. — Il la dévisagea. — Un parfum pour une personne ? Une seule ?
— Pour cinquante personnes.
— Ah. — Il se détendit un peu. — Alors c'est du sérieux.
Grand. La barbe courte et grisonnante. La chemise de lin retroussée aux coudes, avec des traces de poussière blanche. Léonie reconnut l'homme de la cour, celui qui réparait le bassin.
— Je sais.
— Vous le savez et vous avez payé quand même.
— C'est un budget. — Elle resserra son sac contre elle. — Vous êtes qui, au juste ? Un contrôleur fiscal des épices ?
— Idriss. — Il ne souriait pas, mais quelque chose dans le pli des yeux s'amusait. — Le maâlem. Celui qui répare le bassin. Zohra m'a envoyée vous chercher.
— « Envoyée » ?
— Elle dit que vous allez vous perdre. — Il poussa le mur du pied et se détacha. — Elle a raison. Vous avez pris trois fois la même ruelle.
— J'explorais.
— Vous tourniez.
— Oui.
— Alors vous connaissez le cèdre.
— Je connais le cèdre.
— Bien.
C'était au fond d'une impasse où le soleil n'entrait jamais. Deux pièces basses, hautes comme des caves, pleines de poussière de cèdre, de chutes de zellige, d'odeurs de vernis, de gomme arabique et de sciure. Des outils partout, rangés par taille. Une porte ancienne en réparation, couchée sur deux tréteaux. Des planches, des tesselles, un pot de colle de peau.
— C'est là que je vis.
— Vous dormez ici ?
— Aussi. — Il posa le sac sur une table. — Asseyez-vous, le temps que je finisse un truc.
Il réparait la porte : les clous, les charnières, un montant fendu. Il taillait chaque pièce à la main, sur une pierre posée en travers de ses genoux, avec une lenteur qui n'était pas de la lenteur mais de l'attention. Ses mains étaient larges, sèches, coupées de petites cicatrices blanches. Elles faisaient exactement ce qu'elles disaient faire. Rien de plus. Rien de moins.
— On a déjà eu cette conversation.
— Non. On a dit le mot. — Il ajusta une pièce, appuya du pouce, vérifia l'alignement. — Le cèdre, c'est un bois qui se souvient. Il sent la pluie qu'il a vue il y a quarante ans. Il sent l'endroit où il a poussé, l'altitude, le froid. Vous, vous vendez ce souvenir aux gens.
— En gros, oui.
— C'est une belle escroquerie.
— C'est un métier honnête.
— C'est ce que disent les escrocs.
— Des portes. Des plafonds. Des riads entiers. — Il reprit son ciseau. — Je restaure. Je ne construis pas. Construire, c'est mentir.
— Pourquoi ?
— Parce qu'un bâtiment neuf dit « je suis parfait ». C'est faux. Un bâtiment ancien dit « j'ai vécu ». C'est vrai.
— Et les gens qui construisent, ils mentent ?
— Ils espèrent. — Il haussa une épaule. — C'est moins bien.
— Rien. Vous faites ça vraiment.
— Faire quoi ?
— Sentir les choses. — Il posa son ciseau. — On croit que c'est un métier. Pour vous, c'est un tic.
— C'est un tic qui paye.
— Comme la mienne.
— Vous le préparez bien ?
— Non. Très mal.
— Alors oui.
— Parce qu'elle me paye. Et parce que son bassin est beau.
— C'est tout ?
— C'est beaucoup. — Il but une gorgée, grimaça. — J'ai restauré le riad il y a douze ans. Le plafond de la chambre du haut, les arcs du patio, la porte. Elle m'a fait une liste de défauts, très longue. Elle m'a dit : « Voilà ce que tu as raté. » C'était vrai, aussi.
— Vous aimez qu'on vous critique.
— J'aime qu'on regarde. — Il posa son verre. — La critique, c'est quelqu'un qui regarde longtemps.
— Ton oncle m'a sauvée au souk, dit Léonie.
— Mon oncle ? — Idriss leva les sourcils. — Je ne suis pas son oncle.
— Tu es mon oncle, dit Nayla, la bouche pleine. Tu es mon oncle, mon frère, mon ami et mon ancien amant. C'est un poste à plein temps.
— Ancien amant, répéta Léonie.
— Raconte-lui toi.
— Tu racontes mieux.
— C'est faux.
— C'est vrai, dit-elle. Tu racontes mal, mais ça a un charme.
— Et c'était vrai.
— C'était vrai. — Il tourna son verre. — Elle m'a emmené sur le plateau de Zaroun trois jours, pour me déranger. Ça a marché. On a été amants deux ans.
— Et puis ? demanda Léonie.
— Et puis elle a voulu danser à Kaltenberg. Deux ans. Moi, je ne voulais pas quitter mes pierres. — Il haussa une épaule. — On s'est quittés proprement. On ne s'est jamais perdus.
— Ce n'est pas la même chose, dit Nayla, doucement. Se perdre, se quitter.
— Non, dit Idriss. C'est pour ça que j'ai insisté sur « proprement ».
— Tu as insisté sur rien du tout. Tu as pleuré dans une chambre d'hôtel et tu m'as dit « fais tes valises ».
— J'ai pleuré correctement.
— Tu as pleuré trois heures.
— Correctement.
— Divorcée.
— Depuis longtemps ?
— Deux ans. Enfin — deux ans officiellement. — Elle but une gorgée de vin. — En vrai, ça a duré plus longtemps.
— Il s'appelle comment ?
— Gaspard.
— Gaspard. — Idriss fit la moue. — Un prénom de quelqu'un qui ne sent rien.
— Il ne sentait rien, confirma Léonie. C'est exactement ça.
— Elle est triste et elle est drôle, dit Idriss. C'est la meilleure combinaison.
— *Nue*. Provisoirement. — Elle hésita, puis se lança, parce que la nuit aidait. — Je veux faire l'odeur de la peau. Pas l'odeur du savon, pas l'odeur du parfum. La peau elle-même. Le creux derrière l'oreille. Le pli du coude. Le dessous du genou. L'endroit où on met le nez quand on aime quelqu'un.
— Comme ça.
— Oui.
— Et ?
— Je n'ai pas eu peur.
— Tu as mis deux secondes avant de respirer.
— Deux secondes, c'est pas de la peur, c'est de la réflexion.
— Chez toi, c'est pareil.
— Pourquoi vous dites tous les deux la même chose ?
— Parce qu'on se connaît, dit Nayla.
— Parce qu'on a raison, dit Idriss.
— C'est une leçon payante ?
— C'est gratuit. La première fois.
— Vous croyez que je peux résister ?
— Non. — Il s'arrêta à la porte de l'escalier. — Bonne nuit, Léonie.
— Bonne nuit.
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