— Le coussin
— Vous ne m'avez toujours pas vu, a-t-il dit. Jusqu'ici, pour vous, tout ça n'est qu'une prolongation de nos nuits à l'écrit. Alors je vous propose autre chose. Posez vos mains sur mon visage. Découvrez-le comme on découvre pour de vrai — à la façon d'un non-voyant. Prenez tout le temps que vous voudrez.
Elle a hésité, et cette hésitation-là n'était plus de la peur. C'était de la curiosité qui se retient pour ne pas se voir trop grande.
Elle a posé ses mains sur son visage.
Et là, contre toute attente — contre son attente à lui, contre les siennes — ce fut facile pour elle. Il l'a sentie presque immédiatement à l'aise, les doigts ouverts, attentifs, prenant possession avec une délicatesse de lectrice : le sourcil, l'arcade, la racine du nez, la mâchoire, ce pli au coin de la bouche. Elle lisait. Elle lisait son visage comme elle lisait ses phrases — avec méthode, avec cet appétit contenu qui était sa manière d'aimer les choses.
Découvrir un homme les mains nues était moins difficile que de lui remettre ses dessous, parce que les mains, elles, ne mentent jamais sur leur plaisir, et que le bandeau la dispensait d'y répondre.
Quand elle a eu fini, il a dit :
— À mon tour.
Il lui a posé les mains sur le visage, et il a refait, exactement, le même chemin — le même, dans le même ordre, la même lenteur : le sourcil, l'arcade, la racine du nez, la mâchoire, le pli de la bouche. Il prenait son temps. Il ne disait plus rien.
Et c'est elle, alors, qui fut mise à nue une seconde fois.
Elle a eu, sous ses paumes, ce frisson qui court depuis la mâchoire jusqu'à l'épaule sans prévenir. Elle a légèrement renversé la tête en arrière, sans rien vouloir renverser du tout — ce sont ces mouvements-là, les non-décidés, qui disent tout. Son souffle a changé de hauteur, pas de vitesse : de hauteur. Il sentait sous ses doigts la chaleur cramoisie qui revenait, les paupières battre sous le bandeau, et cette chose inouïe pour qui la connaissait à l'écrit : le silence de la femme qui n'a plus de phrase, plus de parenthèse, plus de contrôle du texte, qui est devenue le texte. Elle, qui ne se laissait toucher que si elle avait décidé, exactement, comment l'être. Elle, à fleur de peau, offrant un visage comme on ne lui avait jamais demandé d'en offrir — et lui n'en avait jamais fini, il ralentissait, il avait tout le temps.
Il a retiré ses mains avant qu'elle ne le demande, parce qu'il savait qu'elle n'aurait pas demandé.
Il lui a fallu plusieurs minutes pour revenir. Elle ne parlait pas. Elle tenait son verre à deux mains, et il voyait bien que ce n'était pas pour boire, mais pour avoir quelque chose de frais à tenir.
C'est pendant ce retour à elle qu'elle a fait un geste d'une parfaite insignifiance, le geste même d'une femme bandée des yeux qui s'est mal assise : elle a glissé la main derrière elle, tâtonné sur le coussin du fauteuil — le soulevant à demi, le tirant, le replaçant de biais puis dans le fil du tissu, avec ces petits correctifs d'exactitude qu'elle apportait à tout — et elle en a profité pour repositionner sa jupe, d'une main sur le genou, l'autre sous elle, tout à fait décemment, tout à fait naturellement. Une femme qui remet de l'ordre, et rien d'autre.
Sauf que la main sous elle cherchait.
Elle palpa le coin du capitonnage, l'ourlet du coussin, la bordure — et ne trouva rien. Le coin était vide. Vide, le capitonnage ; vide, l'ourlet ; vide, la place exacte où elle avait glissé la feuille en retenant son souffle. Et le frisson la prit — pas un frisson de froid : un frisson de découverte, de cambriolée, celle d'une femme qui comprend en une demi-seconde ce que ça veut dire : il l'a vue. Il l'a soulevée. Il l'a prise. Il sait tout — le laboratoire, la date, les lignes, les valeurs, tout ce que j'ai été chercher seule, il l'a lu dans mon dos, il sait que je suis venue dépistée, offerte, et il n'a rien dit. Le sang lui monta au visage sous le bandeau, et le noir de la pièce lui parut d'un coup peuplé.
Sa main s'étendit encore, désespérée, méthodique, refaisant tout le pourtour — et sa paume toucha la feuille.
Là. Bien à plat, pliée en deux, docile, immobile, dans le coin du capitonnage, à un cheveu de l'endroit où sa main l'avait mise : la feuille, sage, invisible, intacte, n'ayant jamais bougé, n'ayant rien subi, n'ayant rien été.
Le soulagement la traversa comme une fièvre qui redescend — immense, physique, presque obscène dans son ampleur : il n'avait rien vu, rien pris, rien su ; son secret était en place, inviolé, inviolable. Et sous le soulagement, dans la même seconde, moins fort, moins avouable — la déception. Et sous la déception, tout de suite, avant même qu'elle pût refermer la main sur sa jupe — le reste. Ce qui lui restait, à quoi elle ne savait donner ni nom ni forme : une frustration. Une impatience. Quelque chose comme : eh bien, qu'il le découvre, alors. Qu'il soulève ce coussin, qu'il lise ces lignes, qu'il sache enfin ce qu'elle avait été chercher seule dans ce laboratoire — qu'il découvre le papier, puisqu'elle l'avait posé pour être découvert, puisqu'aucune femme ne dépose rien sous un coussin sans vouloir, quelque part, que quelqu'un soulève.
— Est-ce maintenant ?
Elle n'avait plus de repos. À partir de cette seconde, tout ce qui allait lui arriver lui arriverait deux fois : une fois par la chose même, et une fois par la question qui désormais ne la quitterait plus, collée à sa nuque — est-ce maintenant ? Elle ne savait pas si le moment viendrait. Elle ne savait pas, s'il venait, quand il viendrait — et c'était bien cette ignorance-là qui l'excédait : pas la découverte, l'incertitude. Une attente sans rendez-vous, sans protocole, sans heure — elle qui vivait d'heures exactes. Le papier était là, immobile, et son esprit ne l'était plus : chaque geste de lui, chaque déplacement dans la pièce, chaque silence un peu long, elle allait les guetter comme on guette une sonnerie qui ne sonne pas — l'oreille tendue dans le noir, tous les sens à l'affût, sans savoir ce qu'elle attendait, ni pendant combien de temps, ni au prix de quoi.
Elle replaça le coussin, lissa sa jupe, recroisa les jambes à l'exactitude d'avant, et ne dit rien, et le noir rentra dans son noir — un noir qui, désormais, avait une question dedans.
À quelques pas, assis, il la regardait faire — la femme qui se rassure et se déçoit dans le même geste — et il souriait de ce sourire qu'elle n'a jamais vu, lui qui avait replacé la feuille sur son pli d'origine mieux qu'elle ne l'avait mise, et qui venait, en trois secondes et dans son dos, de lire toute la scène.
Le jeu n'aurait pas été complet, arrêté là.
Il sentait en elle une curiosité qui ne trouvait plus à s'exprimer — il la voyait la chercher, aux bords de ses phrases, cette femme qui à l'écrit n'avait jamais eu besoin de chercher ses mots. Alors il lui a dit :
— Remettez vos mains sur mon visage. Et puisque vous avez joué le jeu, jusqu'ici, sans le trahir — je vous offre ceci en retour. Vos mains iront partout où votre curiosité vous mènera. Sans tabou. Sans réserve. Tout le temps que vous jugerez nécessaire.
Il y a eu un silence très long.
Puis elle a reposé ses mains sur son visage — et elles n'y sont pas restées.
Elle est descendue comme on descend un escalier dans une maison inconnue, une main au mur : le cou, la clavicule, l'épaule, le bras, la main qu'elle retourna comme on retourne un gant pour lire la paume. Elle hésitait à chaque nouvelle zone, marquait un temps, revenait en arrière comme pour se donner le droit de continuer, puis continuait. Le torse d'abord, par-dessus la chemise, à plats de paume — et sous le tissu, les pectoraux : elle les a suivis de la main ouverte, cette chair ferme d'homme qui ne s'offre pas d'habitude au toucher des femmes, elle a pesé, mesuré la résistance, et ses doigts se sont faits moins savants à chaque passage. Elle a trouvé le tissu maigre de la chemise trop mince pour ce qu'elle voulait savoir, et elle a glissé l'index entre deux boutons, sur la peau nue — le contact direct qui la fit tressaillir de tout son long, et qu'elle refit, une seconde fois, volontairement. Elle a suivi les côtes une à une, s'est arrêtée longtemps au sternum comme à une frontière — l'a passée. Puis, remontant, sans prévenir, sa paume a trouvé le mamelon. Elle n'avait pas prévu ça — ou plutôt si, mais pas si vite. Le petit bourrelet de chair s'est durci sous ses doigts, instantanément, et elle l'a senti raidir, téton d'homme dressé entre son pouce et son index, et il y a eu ce silence où l'on entend deux respirations se compter. Elle est restée. Elle est revenue. Elle a effleuré l'autre, du bout des doigts, pour vérifier — il durcissait aussi — et c'est elle qui a rougi, devant ce qu'elle venait de faire à un homme qu'elle n'avait jamais vu.
Elle a lu ses flancs, sa taille, trouvé la ceinture et n'est pas allée plus loin : remontée brusque, faussement affairée vers les épaules, l'échine, la nuque où elle posa ses doigts sans bouger. Puis, parce que la curiosité ne pardonne pas, elle est redescendue. Les hanches, le bassin, le haut des cuisses où sa main a senti la chaleur monter à travers le pantalon, l'intérieur des bras, ce creux derrière l'oreille qu'elle ne justifiait d'aucune curiosité anatomique et où elle revint trois fois. Et quand elle est arrivée à l'entrejambe — elle y est arrivée, il le savait, elle savait qu'il le savait — elle ne l'a pas évité. Sa paume s'est posée à plat sur le pantalon, sur ce que le pantalon contenait, sans pression, sans geste, une seconde entière qui dura une minute : elle a senti sous son avant-bras la virilité close, tiède, dense, patiente — encore patiente — et c'est elle qui a retiré sa main la première, et c'est elle qui n'a pas dit pardon, et c'est lui qui n'a rien demandé. Elle a suivi la chemise bouton par bouton, comme une frontière qu'elle savait pouvoir franchir et qu'elle franchissait par morceaux — le plat de la paume sur le sternum, assez longtemps pour sentir le cœur de l'homme cogner contre sa main, et il n'a pas dit un mot de ce que ce contact-là a fait à sa propre respiration, et elle l'a entendu respirer, et elle a su, et elle est restée quand même.
Elle s'est perdue dans ce corps comme dans un texte, avec méthode et avec faim, sa bouche entrouverte à certains instants sans s'en rendre compte. Et entre ses propres cuisses, sous la jupe restée exacte, sous le porte-jarretelles qu'elle avait choisi de porter ce soir-là contre toute sa doctrine écrite, elle sentait la chaleur de sa propre toison et le bourdonnement muet de ce que sa main, à elle, était en train de faire à un autre.
— Le pouls
Elle a compté ses hésitations sans les compter ; il les comptait, lui. Chaque recul en arrière lui coûtait un peu moins que le précédent. La décence, cette vieille alliée, se retirait zone après zone, comme une douane qui ferme ses postes un à un — et ce qui la troublait le plus, elle le lui dira bien plus tard, ce n'était pas ce qu'elle touchait : c'était qu'il la laissait toucher sans jamais guider, sans jamais presser, sans jamais encaisser — immobile, offert à sa lecture, exactement comme ses phrases la nuit à l'écrit. Elle était en train d'apprendre, les yeux bandés, que son désir à elle ne s'était jamais posé nulle part, faute de surface assez calme pour se poser.
Et ce détail, enfin, qu'il n'a jamais pu oublier : à un moment donné, elle a retiré une main du corps de cet homme qu'elle n'avait jamais vu, et l'a posée à plat sur sa propre gorge, comme pour se tenir le pouls. Son pouls ne se tenait pas. Elle l'a su, et il l'a su, et le bandeau, sur ses yeux, n'a pas bougé.
— fin de la première partie —
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