La cour des trois
Chapitre 1 · Le seuil
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Lesbiennes Orientation principale dans ce chapitre

La cour des trois — Chapitre 1 · Le seuil

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Lafayette2000
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On respire Zahria avant même d'y être — le gasoil, la menthe écrasée, l'oud qui couve sous les pierres. Ce qui accroche, c'est la façon dont le désir passe par le nez avant de passer par les yeux : quand Nayla pose son poignet contre le nez de Léonie et lui demande « Développe », on retient son souffle avec elle. L'écriture a cette précision sensorielle rare qui fait tenir un chapitre entier sur une seule note de fond.

La cour des trois

Chapitre 1 · Le seuil

Le taxi n'avait plus d'air conditionné depuis longtemps et le chauffeur fumait fenêtres fermées. Léonie avait baissé la vitre arrière et Zahria était entrée d'un coup, dense, ocre, hurlante. Elle ferma les yeux. Réflexe de métier : d'abord sentir, comprendre ensuite. Elle compta les notes qui montaient, comme on compte des marches dans le noir.
Gasoil. Menthe écrasée — un café, à droite. Cuir chaud. Poussière. Sucre caramélisé : des beignets, quelque part. Rose séchée : un vendeur d'herbes. Et sous tout ça, têtue, presque médicinale, une résine sombre. Du cèdre. Ou de l'oud qu'on brûle dans les maisons pour éloigner le mauvais œil.
— Première fois ? demanda le chauffeur.
— Pardon ?
— À Zahria. Première fois ?
— Oui. — Un temps. — Ça se voit tant que ça ?
— Ça se voit à la vitre. Les gens d'ici, ils regardent devant. Vous, vous regardez partout.
Il rit tout seul, content de lui. Léonie se renfrogna et reporta son attention sur la rue.
Elle avait trente-six ans, un métier que personne ne comprenait, et une valise de flacons. *Nez.* Le mot faisait toujours rire. Elle l'avait appris à Vaugelles, dans un village où tout le monde sentait tout le temps, où les gosses jouaient à reconnaître les absolues les yeux bandés, où l'on disait « ça sent la pluie » pour dire « ça va aller ». Dix-huit ans de ça. Dix-huit ans à composer des choses que des gens porteraient sur eux sans jamais savoir qui les avait écrites.
Le brief était simple et impossible. *Nue.* Un parfum de peau. Pas de savon, pas de fleur, pas de « fraîcheur » — de la peau. Le creux derrière l'oreille, le pli du coude, le dessous du genou. L'endroit où on met le nez quand on aime quelqu'un. Trois semaines, un budget, et Margaux qui avait dit, en raccrochant : « Fais-nous un truc qui donne envie de mordre. »
Elle avait aussi, accessoirement, un divorce à digérer. Gaspard avait mis deux ans à partir. Ou plutôt : elle avait mis deux ans à remarquer qu'il était parti. Un mariage propre, tiède, sans cris. On ne s'était rien fait de mal — et c'était peut-être ça, le problème. Léonie était venue à Zahria chercher une odeur. Elle savait très bien qu'elle était venue chercher autre chose aussi.
— *Dar Zohra*, annonça le chauffeur en s'engageant dans un dédale si étroit que les murs semblaient se toucher.
— C'est là ?
— C'est là.
Il s'arrêta devant une porte de bois cloutée, sans enseigne, sans sonnette. Léonie paya, descendit, et resta une seconde plantée là avec sa valise, à écouter. Derrière la porte, il y avait de l'eau. Un bassin, peut-être. Et le silence épais, tiède, d'un endroit où la rue n'entrait pas.
Elle frappa. Rien. Elle frappa encore.
La porte s'ouvrit sur une femme d'une soixantaine d'années, ample, en robe de lin, une théière à la main comme si elle la portait depuis toujours.
— Ah. Toi. — La femme la détailla, sans se gêner. — Tu es toute pâle. Entre, entre, tu vas fondre sur le trottoir.
— Bonjour, je suis—
— Léonie, oui, je sais. Zohra. — Elle s'écarta. — Laisse la valise, quelqu'un la montera. Tu as mangé ? Non, tu n'as pas mangé, ça se voit aussi. Assieds-toi.
Le riad était une merveille et Léonie n'eut pas le temps de la regarder. Cour intérieure, bassin de zellige vert et blanc, deux orangers, lanternes de fer forgé, arcs de plâtre sculpté. Zohra la fit asseoir sur une banquette basse, sous l'arcade, et versa le thé de très haut, un filet doré qui moussait dans le verre. Brûlant. Trop sucré. Parfait.
— Alors comme ça, tu sens les choses, dit Zohra en s'asseyant en face d'elle.
— C'est mon métier, oui.
— Mon métier, mon métier. — Elle souffla sur son thé. — Tu fais un parfum. Avec quoi ?
— Avec… tout. Des fleurs, des bois, des résines. Des molécules aussi.
— Des molécules. — Zohra fit la moue. — Ici, on a l'oud, la rose, le jasmin, l'oranger, l'ambre. Tu n'as pas besoin de tes molécules.
— J'ai besoin de tout, dit Léonie. Et d'abord de l'odeur des gens.
Zohra s'arrêta, la tasse à mi-chemin.
— L'odeur des gens.
— Oui. Un parfum de peau. C'est ça, le projet. *Nue.*
— *Nue*, répéta Zohra. Elle eut un petit rire. — Ici, il y a beaucoup de choses nues, tu sais. Les pierres, les chats, la vérité. — Elle but une gorgée. — Tu vas être servie.
Un homme travaillait à l'autre bout de la cour, penché sur la margelle du bassin. Léonie ne l'avait pas vu en entrant. Grand, la barbe courte et déjà grisonnante, chemise de lin retroussée aux coudes, il taillait quelque chose dans la pierre. Il ne s'était pas retourné.
— C'est Idriss, dit Zohra sans baisser la voix. Le maâlem. Il répare mon bassin. Il répare tout. — Elle soupira, théâtralement. — Il y a trente ans que je lui dis de se marier. Il ne m'écoute pas.
— Il vous entend, dit l'homme, sans lever la tête.
— Bien sûr qu'il m'entend. C'est pour ça que je parle.
Zohra se leva, lui pinça l'épaule au passage, et revint vers Léonie.
— Ta chambre est en haut. Première porte. Tu as de l'eau, des serviettes, un ventilateur, et une terrasse si tu ne dors pas. — Elle hésita. — Ma nièce danse parfois dans la cour, le soir. Ne t'inquiète pas si tu entends de la musique. C'est normal. C'est elle.
— Votre nièce ?
— Nayla. — Le nom fut dit avec une fierté qu'elle ne cherchait même pas à cacher. — Elle a vingt-neuf ans. Elle danse. Elle est… — Zohra chercha. — Compliquée.
— Comme tout le monde.
— Non, dit Zohra en riant. Plus que tout le monde.
La chambre était sous un plafond de cèdre peint, avec une fenêtre à moucharabieh qui découpait des losanges de lumière sur le mur. Léonie défit sa valise et rangea ses flacons par familles, comme toujours : agrumes, fleurs, bois, résines, muscs. C'était bête, ça n'avait aucun sens dans une chambre d'hôte, mais ça la rassurait. Elle prit une douche tiède, enfila une robe de lin, et s'assit sur le lit.
Le carnet était posé sur la table de nuit. Elle l'ouvrit à la première page blanche.
*Zahria, J1.**Air : 34°, sec, poussière fine, note de gasoil. Fond de ville : cèdre, oud, rose séchée, sucre.**Riad : oranger, cire, vieux plâtre, henné, savon noir. Eau. Silence.**Personnes : Zohra (lin, thé, une huile capillaire, argan ?), l'homme à la barbe (cèdre, sciure, savon de Marseille, une trace de tabac froid).**À creuser : le bassin. Le patio à 19 h.*
Elle descendit vers sept heures chercher de l'eau, et s'arrêta net au bas de l'escalier.
Quelqu'un dansait dans la cour.
Pas une danse de spectacle. Une danse de fin de journée, pour soi, pieds nus sur les dalles encore chaudes. Une femme mince, en robe de coton pâle, les cheveux relevés en un chignon lâche qui se défaisait tout seul. La musique venait d'un petit haut-parleur posé sur la margelle du bassin — un rythme à neuf temps, sinueux, avec des tambours et une flûte qui tournait autour comme une abeille. La femme le suivait avec une précision animale : hanches, épaules, poignets, nuque. Elle tournait autour du bassin comme on tourne autour d'une idée.
Léonie s'assit sur la dernière marche, dans l'ombre de l'arc, et regarda. Elle n'avait pas décidé de rester. Elle resta.
Son propre corps, immobile, commença à répondre. Un tiraillement au creux du ventre. Une chaleur aux paumes. Le tambour accéléra. La danseuse leva les bras, la tête renversée, la gorge offerte à la nuit, et Léonie vit la sueur perler sur sa peau, une sueur fine, brillante, sur la nuque, sous les cheveux qui s'étaient défaits. Elle eut très précisément envie de mettre son nez là. Dans ce cou. À cet endroit.
Le morceau s'arrêta. La femme ne bougea pas tout de suite. Puis, sans se retourner :
— Tu peux sortir de l'ombre, tu sais. Ça fait vingt minutes que tu respires fort.
Léonie sursauta.
— Je… pardon. Je ne voulais pas interrompre.
— Tu n'as pas interrompu. — La femme se retourna. Visage large, rieur, yeux noirs immenses, un grain de beauté au coin de la bouche. — Tu as regardé. C'est pas pareil.
— Si tu le dis.
— Je le dis. — Elle s'approcha, essoufflée, sans la moindre gêne, et s'assit à côté d'elle sur la marche, si près que leurs épaules se touchaient presque. Elle sentait la sueur, l'huile d'amande douce, un fond de jasmin. — Nayla.
— Léonie.
— La Française. — Nayla hocha la tête. — Zohra m'a prévenue. « Une Française qui sent les choses. » C'est marrant, comme description.
— C'est un peu mon métier.
— Un métier où on sent ? — Elle sourit, de biais. — C'est le plus beau métier du monde, ça.
Un silence. Un oranger laissa tomber une feuille, qui tourna et se posa sur l'eau du bassin.
— Ferme les yeux, dit Nayla.
— Maintenant ?
— Maintenant. Allez.
Léonie obéit. Nayla lui prit le poignet et le retourna, paume vers le ciel, puis posa son propre poignet contre son nez, à deux centimètres. La peau était chaude, salée, parfumée de sueur et d'huile d'amande, et dessous, plus loin, plus profond, un fond de jasmin et de musc.
— Alors ? Qu'est-ce que tu sens ?
— Toi. — La voix de Léonie était un peu basse. — La danse. La fin de journée.
— Développe.
— Du sel. De l'huile d'amande. Du jasmin. — Elle inspira encore. — Et un truc que tu mets depuis ce matin et qui n'est plus là.
Nayla ouvrit de grands yeux.
— Quoi ?
— Un truc frais. Menthe ? Non… — Léonie fronça les sourcils, les yeux toujours fermés. — Bergamote. Tu t'es parfumée à midi et il n'en reste que la trace.
Nayla resta une seconde sans rien dire. Puis elle rit, un rire court, ravi, presque vaincu.
— Tu vois. Beau métier.
Elle lâcha le poignet de Léonie, se releva, reprit son téléphone, coupa la musique.
— Tu danses pour qui ? demanda Léonie.
— Pour moi. — Nayla haussa une épaule. — Le reste du temps, pour des mariages, des hôtels, des touristes qui filment tout. Ça paye. Ça nourrit. Ça n'a rien à voir.
— Ça n'a rien à voir avec quoi ?
— Avec ça. — Elle désigna la cour, l'eau, la nuit. — Ça, c'est le vrai. Le reste, c'est du travail.
— Et tu ne travailles pas, là ?
— Là, je répète. — Elle eut un petit sourire méchant. — Nuance.
Elle remonta l'arcade, puis s'arrêta, une main sur le mur.
— À demain, Léonie. Il fait trop chaud pour dormir. Si tu ne trouves pas le sommeil, monte sur la terrasse. On y voit les étoiles, et Zohra fait du thé jusqu'à minuit. Elle aime bien avoir de la compagnie.
— Et toi ?
— Moi, j'ai un lit et je sais m'en servir. — Elle disparut dans l'escalier.
Léonie resta assise longtemps, la paume encore ouverte, comme si on y avait déposé quelque chose. Le bassin reflétait une lanterne et découpait des vagues de lumière au plafond.
Elle ne monta pas tout de suite. Elle traîna dans la cour, puis dans le couloir, et finit par pousser la porte de la cuisine, d'où venait une lumière jaune.
Zohra était là, assise devant une table, en train d'éplucher des amandes avec un petit couteau. Elle ne parut pas surprise.
— Tu n'as pas sommeil.
— Non.
— Assieds-toi. — Elle poussa un bol vers elle. — Épluche. Ça occupe.
Léonie s'assit et prit une amande. La cuisine sentait l'huile d'olive, la coriandre, le pain chaud. Elles épluchèrent en silence un moment.
— Elle est douée, hein, dit Zohra.
— Beaucoup.
— Je l'ai élevée à moitié. Sa mère est ma sœur, elle vit à Anfara. Quand Nayla avait quatorze ans, elle dansait déjà comme ça, dans cette cour, tous les soirs. — Zohra posa son couteau. — Sa mère voulait qu'elle fasse des études. Sage. Un mari. Une vie droite.
— Et elle ?
— Elle a fait une école de danse. Puis elle a dansé à Kaltenberg deux ans. — Zohra reprit son couteau. — Elle est revenue. Elle dit que Zahria, c'est sa maison, et qu'ailleurs, elle devient un objet.
— Elle a raison, souvent ?
— Tout le temps. C'est ça, le problème avec cette gamine. — Zohra soupira. — Sa mère téléphone toutes les semaines. Il faut se marier, il faut se marier. Un cousin, un architecte, un fils de je-ne-sais-qui. Nayla écoute, dit oui, et fait ce qu'elle veut.
— Et elle veut quoi ?
Zohra s'arrêta, regarda Léonie une seconde de trop.
— Tu verras bien.
— C'est une réponse de devin, ça.
— C'est une réponse de tante. — Zohra poussa le bol d'amandes au milieu de la table. — Monte te coucher, maintenant. Demain, tu as du travail, et moi, j'ai une maison à tenir.
La terrasse était plate, couverte de matelas de toile, et le ciel y était en effet plein d'étoiles, excessif, presque vulgaire. Léonie s'allongea, les bras en croix. Il faisait encore tiède. Des bruits montaient de la ville : un chien, un moteur, une radio lointaine, un homme qui chantait faux.
Elle sortit son carnet et écrivit à l'aveugle, au stylo, de travers.
*Nue — essai de structure.**Tête : oranger, poivre rose, une pointe de citron confit. Vif, court, presque piquant.**Cœur : jasmin, sueur, sel, huile d'amande. Charnu. C'est là que ça vit.**Fond : cèdre, oud, musc, et un fond de quelque chose que je n'ai pas encore nommé.*
*Ou : de quelqu'un.*
Elle sourit dans le noir, referma le carnet, et le posa sur son ventre. Six heures qu'elle était arrivée. Le parfum avait déjà un cœur. C'était très mauvais signe.
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