La cour des trois — Chapitre 3 · Le bandeau
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Les répliques de Nayla font mouche à chaque fois : « C'est pas la vapeur » revient comme un refrain et devient vite un petit jeu entre elles. Le texte se lit avec tous les sens à la fois, entre l'odeur du savon beldi, le gant de kessa et l'eau de rose, et on sent la chaleur du hammam sans jamais quitter la peau de Léonie. Un chapitre à lire lentement.
La cour des trois
Chapitre 3 · Le bandeau
— Règle numéro un, dit-elle en se déshabillant sans façon. Tu ne parles pas de ton travail.
— Mais—
— Règle numéro deux, tu ne t'excuses pas.
— C'est deux règles très différentes.
— C'est la même.
Léonie se déshabilla, un peu raide. Elle avait le corps d'une femme de trente-six ans qui n'avait pas fait de sport depuis dix ans : des rondeurs qu'elle connaissait par cœur et qu'elle n'aimait pas toujours, une poitrine lourde, un ventre mou. Elle plia ses affaires avec soin, comme si on allait les juger. Nayla, elle, avait jeté les siennes en tas.
Nayla était faite de lignes longues et denses. Ventre plat, seins petits, épaules larges de danseuse, une peau mate et lisse à faire mal. Elle se tourna, sans pudeur, et attrapa un seau.
— Arrête d'inventorier.
— Je t'inventorie à peine.
— Tu me compares à toi. C'est pareil.
La première pièce était tiède. La deuxième, plus chaude. La troisième, franchement brûlante, avec une coupole percée d'étoiles qui laissait tomber des rais de lumière blanche dans la vapeur. Léonie s'assit sur une dalle, et la chaleur lui monta dans le dos comme une main.
Nayla lui versa un seau d'eau chaude sur les épaules. Puis elle prit une bassine de savon noir — épais, gluant, presque vert, l'odeur d'olive et de potasse qui monte d'un coup — et l'étala sur son dos, ses bras, ses cuisses.
— Ça, c'est le savon beldi. Tu le sens ?
— Oui.
— Décris-le.
— Olive fermentée. Cendre. Un fond de… de pierre mouillée.
— Bien. — Nayla lava, rinça. — Tu vois que tu peux.
— Tu connais les couleurs ? demanda Nayla.
— Non.
— Vert, c'est vas-y. Ambre, c'est doucement, je flotte, tu continues mais plus lentement. Rouge, c'est stop, tout de suite, sans discuter. Répète.
— Vert, ambre, rouge.
— Encore.
— Vert, ambre, rouge.
— Ta voix tremble.
— C'est la vapeur.
— C'est pas la vapeur.
Nayla sortit d'un panier une longue bande de soie crème, très fine, pliée en accordéon.
— Je vais te bander les yeux.
— Pourquoi ?
— Parce que tu as un nez et que tu passes ton temps à regarder. — Elle secoua la soie. — Tu vas voir ce que ça change.
— Et si ça ne me plaît pas ?
— Tu dis rouge et je l'enlève.
Elle noua la soie derrière la tête de Léonie, pas trop serré, en laissant un pli pour les cils. Le monde disparut d'un coup.
Le hammam devint immense. Le bruit de l'eau, l'écho de la pierre, la respiration de Nayla, la vapeur qui venait par vagues du sol. Léonie tendit la main, chercha un appui, trouva un bras tiède.
— Vert ?
— Vert.
D'abord, ce fut le gant de kessa. Rugueux, presque brutal, il racla la peau morte des bras, des jambes, du dos, par grands mouvements longs. Léonie grimaça, se tendit, puis lâcha. Des rouleaux gris tombaient sur la dalle. C'était dégoûtant et délicieux.
— Tu as la peau d'une femme qui se lave trop vite, dit Nayla.
— Merci.
— C'est pas un compliment.
Ensuite, le ghassoul : une argile grise et douce, mélangée à de l'eau de rose, qui glissait sur la peau comme de la soie mouillée. Nayla l'appliqua partout, lentement, en couches, puis laissa poser. Léonie, les yeux bandés, immobile, sentait le masque tirer doucement sur sa peau en séchant. Puis un seau d'eau fraîche sur la tête — un choc, un cri, un rire.
Puis Nayla ne fit plus rien. Juste ses mains, nues, huilées à l'huile d'argan, qui parcouraient Léonie sans se presser.
L'intérieur des bras. La paume, doigt par doigt. Le creux du coude. Les côtes, une par une, comme on compte. Le ventre, en cercles qui se rétrécissent. Le haut des cuisses, l'intérieur, tout près.
— Ambre, murmura Léonie, sans savoir pourquoi.
— Bien.
— Tu respires court, dit Nayla.
— C'est la chaleur.
— C'est pas la chaleur.
— Je vais te tuer.
— Beaucoup de gens disent ça.
Nayla se rapprocha. Léonie sentit son souffle contre son oreille, puis contre sa tempe. Puis une bouche, très légère, à la naissance du cou.
— Je vais te toucher entre les jambes, dit Nayla. Vert, ambre, ou rouge ?
— Vert.
Nayla écarta doucement ses cuisses et posa sa main entière, à plat, sur son sexe, sans bouger. Juste la chaleur. Juste la pression. Léonie eut un son petit, aigu, presque gêné, et se mordit la lèvre.
— Tu es trempée, dit Nayla.
— C'est la vapeur.
— C'est pas la vapeur.
— Arrête de dire ça.
Nayla rit, tout bas, tout près de son oreille. Puis elle la toucha vraiment. Du bout des doigts, lentes, circulaires, mouillées d'huile. Léonie appuya sa tête contre la pierre. Le bandeau l'empêchait de prévoir quoi que ce soit : chaque mouvement était une surprise, chaque pression une petite déflagration. Elle ne savait plus où était le haut, où était le bas. Elle était devenue tout entière une surface sensible, un grand carré de peau offert.
— Je vais te faire jouir, dit Nayla. Puis on parlera.
— On peut faire les deux en même temps ?
— Non. Toi, tu ne peux pas.
Ce fut long. Nayla ralentissait à chaque fois que Léonie s'approchait du bord, la ramenait en arrière, recommençait. Une fois, deux fois, trois fois. Léonie jura en français, en anglais, dans un patois de Vaugelles que personne ne connaissait. Elle supplia deux fois, ce qui l'humilia. La troisième fois, elle dit « ambre » et Nayla ralentit encore, et ce fut pire.
— Rouge ?
— Non ! Non, non, ambre, ambre, continue.
— Tu te contredis.
— Je sais.
Nayla lui retira le bandeau. La lumière de la coupole, au-dessus, découpait des étoiles dans la pierre, et Léonie mit trois secondes à comprendre où elle était.
— Tu vois, dit Nayla. Deux minutes sans respirer. On progresse.
Léonie rit, la gorge serrée. Elle avait, soudain, une envie folle de rendre. Elle se redressa, prit le visage de Nayla à deux mains, et l'embrassa.
Elles s'embrassèrent longtemps, sans se presser, bouche contre bouche, puis bouche contre gorge, bouche contre épaule. Léonie apprit le goût de cette peau-là : sel, olive, argan, et dessous le jasmin, toujours. Elle descendit, s'agenouilla entre les jambes de Nayla sur la pierre chaude, et fit ce qu'on lui avait fait — mais sans bandeau, en regardant. Nayla, qui parlait toujours, se tut enfin. Au bout de dix minutes, elle dit « ambre », et Léonie ralentit, et Nayla jura à son tour.
Quand elle cria, elle cria le nom de Léonie.
Puis elles s'allongèrent côte à côte sur les serviettes, mouillées, épuisées, à bout de souffle, dans la vapeur qui retombait.
— J'ai un homme, dit Nayla au bout d'un moment.
— Je sais.
— Pas un amant. Idriss. — Elle fixait la coupole. — Ce n'est pas un mari. Ce n'est pas un ex. C'est l'autre moitié de ma maison.
— Vous avez l'air très proches.
— On l'est. On s'appelle tous les jours. Il répare mes meubles, je l'engueule quand il travaille trop. — Elle tourna la tête. — Et physiquement ?
— Quoi, physiquement ?
— Il y a un an et demi, on a recouché ensemble. Deux fois. Puis on a arrêté, parce qu'on ne savait pas ce qu'on faisait. — Elle haussa une épaule. — C'était bien. C'était trop bien. Ça nous a fait peur.
— Et il le sait, pour moi ?
— Il le sait depuis le premier soir. — Nayla sourit. — Il t'a regardée toute la soirée d'hier. Tu ne l'as pas vu parce que tu me regardais moi.
— Je ne te regardais pas.
— Tu me regardais.
Léonie se tut. C'était vrai.
— Et toi, dit-elle. Tu veux quoi ?
Nayla se tourna sur le flanc, posa la tête sur l'épaule de Léonie, et resta là, mouillée, chaude, collée.
— Je veux pas choisir, dit-elle. C'est ça, le truc. Ma mère me dit : choisis. Un homme, une vie, une ville. Et moi je regarde Idriss, je regarde toi, et je me dis : pourquoi je choisirais ?
— Parce que tout le monde choisit.
— Tout le monde a tort.
Un silence. L'eau gouttait quelque part, régulière comme une horloge.
— Il attend quoi, Idriss ? demanda Léonie.
— Il attend que tu sois prête. — Nayla ferma les yeux. — C'est un homme très patient. C'est insupportable.
— Et toi, tu es prête ?
— Moi, je suis toujours prête. C'est un défaut.
— Je te demandais pour moi.
Nayla ouvrit un œil.
— Ah.
Elle réfléchit une seconde.
— Je pense que tu es prête à ce qu'on te touche. Je pense que tu n'es pas prête à ce qu'on te garde. — Elle se redressa, s'étira. — C'est pas grave. On a trois semaines.
— Tu as compté ?
— J'ai compté. — Elle se leva, ramassa les serviettes. — Allez, habille-toi. Tu vas avoir faim.
Dans l'escalier, Léonie s'arrêta.
— Nayla.
— Hm ?
— Si ça ne marche pas, entre nous. Si dans trois semaines je repars, et que tout ça, c'était…
— Alors on aura eu trois semaines. — Nayla ne se retourna pas. — C'est déjà plus que ce que la plupart des gens ont en trente ans.
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